Le blog de Christian Picquet

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mercredi 9 mai 2018

Quelle traduction politique pour le mouvement social ?

La semaine écoulée aura été riche d’enseignements. Elle aura un peu plus souligné le défi devant lequel se retrouvent les forces de progrès, à savoir l’impérative nécessité d’aborder une nouvelle étape du bras de fer opposant le mouvement social à la présidence des ultrariches. Et, à cette fin, de lui offrir un début de traduction politique, qui ne lui fût pas imposé de l’extérieur comme l’aura été la « Fête à Macron » du 5 mai, mais procède au contraire de sa dynamique réelle. C’est ce à quoi je veux consacrer cette note.

Résumons les traits saillants des derniers jours. D’abord, en guise de célébration du premier anniversaire de l’entrée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, tous les sondages auront de nouveau attesté que les illusions du « en même temps » se sont bel et bien dissipées : deux Français sur trois considèrent que la libéralisation de l’économie hexagonale ne s’accompagne d’aucun des volets protecteurs promis aux victimes de la dérégulation sauvage et de la compétition à outrance (ils ne peuvent qu’en avoir été davantage convaincus par la suppression, éminemment symbolique, de l’exit tax, cette fort timide disposition, datant du quinquennat Sarkozy et censée freiner l’optimisation fiscale). Ensuite, la colère sociale n’aura nullement reflué : non seulement, en dépit d’un matraquage médiatique devenu hallucinant, le mouvement des cheminots se maintient à un très haut niveau (avec un soutien redevenu ascendant selon l’Ifop, et l’approbation d’une large majorité des ouvriers, des salariés du secteur public et des jeunes), mais l’issue du référendum interne provoqué à Air France vient de signer le cinglant désaveu de son PDG, Monsieur Janaillac, contraint à la démission par son dédain des revendications salariales des personnels (attitude provocatrice rejetée à 55,44% des votants, pour une participation de 80% des effectifs de l’entreprise). Dans ce cadre général, le Premier ministre se sera vu contraint de consentir un premier recul, en recevant personnellement les représentants des fédérations cheminotes ; mais l’opération n’aura fait que mettre en scène une tentative de division du front syndical, sans que la moindre négociation ne s’ouvre sur les points clés du conflit. Enfin, si les manifestations du Premier Mai auront été marquées par une participation importante (bien plus forte qu’en d’autres années), cette journée aura, à Paris, servi de révélateur des dangers d’un vide politique considérablement aggravé par le tsunami électoral de l’an passé.

La violence de ce qu’il est maintenant convenu de désigner sous l’appellation de « Blacks Blocs » appelle évidemment une condamnation sans réserve. Les déclarations de Philippe Poutou, discernant une forme de légitimité dans l’incendie de magasins ou le saccage des mobiliers urbains, relèvent de ce point de vue de la franche imbécillité. Ces méthodes, comme l’idéologie pseudo-insurrectionnelle qui les inspire, se situent en rupture totale avec les traditions du mouvement ouvrier, lesquelles auront toujours privilégié l’action collective et l’implication majoritaire du monde du travail, pour affronter efficacement le capital. À rebours de cette histoire, le pastiche d’émeute du Pont d’Austerlitz n’aura abouti qu’à briser le principal défilé de cette journée et à entacher de discrédit les mobilisations dont il s’agissait pourtant de démontrer la complémentarité. De sorte que les groupes ayant, l’espace de quelques jours, défrayé la chronique auront parfaitement servi la stratégie d’un pouvoir feignant d’ignorer l’épreuve de force engagée, ou d’en minimiser la portée.

Pour autant, ce phénomène n’aura pu s’amplifier, ces derniers mois, en marge des manifestations syndicales, qu’à la faveur de l’étiolement de la vie publique, de la dislocation du monde partidaire, et de l’évanouissement de toute perspective crédible à gauche. À tant concentrer les pouvoirs autour de sa personne et d’une haute technocratie organiquement liée à la finance, à tant écraser de sa condescendance l’expression des souffrances populaires, à tant mépriser ses oppositions et les « corps intermédiaires », à tant piétiner le Parlement et les élus, à tant s’employer à refermer le moindre espace de débat contradictoire, la Macronie aura fini par transformer la désintégration de l’ordre politique ancien en flambées de nihilisme. Lesquelles emportent des secteurs de la société qui, bien qu’extrêmement minoritaires, n’en expriment pas moins une dérive idéologique préoccupante.

Comme aucune formation, à gauche et dans le mouvement ouvrier, ne peut à bon droit se dire porteuse d’un projet susceptible de rassembler demain une majorité du pays – pas plus la « France insoumise » que quiconque, n’en déplaise à la prétention de Jean-Luc Mélenchon d’être maintenant à la tête de « la grande union populaire qui sera l’alternative au pouvoir » –, nous entrons dans une période à très hauts risques. Où des éruptions sauvages, encouragées par un sentiment d’impasse politique, peuvent contribuer à diviser le salariat, à entretenir toutes les confusions et toutes les surenchères dans les profondeurs de la nation, à nourrir les tentations de l’autoritarisme au sommet de l’État comme du côté d’une droite extrémisée. C’est dans un tel contexte que se pose, avec un regain d’acuité, la question d’un prolongement politique de la conflictualité sociale.

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dimanche 29 avril 2018

La gauche doit reprendre la tête du combat contre l'antisémitisme

J’avais initialement prévu de consacrer cette nouvelle note à la poursuite de la réflexion entamée sur la « nouvelle confluence sociale et politique » si nécessaire dans l’épreuve de force engagée avec le pouvoir, autour du devenir de nos services publics. Mais voilà que 300 personnalités, en publiant dans Le Parisien du 22 avril un « Manifeste contre le nouvel antisémitisme », auront provoqué un malaise et des controverses dont les effets ne sont pas près de retomber. Au-delà de son contenu, qui le rend à mes yeux aussi insignable que contre-productif, et quelles que soient les intentions inavouées qu’il recouvre manifestement, je vais y revenir, le fait que le débat public puisse à présent se focaliser sur un tel texte signe la crise aiguë que traverse la nation française. Un symptôme que l’on doit d’autant moins prendre à la légère que cette dernière aura systématiquement vu se recouper la « question juive » avec la défense de la République.

Pour dire les choses plus crûment, je suis convaincu que nous sommes confrontés à un nouveau « moment antisémite ». Je reprends là une expression de Pierre Birnbaum, dont les savants travaux sur le sujet font autorité. Loin de moi, évidemment, en écrivant ces mots, la tentation de renvoyer notre contexte présent aux grandes tensions surgies à la fin du XIX° siècle ou dans l’entre-deux guerres. Il n’empêche ! Il y a de quoi s’alarmer lorsque les ripostes démocratiques révèlent, devant l’abomination, des divisions mortifères. Et, surtout, lorsque la gauche se montre si manifestement désemparée, impuissante qu’elle se trouve à définir une attitude à la hauteur, empêtrée qu’elle s’avère dans ses oscillations entre banalisation du danger et esquive des problèmes posés.

Je n’ai, pour ma part, pas été sollicité pour signer l’appel du 22 avril, ce qui est manifestement le cas de beaucoup de responsables politiques de gauche et d’intellectuels de même sensibilité. Si je l’avais été, j’aurais néanmoins mis un point d’honneur à refuser mon paraphe. Pour quatre raisons. D’abord, l’excès nuit aux causes les plus sacrées : prétendre que nous serions devant « une épuration ethnique à bas bruit », c’est-à-dire, si les mots gardent un sens, devant une sorte de « Nuit de cristal » rampante, ne correspond nullement à une réalité déjà suffisamment préoccupante pour que l’on n’en rajoute pas. Ensuite, il n’est pas acceptable d’écrire « qu’au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » : cette grille de lecture aboutit à assimiler toute critique de la politique israélienne, largement partagée au sein de la gauche aujourd’hui, à une complaisance assumée avec les « bourreaux des Juifs », rien que cela. De même, il est détestable d’asséner que « les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans » : ce n’est certainement pas en se lançant dans cette compétition victimaire plutôt nauséabonde, que l’on retrouvera les conditions d’une union citoyenne indispensable contre toutes les formes de racisme, et il en est une qui touche nos compatriotes issus de l’immigration de culture musulmane. Enfin, conclure le texte (en clair, lui donner ce seul objectif) par la demande « que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des Juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence » a un effet doublement pervers : un combat politique se voit ramené à un enjeu étroitement religieux, et c’est l’ensemble des musulmans qui se trouvent du même coup amalgamés à l’antisémitisme de nouvelle génération, puisque ce sont leurs références théologiques qui en sont supposées les premières responsables.

Une fois cela dit, on ne saurait admettre que certains se saisissent des lourdes fautes commises par cette initiative pour se réfugier dans la dénégation d’un phénomène pourtant incontournable. Une association, dont je tairai le nom, par égard pour beaucoup de ses membres dont je sais l’attachement aux valeurs progressistes, vient par exemple de se contenter de dénoncer « le manifeste de la haine islamophobe ». Continuer à opposer la dénonciation (quelque peu complotiste…) de « l’islamophobie » à la réalité d’un antisémitisme qui devrait pourtant interpeller n’importe quel homme ou femme de gauche, équivaut à un refus de prendre en compte que cet appel est né, et a obtenu un indéniable écho, à la suite du choc provoqué par le meurtre de Mireille Knoll, le 23 mars dernier.

