Le blog de Christian Picquet

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lundi 14 août 2017

La fragilité du macronisme ? Son rapport à l'identité républicaine de la France

Comme si un petit souffle d’effroi était venu refroidir leurs ardeurs, en un temps où tout leur paraissait acquis… Comme s’ils n’avaient pas imaginé que leur champion pût, en trois mois de mandat seulement, dépasser en impopularité son prédécesseur à la même époque de l’été 2012, pour rejoindre les abysses atteints par Jacques Chirac en 1995… Les porte-parole de La République en marche ont, manifestement, toutes les peines du monde à expliquer pourquoi Emmanuel Macron ne dispose plus du soutien que de 36% de l’opinion. L’enfermement dans la bulle hermétique du pouvoir, la coupure avec le pays réellement existant, dont ils ne comprennent d’évidence pas grand-chose, n’apparaît donc pas la caractéristique des seuls représentants du « vieux » monde politique dont ils se voulaient la relève « moderne ».

En réalité, ces hommes et ces femmes, dont la tendance à se comporter en nouveaux petits marquis de la cour macronienne saute aux yeux, ont simplement ignoré qu’ils ne l’ont pas emporté grâce à l’élan qu’aurait suscité leur programme, mais par suite d’un concours de circonstances : sans que le danger d’une arrivée aux affaires de Madame Le Pen n’eût été aussi prégnant, sans que les partis d’alternance ne se fussent littéralement disqualifiés, sans que la gauche ne se fût montrée si incapable de répondre aux attentes du plus grand nombre, nul doute que l’issue des deux séquences électorales du printemps eût été différente. Et, surtout, ils se sont trompés sur les ressorts de la crise française, voulant se persuader qu’elle exigeait de coller de toute urgence aux exigences du monde des affaires, alors qu’elle réfractait la mise en cause incessante, depuis des lustres, de l’identité républicaine à laquelle le pays demeure indéfectiblement attaché.

Observons ce qu’a fait Monsieur Macron, dès qu’il a obtenu une majorité absolue au Palais-Bourbon. Il a relancé la machine austéritaire, quitte à creuser des inégalités devenues, à la longue, insupportables aux citoyens. Il a consciencieusement poursuivi la destruction, engagée sous François Hollande, de l’ordre public social à travers des piliers centraux du code du travail. Il s’est attaqué à ce qui fonde la relation des Français entre eux, à savoir leur constitution en une République « une et indivisible ». Il a commencé à dessiner une architecture institutionnelle visant à s’affranchir de tout contre-pouvoir, pour placer notre Hexagone entre les mains d’une petite aristocratie de l’ombre, au seul service des marchés. Il a, en s’affrontant brutalement à la haute hiérarchie militaire, révélé la supercherie de sa posture de campagne sur le retour à la grandeur française. Alors que vient de s’achever la session extraordinaire du Parlement, et à presque cent jours de son entrée en fonction, un premier bilan se révèle fort parlant…

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samedi 22 juillet 2017

Macron et l'armée : un clash annonciateur

Ce n’est pas que j’éprouve une sympathie naturelle pour la « Grande Muette » ou pour ses officiers généraux. En bon républicain, je m’en méfierais même instinctivement, n’ayant effacé de ma mémoire ni l’écrasement de la Commune, ni l’affaire Dreyfus, ni les fusillades de soldats révoltés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ni l’abandon de la nation aux mains d’un vieux maréchal collaborationniste voulant exorciser le souvenir du Front populaire, ni la torture ou les massacres pratiqués contre le peuple et les indépendantistes algériens, ni cette justice d’exception que représentèrent longtemps les Tribunaux permanents des forces armées, ni les comportements putschistes réguliers de galonnés enclins à imposer leur loi au pouvoir politique. La crise ayant éclaté entre l’exécutif et l’état-major, sanctionnée par la démission du général Pierre de Villiers, ne peut cependant être lue à l’aune de cette histoire tortueuse du rapport de la haute hiérarchie militaire à la République. On doit plutôt y voir un révélateur de la nature et des contradictions de la politique macronienne.

