Il est des événements qui, anecdotiques en apparence à l’origine, impriment très vite leurs marques sur la vie publique, laissant des traces quasi-indélébiles dans les esprits. D’évidence, la confrontation musclée ayant opposé, le 16 octobre, les dirigeants de la « France insoumise » à une cohorte imposante de policiers et magistrats perquisitionnant le siège du parti, est de ceux-là. Les images de cette journée n’auront cessé de tourner en boucle sur les chaînes d’info en continu, agrémentées d’autres mettant en cause le comportement personnel (et difficilement défendable) de Jean-Luc Mélenchon envers une journaliste de France 3, à l’accent toulousain prononcé. Les plus hautes autorités de l’État n’auront pas tardé à se saisir de l’opportunité pour distiller le soupçon sur l’honnêteté et la conduite de l’organisation qui se présente comme leur principale opposante à gauche. D’ores et déjà, les retombées de l’épisode apparaissent suffisamment désastreuses pour que l’argumentation politique s’impose de nouveau et que quelques principes élémentaires soient rappelés.

Comme tous ceux qui se croient autorisés à émettre de doctes avis sur le fond de l’affaire, j’ignore tout ou presque des dossiers en cause. La « France insoumise » et son candidat à la dernière élection présidentielle font l’objet d’une « enquête préliminaire » portant sur de possibles irrégularités de leur déclaration de dépenses, signalées à la justice par la Commission nationale des comptes de campagne, Jean-Luc Mélenchon étant quant à lui soupçonné d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen (sur dénonciation, rappelons-le tout de même, d’une députée longtemps membre du Front national et au parcours pour le moins sinueux ensuite). Nul n’étant censé s’ériger au-dessus de la loi, il n’est dès lors pas illégitime que les juges se soient saisis de ces faits, qu’ils procèdent aux investigations jugés nécessaire à la manifestation de la vérité (en l’occurrence, les pénétrations domiciliaires de cette mi-octobre semblent avoir obéi aux règles en vigueur), les citoyens que nous sommes étant seulement en droit d’espérer (et d’exiger) que l’enquête se déroule dans une stricte neutralité.

C’est de ce point de vue qu’il est permis de s’étonner des formes dans lesquelles se sera menée la grosse dizaine de perquisitions diligentées dans toute la France. Comment imaginer qu’une opération d’une semblable envergure ait pu être déclenchée, contre un ancien prétendant à la magistrature suprême, sa formation et ses plus proches collaborateurs, sans que la Chancellerie en fût préalablement informée (on sait pertinemment que c’est toujours le cas pour des affaires « sensibles ») et, à l’initiative de cette dernière, que l’Élysée en eût été à son tour été avisé ? Qui peut oublier la manière dont le Prince élyséen sera récemment intervenu dans le processus de désignation du nouveau procureur de Paris, manifestant sa volonté de reprise en main des parquets ? À qui fera-t-on croire que ledit parquet, placé comme il l’est sous l’autorité de l’exécutif, ignorait les conséquences, sur l’image du parti visé, d’un déploiement de force impliquant des dizaines de fonctionnaires équipés comme pour une action antiterroriste (ceux qui, comme moi, gardent le souvenir de perquisitions effectuées dans le contexte bien plus tendu des années 1970, par exemple à l’initiative de la défunte Cour de sûreté de l’État, se souviennent d’avoir vu débarquer dans des locaux politiques ou syndicaux des escouades… réduites à une demi-douzaine de policiers en costumes-cravates) ? Peut-on ne pas s’étonner de méthodes procédurales plutôt expéditives, comme celle qui aura consisté à interdire au premier représentant légal de la « France insoumise » d’accéder à son propre siège, alors que toute perquisition doit obligatoirement se mener en présence des personnes en cause ou à défaut d’un tiers, ces derniers étant appelés à co-parapher le procès-verbal recensant les pièces saisies ? Et combien de Français ne se seront-ils pas, en leur for intérieur, fait la remarque que la justice avait manifesté d’autres égards pour la personne de Monsieur Benalla, ou envers la « République en marche » concernée par d’autres enquêtes ?

Cela m’amène à dire un mot de la revendication d’indépendance des parquets envers le pouvoir politique, portée par une très grande partie de la gauche. Je ne suis nullement certain que, par cette rupture symbolique, l’on puisse changer une institution claquemurée dans une opacité par définition préjudiciable à la démocratie, la soustraire à la subtilité des pressions hiérarchiques relayant la volonté des gouvernants, garantir l’impartialité des magistrats vis-à-vis des mouvements agitant l’opinion, en revenir au principe de la présomption d’innocence (de plus en plus bafoué par une dérive à l’anglo-saxonne, qui fait prévaloir une pratique de « présomption de culpabilité »). Dit autrement, que le cordon ombilical fût tranché avec la place Vendôme n’empêchera jamais, bien au contraire, des procureurs de « se payer » des partis et leurs dirigeants, ou de s’engager dans des démarches douteuses, en fonction de leurs plans de carrière ou de leurs tropismes idéologiques.