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mardi 24 avril 2018

Pour une confluence sociale et politique d'un nouveau type

Qui ne le sent ? Le mouvement social aborde, dans sa confrontation avec le pouvoir, un moment d’une grande complexité. En dépit de l’intransigeance à laquelle ils se heurtent, des tentatives éhontées de diviser le front syndical, d’un odieux matraquage médiatique destiné à dresser la population contre les grévistes, les cheminots tiennent bon. Au grand dam de ces commentateurs en vogue qui passent leur temps à chercher des signes d’essoufflement dans les variations, tout à fait normales, des taux de participation aux journées de l’intersyndicale. Pour autant, au-delà des agents du rail, nous en sommes toujours à une juxtaposition des conflits, non encore à une convergence des luttes.

Rien de surprenant à cela. Le mécontentement grandit dans l’Hexagone, face aux retombées désastreuses de la politique inégalitaire mise en œuvre au sommet de l’État. Les mobilisations sectorielles se multiplient, comme jamais depuis longtemps. L’appel interprofessionnel initié par la seule CGT, tardivement rejoint par Solidaires, le 19 avril, en a été l’intéressant révélateur. S’il ne pouvait revêtir une ampleur comparable aux initiatives, largement unitaires, du 22 mars à la SNCF et dans la fonction publique, il a néanmoins mis en visibilité la colère s’amplifiant parmi les travailleurs de l’État ou les personnels de la santé, l’entrée dans l’action des électriciens et des gaziers, sans parler des hommes et des femmes de la RATP, l’âpreté de l’affrontement des salariés d’Air France avec leur direction, le refus des licenciements dans le commerce et plus largement le secteur privé, les frémissements apparaissant dans l’Éducation nationale, la révolte s’approfondissant chez les retraités confrontés à l’amputation de leur pouvoir d’achat, le début de retour des chômeurs dans l’arène sociale, la reconduction de grèves étudiantes dans plusieurs établissements…

Reste qu’après tant d’années de reculs et d’échecs, tous ces mouvements ne peuvent se fédérer rapidement. Affichant des revendications différentes – portant sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la défense du service public, les statuts garantissant ce dernier, les conditions de travail, le refus de la ségrégation sociale à l’école ou à l’université –, ils ont besoin de temps pour parvenir à une conscience commune de leur complémentarité. D’autant que l’unité syndicale, en cours de reconstitution au niveau de plusieurs branches et secteurs professionnels, demeure fort fragile. Les dissensions persistent à l’échelon national et représentent un lourd obstacle à l’élaboration de la plate-forme qui offrirait un début de cohérence aux diverses mobilisations. Surtout, le monde du travail doit retrouver confiance en sa force, et se forger la conviction collective qu’il lui est de nouveau possible de remporter des victoires.

Les petits marquis aux commandes n’ignorent évidemment rien des contradictions de la situation. Ils n’en observent pas moins avec inquiétude ces sondages attestant que le président de la République a échoué à convaincre les Français, à l’occasion de ses dernières prestations télévisuelles (une majorité très nette d’entre eux marque, par exemple, sa défiance envers les orientations de notre monarque sur les services publics, ses choix vis-à-vis des zones rurales et péri-urbaines, ses justifications de la hausse de la CSG à l’encontre des retraités, et il se trouve désormais minoritaire sur la casse du code du travail avec les ordonnances de Madame Pénicaud). Ils ne sont pas davantage dupes des résultats des enquêtes concluant à l’impopularité de la grève cheminote : qu’en dépit des difficultés que celle-ci occasionne pour les usagers, il se trouve entre 43% et 47% des personnes interrogées pour la soutenir de semaine en semaine, constitue le signe que le pays sent confusément qu’une défaite du mouvement marquerait une nouvelle détérioration du transport ferroviaire et un approfondissement de fractures territoriales déjà insupportables, donc une dégradation de ses conditions d’existence. Au-delà de toutes leurs rodomontades, ils perçoivent lucidement que jamais l’opposition entre gagnants et perdants de la globalisation ne s’est faite aussi forte, phénomène qui se double du retour en force du clivage entre gauche et droite (l’ensemble des composantes de cette dernière s’étant, à l’Assemblée nationale, retrouvées dans l’approbation du projet de privatisation de la SNCF).

Et puis, il n’est pas anodin que les luttes, singulièrement celle des cheminots, aient commencé à produire de significatifs « bougers » idéologiques. Je fais, par exemple, allusion à la tribune récemment publiée par les responsables de la Fédération pour la nature et l’Homme. Alors que Jupiter a exigé de son ministre Hulot qu’il se porte à la rescousse de sa collègue des Transports, la très technocratique Madame Borne, ils viennent d’interpeller vertement son discours austéritaire et libre-concurrentiel, lui rappelant l’enjeu écologique de la nouvelle bataille du rail : « Le ferroviaire n’est pas l’ennemi de la finance publique, il est l’un de nos meilleurs alliés pour mener une transition écologique économiquement efficace, socialement juste et territorialement équitable » (Le Journal du dimanche, 15 avril 2018).

Point n’est besoin de chercher ailleurs les raisons pour lesquelles, en haut lieu, on veut aller vite, passer en force, amener les Français à se résigner à leur sort. On y a, en effet, parfaitement compris qu’une course de vitesse était engagée et, qu’à laisser aux mobilisations le temps de se consolider, le gouvernement pourrait perdre la partie. Aussi accélère-t-on le rythme des contre-réformes, affiche-t-on la plus odieuse arrogance face à des agents persistant à croire en l’intérêt général, ne laisse-t-on aucun « grain à moudre » aux directions syndicales les plus enclines à composer, annonce-t-on sans crier gare la filialisation du fret SNCF, encourage-t-on le PDG d’Air France à organiser un référendum d’entreprise dans le but de soulever les non-grévistes contre les syndicats, organise-t-on la fuite d’un rapport préconisant de « supprimer les subventions et la taxe sur les salaires qui permettent de financer les organisations syndicales », lance-t-on les cohortes policières à l’assaut des facultés occupées…

Sur les quelques semaines à venir, va se jouer la configuration du pays dans le futur. Nul n’a, par conséquent, le droit à l’erreur dans le camp progressiste. Les proclamations tonitruantes, les postures aussi avantageuses que gratuites, les calculs à courte vue se révèlent contre-productives, pour ne pas dire carrément dangereuses. Il convient plutôt de bâtir l’épreuve de force sur la durée, d’ériger le mur d’une solidarité agissante autour de cheminots grâce auxquels un début de dynamique sociale a pu se faire jour, d’enraciner les luttes en les dotant des objectifs revendicatifs et des échéanciers aptes à rassembler le plus largement possible, de jeter des ponts entre les secteurs entrant en action sans ignorer leurs différences et leurs rythmes spécifiques, de travailler à faire émerger les objectifs politiques pouvant le mieux faire sens pour une majorité de notre peuple.

Bref, pour paraphraser Philippe Martinez, il importe de faire du « cousu main ». De relever les défis d’une construction revendicative qui pût combiner les aspirations particulières des diverses fractions du salariat et le besoin de créer entre elles du commun. De rendre complémentaires les responsabilités des organisations syndicales, auxquelles il revient de conduire la confrontation sociale vers des victoires qui redonneront au plus grand nombre le goût de la bataille, et les propositions portées par les forces politiques afin de convaincre l’opinion qu’il existe d’autres choix possibles que la soumission aux règles de la mondialisation financiarisée.

C’est, dès lors, une confluence sociale et politique d’un nouveau type qu’il faut faire émerger. Confluence qui s’inscrive dans le prolongement du mouvement en cours, et ne prétende en aucun cas s’imposer à lui. Qui recherche les coopérations entre sphères sociale et politique, dans le respect des missions comme de l’indépendance de chacune. Qui permette aux organisations de travailleurs d’alimenter le débat public du fruit de leur expérience, et aux partis de nourrir le mouvement populaire de propositions aussi réalistes qu’ambitieuses. Qui récuse la volonté hégémonique qui pourrait naître du côté partisan, autant que le repli des forces sociales derrière la ligne Maginot illusoire de l’ignorance du politique. Qui s’emploie, à l’inverse de ces impasses, à refonder une confiance mutuelle entre les uns et les autres.

Autant dire que je n’ai pas changé d’avis à propos de la « fête à Macron », que le député « insoumis » François Ruffin et l’universitaire Frédéric Lordon se proposent de célébrer le 5 mai. Cette initiative n’apparaît justifiée ni par la nécessité de faire descendre dans la rue des manifestants empêchés de se mettre en grève – le 1° Mai, quelques jours auparavant, de par son caractère férié, le permet tout autant, et il aura l’immense mérite d’être initié par un début d’union syndicale –, ni par une visée qui rassemblerait plus largement – la convergence des colères contre l’équipe aux affaires est un mot d’ordre trop frustre pour faire avancer l’alternative politique dont l’inexistence se fait aujourd’hui si cruellement sentir. En se plaçant dans un rapport d’extériorité à un mouvement social aux enjeux d’avenir cruciaux mais à la réalité multiforme, et en cherchant à plaquer sur lui leur ligne protestataire et « dégagiste », Ruffin et Lordon prennent même des risques inconsidérés : celui de réveiller de très vieilles méfiances, par leur mépris assumé pour les concertations unitaires ; de télescoper les stratégies syndicales ; de paraître (à tort ou à raison) se défier de celles et ceux qui se retrouvent en première ligne du front social ; de contribuer à brouiller, dans la perception des citoyens, la signification profonde du combat cheminot ; de rouvrir des fractures qui commençaient progressivement à se combler au sein des secteurs en lutte.

Foin de polémiques toutefois. C’est autour de la question du service public, de son redéploiement et de sa modernisation, de la nouvelle relation à nouer avec ses usagers, des moyens de le financer par la réorientation notamment du système bancaire français et européen, que peut à cette étape s’ébaucher une véritable confluence sociale et politique. C’est à partir d’elle qu’il semble envisageable de relancer l’interpellation de l’opinion et de faire de celle-ci un acteur de premier plan de la reconstruction d’un rapport de force face au clan macronien. Et c’est également sur ce terrain que le cadre réunissant présentement douze formations de gauche se trouvera en mesure de démontrer sa fonctionnalité.

