Le blog de Christian Picquet

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dimanche 20 novembre 2016

De nouveau, à propos du débat des communistes...

J’avais déjà abordé, en reproduisant ma propre intervention, le vote des communistes à l’occasion de leur conférence nationale du 5 novembre. J’y reviens aujourd’hui, alors que les adhérents et adhérentes vont, dans quelques jours, se prononcer à leur tour (ce sera les 24, 25 et 26 novembre) sur l’option qu’ils retiennent pour la prochaine élection présidentielle. Il importe en effet, très au-delà des militants et sympathisants du PCF, de prendre toute la mesure de ce qu’il s’y est passé.

Encore une fois, il m’apparaît de très faible intérêt que le secrétaire national du parti n’ait pas été suivi, après avoir choisi le soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon, sans pour autant entrer dans la « France insoumise » et en se prononçant en faveur d’une campagne indépendante du PCF. Pour surprenant qu’il ait pu apparaître aux commentateurs, l’événement n’a été que la traduction d’un bel exercice de démocratie, au cours duquel seule la qualité des arguments aura compté pour que chacun se forge une opinion.

En revanche, le vote des représentantes et représentants des fédérations communistes – non simplement des « cadres », le qualificatif utilisé par la presse pouvant laisser penser que la réunion du 5 novembre ne concernait que la direction nationale du PCF – constitue la sanction sans appel de la faute politique commise par Jean-Luc Mélenchon depuis son entrée en campagne solitaire et la proclamation de sa nouvelle formation, la « France insoumise ». Sauf à expliquer, comme n’auront pas manqué de le faire certains des amis du candidat, que le Parti communiste ne serait plus qu’une sorte de secte survivant à rebours de l’histoire, l’opinion de délégués désignés à l’échelon de tous les départements éclaire une réalité généralement ignorée des médias et des instituts de sondage.

On me dit parfois, des camarades ne partageant pas mon point de vue, que le vote du 5 novembre a surtout exprimé la lassitude des communistes devant les affronts ou les injures dont ils sont, presque quotidiennement, abreuvés de la part de celui auquel leur dévouement et leur implantation avaient pourtant permis d’être candidat à la dernière présidentielle. On m’assure, de la même façon, que s’est ainsi manifesté un sentiment diffus d’être arrivé au terme de l’expérience initiée en 2009 (par le PCF, le Parti de gauche et la Gauche unitaire), minée que celle-ci a été depuis, sur le terrain, par des mises en demeure détestables ou des comportements groupusculaires à répétition. Bref, la conférence nationale aurait d’abord fait preuve d’une réaction épidermique...

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mercredi 16 novembre 2016

Trump, le choc en retour d'une globalisation destructrice

Une semaine déjà… Je ne sais si, comme moi, vous l’aurez remarqué : passé le temps des surprises feintes, des déplorations sur-jouées ou des appels intéressés au retour des citoyens dans un autoproclamé « cercle de la raison », l’élection de Donald Trump aux États-Unis n’aura provoqué aucune remise en question du côté de nos Importants hexagonaux ou des représentants de nos partis établis.

Tout au plus, aurons-nous assisté à l’exultation de Monsieur Sarkozy ou de Madame Le Pen, trop heureux de dénoncer ces « élites » dont ils cherchent à se distinguer bien qu’ils en soient les authentiques rejetons. À la résignation de Monsieur Raffarin devant une victoire, devenue un peu plus imaginable, de l’extrême droite à la prochaine présidentielle. Ou à la réaction un tantinet gourmande de Jean-Christophe Cambadélis, appelant la gauche à cesser ses « enfantillages irresponsables » pour se ranger derrière un président sortant censé pouvoir conjurer la catastrophe en vue, en dépit du rejet populaire dont il fait l’objet. Il se sera même trouvé un député des « Républicains », Julien Aubert, pour imaginer que le temps était venu de prendre la défense de pratiques de pouvoir devenues insupportables au plus grand nombre : « Tout pays a besoin d’une élite », aura-t-il choisi d’expliquer dans un libelle (Salauds d’élus, éditions Cent Mille Milliards). Sans parler de la déclaration de candidature d’Emmanuel Macron, ce 16 novembre, lequel aura choisi ce moment si particulier pour se livrer à un exercice incroyablement archaïque de langue de bois, tout en creusant sans états d’âme son sillon ultralibéral…

Hallucinante légèreté, contrastant avec la gravité de ce qu’il faut bien caractériser de séisme ! Il n’est, à cet égard, pas abusif de considérer, comme le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, que ce 8 novembre aura revêtu une importance comparable à la chute du Mur de Berlin et au 11 Septembre. La fin de l’affrontement Est-Ouest, au tournant des années 1990, sanctionnait le triomphe de la contre-révolution libérale à l’échelle de la planète entière. Le spectaculaire attentat contre les Twins Towers de New York, douze ans plus tard, annonçait quant à lui l’entrée d’un monde en proie à des dérèglementations enchevêtrées dans une ère de convulsions et de terrorisme globalisé. Le sacre, à la tête de cette citadelle impériale que demeurent les USA, d’un aventurier milliardaire, fort-en-gueule, sans scrupules, raciste, sexiste et homophobe signe l’ouverture de cette crise multiforme de la mondialisation capitaliste, que nous étions bien peu nombreux, jusqu’alors, à pronostiquer. Faut-il y voir un signe ? Le Fonds monétaire international vient de s’alarmer des « effets négatifs » des processus économiques et sociaux à l’œuvre depuis trois décennies…

On peut toujours se rassurer en observant qu’une majorité d’Américains n’aura pas opté pour le sulfureux magnat de l’immobiliser et des médias (60,1 millions d’entre eux, contre 59,8 millions, s’y seront opposés), que sa désignation aura été l’effet induit d’une participation populaire encore plus faible qu’à l’accoutumée, qu’il aura profité d’un mécanisme électoral où un petit nombre de comtés dans de petits États peut faire élire un candidat minoritaire en suffrages, que le « président élu » ne pourra tenir une série de ses promesses manifestement irréfléchies. Certes. Cela ne change rigoureusement rien à la portée de l’événement.

Qu’un semblable personnage puisse demain s’installer dans le Bureau ovale, après avoir vaincu l’hostilité de la quasi-totalité des faiseurs d’opinion, infligé un camouflet aux caciques de son propre parti, triomphé de la défiance de Wall Street autant que du monde des arts et de la culture, terrassé l’opposition du camp progressiste et de toutes les nuances de la gauche, confronte le peuple nord-américain et, plus généralement, l’humanité à un authentique défi de civilisation.

Bien sûr, dans l’histoire de ce pays, on aura déjà vu des fanatiques ultraréactionnaires et des pitres de la pire espèce convoiter la plus haute fonction. Certains d’entre eux se seront même installés à la Maison Blanche. Il était, néanmoins, jusqu’alors inédit que puisse triompher un Narcisse qui dissimule des opinions changeantes derrière une communication des plus habiles. Qui s’appuie sur le Ku Klux Klan et les tenants de la suprématie blanche (sans parler du site néonazi Daily Stormer). Qui stigmatise les immigrés et les minorités afro-américaine ou latino. Qui fait de l’« identité » et de la renaissance américaine le fil rouge de sa pensée. Qui préconise la construction d’un mur de 1600 kilomètres à la frontière mexicaine. Qui promet d’expulser quelque onze million de résidents clandestins. Qui se propose d’autoriser l’usage de la torture contre les jihadistes et l’assassinat de leurs proches. Qui dit vouloir abolir l’« Obamacare », ou du moins l’édulcorer considérablement, alors que cette loi bien imparfaite aura offert un minimum d’assurance maladie à des millions de personnes. Qui fait siennes les positions extrémistes du Tea Party sur l’avortement et la famille. Qui entend dénoncer l’accord de Paris sur le dérèglement climatique, au risque d’entraîner notre planète au bord du gouffre. Qui peut, en même temps, se livrer à de sourdes diatribes antisémites et à un éloge appuyé des entreprises provocatrices de Benyamin Netanyahou au Proche-Orient. Qui envisage froidement d’annuler le traité nucléaire récemment signé avec l’Iran. Qui s’inscrit dans la tradition de l’isolationnisme étatsunien, lequel n’impliquera pas uniquement l’interruption des pourparlers sur les partenariats transpacifique ou transatlantique, mais consacrera le retour à un unilatéralisme dont on sait d’expérience qu’il peut être lourd de dangers pour les relations internationales. Qui se montre capable d’annoncer un violent affrontement commercial avec la Chine, à travers sa proposition d’imposer de fortes taxes sur les exportations de celle-ci.