Le président de la République paie tout d’abord, lui qui se voulait le grand modernisateur libéral de la France, en rupture avec les pratiques délétères de ses prédécesseurs, le fait de s’être comporté à leur égal, multipliant tout au long de sa campagne promesses et postures démagogiques qu’il savait pertinemment devoir trahir, une fois parvenu à ses fins. Ainsi les engagements à porter le budget de la défense à 2% du produit intérieur brut d’ici 2022, ou à « sanctuariser » les crédits de l’enseignement supérieur et de la recherche, sans parler de l’évocation d’un arrêt des baisses de dotations publiques aux collectivités territoriales, ne pouvaient être épargnés par le choix de maintenir le déficit public dans le carcan des 3% de PIB dès cette année, pour le réduire à néant par la suite.

Résultat, les généraux se seront vus annoncer 850 millions d’amputations de leurs financements, les universitaires l’annulation de 331 millions de crédits, et les élus locaux l’obligation de réaliser treize milliards d’économies d’ici la fin du quinquennat (c’est-à-dire, pour que l’on mesure bien l’ampleur de cette purge, trois milliards de plus que prévu dans le programme présidentiel). Le choc éprouvé par les armées n’est, de ce point de vue, qu’une première secousse tellurique appelée à se prolonger en une longue suite de répliques.

D’autant que le petit César élyséen se voit rattrapé par un autre mensonge. Contre ses concurrents, accusés d’avoir abaissé l’action publique, il s’était voulu le tenant du redressement national, l’artisan du retour de la France sur le théâtre planétaire. Les invitations de Donald Trump lors de la dernière célébration du 14 Juillet, ou de Vladimir Poutine dans l’enceinte prestigieuse du château de Versailles, paraissaient répondre à cette noble intention, laquelle n’est pas pour rien dans la popularité actuelle du successeur de François Hollande.

Las ! L’habileté des communicants du Château ne pouvait résister à l’épreuve des faits. En l’occurrence, le traité austéritaire européen, gravant dans le marbre la règle des 3% et soumettant les choix budgétaires de nos gouvernants à la censure préalable de la Commission de Bruxelles (autrement dit, dans la configuration du rapport des forces sur le continent, au ministre allemand de l’Économie), mine de facto la souveraineté de la France. Y compris lorsqu’il s’agit de hisser la défense du territoire à la hauteur de la montée des tensions guerrières sur le globe et du réarmement des hyperpuissances, d’honorer les engagements du pays envers les populations d’Afrique ou du monde arabe menacées par l’intégrisme totalitaire, ou de protéger les citoyens des menées terroristes. L’hallucinante dramatisation du récent rapport de la Cour des comptes, présentant comme une catastrophe nationale l’infime dépassement du déficit initialement prévu par le précédent exécutif, n’avait d’autre objet que de faire avaler aux Français la plus inflexible rigueur. Avant de leur infliger remise en cause de droits conquis de haute lutte, processus en série de dérégulation de l’économie, contre-révolution fiscale et creusement des inégalités…

Pour les services publics en général, pour les collectivités, pour la sécurité de nos concitoyens, la note sera particulièrement élevée. Quoi que l’on pense des convictions conservatrices dont il ne fait pas mystère, le général de Villiers n’aura fait que dire haut et fort qu’elle allait se révéler insupportable pour l’institution dont il avait, jusqu’ici, la charge.

Grâce à son coup de gueule devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, le pays aura au moins pris la mesure de l’écart alarmant qui se creuse entre l’élargissement des missions confiées à l’appareil militaire dans un contexte international des plus tendus, le vieillissement de sa logistique comme de son armement, et l’usure affectant des troupes que l’on sollicite comme jamais depuis la fin de la conscription (sans pourtant que l’on se préoccupe de l’inadaptation de leurs équipements). Il faudra davantage que des paroles rassurantes sur le rattrapage massif, l’an prochain, des coupes claires présentes, alors que l’austérité sera rendue encore plus drastique, pour que la fracture soit réduite.

Le plus grave réside toutefois dans ce que l’on n’évoque qu’à demi-mots : les gels ou annulations de crédits pour l’exercice budgétaire 2017, venant après les réductions d’effectifs et les restrictions des dix dernières années, vont immanquablement se traduire en décrochage du programme d’investissement du ministère. Non seulement la capacité du pays à relever les défis technologiques et industriels du moment (« intelligence artificielle », révolution numérique, connectivité, furtivité…) s’en trouvera lourdement hypothéquée, mais c’est sa liberté de décision et d’action, en clair ce qu’il lui reste encore de souveraineté, qui s’en verront considérablement affaiblies.