Comme le propose le Parti communiste français, une votation citoyenne, auto-organisée sur l’ensemble du territoire national, voyant syndicalistes, associatifs et militants politiques agir de concert, pourrait offrir à des millions d’hommes et de femmes l’occasion d’exprimer leur attachement à l’un des piliers fondateurs de notre République, notre service public à la française, tout en manifestant leur aspiration à recouvrer une expression démocratique souveraine, plus bafouée que jamais depuis un an. Mettons sans délai cette idée en discussion, prenons tous les moyens de la concrétiser, recouvrons notre sens de l’initiative en nous préservant des manœuvres délétères, n’ayons pour seule préoccupation que de contribuer au succès du mouvement qui se lève… et nous pourrons changer la donne.

dimanche 15 avril 2018

La mondialisation n'est pas seulement financière, elle est également guerrière

Au fracas des bombes et aux horreurs de la guerre qui, depuis des lustres, ensanglante le Proche-Orient, viennent une fois encore de s’ajouter, ce 14 avril, les frappes de missiles de croisière tirés en grand nombre depuis des frégates ou des avions de trois armées « occidentales », contre des installations militaires syriennes. Bien qu’elle pût apparaître à beaucoup comme ne changeant rien à la situation abominable de cette partie du monde, cet acte pourrait en réalité aggraver les convulsions de la région, et enfoncer la mondialisation dans un cours militariste aux conséquences absolument imprévisibles.

À en croire les dirigeants américains, britanniques et français, leur « riposte ciblée » aurait été provoquée par la « ligne rouge » franchie par le régime de Damas, accusé d’avoir usé d’armes chimiques, le 7 avril, contre la ville de Douma aux mains des rebelles syriens. Pas de complaisances, ni de naïveté, à ce sujet. Il est parfaitement imaginable que l’oligarchie criminelle au pouvoir à Damas fût à l’origine de cette énième atrocité. Son passé démontre qu’elle se montre prête à tout pour défendre son pouvoir, y compris au recours à des méthodes innommables. Reste toutefois à en établir la preuve irréfutable, ce pour quoi l’Organisation internationale pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) dispose seule de l’autorité reconnue et de l’expertise nécessaire. Une mission de cet organisme devait d’ailleurs arriver sur le terrain quelques heures après les raids du 14 avril. Cela interroge sur la date choisie pour frapper l’appareil militaire syrien, comme si l’on craignait de s’en remettre à des conclusions susceptibles de démentir les discours officiels, et cela soulève, en retour, trois questions essentielles. Des questions auxquelles notre propre exécutif, qui a décidé de son engagement sans que le Parlement fût préalablement saisi et sans permettre à celui-ci de se prononcer par un vote, ne doit pas pouvoir se dérober à présent.

Qui, en l’occurrence, a décidé que la « ligne rouge » se trouvait dépassée par Bachar Al-Assad ? Le fait, pour la « coalition » occidentale de se revendiquer de la communauté internationale est, pour le moins, sujet à caution. Ladite communauté internationale a, en effet, pour unique représentation politique et juridique l’Organisation des Nations unies. Cette dernière n’a délivré aucun mandat aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à la France, elle n’a jamais considéré que leur qualité de membres permanents du Conseil de sécurité leur octroyait une liberté particulière d’agir à leur guise. Pire, comme le rappelle opportunément Paul Quilès sur son blog, et contrairement aux explications alambiquées de notre ministre des Affaires étrangères, Monsieur Le Drian, l’action de ces trois États s’est déroulée en rupture avec le chapitre VII de la Charte des Nations unies, autant qu’avec la résolution 2118 du 27 septembre 2013, qui confèrent audit Conseil de sécurité, et à lui uniquement, statuant collectivement, la faculté de décider d’interventions de ce type. Nous sommes, par conséquent, en présence d’un agissement unilatéral, et même illégal au regard du droit international, des trois piliers nucléaires du Pacte atlantique. Piliers au demeurant regroupés derrière l’actuel locataire de la Maison Blanche, dont chacun connaît la grande fiabilité diplomatique et la haute rigueur morale…

Comment ne pas trouver hallucinant que Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron s’embarquent dans pareille aventure, avec les seules cautions de la monarchie saoudienne, du pouvoir despotique d’Ankara et des dirigeants fanatisés de Tel-Aviv ? Chacun des régimes en question commet régulièrement son lot d’atrocités. Le prince héritier de Riyad, Mohammed Ben Salmane, au Yémen, où son offensive contre l’insurrection houthiste relève de la catégorie des crimes de guerre, ainsi que l’ont parfaitement établi l’Action chrétienne pour l’abolition de la torture et Amnesty International-France. Monsieur Erdogan à Afrine, contre les forces kurdes dont l’engagement fut pourtant déterminant pour briser les reins de l’État islamique. Et Benyamin Netanyahou à Gaza, son armée faisant chaque semaine des cartons contre des manifestants palestiniens désarmés protestant contre le blocus inhumain qui leur est imposé (des dizaines de morts et des milliers de blessés sont déjà à déplorer). Le droit international ne saurait se révéler à géométrie variable, en fonction des intérêts du moment des principales puissances du globe. Si l’on doit sanctionner sans hésitations le pouvoir de Damas lorsqu’il massacre sa population et concoure à la destruction de son pays, on ne peut simultanément se rendre complice d’autres actions meurtrières, au seul motif qu’elles proviennent d’affidés de l’Empire nord-américain.

De surcroît, peut-on admettre que les trois grandes puissances impliquées dans les bombardements du 14 avril osent se prévaloir de la morale, lorsqu’elles ont elles-mêmes fait preuve de la plus inqualifiable légèreté quant à l’application des conventions et traités relatifs à l’utilisation d’armes de destruction massive ? C’est, de nouveau, Paul Quilès qui nous remémore que les États-Unis n’ont ratifié qu’en 1952 le premier Protocole de Genève (établi en 1925, presque 30 ans auparavant), interdisant les armes biologiques et chimiques, ainsi que les gaz asphyxiants. Que l’un des pays supportant aujourd’hui chaudement la « fermeté » envers Bachar Al-Assad, Israël en l’occurrence, n’a toujours pas cosigné la « Convention sur l’interdiction et la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques », datant de… 1993. Et que Washington (comme d’ailleurs Moscou, Pékin, Tel-Aviv ou Téhéran) se refuse à parapher la Convention d’Ottawa sur les mines antipersonnel, ou celle d’Oslo prohibant les armes à sous-munition.

À l’appui de leur intervention, les gouvernements américain, britannique et français arguent de l’impossibilité de faire statuer le Conseil de sécurité, du fait du veto de la Russie. Cela ne légitime en rien leur propre unilatéralisme, qui va inévitablement engendrer l’aiguisement des tensions internationales, et dont nul ne sait, 48 heures après les tirs de missiles, à partir de quelles preuves de l’implication du régime syrien dans le crime de Douma, il se justifierait. « Nos services de renseignement ont acquis la certitude de la responsabilité de Bachar Al-Assad », ne cesse de répéter le président de la République, sans que quiconque n’en sache davantage. En d’autres termes, on demande aux Français de s’incliner devant un secret d’État. Tous les observateurs ont, en revanche, sous les yeux la preuve irréfutable qu’il n’a jamais été véritablement tenté d’amener la Russie et l’Iran, protecteurs de Damas, à des mesures négociées qui eussent pu empêcher les atrocités que l’on sait dans l’antique oasis syrienne de la Ghouta orientale.

Pourtant, ce qui avait été possible, en 2013, par la voie diplomatique et au terme d’un accord avec Vladimir Poutine, pour contraindre l’État syrien de cesser la fabrication et le stockage d’armes chimiques, sans parler du lancement du processus de Genève entre toutes les parties au conflit dans ce pays, ne l’est pas moins aujourd’hui. Si les « Occidentaux » disposaient, depuis des mois, de certitudes indubitables de la violation de la résolution 2118, unanimement adoptée par le Conseil de sécurité, ils eussent pu saisir cette dernière instance et prendre, ce faisant, l’opinion mondiale à témoin. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils se soucient du sort des populations civiles lorsque cela les arrange. Et s’ils avaient considéré que le droit de veto était abusivement utilisé par le Kremlin, ils eussent pu porter ensemble la proposition que ce recours ne puisse plus s’appliquer en cas de génocide ou de violation des droits de l’Homme (c’est, ici, l’une des rares suggestions de François Hollande, sur le théâtre diplomatique, qui méritât examen).

Le chroniqueur Alain Frachon se montrait, à cet égard, particulièrement clairvoyant en écrivant, dans Le Monde du 13 avril : « Les États-Unis n’ont en Syrie que des objectifs circonscrits (…). Mais l’avenir du peuple syrien, l’arrêt négocié des combats, la participation à une solution politique à Damas, le dialogue avec Moscou sur le chaos régional, rien de tout cela ne fait partie d’une politique américaine cohérente au Moyen-Orient. » Le cynisme s’avère, on le sait, le revers de la realpolitik. Le drame est qu’il a amené, en Syrie, à la mort de quelque 400 000 hommes, femmes et enfants, tandis que plus de dix millions de personnes se voyaient déplacées.