S’il ne nous faut pas céder à une dramatisation absurde, il importe tout autant de faire preuve de lucidité. Cette hystérisation du discours, cette violence des messages adressés à l’électeur des mois durant, cette posture belliciste adoptée vis-à-vis de la communauté internationale, cette xénophobie ouvertement assumée, cette « militarisation des esprits » que craint à juste titre Dominique de Villepin dans son dernier ouvrage (Mémoires de paix pour un temps de guerre, aux éditions Grasset), annoncent une période de grande instabilité. Où le pire devient parfaitement envisageable, où le basculement politique de la première puissance du monde peut devenir le point de départ d’une nouvelle et déflagratrice crise économique, où les risques de guerres peuvent à chaque instant s’enclencher.

N’oublions, en effet, jamais que les États-Unis disposent de leviers considérables dans le domaine monétaire et financier, qu’ils contrôlent les agences de notation comme la galaxie des banques d’affaires, qu’ils n’hésitent jamais à recourir à l’arsenal juridique à leur disposition pour asseoir leur prépondérance (plusieurs banques européennes l’ont éprouvé récemment à leurs dépens), qu’ils demeurent une hyper-puissance militaire et détiennent un arsenal nucléaire capable d’anéantir plusieurs fois notre Terre…

Reste que l’on ne répondra jamais à ces menaces sans aborder les raisons pour lesquelles les élections du 8 novembre viennent de déboucher sur un pareil désastre.

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mardi 8 novembre 2016

Retour sur la conférence nationale communiste du 5 novembre

Le dernier week-end représentait une date importante dans le débat à gauche. Les communistes se réunissaient, en effet, en conférence nationale pour faire le point sur leur bataille en faveur d’un large rassemblement de gauche alternatif aux dérives d’un quinquennat finissant, et pour arrêter leurs choix à propos des échéances électorales du printemps prochain. L’événement en aura été, la presse l’aura amplement relayé, la volonté des délégués de ne pas soutenir Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle (option 1 soumise au vote) et de lui préférer une candidature issue de leurs rangs, candidature qui porterait jusqu’au bout l’exigence de convergence de la gauche voulant retrouver le chemin d’une politique de progrès social et démocratique, s’affirmant donc prête à se retirer au cas où les efforts unitaires du PCF finissaient par être couronnés de succès (option 2). Une décision nette, puisque représentant 55,69% des délégués (274 voix) contre 44,30% (218 voix), 27 bulletins s’étant reportés sur l’abstention. Contrairement à ce qu’auront généralement retenu les commentateurs, il est très secondaire que le secrétaire national du parti, Pierre Laurent, n’ait pas été suivi sur sa position de soutenir la candidature de Mélenchon, dans le cadre d’une activité autonome des communistes. C’est plutôt l’échange sur la stratégie à suivre, pour relever les défis d’un rendez-vous crucial pour l’avenir de la France, qui doit retenir l’attention en ce qu’il intéresse toute la gauche. En guise de premier éclairage de ce débat, sur lequel je reviendrai très prochainement, je vous livre ci-dessous mon intervention devant la conférence de ce 5 novembre, en défense de la seconde option. Ce sont désormais les adhérents qui vont avoir le dernier mot, en se prononçant à leur tour les 24, 25 et 26 novembre.

« Même si je n’en tire pas la même conclusion que lui, je partage avec Pierre (Laurent) la conviction selon laquelle, dans notre débat, il nous faut toujours partir – je dirais grand angle – de la ligne de rassemblement que notre dernier congrès a adoptée, et qui réunit largement les communistes.

« Cette ligne nous a dotés devant le pays de l’image d’un parti agissant au seul service de l’intérêt général, en fonction des seules attentes de notre peuple. Mais surtout, elle est aujourd’hui la seule en mesure de déjouer le scénario-catastrophe dont nous sommes menacés : la victoire d’une droite extrémisée et ultralibérale, voire de l’extrême droite, avec une gauche laminée pour de très nombreuses années.

« Cette ligne est d’autant plus pertinente que rien n’est encore joué. Tout démontre même que les lignes peuvent à tout moment bouger.

« Ainsi, ce que vient de confirmer la « grande consultation citoyenne », après le mouvement social contre la loi El Khomri, c’est que le peuple français n’est pas résigné aux solutions libérales que lui proposent les partis d’alternance. De même, le discrédit des tenants de la politique gouvernementale est devenu tel, qu’ils peuvent parfaitement sortir battus de la « primaire » socialiste, alors que celle-ci était conçue pour servir une nouvelle candidature de François Hollande.

« De ce point de vue, la question à laquelle notre conférence nationale doit répondre est simple : quelle décision peut le mieux permettre de peser sur les rapports de force et de poursuivre jusqu’au bout notre démarche stratégique ?

« Cela me conduit, pour ma part, à considérer que l’option 1, le soutien à Jean-Luc Mélenchon, risque de mener le parti dans une impasse.

« Évitons, dans cette discussion, l’argument qu’utilisent certains camarades, dénonçant cette opinion comme une opposition de principe à la personne de Jean-Luc Mélenchon. Je ne me sens, pour ma part, nullement concerné, ayant contribué à construire avec lui le Front de gauche en 2009...

« Le véritable objet de notre discussion porte sur le fait que décider de soutenir Mélenchon en décembre mettrait de fait un terme à notre bataille pour un rassemblement large à gauche.

« Personne ne peut croire qu’après avoir opté pour un candidat déjà déclaré et en campagne, nous puissions revenir sur cette décision au cas où les lignes viendraient à bouger à gauche.

« J’ai bien entendu Pierre parler tout à l’heure d’une décision possiblement ‘’évolutive’’. Sauf que la candidature à laquelle il est proposé de nous rallier, elle, ne sera jamais ‘’évolutive’’ !

« Je ne doute pas de la conviction des camarades qui veulent poursuivre la bataille du rassemblement tout en choisissant l’option 1.

« Mais quelle lisibilité aurons-nous en choisissant un candidat qui dit sur tous les tons qu’il récuse l’idée même d’unité à gauche sur une politique d’alternative aux trahisons du quinquennat ? Quel espace nous restera-t-il face à un candidat qui explique qu’il n’y aura aucun accord politique avec quiconque, ni sur les axes d’une campagne qui se mène en rupture notable avec ce qui faisait l’accord du Front de gauche en 2012, ni sur la conduite de la bataille électorale ?

« Soutenir Jean-Luc Mélenchon dans ces conditions, c’est lui signer un chèque en blanc !

« Quant aux législatives, là où il nous faudra rassembler largement l’électorat de gauche pour faire élire des députés communistes, la ligne de Mélenchon, consistant à dénoncer tout ce qui n’est pas la ‘’France insoumise’’, sera un très lourd handicap.

« Et je ne parle même pas de la volonté affichée par ledit Mélenchon de présenter partout des candidats qui devront s’inscrire dans le cadre de la charte de la ‘’France insoumise’’. À commencer – qui ne le voit ? – par les circonscriptions où nous avons déjà des députés ou que nous pourrions gagner…

« À l’inverse, l’option 2 nous laisse des marges de manœuvre infiniment plus grandes.