C’est d’ailleurs de ce point de vue que notre insertion dans l’Otan, accentuée de quinquennat en quinquennat depuis la présidence Chirac, et dont la récente présence de Donald Trump sur les Champs-Élysées porte quelque part la marque, nous entraîne vers une totale perte d’indépendance. Et que dire des retombées de ces saignées budgétaires sur l’emploi, dans une filière industrielle ne comptant pas simplement de très grands groupes connus pour leurs performances, mais reposant sur des centaines de PME et ETI implantés sur l’ensemble du territoire ?

Voilà ce qui m’amène, en dépit, encore une fois, du peu de sympathie que m’inspire le haut gradé aujourd’hui démissionnaire, à considérer qu’il aura ouvert un débat d’intérêt général. Lui reprocher de s’être ouvert, à l’occasion d’une réunion à huis-clos, de ses préoccupations aux députés d’une commission spécialisée du Palais-Bourbon revient, pour cette raison, à contester au Parlement la possibilité d’exercer son droit de contrôle de l’institution militaire autant que de l’exécutif.

À cet égard, le violent recadrage dont l’ex-chef d’état-major aura fait l’objet publiquement, le 13 juillet, de la part du premier personnage de l’État, en dit long sur l’idée que ce dernier se fait de la politique. Des généraux et des responsables d’administrations ne devant plus rendre de comptes qu’à lui-même, une Assemblée condamnée à ne plus faire que de la figuration, une presse dont on voudrait manifestement étouffer les velléités investigatrices, une opinion tenue dans l’ignorance des conséquences de choix stratégiques théoriquement effectués en son nom : le général Vincent Desportes n’a pas tort d’évoquer « une crise institutionnelle grave » et une démocratie « menacée », dès lors que « le Parlement ne doit plus entendre que la doxa concoctée au plus haut niveau » (Le Monde du 20 juillet).

Parce qu’il entend gouverner avec pour seul renfort une haute technocratie ayant depuis longtemps abandonné toute vision de long terme et confondant la gestion de l’économie avec les calculs comptables chers aux ayatollahs du néolibéralisme, Monsieur Macron engage notre Hexagone sur la voie de toutes les régressions. Le clash qui vient de se produire avec l’armée est, en ce sens, annonciateur d’autres ébranlements.

dimanche 16 juillet 2017

Merci, Henri !

Pour beaucoup d’entre nous, je le sais, il était plus qu’une grande figure du Parti communiste, ayant accompagné celui-ci dans ses heures les plus glorieuses autant que dans ses vicissitudes des soixante-dix dernières années, il était un ami. J’ai donc été particulièrement éprouvé à l’annonce de la disparition d’Henri Malberg, ce 13 juillet, à l’âge de 87 ans. Que sa famille, ses proches, soient assurés de mon amitié en ce moment douloureux.

Henri était, comme il le disait lui-même, de la « génération Libération ». Enfant d’une famille juive polonaise, baigné de cette culture yiddish qu’entretint longtemps en France une active presse ouvrière (à commencer par le journal communiste Naïe Presse, qui paraît toujours aujourd’hui, mais sous son nom francisé de La Presse nouvelle), ayant échappé par miracle à la rafle du Vel-d’Hiv, rescapé de la Shoah grâce au refuge qu’il avait trouvé comme tant d’autres enfants dans un village de la France profonde, fier de ses racines bellevilloises, c’est tout naturellement qu’il avait trouvé, dans la Jeunesse communiste, l’écho de ses aspirations à la justice et à l’émancipation humaine. Il y retrouva d’autres jeunes gens, à peine plus âgés, quoiqu’ils n’aient pas pour leur part échappé à la déportation, tel Henri Krasucki.

Il ne devait jamais cesser d’agir dans la grande famille communiste, au point d’en devenir un responsable de premier plan : secrétaire de Waldeck Rochet lorsque celui-ci succéda à Maurice Thorez à la tête du parti ; dirigeant de la fédération de Paris dont il devint le secrétaire, en 1978, à l’occasion de l’une des premières grandes crises ayant secoué le PCF, après la rupture de l’Union de la gauche ; membre du comité central ; conseiller de Paris ; directeur de France nouvelle et Regards