En vérité, ce pays martyrisé – comme le sont, dans le même contexte, l’Irak, la Libye, le Yémen, sans parler des territoires palestiniens – est devenu le champ clos d’un affrontement mondial et régional, visant à la redéfinition des rapports de force par le moyen d’une nouvelle guerre froide qui ne s’avoue pas. Ce qui explique que plus d’une dizaine de forces combattantes, aux affinités plus ou moins revendiquées avec les inspirateurs de ce jeu de go mondialisé, y fût présente. Ce qui rend compte des raisons pour lesquelles, de l’aveu même d’un ancien Premier du Qatar, plus d’une centaine de milliards de dollars en provenance du Golfe y a financé les factions islamistes. Et ce qui éclaire les vrais objectifs de la prétendue « coalition » dont Donald Trump a pris la tête en ce printemps : ce sont la volonté russe de redevenir une puissance de premier plan, grâce notamment à son redéploiement dans le monde arabe, et la poussée iranienne au Proche et au Moyen-Orient, au détriment des alliés traditionnels de la citadelle d’outre-Atlantique, qui se trouvent dans la ligne de mire.

Bref, nous sommes bel et bien devant ce « nouveau jeu sans règles » dont parle, fort à propos, Andreï Gratchev, l’ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev : « Dans un monde géré par la logique du chacun pour soi, la guerre de tous contre tous devient malheureusement une hypothèse réaliste. Le monde multipolaire issu de la Guerre froide et de quelques décennies de mondialisation vit une étape pleine de risques et d’incertitudes. (…) La nouvelle guerre mondiale non déclarée, avec des lignes de front invisibles et des participants au visage caché, qui ne respecte ni les conventions, ni le droit international, risque de s’installer dans la durée. Elle n’obéit ni aux impératifs de la morale, ni au simple bon sens, ni aux commandements ou aux interdits de dieux au nom desquels elle peut être menée. Mais, surtout, elle n’est pas assurée contre les risques de dérapages qui pourraient provoquer une catastrophe planétaire » (in Un Nouvel Avant-guerre, Alma Éditeur 2017).

Rester des spectateurs impuissants de cette mondialisation aussi financiarisée que militarisée à l’extrême, qui s’est de nouveau lancée dans une nouvelle et folle course aux armements, et qui tend dorénavant à s’affranchir de toute « règle », pour paraphraser Gratchev, aurait des conséquences dramatiques. Comme en d’autres périodes d’immenses bouleversements, pour conjurer les menaces pesant sur l’humanité, l’opinion, les citoyens, les mouvements progressistes doivent redevenir des acteurs que les gouvernants ne peuvent ignorer.

L’ONU, quelles que fussent ses lourdeurs bureaucratiques et ses démissions passées, demeure le seul cadre légitime au sein duquel il est possible de rétablir des régulations entre États aux intérêts opposés, de réhabiliter des principes de droit s’imposant à tous, de rouvrir le chemin à des solutions négociées se substituant aux recours à la force brutale. La France, conformément à son histoire, à ses valeurs universalistes et à ce que bien des peuples attendent légitimement d’elle, se doit de rompre avec les alignements atlantistes consentis à l’occasion des trois derniers quinquennats. Et son peuple se doit de rappeler, de toute urgence, à celui qui se croit devenu son souverain depuis qu’il s’est installé à l’Élysée, que ce ne sont pas les armes qu’il faut faire parler, mais que c’est la voix de la paix et du droit qu’il convient de faire entendre.

Plus que jamais, vient à l’ordre du jour la convocation, sous l’égide des Nations unies, d’une conférence internationale en charge du règlement des conflits au Proche et au Moyen-Orient, de la définition des transitions démocratiques indispensables en Syrie ou ailleurs, du rétablissement dans leurs droits fondamentaux des peuples trop longtemps spoliés, qu’il s’agisse des Palestiniens ou des Kurdes, de la mise en œuvre du plan de reconstruction économique et de codéveloppement solidaire dont a besoin une zone n’ayant que trop été dévastée de par les choix des grandes puissances. Il est grand temps que le débat s’ouvre, à ce propos, dans notre pays.

lundi 9 avril 2018

Macron peut perdre... Mais attention aux fausses manoeuvres !

Dans un moment tel celui que nous vivons, les choses évoluent très rapidement. Voilà donc que la mobilisation des cheminots, conjuguée à celle de la fonction publique et de beaucoup d’autres secteurs, déjoue les pronostics d’isolement que d’aucuns avaient formulés. En dépit des contre-vérités gouvernementales (selon lesquelles le changement de statut de la SNCF ne préluderait pas à sa privatisation), des insultes proférées en grand nombre contre les grévistes (ils seraient des « gréviculteurs », à en croire un sémillant député de « La République en marche »), d’un matraquage médiatique comme nous n’en avions pas connu depuis l’ex-ORTF au temps du général de Gaulle (cherchant à dresser les usagers contre les salariés en lutte pour le service public), les sondages renvoient une très instructive photographie : l’opinion est, dans ses profondeurs, polarisée.

Si, pour l’heure, ils indiquent (avec la fameuse « marge d’erreur » qui peut vite, on le sait, en inverser les résultats) que le soutien à la grève du rail est légèrement minoritaire, ils soulignent que la perception de celle-ci dépend de la position sociale des personnes interrogées : ouvriers, employés et jeunes, entre autres, soutiennent les cheminots, tandis que les catégories les plus aisées approuvent la contre-réforme ayant mis le feu aux poudres. Il s’est même trouvé une enquête qui manifestait un accord majoritaire avec le mouvement (à 46% contre 42%). Ce qui témoigne de l’aiguisement de la lutte des classes, moins d’un an après l’arrivée aux affaires de Monsieur Macron. Et qui indique que celui-ci se heurte à une quadruple difficulté.

D’abord, il a échoué à convaincre le pays sur le fond de son projet. À démontrer en quoi la transformation de l’entreprise publique en société anonyme, qui pourrait ouvrir son capital à des intérêts privés (animés par une logique de profitabilité) réglerait magiquement les problèmes de sa modernisation autant que ceux de ses investissements d’avenir. À répondre au défi d’une dette abyssale, engendrée par des choix d’un État qui ne veut toujours pas en assumer la charge en ces temps d’austérité sacralisée, ce qui explique la colère de l’ensemble des syndicats à l’occasion de la réunion destinée à traiter de ce point, le 5 avril. À justifier en quoi l’abolition du statut des cheminots représenterait une amélioration des conditions du transport ferroviaire, ce qui d’un seul coup renvoie les ministres à leur véritable obsession : précariser le monde du travail, comme seule réponse à la concurrence impitoyable que déchaîne une mondialisation financiarisée.

Ensuite, le pouvoir se révèle victime de sa gestion absolutiste des affaires du pays. Laurent Berger y est d’ailleurs allé de cette formulé dépitée : « La méthode Macron, c’est ‘’vous discutez et je tranche’’. » Dans le monde rêvé du macronisme, la démocratie sociale est une contrainte inutile, les « corps intermédiaires » une lourdeur insupportable, les conventions collectives (auxquelles on peut rattacher le statut des travailleurs du rail) une entrave à la liberté des dirigeants d’entreprise de décider sans entraves du sort des personnels. Non seulement la procédure des ordonnances, retenue pour faire passer à la hussarde la seconde loi travail, mais le contenu de ces dernières (avec le dynamitage des droits des syndicats et la diminution brutale de leurs moyens de défendre leurs mandants), avant la rebuffade infligée aux signataires de l’accord sur la formation professionnelle, ont ôté aux composantes syndicales les mieux disposées à l’égard de l’Élysée l’illusion qu’il y aurait, pour elles, du « grain à moudre » dans des processus de négociation. Ce n’est pas sans expliquer la tendance, qui s’affirme, à la reconstruction cahin-caha de l’unité, chez les cheminots autant qu’à l’échelon de plusieurs secteurs professionnels.

De même, en cherchant frénétiquement à briser les reins de l’un des derniers bastions du mouvement ouvrier, la Macronie a abouti à l’inverse de l’effet recherché. Les usagers peuvent bien grogner ou s’emporter devant les difficultés rencontrées les jours de grève, ils ressentent simultanément – et intuitivement – qu’une défaite des agents de la SNCF ne ferait qu’aggraver leur propre quotidien, fait de menaces sur l’emploi, de précarité sans cesse aggravée, de pertes régulières de pouvoir d’achat, de difficultés d’accès à des services publics par ailleurs asphyxiés, de retombées excluantes des inégalités territoriales. Le fait qu’à la mobilisation des cheminots s’ajoutât maintenant celles des fonctionnaires, des personnels de la santé et des Ehpad, des salariés d'Air France, des éboueurs parisiens, des employés de Carrefour ou des étudiants n’a fait que souligner l’enjeu crucial de l’instant politique et social. Le Roi-Soleil élyséen n’est aujourd’hui soutenu que par 27% des classes populaires, ne recevant l’appui massif que des « premiers de cordée ». L’entourloupe consistant à prétendre qu’il fut élu pour mettre en œuvre son programme a fait long feu…

Enfin, à la chaleur de l’affrontement social, toutes les faiblesses de l’entreprise macronienne, un temps oubliées tant notre juvénile président paraissait doter d’une baraka à toute épreuve, sont soudainement réapparues. On ne peut gouverner un pays dans un exercice de la responsabilité suprême plus solitaire encore que ne l’était celui du fondateur de la V° République, en réduisant le gouvernement à un simple conseil d’administration chargé d’avaliser les caprices du souverain, en piétinant la représentation parlementaire jusqu’à vouloir lui enlever les quelques prérogatives qu’il lui restait, en s’appuyant sur la seule expertise d’une poignée de technocrates ne jurant que par la vulgate néolibérale, en ayant construit un parti mobilisé par la seule promotion du Prince et ne disposant de ce fait d’aucun relais sérieux au sein des territoires.