« Elle ne va évidemment pas sans difficultés. Elles doivent être discutées franchement. Mais, s’agissant de l’une des principales, la possibilité de nous doter d’une candidature apte à rassembler les communistes et à mener une bataille dynamique, l’intervention ce matin d’André (Chassaigne) prouve que nous pouvons parfaitement la surmonter.

« Par conséquent, les difficultés d’une candidature issue de nos rangs me paraissent moindres que les déboires dont nous menace le ralliement à Mélenchon. Parce qu’elle sera un haut-parleur pour notre politique. Parce qu’elle pourra peser en faveur d’une candidature d’union dès lors qu’elle annoncera d’emblée son intention de se retirer si nos efforts en ce sens viennent à porter leurs fruits. Parce qu’elle nous permettra de ne pas nous retrouver piégés par une entreprise politique dont nous ne partageons ni les expressions publiques, ni les objectifs affichés. »

samedi 29 octobre 2016

Vous avez demandé la police ? Ne quittez pas...

Traitant d’une crise politique, institutionnelle et morale comme notre pays n’en avait pas connue depuis longtemps, j’avais dans ma dernière note évoqué la révolte des policiers. Le sujet mérite que j’y revienne bien plus longuement, tant il s’avère révélateur du degré d’explosivité atteint par notre société. D’autant que la pression de toute une profession ne s’est à aucun moment relâchée, quoique le président de la République ait reçu ses représentants ce 26 octobre, et qu’il se soit engagé à dégager une enveloppe de 250 millions d’euros pour répondre à certaines revendications.

Sans qu’il soit ici question d’agiter l’épouvantail d’un 6 Février en miniature, les manifestations de ces derniers jours attestent de l’affaissement de l’autorité publique et de la perte vertigineuse de légitimité du pouvoir en place, de la haute hiérarchie policière, mais aussi, plus généralement, des partis d’alternance dont l’action globalement similaire a placé un corps des plus sensibles dans une situation intenable.

Pour un républicain un tant soit peu digne de l’étiquette, il n’est évidemment pas acceptable que des centaines de flics s’affranchissent de leurs obligations légales pour prendre la rue et y arborer les attributs de leurs prérogatives : gyrophares, brassards et… armes de service. Ne voir, dans un tel comportement, que l’expression d’une tendance séditieuse sournoise, doublée de la confirmation du poids de l’extrême droite dans l’institution (un fonctionnaire de police sur deux, au bas mot, apporte désormais ses suffrages au Front national) reviendrait néanmoins à commettre un contresens.

Évidemment, la police est un corps très particulier. S’il lui revient la charge de protéger les citoyens et d’assurer la paix publique, ce en quoi elle relève du service public, elle ne peut y parvenir qu’en réprimant quiconque contrevient à la loi commune ou s’en prend aux personnes et aux biens. Au demeurant, le monopole dont elle dispose, à l’instar des autres structures coercitives, de la détention et de l’usage d’armes létales la place en permanence sur la frontière ténue distinguant État de droit et régime d’exception.

Jean-Pierre Bordier, un très vieil ami que j’ai connu lorsqu’il occupait la fonction de secrétaire général adjoint de la Fédération autonome des syndicats de police (organisation à présent disparue mais qui fut largement majoritaire dans l’ensemble des services policiers, à l’exception des commissaires, tout en se proclamant très officiellement « au plus près du mouvement ouvrier »), avait un jour écrit : « Le rapport de la police à l’idée républicaine est ambigu, car faite pour fonctionner comme une administration sur le modèle du service public, la police pose trop de questions au droit, reste trop dépendante de l’État qui monopolise son action, préférant le secret à la vérité, l’opacité à la transparence, l’ordre à la démocratie, l’aspect répressif à l’aspect préventif » (« Sous haute surveillance », in Politique, La Revue, février-mars-avril 1994). 

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai toujours défendu l’idée d’une structure indépendante de contrôle de l’action policière, une « haute autorité » dirait-on certainement de nos jours. Cette instance devrait, à mes yeux du moins, être composée de personnalités morales à la qualité incontestable, de parlementaires et de représentants des associations agissant en défense des libertés et des droits de l’Homme (celles et ceux qui le souhaitent peuvent, sur ce point, se reporter au chapitre que je consacrais aux institutions dans mon ouvrage La République dans la tourmente, publié par les éditions Syllepse en 2003).

Une fois cela énoncé, il importe de ne pas perdre de vue deux évidences. D’abord, dès lors qu’elle a pour mission de faire respecter la loi, donc de prémunir la société des logiques de force qui sinon s’y exprimeraient avec la plus féroce inhumanité, l’activité policière va de pair avec l’exercice de la démocratie. Ensuite, quoique certains puissent en faire leur métier par goût un tantinet maladif de la « loi et de l’ordre », celles et ceux qui choisissent la police le font généralement ou par souci de défendre l’intérêt général et de participer ainsi à la vie de la nation, ou parce c’est pour eux le moyen d’échapper au chômage ou à la descente aux enfers de la précarité.

Autant dire que m’exaspère au plus haut point le discours antiflics dans lequel se complaît une petite gauche déconnectée de la réalité. Non qu’il ne faille pas dénoncer, avec la plus grande détermination, les « bavures » ou conduites liberticides dont des policiers peuvent se rendre coupables, soit qu’ils aient obéi aux ordres de leur hiérarchie, soit qu’ils aient cédé à quelque inclination personnelle. Mais le manichéisme, pour comprendre et se confronter à une institution de cette nature, m’apparaît recouvrir une impuissance caractérisée et une parfaite irresponsabilité. Sauf, naturellement, si l’on pense que violences et criminalité disparaîtront en même temps que le capitalisme, ou qu’un système de milices ouvrières a pu sous d’autres cieux faire la preuve de sa supériorité en matière de protection des êtres humains.

J’en reviens à la protestation actuelle. Impossible de ne pas y voir une réaction légitime. À la surcharge de missions qu’induit la menace terroriste, sans que le haut état-major policier n’y cherche des remèdes… À la sauvagerie que doivent affronter les policiers pour tirer certains quartiers ou cités de l’emprise de bandes et autres réseaux mafieux y faisant régner leur loi (les tentatives d’assassinats perpétrées contre quatre fonctionnaires à Viry-Châtillon n’en sont que les dernières illustrations)… À l’épuisante course aux chiffres que des hiérarques gérant l’institution comme une entreprise imposent, contraignant la profession à se concentrer sur des affaires subalternes afin de gonfler les statistiques, plutôt que sur les délinquances les plus sérieuses… À l’abandon dont sont dans le même temps victimes toutes les administrations publiques, dans un contexte d’austérité budgétaire sans cesse aggravé… Au mépris dont les agents (comme tous leurs collègues de la fonction publique) font l’objet de la part d’élites ne jurant que par les privatisations et la réduction du « périmètre » de l’État (y compris dans ce domaine crucial de la sécurité)… Au manque de respect et de considération que les « bleus » ressentent, à tort ou à raison, de la part de leurs compatriotes… À la multiplication de tâches indues qui, si l’appareil étatique n’était pas saigné à blanc par les prescriptions néolibérales, pourraient parfaitement être assumées par d’autres personnels…

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samedi 22 octobre 2016

Préludes d'une désagrégation générale

D’où vient cette impression de flottement, ce sourd mais persistant malaise que suscite, à quelque six mois de l’échéance du premier tour, la bataille présidentielle ? Point n’est besoin d’être l’un de ces « sachants » monopolisant les plateaux de télévision pour le comprendre. Tout nous renvoie au décalage qui se creuse entre les tactiques des appareils partisans ou les péroraisons des postulants à la magistrature suprême et… les préoccupations du plus grand nombre.