Jusqu’à son dernier souffle, Henri fut un combattant. En 2014 encore, il publiait un passionnant livre d’entretiens, éloquemment intitulé Incorrigiblement communiste (aux Éditions de l’Atelier). Il y défendait sa fidélité, jusqu’au bout conservée, à l’idéal dont il n’hésitait pas à revisiter, avec lucidité, les fautes ou errements. Parlant de la révolution, il relevait : « Tout me fait beaucoup réfléchir, non seulement sur l’importance des combats sociaux, politiques et démocratiques, mais également sur le besoin d’un mouvement populaire croyant en lui-même, fort dans la durée, articulé à toutes les formes démocratiques : élections, institutions, y compris le rôle des gouvernements et de l’État. C’est en articulant le combat social et le combat politique, en affrontant les contradictions que la transformation met à l’ordre du jour par la profondeur de la crise du capitalisme, que l’on peut changer la société. Par conséquent, dans des pays comme la France, on ne peut pas penser la révolution comme un moment unique, un coup d’épaule, mais comme les transformations révolutionnaires d’une période. Une période qui articule les conquêtes pour rendre la société plus juste, plus humaine, plus intelligente. On peut ici reparler de la belle devise de la République. »

M’adressant un exemplaire de cette importante contribution, Henri avait souhaité que nous puissions échanger à son propos. Sa santé déclinante ne nous a pas permis de concrétiser ce projet. De générations différentes, ayant l’un et l’autre suivi des parcours qui nous avaient durablement opposés (dans un passé pas si lointain, je l’avais certainement considéré comme un « stalinien », et lui avait dû me percevoir comme l’un de ces « trotskystes » qui menèrent longtemps la vie dure à son parti), nous n’étions pas des intimes, mais nous avions à la longue construit des liens d’estime réciproque et d’amitié. J’en veux pour preuve la dédicace qui accompagnait l’envoi d'Incorrigiblement communiste : « Très amicalement Cher Christian. Ceci est mon regard. J’en accepte les limites. D’autres regards sont possibles. Naturellement. Au plaisir de se revoir et de se côtoyer. Henri. »

De longues années durant, nous nous étions seulement croisés, de loin en loin, lui responsable communiste et élu parisien, moi dirigeant national de la LCR. Notre vraie rencontre, dans l’action, s’était produite, étonnamment, à l’occasion de la campagne unitaire qui s’organisait afin que les membres du groupe Action directe n’aient plus à subir un régime d’exception : ayant purgé leurs peines, et bien que nous nous sentions bien peu d’affinités avec leurs analyses politiques, nous demandions qu’ils soient traités dans le strict respect du droit, comme n’importe quel justiciable. En compagnie de Catherine Vieu-Charrier, il s’occupait alors, au parti, des questions de justice, si ma mémoire est bonne. Dès lors, nous n’avions plus cessé de nous parler, de nous rencontrer, de nous téléphoner, voir d’échanger nos points de vue par SMS.

C’est ainsi qu’il avait attiré mon attention, en 2012, sur l’ultime partie de l’itinéraire intellectuel et politique de Léo Figuères, dont il venait de préfacer le dernier ouvrage, De Trotsky aux trotskysmes (édité par Le Temps des cerises). Dans la période qui suivit Mai 68, alors que « gauchistes » et communistes « orthodoxes » se livraient un combat acharné, Léo Figuères avait publié un petit ouvrage donnant bien le ton de l’époque : Le Trotskysme, cet antiléninisme. Au soir de sa vie, il revenait sur la place de Léon Trotsky dans l’Octobre russe et sur le rôle ultérieur des militants qui se revendiquaient de ses combats contre le stalinisme. Sans atermoiements, et sans taire pour autant ses critiques à leur endroit, il les réhabilitait en les désignant désormais comme « un courant politique particulier du mouvement révolutionnaire à l’échelle française et internationale ». Que cet homme, ayant occupé les plus hautes fonctions au PCF (dans la Résistance et les Assemblées après la Libération, au sein du secrétariat du comité central, en tant que directeur de sa revue théorique, et également comme maire de Malakoff plus de trente années durant), ait voulu, de manière aussi nette, revenir sur la tragédie dont tous les composants de la « roche communiste » sont les héritiers, revêtait une très grande importance, qui n’avait pas échappé à Henri. D’autant que le moment où avait été conçu l’ouvrage voyait aussi le Front de gauche se constituer et intégrer, aux côtés du PCF et du parti de Jean-Luc Mélenchon, un segment de la LCR, en l’occurrence Gauche unitaire.