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lundi 26 mars 2018

Pour gagner, construire la bataille de l'intérêt général

Ce titre du Journal du dimanche en date du 18 mars, juste avant que des centaines de milliers de personnes déferlent dans les rues de l’Hexagone, résumait parfaitement la stratégie des gouvernants pour définitivement mettre à bas le service public : « Réformes : Macron veut encore accélérer. »

De fait, portant le fer au cœur de ce qu’il demeure du « modèle social » hérité des combats de la Résistance, multipliant à dessein les sujets de confrontation avec le monde du travail, annonçant d’ores et déjà les attaques suivantes, ils entendent frapper les Français de sidération, décourager les mobilisations, imposer dans les consciences l’idée que la partie est jouée d’avance face à un pouvoir inflexible et sûr de lui. Un jeu à quitte ou double, en quelque sorte, que le Premier ministre expose en ces termes, toujours dans l’organe de presse dominicale devenu la Pravda du macronisme : « La France a perdu trop de temps au cours des années passées alors que le monde, lui, changeait à grande vitesse. »

En clair, voilà le mouvement social et, plus globalement, le camp progressiste dans son ensemble, prévenus de ce qui les attend et placés, pour cette raison, devant l’obligation de définir le plan d’action et les dispositions à même de repousser l’assaut, des plus violents et des plus cohérents, qui leur est livré. Nous savons, au miroir de l’offensive engagée par l’exécutif contre notre système ferroviaire (je renvoie, sur le fond de la question, à ma note du 3 mars), comment l’adversaire compte procéder : d’abord assommer le pays sous une avalanche de contre-vérités destinées à déprécier le service public du rail (comme tous les services publics à sa suite), en arguant des dysfonctionnements pourtant provoqués par les politiques de rentabilisation qui l’ont, année après année, lourdement endetté ; ensuite, se prévaloir d’une volonté novatrice contre les « conservatismes » imputés à celles et ceux qui résistent ; puis, faire dans ce cadre passer les « statuts » des agents (ceux de la SNCF en premier lieu, mais ceux des fonctionnaires ne tarderont pas à suivre) pour d’invraisemblables « privilèges », alors qu’ils ont été conçus, depuis la Libération, pour garantir l’indépendance du service public ; enfin, isoler les cheminots du reste du corps social, espérant ainsi infliger une défaite majeure au secteur du mouvement ouvrier qui reste le plus organisé au terme de deux décennies d’attaques incessantes contre le salariat.

Point n’est besoin d’être un fin analyste pour comprendre que, de l’issue de cet affrontement, dépendra largement la suite du quinquennat. D’autant qu’une part grandissante de nos concitoyens est en train de prendre la mesure de la nature véritable de l’action mise en œuvre depuis le sommet de l’État. Selon un sondage Elabe, 74% des personnes interrogées estiment injuste la politique du gouvernement, 77% d’entre eux allant jusqu’à considérer qu’elle ne rassemblait pas les Français. Des personnels des Ehpad à ceux de toute la santé, des retraités aux travailleurs victimes d’innombrables plans de licenciements au moment où les ministres se louent d’un début de reprise économique, des employés du commerce visés par des restructurations massives à ceux des transports soucieux d’arrêter à leur tour la casse sociale et les privatisations, des populations en butte à la désertification rurale aux bibliothécaires, on ne compte plus les manifestations de mécontentement. Au point que Le Monde, dans sa livraison du 20 mars, laissait filtrer son désappointement : « La liste apparaît bien longue : après la faible mobilisation à l’automne contre les ordonnances réformant le code du travail, la protestation pourrait-elle resurgir sur le terrain des entreprises ? »

Naturellement, nous ne sommes pas encore en présence de la convergence des luttes, qui s’avère si souhaitable mais qu’interdisent toujours les défaites accumulées ces dernières années. Nous ne sommes toutefois plus dans la phase d’abattement qui suivit le désastre politique des scrutins de 2017. C’est dire l’enjeu, de part et d’autre de la ligne de front qui s’esquisse : que cheminots et agents du service public contraignent le Roi-Soleil installé à l’Élysée au recul, et c’est une brèche qui s’ouvrira, dans laquelle ne manqueront pas de s’engouffrer un très grand nombre des victimes de la déréglementation libérale.

Impossible, de ce fait, d’entrer dans la bataille si des divisions mortifères se perpétuent et viennent affaiblir les capacités d’engagement du grand nombre, si les ripostes restent isolées les unes des autres, si l’opinion dans ses profondeurs ne prend pas parti ou se laisse intoxiquer par le matraquage idéologique dont elle fait l’objet. Mais impossible, a contrario, de céder à la tentation de la proclamation, des appels incantatoires à un « tous ensemble » avant que les conditions n’en fussent réunies, de la concurrence entre courants et organisations qui s’opposent au bradage du rail au privé et à l’étranglement du service public.

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vendredi 16 mars 2018

Ni à Mayotte, ni ailleurs, on ne doit toucher au droit du sol

Avec le pouvoir de Monsieur Macron, il faut décidément s’attendre à tout. Enfin, surtout au pire… Ainsi, sa réponse à la grève générale et aux barrages paralysant Mayotte depuis le 20 février, soulèvement de toute une population devant une situation sociale calamiteuse et une insécurité dramatique, vient-elle de nous en fournir un nouvel exemple.

Nos concitoyens ont longtemps ignoré à quel point la population de cette île, devenue le 101° département français depuis 2009, vivait l’enfer. Un enfer tout à fait révélateur de la situation de cette Outre-Mer que nos gouvernements successifs, sans aucune exception, auront tout fait pour conserver dans l’orbite française, par souci de conserver la trace d’une grandeur impériale pourtant inexorablement évanouie, sans pour autant se préoccuper d’en assurer l’égalité avec la métropole.

En l’occurrence, prolongement d’une histoire coloniale remontant à la fin du XIX° siècle, tout aura été mis en œuvre, à partir de 1974, pour séparer Mayotte des trois autres îles de l’archipel des Comores, devenues indépendantes à cette date. Y compris des manœuvres électorales éhontées, destinées à dérober aux Mahorais leur droit à l’autodétermination, et jusqu’au recours aux bandes mercenaires menées par le trop célèbre « Bob » Denard. Ce qui devait d’ailleurs amener au désaveu de l’État français par l’Assemblée générale des Nations unies (une résolution de cette dernière, en 1994, se sera prononcée en faveur du rattachement à l’État comorien).

Depuis, singulièrement dans la dernière période, l’île se sera enfoncée dans une relation d’inégalité sociale grandissante vis-à-vis de la métropole, et même du reste de la communauté ultramarine. Avec des prestations sociales de quatre à cinq fois inférieures à celles dont bénéficient l’Hexagone ou les autres DOM (alors que les Mahorais disposent de bien plus faibles revenus), un niveau de vie moyen de 290 euros mensuels pour les Français originaires de Mayotte (quand celui des Français venant d’autres zones, « Blancs » pour la plupart d’entre eux, atteint 1400 euros), des aides étatiques à l’investissement bien moindres que celles affectées à d’autres départements d’Outre-Mer (ce qu’accentue l’inexistence totale de contributions en provenance de l’Union européenne)…

À l’inverse, nœud de la crise paroxystique qui vient d’éclater après avoir couvé de longues années durant, l’écart avec les voisins de Mayotte, eux-mêmes plongés dans une misère encore plus dramatique, n’aura cessé de se creuser. En dépit de son sous-développement endémique, le produit intérieur brut par tête y est, en effet, plus de dix fois supérieur à celui des Comores, et plus de vingt fois supérieur à celui de Madagascar. D’où l’amplification vertigineuse des flux migratoires – au demeurant, inscrits dans l’histoire de cette zone, où la circulation d’une île à l’autre est traditionnelle depuis le 7° siècle –, de nature à déstabiliser un contexte déjà chaotique et à générer une insécurité devenue à la longue insupportable aux habitants.

Contraint de réagir dans l’urgence à une révolte ne cessant de s’étendre tout au long de ces trois dernières semaines, le gouvernement n’aura su avancer que des propositions relevant de la coercition et de la lutte contre l’immigration illégale. Comme si des dispositions de même inspiration, imaginées par chacune des équipes dirigeantes dans le passé, ne s’étaient pas déjà révélé un fiasco. Ni le durcissement des entraves à la circulation entre Mayotte et ses voisines (avec le rétablissement d’un visa à partir de 1995), ni l’instauration d’un régime d’exception ayant conduit à 20 000 expulsions expéditives chaque année, ni la rétention administrative de milliers d’enfants en contradiction avec la législation française qui interdit cette pratique (en 2014, sous le quinquennat de François Hollande, on en aura dénombré 5500) n’auront pu interrompre les vagues migratoires. Au point d’avoir vu la population totale de l’île s’accroître de près de 44 000 individus sur les seules années 2016 et 2017, pour une population totale de 256 000 personnes…

Il est, naturellement, justifié de répondre aux revendications de l’intersyndicale et du collectif à la tête de la mobilisation, en agissant notamment pour rétablir la tranquillité publique, démanteler les zones de non droit, mettre hors d’état de nuire les bandes qui font régner la terreur. Il est tout aussi légitime de vouloir réguler, autant qu’il est possible et dans le respect du droit français comme international, les phénomènes migratoires, ce qui suppose en premier lieu d’assurer des conditions d’accueil décentes à celles et ceux qui arrivent, afin d’éviter la multiplication des « clandestins ». Mais, sauf à s’enfoncer toujours davantage dans les impasses ouvertes par les politiques déjà mises en œuvre, les engagements des pouvoirs publics en matière de sécurité doivent se compléter de mesures visant au développement économique, coordonné et solidaire, de l’archipel autant que de cette partie de l’océan Indien et du canal du Mozambique.