Ainsi, comment un pays en souffrance, s’interrogeant sur son avenir et sur sa place dans le gigantesque chaos planétaire induit par la globalisation néolibérale, pourrait-il se retrouver dans les commentaires filandreux distillés par le président de la République auprès de deux journalistes, lesquels viennent de les rapporter dans un best-seller défrayant la chronique ? La colère de l’opinion, on devrait même parler de son mépris pour celui au profit de qui elle a renvoyé Monsieur Sarkozy dans ses foyers en 2012, ne vient pas principalement du fait que le Prince en exercice aurait, par sa désinvolture, « désacralisé » sa fonction. Ils n’ont pas davantage pour origine des formules aussi contestables que celles employées à propos de l’immigration ou de la laïcité. Ils sont une réaction légitime à l’incapacité manifeste de l’intéressé à exprimer une vision, à produire un décryptage des enjeux d’un moment à bien des égards historique, à porter un projet pour les dix ou vingt ans qui viennent.

Ainsi, comment les Français se sentiraient-ils mobilisés par une « primaire » de droite à ce point éloignée de leurs angoisses, eux qui ne cessent dans les études d’opinion de faire part de leurs besoins de protections collectives et de régulations pour combattre la précarisation de leurs conditions d’existence, de droits nouveaux devant le pouvoir devenu sans limites des marchés et de l’oligarchie qui en est l’émanation, de solidarités effectives face au chômage de masse, de volontarisme pour arrêter la désindustrialisation des territoires, de démocratie devant un suffrage universel en permanence bafoué ? Sans doute, le noyau dur de l’électorat conservateur se déplacera-t-il en grand nombre aux isoloirs le mois prochain, et peut-être même verra-t-on une proportion significative des sympathisants de gauche participer à cette consultation afin d’y éviter la désignation de Nicolas Sarkozy comme candidat de sa famille politique. Mais, pour peu qu’ils s’intéressent au match entre les sept prétendants, les citoyens découvrent qu’ils ne se voient proposer qu’une approche punitive de l’action publique. On ne leur parle ni d’une mondialisation devenue incontrôlée, ni de mouvements spéculatifs suffisamment fous pour menacer l’économie planétaire de nouveaux krachs, ni d’une construction continentale que nombre d’européistes d’hier tiennent pour d’ores et déjà agonisante. On ne leur promet que du sang et des larmes, l’anéantissement des survivances du pacte progressiste de la Libération, la liquidation pure et simple de l’État social, la mise à l’écart des syndicats conjuguée à la fin du paritarisme gestionnaire de la protection sociale, le recours aux méthodes autoritaires les plus brutales pour vaincre leurs résistances à ce qu’ils ressentent à juste titre comme une régression de civilisation. La droite des années 2000 s’apparente incroyablement à celle de 1930 ou 1940, qui voulait faire payer aux « salopards en casquettes », puisque c'est par ces mots qu'elle qualifiait la classe ouvrière, leur combativité et leur adhésion au Front populaire…

Ainsi, comment le peuple de gauche trouverait-il matière à remobilisation, lorsque ne se déploient devant lui que des jeux tacticiens confortant sa désespérance, pour ne pas dire son dégoût ? D’aucuns se sont étonnés de la sèche élimination de Cécile Duflot du second tour de la « primaire » écologiste. La figure de proue d’Europe écologie-Les Verts n’a, en l’occurrence, pas payé sa participation aux premiers gouvernements du quinquennat, comme je l’entends parfois. Ayant renoncé à un maroquin à l’arrivée de Manuel Valls à Matignon, elle développait des idées renouant avec la transformation sociale sans laquelle la gauche n’est plus la gauche. Elle a néanmoins été la victime d’ambitions personnelles trop ostensiblement affichées et de comportements manœuvriers illisibles de celles et ceux qui considèrent la transition écologique comme l’enjeu majeur de la période. Il est, sur ce plan, significatif que sa chute ait été provoquée par cette dizaine de milliers de sympathisants d’EELV ayant tenu à acquitter le prix de leur participation à ce scrutin, dans le but de se faire entendre d’un état-major leur renvoyant (à tort ou à raison) une image clanique de la vie publique. Ceux qui, rue de Solferino, escomptent demain instrumentaliser la « primaire » socialiste pour ranger leur parti derrière le tenant du titre (s’il était encore en état de se représenter) ou à défaut derrière un Manuel Valls ayant poussé jusqu’au bout les errances libérales des cinq ans écoulés, ont très certainement saisi la portée de l’avertissement. Si les sondages disent vrai lorsqu’ils soulignent à quel point l’électorat progressiste rejette l’action conduite au sommet de l’État, s’ils sont fidèles à la réalité quand ils donnent une nette majorité aux quatre représentants additionnés de l’aile gauche du PS, c’est par un coup de tonnerre que pourrait bien s’achever ce vote.

Ainsi, enfin, comment la nation ne se sentirait-elle pas défiée par cette succession de violences, urbaines et scolaires, illustrant sa désintégration, une fragmentation territoriale qu’exploitent sans vergogne bandes et mafias, la dislocation de son système de santé, la destruction de l'école au fil de projets prétendument pédagogiques mais cherchant en fait à l’adapter aux finalités inégalitaire du nouvel ordre capitaliste. Les manifestations de policiers, s’émancipant plusieurs nuits durant de leurs obligations déontologiques, évoquent bien sûr une quasi-sédition. On aurait cependant tort de n’y voir que la « patte » d’un Front national à l’influence, il est vrai, grandissante au sein des corps coercitifs. Face au manque de moyens consécutif à l’approfondissement continu de l’austérité budgétaire, à l’absence de considération dont ils font l’objet de la part des élites dirigeantes, à la paupérisation généralisée des services publics et des administrations, un large pan de la fonction publique oscille entre abattement, démotivation et exaspération. Si la police est devenue la plaque sensible de cette tendance lourde (pour le moment, ne sont principalement concernées par les manifestations que les polices urbaines, mais CRS et gendarmerie sont en proie à des pulsions similaires), c’est en raison d’un contexte dominé par le terrorisme et une petite délinquance dont le développement est la terrible rançon des inégalités et du recul des capacités intégratrices de la société française. Sa révolte, même si d’aucuns à droite et à l’extrême droite cherche à la récupérer et y parviennent d’autant mieux que la gauche paraît frappée de tétanie, fait écho à celle qu’éprouvent de très nombreux enseignants, infirmières ou médecins urgentistes, agents de Pôle emploi etc.

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jeudi 13 octobre 2016

Les "primaires", la crise démocratique, la gauche

À l’origine, le système des « primaires », organisé par et pour chacun des partis d’alternance, se voulait une réponse à l’épuisement de la V° République et de notre vie démocratique. On prétendait même que les citoyens allaient y récupérer leur pouvoir de décision face à des appareils partisans incapables de prendre en compte leurs attentes. Mais les vices cachés de cette procédure, nouvelle dans la tradition française, n’auront pas tardé à faire surface, à l’occasion de cette séquence présidentielle, alors que la crise de l’ordre politique atteint une ampleur inédite depuis que notre pays a hérité des institutions imaginées par le général de Gaulle.

Reconnaissons-le, l’engouement de plusieurs millions d’électeurs et électrices de gauche pour la « primaire » socialiste de 2011, ou même la participation massive des sympathisants écologistes au vote destiné à départager Nicolas Hulot et Eva Joly la même année, témoignèrent d’un très profond désir de reconquête de la citoyenneté. Bien que rien ne laissât aujourd’hui imaginer ce que seront les taux de participation aux scrutins organisés prochainement par la droite et la rue de Solferino, il ne serait pas étonnant que l’on assistât, de nouveau, en novembre et janvier prochains, à des déplacements massifs vers les bureaux de vote.