Le juriste Paul Alliès avait très justement écrit, voici un peu plus de quinze ans, que « la coupure du lien entre le garde des Sceaux et les procureurs, au-delà des instructions individuelles, si on veut la maintenir, pose un réel problème de légitimité » (in Pourquoi et comment la VI° République, Climats 2002). La justice, pas plus qu’aucune autre institution régalienne, ne saurait échapper à cette maxime, en son temps formulée par Montesquieu dans De l’Esprit des lois : « Pour que l’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Ce qui inciterait plutôt à réfléchir, pour circonscrire à la fois le corporatisme de la magistrature et les prérogatives potentiellement dangereuses des juges du siège, tout en garantissant l’indépendance effective de l’institution, à la mise en place de mécanismes de contrôle des procédures mises en œuvre et de recours pour les justiciables.

Ceci étant dit, Jean-Luc Mélenchon et ses amis auront ces derniers jours, du moins à mes yeux, commis de lourdes fautes politiques. Ils eussent pu prendre l’opinion à témoin, faire ressortir que le traitement dont ils auront été l’objet relève du « deux poids deux mesures », si on le compare à la mansuétude dont auront pu jouir les amis sulfureux du président de la République. Ils auront préféré théâtraliser leur protestation et user de formules assez hasardeuses pour « sacraliser » leur fonction de parlementaires (quoiqu’adossées à d’indiscutables références aux principes établis dès la Grande Révolution). Ils auront ainsi délivré au pays l’image d’élus cherchant à échapper à la loi, comme l’avaient fait auparavant (les outrances comportementales en moins) un Sarkozy ou un Fillon. En recourant par surcroît, peut-être pris au piège d’une dynamique immaîtrisée, à une violence d’expression indiscutablement choquante pour le grand nombre, ils auront en quelques secondes ruiné des professions de foi républicaines affichant le souci de reconquérir l’égalité citoyenne, quelle que soit l’origine de chacun, ses fonctions ou sa place dans la société.

Ce faisant, on peut redouter qu’ils n’aient conforté le « tous pourri » qui, à l’échelle de toute l’Europe, grandit à l’endroit de la politique et de ses responsables. Et si les plus révoltés de nos compatriotes auront sans doute éprouvé de la colère devant l’attitude d’un appareil judiciaire symbolisant un État qu’ils ressentent de plus en plus éloigné de leurs attentes et de leurs réalités vécues, ce sentiment peut parfaitement alimenter un rejet déjà fort puissant de la démocratie et des règles du droit.

Pour le dire autrement, il nous faut craindre que cette séquence médiatico-judiciaire funeste ne fasse que deux bénéficiaires : Monsieur Macron, qui cherche à remonter le courant du très fort rejet de sa politique comme de ses méthodes de gouvernement, et qui se voit offrir sur un plateau l’image désormais brouillée d’une fraction importante de l’opposition progressiste, laquelle s’en trouve tout entière plus affaiblie pour proposer aux Français une solution de rechange crédible ; et Madame Le Pen, trop heureuse de faire oublier ses propres démêlés avec la justice autant que les inconsistances de son programme, qui, à l’approche du rendez-vous des élections européennes, va pouvoir profiter davantage de l’élan « antisystème » grandissant partout au bénéfice quasi-exclusif de l’extrême droite.

Tirons de tout cela un enseignement. Le « dégagisme » est une broyeuse qui peut très vite se retourner contre ceux qui s’en font inconsidérément les zélateurs. La gauche n’a rien, absolument rien, à gagner à se recroqueviller sur des postures protestataires qui affaiblissent son message au lieu d’élargir son audience. Si elle veut redevenir une force d’espoir, combattre les égarements qui ont tôt fait de naître d’une révolte laissée sans débouché politique, elle ne peut être seulement « bruit et fureur ». Il lui faut reprendre pied sur le terrain, répondre concrètement aux souffrances de celles et ceux qui n’ont que leur travail pour subsister mais dont on rogne toujours davantage les protections, en retirer les propositions de nature à insuffler du dynamisme conquérant aux mobilisations populaires. C’est sur cette base qu’elle doit travailler à la convergence de ses forces vives. Telle est la feuille de route dont doit, au premier chef, se doter le Parti communiste français. Qu’au moins, les derniers événements servent à éclairer de nouveau cet enjeu déterminant pour l’avenir…