Seule une telle ambition, en s’affrontant courageusement aux déséquilibres et injustices à l’origine d’une crise sociale et humanitaire sans précédent, se révélera efficiente. La France, parce qu’elle aura été la puissance tutélaire de cette zone, et parce qu’elle ne peut se dérober à ses responsabilités dans le désastre qui l’affecte, se retrouve au pied du mur. Elle se doit, dans le même temps, d’intervenir auprès de ses partenaires du Vieux Continent afin d’obtenir un engagement à la mesure de la représentation qu’assure à l’UE l’existence d’un département français dans cette région.

Autant dire qu’il s’avère proprement indigne de voir nos éminences gouvernementales, emmenées par ce Monsieur Collomb qui semble vouloir dépasser en abjection Nicolas Sarkozy quand il était lui-même ministre de l’Intérieur, s’aventurer sur le chemin de la remise en cause du droit du sol à Mayotte, plutôt que de se poser les bonnes questions. Et ce, par le biais d’un artifice juridique, à savoir l’octroi d’un statut « d’extraterritorialité » à la maternité de Mamoudzou, dans le but d’interdire aux enfants qui y naîtront de parents étrangers de pouvoir faire ultérieurement valoir leur droit d’accéder à la nationalité française. Vieille recette que celle-là… Voilà belle lurette que le Front national mène battage sur ce thème, et que la droite la plus perméable à ses idées l’aura suivi (dans sa campagne de 2017, François Fillon expliquait par exemple : « Je veux qu’à Mayotte, l’acquisition de la nationalité française soit subordonnée à la régularité du séjour des parents »).

Il importe de prendre la mesure du précédent gravissime que constituerait la suspension d’un pilier de notre pacte civique à l’échelle d’un département français, même s’il se trouve à des milliers de kilomètres de Paris. Ce pacte veut que la France ne trie pas ses enfants selon leurs origines, dès lors qu’ils ont vu le jour au sein des mêmes frontières. Non seulement, si l’on allait au bout de l’intention aujourd’hui affichée, c’est l’indivisibilité de la République qui se verrait sauvagement remise en cause, mais c’est une dimension fondamentale de l’identité française qui s’en trouverait atteinte. Plus rien n’empêcherait, ensuite, que l’on consente d’autres exceptions. En Guyane, tout d’abord, dans la mesure où cette dernière affronte des difficultés qui ne sont pas sans ressemblances avec Mayotte, puis en d’autres territoires accueillant eux aussi un très grand nombre de réfugiés (pourquoi pas, dans ce cadre, étendre un jour la mesure à la Seine-Saint-Denis ?)

À un moment où l’extrême droite gagne du terrain dans toute l’Europe, où le racisme se traduit en de nombreux pays par l’organisation de véritables chasses aux migrants (on vient de voir où cela aura conduit l’Italie), c’est de notre pays que viendrait alors le signal du repli sur des logiques d’ethnicime ou de discriminations institutionnalisées. Le silence par lequel un large pan de la gauche a accueilli le nouveau dérapage liberticide de la Macronie est, à cet égard, préoccupant. Céder sur des principes fondamentaux, admettre une entorse à l’exigence d’égalité entre celles et ceux qui sont appelés à former une commune nation, même au nom des circonstances particulières que peut connaître une des contrées de celle-ci, reviendrait à prendre sa part d’une défaite politique, idéologique et morale majeure.

Certaines et certains d’entre vous ont pu trouver exagérées mes notes précédentes, lorsque j’aurai été amené à argumenter sur la rupture que cherche à opérer le macronisme avec la tradition républicaine. Ils ont aujourd’hui la confirmation que l’offensive ne connaît plus de limites, s’étendant maintenant à des domaines sur lesquels un consensus avait pu s’installer au fil de l’histoire nationale (le droit du sol, sous des formes particulières liées à l’exercice du pouvoir royal, est par exemple antérieur à la Révolution et à l’instauration de la citoyenneté). Pour le dire crûment, en défense de l’égalité sociale, de la démocratie ou de droits universels arrachés depuis des lustres, c’est bel et bien une même bataille pour la République qui vient de débuter…

mercredi 7 mars 2018

Du "dégagisme", ou de l'extrême danger de la confusion en politique

Je l’avoue, les propos ayant motivé la rédaction de cette note m’avaient, dans un premier temps, échappé. Les découvrant, un peu par hasard, il m’aura semblé inconcevable de ne pas y réagir. Car il est des sujets avec lesquels on ne badine pas. Le vote en faveur de l’extrême droite, qui n’aura cessé de gagner en ampleur ces dernières décennies – jusqu’à entraîner près de onze millions de Français au second tour de la dernière présidentielle –, et les motivations ayant pu inspirer ce choix, en font partie. On comprendra, du coup, la colère qui m’aura saisi devant une déclaration du candidat de la « France insoumise » à la législative partielle de la 8° circonscription de Haute-Garonne.

Accueillant Jean-Luc Mélenchon, à Saint-Gaudens, le 21 février, Philippe Gimenez, c’est son nom, se sera en effet livré à cette analyse : « Ici, à l’élection présidentielle, si on cumule les scores de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, cela fait 45% des suffrages. Ces scores montrent qu’il y a un vote contestataire. » Qu’importe si, pour ce scrutin dont le premier tour interviendra le 11 mars, et qui aura valeur de test national sur la terre de lutte qu’est le Comminges haut-garonnais, j’apporte mon soutien à ma camarade Corinne Marquerie et à son suppléant Philippe Ségura, qui affichent haut les couleurs communistes. Je ressens ce genre de rhétorique comme une trahison. De ce qui aura présidé à la convergence plurielle du Parti communiste, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire, dans ce Front de gauche dont j’aurai été l’un des trois cofondateurs en 2009. De ce qui aura fondé, depuis toujours, le combat de la gauche en faveur du progrès, face aux idéologies entretenant la haine de l’Autre, le repli ethniciste, la destruction de l’universalisme républicain, le rejet des valeurs émancipatrices du mouvement ouvrier.

Mêler dans une même essence « contestataire », comme l’aura fait le candidat Gimenez, des suffrages se portant sur des propositions de rupture avec l’ordre capitaliste dominant comme sur un Front national apportant une réponse terriblement régressive aux problèmes du moment, revient à nier leurs déterminations contradictoires. Sans doute, à mesure que les « partis de gouvernement » s’identifiaient, auprès du plus grand nombre de nos concitoyens, par leur adhésion à un néolibéralisme exprimant les vues de la finance, le national-lepénisme sera-t-il parvenu à dévoyer une large partie de la souffrance et de l’exaspération populaires. Certainement, faut-il tout mettre en œuvre pour soustraire ces millions d’hommes et de femmes à une tentation désastreuse. C’est toutefois, au fond, banaliser l’acte de l’électeur qui en vient à glisser un bulletin d’extrême droite dans l’urne, que de le réduire à une manifestation de mécontentement.

Ignorer qu’un vote reflète toujours une forme d’adhésion à une politique relève de l’aveuglement. C’est en conscience – une conscience peut-être brouillée, mais une conscience tout de même –, c’est-à-dire en fonction de leur perception des enjeux, que des individus optent pour la « priorité nationale », défendue par un parti néofasciste pour désigner la société d’apartheid dont il rêve, plutôt qu’en faveur de la justice et de l’égalité, qui donnent son sens à l’engagement progressiste. Et il ne suffira pas de faire assaut de surenchères « contestataires » pour dissiper la confusion des esprits, et reprendre à l’extrême droite le terrain qu’elle a patiemment grignoté. À moins, bien sûr, de consentir sciemment à l‘ambiguïté des postures, ce que je n’ose imaginer être le fondement du discours qui m’aura révulsé.

Dans un lointain passé, une partie de la gauche se sera égarée dans la sous-estimation du danger que représentait un totalitarisme professant la purification des sociétés. C’est ainsi qu’au détour des années 1930, avant d’opérer un « tournant » salutaire vers la constitution de « fronts populaires », les partis communistes considérèrent fascisme et nazisme comme l’expression éphémère de la crise durable dans laquelle se trouvait entré le capitalisme. En vertu de quoi, en Allemagne par exemple, le KPD aura cru que la radicalité de son opposition au système, et la violence de ses dénonciations de la trahison de la social-démocratie, suffiraient à l’assurer de la victoire face aux bandes armées hitlériennes. On sait où cela aura conduit…

Sans pousser plus loin la comparaison, ce qui serait naturellement absurde, la sortie du représentant de la « France insoumise » soulève la question du « dégagisme » auquel ce courant entend s’identifier. Jean-Luc Mélenchon y voit même l’étape préliminaire de la « révolution citoyenne ». À ses yeux, que la volonté de se débarrasser de la « caste » dirigeante puisse se porter, au gré des circonstances, sur les pires adversaires de l’exigence républicaine ou du changement social, qu’il s’agisse des amis de Madame Le Pen ou des nationalistes corses, importe manifestement moins que la dynamique supposée de cette aspiration au « coup de balai ». Ce qui revient à s’aveugler sur la réalité des rapports de force comme du climat idéologique marquant de son empreinte la vie publique.

Dans un contexte marqué par l’offensive brutale des classes possédantes pour liquider les plus grandes conquêtes sociales des 70 dernières années, l’état de déshérence des gauches, le surgissement un peu partout d’aventuriers forts en gueule, la fragmentation des nations et l’essor concomitant d’un racisme exacerbé par des mouvements migratoires bousculant les équilibres de celles-ci, c’est à droite, pour ne pas dire très à droite, que se dénouent les crises affectant l’ordre politique de très nombreux pays européens. Nulle part, y compris lorsqu’elle connaît des succès électoraux marquants – comme en Espagne, en France ou en Belgique –, la gauche d’alternative n’incarne une solution de pouvoir crédible.