Il n’empêche ! Que de problèmes soulevés par ce nouveau mécanisme électoral ! Qu’il s’agisse de la maîtrise qui en revient, en fin de compte, aux états-majors de partis, alors précisément qu’ils devaient être empêchés de verrouiller le jeu politique, au point que chez « Les Républicains » autant qu’au Parti socialiste, on s’inquiète de plus en plus fréquemment de possibles manquements à la sincérité des résultats… De la place prépondérante que cette démocratie parcellaire (puisque ne concernant qu’une fraction du corps citoyen) et surtout atrophiée (dès lors que les campagnes de terrain et de conviction se voient substitués quelques grands shows télévisuels) confère au monde des communicants et des médias pour focaliser l’attention des Français sur certaines questions habilement mises en avant, formater ce faisant les confrontations, y faire prévaloir la pensée unique libérale, et peser sur le choix définitif des électeurs… Du danger qu’un scrutin désormais à quatre tours vide au final de substance la présidentielle proprement dite : avec l’obligation pour chacun des « camps » en présence de faire bloc derrière le vainqueur des « primaires » (même si ces dernières ont fait apparaître des divergences majeures…), la marginalisation des points de vue déplaisant aux faiseurs d’opinion, l’installation chez beaucoup de Français de l’idée pernicieuse selon laquelle cette pré-élection scelle de fait l’issue des rendez-vous d’avril et mai 2017…

S’intéressant à la primaire » socialiste de 2011, Rémi Lefebvre avait formulé le plus pertinent des diagnostics : « Le traitement médiatique dont fait l’objet le PS est tout particulièrement dominé par la compétition présidentielle, les divisions entre prétendants, putatifs ou déclarés, les coups tactiques des ‘’présidentiables’’, la ‘’lutte des ego’’… Médiatisation de la vie politique, personnalisation, présidentialisation, poids de la communication, emprise des sondages d’opinion : ces phénomènes obéissent certes à des logiques propres mais se renforcent mutuellement. Les journalistes s’autoproclament porte-parole d’une opinion érigée en arbitre de la lutte présidentielle, dont la centralité a été renforcée par le quinquennat et l’inversion du calendrier présidentiel » (in Les Primaires socialistes, La Fin du parti militant, Raisons d’agir 2011). Le moins que l’on puisse dire, c’est que le « cru » 2016 de cette démocratie très déformée risque de pousser à leur paroxysme ces dérives et, par conséquent, l’américanisation de notre vie publique.

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vendredi 30 septembre 2016

Garder le cap d'une paix juste entre Israéliens et Palestiniens

Avec la mort de Shimon Pérès, à l’âge de 93 ans, s’efface l’un des derniers représentants de la génération des fondateurs d’Israël. « Façonné entre Shtetl et Yishouv », comme le note joliment la nécrologie que lui consacre Le Monde, en clair issu du Yiddishland de Pologne où il vécut dans sa chair les persécutions antisémites, avant de prendre sa place parmi les pionniers de l’installation d’un « Foyer juif » en Palestine lorsque celle-ci était encore sous mandat britannique, dernière figure de cet establishment travailliste (lointain héritier du sionisme ouvrier des origines et du mouvement kibboutzique) qui dirigea le pays sans interruption jusqu’en 1977, le personnage aura été seize fois ministre, deux fois Premier ministre et enfin président du pays. L’opinion internationale conserve de lui l’image de l’homme de dialogue, négociateur qu’il aura été des accords d’Oslo, prix Nobel de la paix à ce titre, en compagnie de ses deux partenaires du processus qui devait instaurer une autonomie intérimaire pour les Palestiniens, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. La trace que cet homme aura laissé à l’échelle planétaire m’amène à revenir sur le sujet qui me tient tant à cœur depuis des années : la paix entre Israéliens et Palestiniens.

Avant d’en arriver au vif du sujet, il me faut cependant dire un mot de l’héritage de cette personnalité à l’envergure internationale. Pour, malheureusement, relever qu’il ne coïncide pas vraiment avec ce que les commentateurs en retiennent généralement. Pour le dire sans ambages, je considère que l’homme n’aura pas peu contribué à la dégénérescence présente de la politique israélienne. Si l’on ne peut contester son rôle dans les pourparlers initiés avec la Résistance palestinienne, qui devait conduire à la poignée de mains historique de la Maison Blanche en 1993, on ne saurait oublier les indécisions, volte-face et retournements de veste qui en firent un politicien opportuniste et manœuvrier, plutôt qu’un visionnaire.

Longtemps actif au cœur de l’appareil militaire de l’État hébreu, ce qui devait lui faire jouer un rôle décisif dans l’acquisition de l’arme nucléaire par Tel-Aviv… À ce point emporté par ses obsessions sécuritaires qu’il ignora longtemps les premières vagues de colonisation des territoires conquis en 1967 par Tsahal… Ayant, à plusieurs reprises, intégré des coalitions d’union nationale avec une droite qui était, depuis toujours, partisane d’un « Grand Israël »… Incapable de relancer les négociations avec l’Autorité palestinienne après l’assassinat de Yitzhak Rabin, bien qu’il fût alors à la tête du gouvernement… Ayant, parce qu’il n’avait rien fait pour empêcher l’enlisement des discussions israélo-palestiniennes, qui devait être consacré à Camp David et à Taba, laissé le Likoud de revenir aux affaires, autorisant Ariel Sharon à engager cette guerre totale contre les Palestiniens, qui se poursuit de nos jours… Apportant sa caution à cette équipe de faucons, puisqu’il n’hésita pas à y occuper le stratégique ministère des Affaires étrangères… S’étant ainsi rendu complice de la répression brutale de la deuxième Intifada, donc de la mise à mort des accords d’Oslo qui en résulta… Quittant finalement les rangs du Parti travailliste pour se rallier à la nouvelle formation lancée par le général Sharon, Kadima, cet ultime épisode lui ayant d’ailleurs valu d’accéder à la présidence de l’État… Ayant apporté sa pierre à la négation du génocide arménien par les autorités de son pays, au point de ne vouloir le qualifier que de « tragédie » (il aura fallu attendre cette année pour que le président du Comité de l’Éducation, de la Culture et des Sports de la Knesset se reconnaisse « une obligation morale de reconnaître les événements de 1915 comme un génocide »)… On comprend que la gauche israélienne, et le « camp de la paix » plus généralement, garde de lui un souvenir plutôt amer.

Si je veux, par cette note rédigée à l’occasion de la disparition de Shimon Pérès, revenir sur la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens, c’est qu’il est de bon ton, ces derniers temps, du côté des Chancelleries, de considérer que cette question n’est plus l’épicentre des convulsions dramatiques secouant le Proche et le Moyen-Orient. D’affirmer que la dislocation de pays entiers, comme la Syrie ou l’Irak sans parler de la Libye, conjuguée à une terreur jihadiste étendant son influence jusqu’en Afrique ou en Asie autant qu’au retour en force de la puissance perse dans le monde musulman, constituent des défis de bien plus grande importance, lesquels justifieraient le désintérêt des grandes puissances pour un conflit quasiment centenaire. Le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique peut, à cet égard, constater : « La cause palestinienne n’est plus la mère de toutes les batailles diplomatiques. Depuis les printemps arabes, les priorités ont été inversées. Le dossier palestinien a été rétrogradé. »

Je crois exactement l’inverse. Tant que le sang continuera de couler de cet abcès purulent, la situation des Palestiniens restera, pour des millions d’êtres humains sur cette planète, le symbole de l’injustice faite aux peuples niés dans leurs existences nationales. On me dira, je l’entends déjà, que d’autres se battent pour faire admettre de la communauté internationale les massacres dont ils ont été victimes. D’ailleurs, les associations arméniennes ne viennent-elles pas seulement d’obtenir du Bundestag la reconnaissance du génocide turc du début du siècle dernier et de la responsabilité incombant à l’Allemagne dans ce crime contre l’humanité ? Force n’en est pas moins de constater qu’à priver les populations arabes de Cisjordanie, Jérusalem et Gaza de tout avenir souverain, à vouloir à tout prix refermer la porte qu’avaient entrouverte les accords d’Oslo, à s’employer à transformer une confrontation pour le droit en un affrontement d’essence religieuse, les pouvoirs israéliens successifs contribuent à faire grandir des haines à la longue inexpugnables. Ce faisant, ils entretiennent l’un des ferments principaux de déstabilisation d’une région essentielle aux équilibres géostratégiques mondiaux.

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vendredi 23 septembre 2016

Nul, à gauche, ne pourra dire qu'il ne savait pas...

Depuis l’ouverture de ce blog, voici plus de sept ans, j’ai délibérément choisi de l’utiliser prioritairement pour partager des arguments et des réflexions sur les questions fondamentales posées à la société française autant qu’à la gauche. Loin, donc, des tentations de l’immédiateté, de l’approximation, de l’appauvrissement des échanges, du rabougrissement du débat qui auront généralement accompagné l’essor des « réseaux sociaux ». Je n’ai que rarement dérogé à cette règle. Mais j’éprouve à présent trop d’inquiétudes devant ce dont nous sommes menacés, pour ne pas vous livrer ce pur coup de colère.

Tout récemment, mon ami Pierre Laurent se demandait si la gauche française n’était pas devenue, à l’instar de la droite d'antan, « la plus bête du monde ». De fait, tandis que de notre côté s’affiche le désarroi devant ce que nous lègue un quinquennat à bout de souffle, à moins que l’on ne se complaise à l’instar de quelques-uns dans la laudation de son bilan calamiteux, l’adversaire dessine sans contradicteur la contre-révolution politique et sociale qu’il appelle de ses vœux. Ne nous y trompons pas : si la direction des « Républicains » se révèle profondément divisée sur la stratégie apte à lui permettre de revenir aux affaires pour longtemps, les divers prétendants à sa « primaire » n’en partagent pas moins la commune volonté de faire basculer la France dans un modèle de société qui achèvera de détruire le « pacte » sur lequel la République s’était vue reconstruire par la Résistance.

Amputation de cent milliards, voire bien davantage, de la dépense publique ; nouvel allongement de l’âge du départ à la retraite ; accélération du démantèlement des protections collectives contenues dans le code du travail, jusqu’à la suppression (pour certains) de toute durée légale du travail ; volonté concomitante d’amenuiser les pouvoirs, déjà fort rognés, du mouvement syndical ; plafonnement de l’ensemble des allocations sociales et dégressivité accentuée des indemnités chômage ; abrogation du tiers-payant généralisé ; « choc fiscal » au profit des entreprises, couplé à la suppression éminemment symbolique de l’impôt sur la fortune ; hausse de trois points au moins de la TVA ; redéfinition des missions de l’État et remise en cause simultanée du statut de la fonction publique : les ultralibéraux n’ont pas tort d’évoquer une « thérapie de choc », au bénéfice du capital s’entend. Demain, la « présidence des riches », le gouvernement des financiers et des rentiers, si rien ne vient s’opposer à son retour, sera de nouveau tout-puissant…

Et ce n’est là qu’une (petite) dimension de ce qui nous est promis si le parti de la revanche l’emporte. Entre ceux qui, au nom des « économies » à réaliser, appellent à étrangler la démocratie locale en trucidant notamment l’échelon départemental… Ceux qui veulent gouverner par ordonnances dès les premières semaines de la nouvelle mandature, afin de frapper de stupeur les citoyens et de les empêcher de résister… Ceux qui, se lançant à la reconquête des électeurs du Front national, préconisent la substitution du droit du sang à l’actuel droit du sol, comme fondement de l’acquisition de la nationalité… Ceux qui considèrent désormais que la Constitution, c’est-à-dire le texte sanctuarisant l’État de droit, s’avère un obstacle au déploiement des prérogatives régaliennes de la puissance publique et qui, prétextant du terrorisme, imaginent l’ouverture d’un Guantanamo à la française où l’on internerait administrativement quiconque figurerait dans le fameux fichier « s »… Ceux pour qui l’identité française se trouverait minée par la présence, sur le sol national, de quelques millions de personnes de culture ou de confession musulmanes, et qui alignent dans ce cadre les propositions d’interdictions légales (du voile à l’université, du « burkini », du salafisme etc.)… Ceux qui, entraînés par leurs comportements de voyous et n’hésitant pas à flirter avec l’ethnicisme pour mieux épouser la radicalisation d’un large pan de leur base, vont jusqu’à enjoindre une France aux origines mélangées de ne plus se reconnaître que les Gaulois pour ancêtres… Ceux qui, indifférents à la souffrance de centaines de milliers d’hommes et de femmes fuyant les guerres et les dictatures, appellent les élus locaux à refuser de les accueillir un peu partout sur le territoire, bafouant du même coup ce que le pays avait ratifié en 1948 dans la Déclaration universelle de droits… La patrie de Voltaire, de Rousseau, de Condorcet, de Hugo ou de Jaurès affronte le vent mauvais d’un néopétainisme.

Personne ne pourra, dès lors, prétendre n’avoir pas su ce qu’il adviendra si la gauche est éliminée du second tour de la présidentielle et si, par l’effet mécanique du fonctionnement des institutions, elle ne subsiste qu’à un niveau résiduel dans l’Assemblée nationale élue quelques semaines plus tard. Il n’en est que plus atterrant que chacun fasse comme si tel n’était pas l’enjeu primordial de la confrontation qui s’amorce. François Hollande, rejeté par le pays et le peuple de gauche, donc incapable de rassembler le camp progressiste et de l’emmener au succès face aux « Républicains » et au Front national, dès lors qu’il s’emploie à installer l’idée qu’il peut, a minima, représenter un moindre mal face au séisme qui se prépare. La gauche du Parti socialiste et les écologistes, empêtrés dans des divisions et des querelles incompréhensibles du plus grand nombre, lorsqu’ils privilégient la participation à des « primaires » confuses, qui leur interdit de contribuer au rassemblement des énergies disponibles autour d’une candidature unique porteuse d’une perspective d’alternative. Jean-Luc Mélenchon, engagé dans une course en solitaire l’ayant amené à tourner unilatéralement la page du Front de gauche, puisqu’il refuse tout partenariat avec d’autres composantes de la gauche, les socialistes anti-austérité entre autres, au nom de l’objectif qu’il a fait sien et qui consiste à simplement devancer, sur son seul nom, François Hollande dans les urnes.

Quelles que puissent être les raisons invoquées, ces postures ne font pas que préparer une terrible débâcle. Elles concourent, involontairement bien sûr, mais cela ne change rien à leur inconséquence, à la « trumpisation » de notre débat public. Pour me montrer plus précis, elles laissent s’opérer la victoire idéologique de ce bloc droitier qui voit maintenant converger de larges secteurs du camp adverse, autour de thématiques dont beaucoup ont été initialement portées par le parti lepéniste. Verra-t-on demain des éditorialistes hexagonaux contraints d’admettre qu’il n’y a plus personne pour s’opposer à cette poussée réactionnaire qui vise à remodeler de fond en comble notre pays ? Nous ne sommes, au fond, pas très éloignés de la situation des États-Unis, qu’un chroniqueur du Monde dépeignait, le 20 septembre, en relevant qu’il ne se trouve plus grand monde là-bas pour « contredire » un Donald Trump derrière lequel renaît l’« Alternative Right », inspirée de « l’extrême droite identitaire européenne » et du mouvement « suprématiste blanc américain raciste »

Devant de semblables périls, il est néanmoins permis d’espérer que l’intelligence collective finira par se frayer un chemin. Une lueur d’espoir se rallumerait, sans le moindre doute, si toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés par l’indispensable affirmation d’une alternative de gauche consentaient, déjà, à vérifier ensemble qu’existent les bases d’un programme à même de sortir la gauche de sa décrépitude présente et de la remettre en mouvement. Un programme ne visant pas simplement à témoigner, mais à gagner une majorité dans le pays. C’est-à-dire les quelques axes, entrant en cohérence, d’une plate-forme correspondant aux attentes d’un peuple qui fait une overdose des régressions qu’on lui a imposées...