L’Italie nous le confirme, avec ses élections générales du 4 mars. La dislocation des mécanismes traditionnels de représentation, sur fond d’atonie du syndicalisme et d’atomisation des conflits de classe, vient d’y favoriser une vague droitière sans précédent depuis la chute du fascisme mussolinien. Si le Parti démocrate aura subi une spectaculaire déroute, à l’image de celle qui frappe le social-libéralisme sur tout le continent, le reste de la gauche aura, de son côté, quasiment disparu. Le Mouvement cinq étoiles, qui avait fait du « dégagisme » aux couleurs transalpines le cœur de son offre politique, s’est lui-même trouvé idéologiquement emporté par le monstre qu’il contribua à faire naître, s’adaptant sans vergogne à une radicalisation xénophobe dont l’autre bénéficiaire aura été une extrême droite campant désormais aux portes du gouvernement.

Notre Hexagone ne se trouve nullement à l’abri de phénomènes similaires dans l’avenir. Qu’une situation exceptionnelle ait, au printemps dernier, vu Madame Le Pen mordre la poussière devant la ligne européiste-libérale d’Emmanuel Macron, et qu’elle ait fait de la « France insoumise » la première composante de la gauche, ne doit pas occulter la recomposition, qui s’esquisse, de l’opposition de droite. D’évidence, de ce côté, se cherche une alliance entre « Les Républicains » et le Front national, sur une ligne aussi conservatrice que démagogique, flirtant sans honte avec des logiques ségrégationnistes.

Je ne pourrai jamais, pour cette raison, me retrouver dans le satisfecit délivré par le leader de la « FI » au nouveau président du premier parti de la droite française, pour n’avoir pas « reculé » devant le « parti médiatique » : « Laurent Wauquiez a fortifié son autorité et s’est débarrassé d’une nouvelle poignée de traîtres. De son point de vue, il s’est renforcé. Autant de tireurs dans le dos de moins pour le prochain épisode. » Comment ne pas se sentir heurté par une pareille tirade, lorsque l’on est d’une gauche ayant quotidiennement à affronter, sur le terrain, les amis de Monsieur Wauquiez ? Surtout si, dans le même temps, le même Mélenchon appelle à « fédérer le peuple », sur la base de son aspiration supposée au renvoi des dirigeants en place, en repoussant avec la dernière virulence toute recherche pluraliste d’une perspective de gauche pleinement assumée.

Il existe, par conséquent, un très grand danger à gommer les différences entre les votes se portant sur le lepénisme ou sur la gauche de transformation. Le « dégagisme », promu au rang de concept traduisant la mue « populiste » dont se revendiquent les « Insoumis », n’est source que de délétère confusion. En s’accompagnant de la récusation du clivage entre droite et gauche, il interdit le rassemblement de toutes les énergies cherchant à faire prévaloir une « priorité sociale ».

Il convient, à l’inverse, afin qu’il devînt possible de reprendre l’offensive, de reconstruire des repères clairement identifiables par nos concitoyens, donc d’assumer une confrontation intransigeante avec la réaction sous toutes ses formes. C’était le sens du choix, qu’à notre corps défendant, nous aurons dû faire au second tour de l’élection présidentielle, pour conjurer la séduction que pouvait susciter le vote FN, et nous n’avons décidément rien à regretter. Cela doit maintenant inspirer la recherche de l’unité à gauche, dans l’objectif de rouvrir une perspective d’espoir aux classes travailleuses et populaires.

Cette note n’est, dit autrement, pas un simple « coup de gueule ». Elle se veut un signal d’alarme et un appel au ressaisissement. Lorsque l’incendie qui couve n’est pas précisément de ceux qui éclairent l’horizon, mieux vaut, plutôt que de souffler sur les braises, suivre l’intuition du philosophe Walter Benjamin. Alors que la tragédie menaçait de submerger l’Europe pour des années – il n’y aura lui-même échappé qu’en se suicidant pour ne pas tomber entre les mains des nazis, en 1940 – il écrivait : « Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite » (in Sens unique, Lettres nouvelles/Maurice Nadeau 1978).

samedi 3 mars 2018

C'est la République qu'ils assassinent

Jupiter vient de dévoiler le cœur de son projet d’adaptation de la France à la norme d’une mondialisation financiarisée. Ne nous y trompons pas, il n’y a aucune « précipitation » dans la révélation de ses intentions envers le transport ferroviaire ou la fonction publique. Au contraire, la déconstruction du droit du travail, le transfert massif de la richesse vers une classe possédante cupide par le moyen d’une fiscalité plus inégalitaire que jamais, l’annonce de la remise en cause prochaine du Smic, la réduction des droits des chômeurs, l’attaque portée contre le logement social, le reformatage d’un système scolaire et universitaire grâce à une sélection sociale cyniquement accentuée, l’étranglement engagé de l’audiovisuel public, ou encore l’asphyxie savamment organisé des collectivités territoriales apparaissent maintenant comme un prologue. C’est la République qui se trouve, en réalité, depuis les premières heures de ce nouveau quinquennat, dans le viseur. Impossible, en effet, de ne pas la dépouiller de ses attributs fondateurs, pour ne plus en conserver que les apparences juridiques, lorsque l’on entonne à chaque instant l’ode à un marché sélectionnant les individus en fonction de leur adaptabilité à un univers de compétition impitoyable et d’individualisation forcenée.

Rien de très nouveau, à bien y regarder, dans les préconisations du rapport de Jean-Cyril Spinetta (lequel avait auparavant appliqué ses talents de « Terminator » à d’autres secteurs, à commencer par Air France) et dans les annonces d’Édouard Philippe concernant la SNCF. Cela fait des années que, de « paquets ferroviaires » européens en exhortations à la mise en place de cette « nouvelle gouvernance publique » servant de logiciel théorique au Fonds monétaire international comme à la Commission européenne, on en appelle à la transformation de l’entreprise en société anonyme (premier pas vers sa privatisation, dans la mesure où l’État s’y verrait interdire toute intervention, et où la course aux dividendes y deviendrait la règle), l’ouverture à la concurrence du transport de voyageurs (après celle du fret), l’amputation massive de la masse salariale (un plan de « départs volontaires » viendrait frapper quelque 5000 postes, après les 2050 suppressions d’ores et déjà inscrites au budget de cette année), et l’abolition du « statut » des cheminots pour les futurs recrutés.

Des dispositions qui s’articulent parfaitement à celles formulées par le ministre Darmanin pour la fonction publique. Là encore, en vertu du déjà trop célèbre programme « Action publique 2022 », on avance l’objectif de 120 000 suppressions de postes, d’un plan de « départs volontaires » destiné à y contribuer, de l’élargissement du recours aux contractuels (bien que la précarité représente, dès aujourd’hui, 17% des emplois publics), d’une rémunération « au mérite » des agents. Objets premiers de l’offensive des ministres et des experts relayant sans discontinuer les préceptes libéraux sur les plateaux de télévision : les fonctionnaires territoriaux, que l’on accuse d’avoir plombé la dépense publique. Supercherie absolue, ces derniers relevant pour les trois-quarts d’entre eux de la « catégorie C », et l’accroissement de leur nombre ayant simplement traduit les dévolutions vers les collectivités de compétences auparavant assurées par l’État, à la suite des mouvements successifs de décentralisation.

S’employant à embrumer les esprits pour mieux réunir les conditions de son opération, l’exécutif déploie un argumentaire démentant l’improvisation que d’aucuns lui prêtent parfois. Ce qui rappelle, au passage, à qui voudrait l’ignorer, que la bataille va se livrer dans le soutien à apporter aux cheminots… autant que sur le terrain directement politique et idéologique. J’y reviendrai.

Ainsi, la présentation des nouveaux paradigmes traitant du rapport de la puissance publique au transport ferroviaire se fait-elle au nom des dysfonctionnements en série dont sont régulièrement victimes les usagers ; comme si ce n’était pas les mesures de rentabilisation à outrance, adoptées par la direction de la SNCF au nom d’une austérité décrétée impérative, qui se trouvaient à l’origine des gigantesques pagailles que l’on sait. Ainsi, veut-on faire croire à nos concitoyens que le « statut » de la SNCF, comme celui des cheminots, s’avéreraient la cause d’une dette devenue abyssale (46 milliards d’euros) ; or, celle-ci est principalement la résultante des investissements consentis pour le développement des grandes infrastructures liées à l'extension du TGV, investissements que les gouvernements n’ont jamais repris à leur charge, contrairement à l’engagement pris à partir de 1997 (ce qui eût évité à l’entreprise d’acquitter chaque année 1,3 milliard de frais financiers). Ainsi, le Premier ministre cherche-t-il à se montrer rassurant, lorsqu’il s’adresse au pays, à propos de la fermeture de 4000 à 9000 kilomètres de lignes, prônée par le rapport Spinetta au motif de leur non rentabilité ; il se sera toutefois bien gardé d’insister sur le fait que le transfert, qu’il annonce simultanément, de la gestion de ces dessertes à des Régions n’en ayant pas nécessairement les moyens (ou la volonté), conjugué à l’ouverture à la concurrence du transport de voyageurs, a toute chance d’aboutir à un résultat identique : la condamnation à mort du réseau de proximité et le repli sur les seules lignes susceptibles de dégager des bénéfices.

Non seulement cette fuite en avant annonce des catastrophes telles qu’en ont connues les pays voisins lorsqu’ils expérimentèrent ce genre de recettes, sans parler de l’impasse où a déjà conduit l’ouverture du fret aux appétits du privé, mais c’est la France, en son identité fondatrice, qui va s’en retrouver profondément atteinte.