À la différence des concurrences illisibles encouragées par des « primaires » incertaines, redeviendrait ainsi possible la convergence, à la présidentielle autant qu’aux législatives suivantes, des forces vives de notre camp. À en croire tous les sondages, celles-ci aspirent, pour la plus grande partie d’entre elles, à une politique retrouvant les fondamentaux de la gauche. Un second tour résumé au face-à-face entre une droite chauffée à blanc et une extrême droite dont les idées gangrènent insidieusement les consciences, n’est par conséquent en rien un scénario inéluctable. Il suffirait, pour faire mentir ces sombres pronostics, que se lève, très au-delà des partis, une force citoyenne bien décidée à rebattre les cartes. On me dira que je rêve, qu’il est trop tard pour conjurer le pire, que je demeure un utopiste invétéré. Je sais pourtant, d’expérience, que « là où est la volonté, il y a un chemin »...

samedi 17 septembre 2016

Le scandale Alstom appelle une alternative unitaire de gauche

S’il fallait une ultime démonstration que la crise française s’avère d’abord celle de son État, qui joua historiquement un rôle primordial dans la formation de cette nation, et par suite d’une République fondée sur la double exigence de la souveraineté du peuple et de la volonté générale, comme uniques mesures de la légitimité des décisions politiques, le scandale Alstom viendrait la fournir. À l’aube d’une bataille électorale plus décisive que jamais, ce dernier s’annonce, pour nos gouvernants, comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Je parle de scandale, à propos de la décision du PDG de ce qu’il subsiste de l’un des plus puissants conglomérats industriels de l’Hexagone, Monsieur Poupart-Lafarge, de transférer les activités de son usine de Belfort vers le site alsacien de Reichshoffen, au prix de la liquidation de 400 des 480 emplois concernés. J’eus plutôt dû, comme d’autres l’auront fait à juste titre, évoqué une affaire d’État. Car les comportements croisés de la direction de l’entreprise et du pouvoir politique sont révélateurs d’un cynisme sacrifiant l’avenir de tout un pays à des logiques financières prédatrices, au dogme de la concurrence sans bornes codifié à l’échelle de l’Union européenne, à la pression d’actionnaires cupides en quête de dividendes en progression constante.

Quelle autre qualification pourrait, en effet, s’appliquer au démembrement d’une entreprise agissant en des secteurs essentiels pour l’indépendance et la souveraineté françaises, une entreprise maîtrisant grâce à ses ingénieurs et à ses ouvriers des technologies de pointe, une entreprise que l’on aura d’abord séparée (c’était en 2010) des Chantiers de l’Atlantique, avant que sa branche énergie, soit 75% du chiffre d’affaires, ne fût (en 2014, cette fois) littéralement bradée à General Electric ? Au pactole que cette transaction aura permis à la multinationale américaine d’engranger, à l’image du marché de l’entretien et de la rénovation des turbines électriques du parc nucléaire français, représentant au bas mot dix milliards d’euros sur dix ans, avec une marge bénéficiaire d’environ 35% ? Au versement à l’ancien PDG, Monsieur Kron, d’une prime de quatre millions et demi d’euros (à laquelle sera venue s’ajouter une retraite chapeau de 260 000 euros annuels) pour récompense, en quelque sorte, du savoir-faire dont il venait de faire preuve en démantibulant l’un de nos fleurons industriels ? À l’évaporation des quelque six milliards de bénéfices que le groupe aura réalisés depuis dix ans, comme des quatre milliards qu’aura rapportés la vente de la branche énergie au géant d’outre-Atlantique, les porteurs de titres s’étant immédiatement répartis la somme d’un milliard en dividendes exceptionnels ? À la dilapidation improductive, c’est-à-dire à l’accaparement de ces sommes à d’autres fins que le développement de l’entreprise, des millions que Bercy aura versés depuis quatre ans à Alstom, au titre du Crédit d’impôt compétitivité-emploi (onze millions, pour ne prendre que cet exemple, en 2014) ? À la complicité qu’aura, au fil des ans, sous les quinquennats de Messieurs Sarkozy et Hollande, manifestée une puissance publique disposant pourtant – fût-ce à titre provisoire – de 20% des voix au conseil d’administration, et dont les moyens d’action sont d’autant plus réels que 60% du carnet de commandes de la firme, désormais réduite à sa seule activité transport, dépendent de l’argent de l’État ? Aux choix de la SNCF, autre entreprise sur laquelle le gouvernement peut exercer une certaine autorité dans la mesure où il la contrôle à 85%, qui aura récemment privilégié, pour la fabrication de 44 locomotives, son alliance avec le groupe Akiem… codétenu avec la Deutsche Bank ?

Tout, ici, vient illustrer ce funeste « modèle de la suprématie actionnariale sur la stratégie de l’entreprise », que dénonçait voilà quelques années l’ancien PDG de Saint-Gobain, Jean-Louis Beffa (in La France doit choisir, Seuil 2012). Et tout, du même coup, nous repose la question dont dépend, in fine, l’avenir : la gauche va-t-elle se relever, afin que la France et son peuple se voient ouvrir un autre chemin que celui de l’abdication devant les ravages d'une mondialisation sauvage ? Je dis bien la gauche, non cet ectoplasme politique qu’est devenu le clan aux affaires, sous la direction de François Hollande.

Tentant désespérément d’accréditer l’idée qu’il serait le seul à pouvoir éviter aux Français le retour calamiteux de Nicolas Sarkozy l’an prochain, le président de la République vient de révéler, à l’occasion d’un long entretien accordé à la revue Le Débat, l’inconsistance d’une pensée et le renoncement qui l’accompagne à l’idée même de régulation de l’économie. Alors que la tradition social-démocrate préconisait, à l’origine, d’opposer l’action publique aux excès du marché et aux inégalités dont la dynamique de celui-ci est nécessairement porteuse, il revendique son social-libéralisme par ces mots : « Il faut que l’État joue son rôle et l’exerce avec autorité pour que le marché soit plus efficace. »

La phrase, bien qu’assortie de toutes sortes de considérations formelles sur les fondements du socialisme, résonne comme un aveu. Pour le tenant du titre, il n’y a même plus objet à s’interroger sur la manière dont l’autorité politique, qu’il incarne au plus haut niveau, pourrait défendre l’intérêt général et, au moins, s’efforcer de défendre quelques équilibres fondamentaux, au bénéfice d’une nation comme d’un monde du travail sacrifiés sur l’autel du Dieu Finance. Que « le marché soit plus efficace », c’est d’évidence la philosophie qui a inspiré le laisser-faire qui coûte aujourd’hui si cher à Alstom, après avoir fait tant de dégâts auparavant à Florange, à Alcatel ou à EADS. C’est, surtout, une manière de faire allégeance à la conception de l’État que défendent avec constance les idéologues du néolibéralisme. Les amis du résident élyséen peuvent bien, à la moindre occasion, ironiser sur l’aventure solitaire de Monsieur Macron, ils affichent la même approche, celle que l’ancien ministre de l’Économie vient ainsi de résumer pour l’hebdomadaire Le Un : « À trop vouloir réguler, l’État s’est (…) transformé en étouffoir. »

Au-delà des effets d’annonce qu’impose l’émotion populaire, ce n’est clairement pas de ce côté que l’on prendra les dispositions structurelles qui seraient indispensables. D’abord, la mise en synergie de tous les moyens disponibles de l’État pour sauver le site de Belfort… Ensuite, le recours à la nationalisation d’Alstom, avec pour perspective de constituer de grands pôles industriels publics, aptes à connecter des secteurs aussi essentiels à la réindustrialisation des territoires que l’énergie et le transport… Enfin, l’élaboration d’une politique industrielle nationale, s’inscrivant dans le cadre de la conversion écologique de notre appareil économique, et se basant sur le développement d’un certain nombre de filières stratégiques…

Voilà qui devrait, pour ce qui est du moins des forces en recherche d’une alternative de gauche, être reçu comme un appel urgent à la responsabilité. Les derniers jours, tandis qu’à la Fête de L’Humanité le Parti communiste renouvelait son appel au rassemblement de toutes les énergies à même de battre la droite et l’extrême droite, en sortant des impasses et trahisons du hollandisme, on aura hélas vu se multiplier les signes d’impuissance et de fragmentation, du côté des socialistes opposés à la ligne gouvernementale, autant qu’à Europe écologie-Les Verts. Quatre personnalités qui s’alignent face à la candidature, potentielle quoique vraisemblable, du président sortant, qui convergent sur l’essentiel mais ne parviennent à s’exprimer ensemble qu’en faveur d’une « primaire » de tout le camp progressiste ; autant de prétendants chez les écologistes, qui préparent ardemment mais dans une totale confusion leur propre consultation militante : tout cela se révèle plutôt désespérant pour le peuple de gauche.

L’épisode Alstom aura au moins cette vertu de remettre les pendules à l’heure. Le pays se verra promis à une débâcle économique et sociale, notre camp tout entier ira à sa pure et simple désagrégation, si le théâtre électoral demeure verrouillé, comme il l’est, par la polarisation entre « Les Républicains » et le Front national, et si le match destiné à savoir qui de François Hollande ou Jean-Luc Mélenchon obtiendra le meilleur second rôle a, comme on se doit de le redouter, pour seul effet de laisser la gauche marginalisée pour des années. Il reste possible d’échapper au scénario-catastrophe, de remobiliser la grande majorité de celles et ceux qui avaient, en 2012, contribué à chasser la droite du pouvoir. À condition que le débat se recentre sur la politique à proposer à nos concitoyens… Que toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés par l’objectif de faire renaître la gauche s’attellent à la définition d’un socle de propositions suffisamment précis pour redonner crédit à l’horizon de la transformation sociale… Que l’emporte la volonté de dépasser des différences à ce stade secondaires pour se retrouver sur l’essentiel… En résumé, que le fond l’emporte sur la forme, chacun devant tirer toutes les conséquences de ce qui s’énonce maintenant ouvertement : François Hollande, comme quiconque se revendiquerait de son bilan, ne pourra ni rassembler la gauche, ni reconquérir cette majorité populaire qui ressent les cinq années passées comme une trahison des engagements pris devant les électeurs, ni disputer le second tour de la prochaine présidentielle au bloc réactionnaire.

C’est la raison pour laquelle il convient, préalablement à toute discussion sur les modalités susceptibles de départager, par une votation si besoin est, les candidates et candidats affichant des approches convergentes, de s’atteler sans délai à la définition du pacte commun d’engagements qui peut seul redistribuer les cartes politiques. Le temps nous est désormais compté...

mardi 6 septembre 2016

Macron, le symptôme de la décrépitude d'un système

Je l’avoue bien volontiers, je partage l’exaspération de beaucoup d’amis, de camarades, croisés ces derniers jours, devant l’esbroufe médiatique suscité par la démission du ministre de l’Économie. Il est vrai que rarement la politique se sera vue abaissée à ce point, l’autopromotion d’un personnage, emblématique de la consanguinité entre la haute technocratie d’État et le monde des affaires bien qu’il affectât ostensiblement de pourfendre cette petite caste, ayant pour principal résultat de dessécher davantage le débat dans notre pays. Pourtant, je veux aujourd’hui revenir sur le départ de Monsieur Macron.

Non, bien sûr, que j’estime utile de redire, à la suite de tant de commentateurs, à quel point l’événement signe la décrépitude du clan gouvernant, à moins d’un an de l’élection présidentielle. D’ailleurs, qui eût pu ignorer cette réalité, alors que l’on n’avait encore jamais assisté à autant de lâchages ou de limogeages, en si peu de temps, au sommet de l'État, depuis les débuts de la V° République ? Il n’en demeure pas moins que ce dernier épisode en date de la déréliction de l’exécutif – déréliction qui n’induit pas, cela dit, que le tenant du titre renoncera à solliciter le renouvellement de son mandat dans quelques mois – révèle que nous vivons sans doute les derniers soubresauts d’une édification institutionnelle incapable d’affronter les coordonnées d’un nouveau moment historique, la fin de tout un cycle de notre vie publique, un changement d’époque pour tout dire.

Celles et ceux qui me font l’amitié de me suivre sur ce blog savent que je considère la globalisation entrée désormais dans une zone de tempêtes durables. Toute la planète vit à l’heure de gigantesques bouleversements. Avec une économie mondiale oscillant entre croissance molle, tendances récessives et menaces d’éclatement des nouvelles bulles financières qui se sont formées à la suite du précédent krach… Avec une crise écologique qui menace, chacun en est dorénavant averti, le devenir de l’humanité tout entière… Avec des compétitions qui s’exacerbent entre firmes transnationales et grands ensemble géopolitiques… Avec la déstructuration d’États n’assumant plus leurs fonctions habituelles de régulation politique… Avec la mise en cause des cadres nationaux au sein desquels put longtemps s’exercer la démocratie… Avec le transfert de la réalité des pouvoirs vers des marchés et institutions financières qui fonctionnent dans la plus totale opacité… Avec le dynamitage systématisé des normes sociales et environnementales sans lesquelles les populations ne disposeront bientôt plus de protections face aux déréglementations généralisées et au libre-échangisme déchaîné… Tout cela ayant pour effets conjugués de provoquer d’authentiques cataclysmes sociaux, de déchaîner les fanatismes et de faire grandir les tensions internationales…

C’est dans un pareil contexte, et conséquence directe de l’inaptitude des classes dirigeantes à y apporter des réponses un tant soit peu pertinentes, qu’un peu partout, de Washington à Berlin, de Londres à La Haye, les formes traditionnelles de la politique sont entrées dans un profond marasme. L’ébranlement des mécanismes bipartisans en place au prix de l’instabilité sans précédent qui atteint de nombreux États, le surgissement de forces que les politologues classent sans autre forme de procès dans la catégorie des « populismes », la menace que fait peser sur l’avenir de plusieurs pays l’arrivée aux portes du pouvoir de droites radicales et d’extrêmes droites porteuses d’une conception ethnique de la nation, l’aggravation des replis communautaires qui minent de plus en plus fréquemment les équilibres fondamentaux des sociétés, l’ascension d’aventuriers que dopent leur inconsistance programmatique autant que leur démagogie sans bornes, constituent autant de manifestations de cette toute nouvelle configuration. Quoique l’on eût parfois coutume, pour se rassurer, de n’y voir qu’un indice pathologique du malaise américain, le phénomène Trump n’est ainsi pas un cas isolé. Et la déroute que viennent de connaître, face à la très raciste Alternative pour l’Allemagne, les amis de la chancelière Merkel dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale, vient nous le confirmer.

La France réfracte ces différentes dimensions, avec d’autant plus de violence que son identité républicaine s’avère battue en brèche par une mondialisation sauvage comme par des politiques néolibérales anéantissant tous ses repères fondateurs. Des institutions à bout de souffle ; des « partis de gouvernement » prisonniers de leur adhésion aux vertus du nouveau capitalisme globalisé et renvoyant, pour cette raison, aux citoyens l’image de leur totale vacuité ; une droite ivre de revanche et en état de lepénisation avancée ; un Front national se nourrissant des angoisses identitaires s’emparant du pays, comme de régressions devenues insupportables pour les catégories populaires ; un Parti socialiste en voie d’implosion ; une gauche non gouvernementale tenaillée par la facilité de positionnements sans rapport avec le réel ; des électeurs exprimant leurs frustrations politiques et leurs humiliations sociales en se tenant de plus en plus à l’écart des rendez-vous démocratiques : tels s’avèrent les ingrédients de la crise française. Une crise qui peut parfaitement se dénouer de la pire des manières, dès le printemps 2017 peut-être, et qui, de toute manière, verra le prochain Prince, quel qu’il fût, accéder au trône pourvu d’une légitimité en lambeaux.

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