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lundi 19 février 2018

Les véritables enjeux du débat au Parti communiste français

La dernière session du conseil national du Parti communiste français aura fait l’objet, une fois n’est pas coutume, de nombreux commentaires. À les suivre, alors qu’était simplement à l’ordre du jour la construction de la riposte aux attaques du pouvoir macronien et l’engagement du débat préparatoire au congrès extraordinaire de novembre prochain, les discussions auraient été marquées par la volonté d’une partie des dirigeants de régler ses comptes avec le secrétaire national du parti. Il aura suffi, pour nourrir cette interprétation à la bienveillance évidente, que soient publiées diverses contributions au débat et que le conseil national demande à l’exécutif de resserrer la composition de la commission appelée à travailler à la « base commune » qui sera discutée au mois de juin et transmise aux militants. J’aurai même eu la surprise de lire, de la part d’une rédactrice de Regards, un papier exclusivement consacré à un texte signé de jeunes dirigeants communistes (il est maintenant mis en ligne sur le site Internet de L’Humanité), que mes « amis », je cite, « passés de la LCR au PCF », auraient fait partie de cette « offensive » visant directement Pierre Laurent et censée opérer un « balancement entre rassemblement et identité communiste ». Terrifiant appauvrissement de l’analyse d’une plume d’un média hier plutôt innovant et à présent tétanisé par son souci de ne pas s’écarter de l’orbite de la « France insoumise » : elle ne parvient manifestement plus à considérer les débats pouvant traverser un parti comme un signe de vitalité démocratique, n’y percevant que querelles de clans, complots d’apparatchiks ou luttes sournoises pour le pouvoir. L’insignifiance du propos dit, hélas, à quelle déshérence idéologique on en est arrivé à gauche, les saillies répétées de Jean-Luc Mélenchon à l’encontre de quiconque s’oppose à sa politique ayant lourdement contribué à nourrir cette dérive dépolitisante. La réalité, telle que je la vis du moins, est assez différente. Ayant subi un terrible échec aux dernières législatives dans le prolongement du choix d’une courte majorité de ses adhérents pour la présidentielle, confronté à une contre-révolution sociale d’une violence inédite en France depuis la Libération, appelé comme l’ensemble du mouvement ouvrier à reformater son logiciel afin de relever les gigantesques défis engendrés par la mutation de l’ordre capitaliste mondial, le PCF se doit d’engager simultanément une série de débats essentiels. Sur le bilan de ses décisions passées… Sur l’état de la société française… Sur le nouveau cadre stratégique pouvant redonner sens et cohérence à son action… Sur les transformations à apporter à son fonctionnement… Pour tenter d’en revenir au fond, j’ai choisi, pour cette nouvelle note, de vous livrer mon intervention devant le conseil national de ces 9 et 10 février. À titre d’éclairage de ce qui se joue vraiment au PCF.

« Quelques réflexions, tirées notamment de ma participation au chantier « Bilan et avenir de notre démarche stratégique ».

« L’enjeu de notre congrès extraordinaire – ce sera la première de ces réflexions – me paraît être de mettre le parti en situation de relever les défis colossaux d’une nouvelle époque historique.

« Le capital est parvenu à remodeler, tout à la fois, l’ordre productif et sa domination à l’échelle de la planète entière. En clair, il a infligé une défaite majeure à notre camp social et politique. En même temps, singulièrement depuis la crise de 2007-2008, ce nouvel âge du capitalisme débouche maintenant sur une phase durable de convulsions, d’instabilité, et même de guerres. Le macronisme, avec sa volonté d’adapter brutalement la France aux exigences de la finance, mais aussi du fait de l’étroitesse de sa base sociale et donc de la fragilité de son projet, s’inscrit dans cette période d’intenses contradictions.

« Le débat sur la stratégie, qui est naturellement au cœur de notre réflexion, a pour objectif de nous doter des moyens politiques et organisationnels de relever le parti, de lui permettre d’affronter la complexité de cette nouvelle donne, de rayonner de nouveau, de redevenir une force de référence. Car, selon moi, l’existence d’un Parti communiste reste d’une totale actualité. J’y reviendrai.

« Cela me conduit directement au problème du bilan. Impossible le dissocier de la question stratégique, comme je l’entends parfois dire, un peu trop rapidement.

« Bien sûr, les choix électoraux que nous avons pu faire par le passé, à commencer par celui de la dernière présidentielle, comme ceux que nous serons amenés à faire à l’avenir, revêtent toujours une forte dimension tactique. Il y a toutefois un grand danger à déconnecter totalement la tactique de la stratégie qui donne, en principe, sa pleine cohérence à notre activité.

« Pour ne prendre que la dernière période, c’est moins la décision d’appeler à voter en faveur de Jean-Luc Mélenchon à deux reprises, et tout particulièrement l‘an passé, qui est en cause, que le fait de nous être détournés de notre objectif stratégique en validant, de facto, celui dudit Mélenchon. En 2017, celui-ci se limitait à l’affirmation d’une radicalité – qu’il est allé ensuite jusqu’à proclamer « populisme » – qui l’aura amené à se défaire de la référence (qui était pourtant celle du Front de gauche à son origine) au mouvement ouvrier et à la lutte des classes. En perdant, quant à nous, notre propre cohésion, à travers une tendance à l’alignement sur la vision et le discours de Jean-Luc Mélenchon, nous en sommes arrivés à oublier ce que nous avions placé au cœur de notre démarche lors de notre dernier congrès : la volonté de rouvrir une perspective d’espoir à toute la gauche, et au-delà à notre peuple.

« À partir de ce retour sur nos choix passés, nous avons à présent besoin d’approfondir une série de points fondamentaux, si nous voulons retrouver notre pleine identité et notre efficacité.

« Premier point à approfondir : le fait de définir, comme nous le faisons, le communisme comme un chemin et une visée – le chemin étant ce « mouvement qui abolit l’état réel » dont parle Marx, et la visée étant, à suivre toujours Marx, l’appropriation par la société de l’ensemble de ses conditions d’existence –, doit se prolonger de la conviction qu’on ne peut les porter, dans les conditions présentes, qu’à travers l’existence d’un Parti communiste suffisamment fort pour peser sur les réorganisations à venir de la gauche, du mouvement ouvrier, du camp progressiste. Le débat existe dans nos rangs, il convient de le mener jusqu’au bout.

« Deuxième point. Il existe un large accord, parmi nous, pour considérer que le clivage capital-travail demeure la contradiction motrice du combat transformateur. Cela nous distingue fondamentalement de ceux qui pensent le moment venu d’y substituer l’opposition d’un peuple essentialisé à « l’oligarchie ». Il reste toutefois à définir ce que pourra être demain le bloc anticapitaliste apte à réunir, autour d’un salariat devenu majoritaire dans une société telle la nôtre (et, par conséquent, appelé à être la force entraînante de la transformation sociale), l’ensemble des forces et classes ayant intérêt au dépassement du capitalisme. Ce qui nous conduira, dans la foulée, à réfléchir aux chemins à travers lesquels pourra se traduire la bataille de conquête d’une hégémonie culturelle, dans les nouvelles coordonnées de l’époque…

« Troisième point. Je partage depuis longtemps l’idée que la révolution du XXI° siècle prendra la forme d’un long processus de conquêtes successives, dont la démocratie sera le pilier autant que la garantie. Mais nous devons, en même temps, réfléchir aux ruptures qui se révéleront indispensables pour faire progresser à chaque étape le rapport des forces. Autrement dit, poser d’une nouvelle manière les questions essentielles de la conquête du pouvoir politique, de l’État et des institutions. La « révolution citoyenne », dont d’autres se réclament, ne peut être notre réponse, dès lors qu’elle prétend s’affranchir de la réalité de la lutte des classes.

« Dernier point : les alliances. Elles sont, à mes yeux, aussi incontournables que le clivage droite-gauche est indépassable, en ce qu’il continue à structurer les affrontements politiques. Aujourd’hui autant qu’hier, elles représentent le moyen de mettre en mouvement une majorité populaire. D’autant que la fragmentation des niveaux de conscience, au sein du salariat comme parmi les classes et secteurs ayant un intérêt commun à la sortie des logiques capitalistes, interdit plus que jamais d’imaginer qu’un seul parti puisse être l’acteur d’un changement politique et social majeur. En conséquence, des coalitions seront indispensables si l’on veut concrétiser une ambition majoritaire. C’est donc sur la manière de concevoir les rassemblements que nous devons travailler, à la lumière notamment des années passées. Trois principes paraissent, à cet égard, se dégager : ce sont les contenus qui doivent déterminer les alliances ; ces dernières ne peuvent se concevoir indépendamment de l’intervention populaire et citoyenne qui doit les nourrir en permanence ; leur dynamique dépend toujours du rapport de force qui s’instaure en leur sein, donc de l’influence d’une force qui ait à cœur d’en être l’aile marchante, en l’occurrence notre parti.

« Cette nouvelle manière de penser les rassemblements du futur ne viendra pas seulement à l’ordre du jour lorsque se posera, de nouveau, la question d’une perspective de gouvernement. Elle doit nous guider dès les prochains rendez-vous politiques. Ainsi, l’un des enjeux des élections européennes de 2019 sera de savoir si la gauche échappera à la balkanisation, qui la priverait d’élus en nombre suffisant pour pouvoir se faire entendre et laisserait le pouvoir, la droite et le Front national maîtres du jeu. La bonne méthode consistera à partir de nos propositions et de la mise du parti en ordre de bataille, pour vérifier s’il existe avec d’autres des compromis possibles. »

Ces débats, que j'appelle de mes voeux dans cette intervention, ne relèvent donc en rien de ce théâtre d'ombres qu'on nous décrit complaisamment ici et là. Ils intéressent même, bien au-delà du seul PCF, toute la gauche.

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