Précisément, lorsque cette dernière décida de converger avec le PCF, confrontés que nous étions à l’échec se profilant du Front de gauche et conséquence logique de points de vue de plus en plus proches, Henri m’avait adressé ce texto, que je conserve soigneusement dans mon smartphone : « Je suis très ému de votre choix. Et heureux. A bientôt. Henri. » Dans la dernière période, nous avions nourri le projet de dîner, dès que son état le permettrait. La vie en a décidé autrement. L’un de ses derniers messages portait, en mai 2016, sur un article que je venais de publier dans L’Humanité : « Super ton papier dans L’Huma d’hier. Tu fais plaisir. » Inutile de dire que, venant de lui, je ressentis ces paroles comme un encouragement.

En un moment où la gauche est en ruines et à reconstruire entièrement, Henri va terriblement nous manquer. Lorsque l’on en voit tant se laisser aller à décréter l’obsolescence du clivage gauche-droite, ou se montrer enclins à limiter leur champ de vision à une petite gauche radicale, ou s’enfermer dans les harangues et les anathèmes contre quiconque pensent différemment d’eux, ou expliquer qu’est dépassée la bataille pour l’unité de notre camp social et politique, sa forte voix aurait immanquablement rappelé qu’il ne faut jamais oublier les leçons de l’histoire. Et qu’un Parti communiste, au clair sur ses idées et offensif sur ses objectifs, doit se concevoir comme l’aile marchante du rassemblement majoritaire indispensable pour que notre peuple recouvre l’espoir.

Interrogé sur le Programme commun et la manière dont un François Mitterrand s’en était servi pour affaiblir le PCF, il indiquait, à ses intervieweurs d’Incorrigiblement communiste : « C’est vrai, nous étions, et nous sommes toujours obnubilés par l’unité et le rassemblement. L’unité est capitale car, sans elle, jamais de grandes mobilisations populaires n’ont eu lieu et jamais des succès importants n’ont été remportés. C’est vrai pour l’unité syndicale. La difficulté, c’est qu’il faut s’entendre entre gens d’opinions différentes et dégager des objectifs et des moyens de lutte communs. Cela ne réussit pas toujours et se rompt parfois. Pourtant, cela a toujours fait du bien aux travailleurs, au peuple et à notre pays. C’est ce qui a produit ce que l’on nomme ‘’l’exception française’’. Mais l’unité, c’est toujours un débat et un combat politique où chacun – communistes compris – est devant ses responsabilités et le jugement du peuple. Il faut chaque fois créer la mobilisation des esprits et des volontés. Le Parti communiste, puisqu’il veut servir le monde du travail, la démocratie et le peuple, ne renoncera jamais à une politique unitaire. Et d’ailleurs, chaque fois qu’il s’est replié, cela ne lui a été pardonné ni par ses militants ni par ceux qui lui font confiance. (…) Ce n’est donc pas la bataille pour l’unité qui a nui au Parti communiste français mais un mouvement politique général lié au recul de l’idée communiste des années soixante-dix-quatre-vingt et à l’offensive du capitalisme mondialisé. Bien entendu, la difficulté aujourd’hui réside dans le découragement provoqué par la politique de François Hollande et d’une partie des dirigeants socialistes. Mais justement, pour y faire face, il faut créer un puissant mouvement unitaire qui inclue la masse des personnes qui ont espéré le changement et voté socialiste en ce sens. Il faut rendre majoritaires les réformes nécessaires et travailler à une nouvelle alliance de toutes les forces de gauche et progressistes. »

Celles et ceux qui me font l’amitié de me suivre ici ont déjà lu, sous ma plume, des considérants de cet ordre. C’est sans doute pour cela qu’Henri et moi nous devinions, fusse intuitivement, tant de points de convergence. Pour tout cela, merci Henri !

mercredi 12 juillet 2017

Où va la France sous Macron Imperator ?

Nombre d’amis m’ont interrogé sur les raisons de mon silence de la dernière période sur ce blog. C’est simple : nous sommes dans l’un de ces moments où, avant de mettre noir sur blanc quelques réflexions mûries, il est sage de prendre le temps du recul. Chacun voit, en effet, que les paradigmes se trouvent bouleversés, au terme de la double séquence électorale du printemps, et avec l’installation d’un nouveau pouvoir n’ayant plus guère à se préoccuper d’une opposition balkanisée et, singulièrement, d’une gauche exsangue au point d’être possiblement écartée des affaires pour très longtemps.

Qu’une page vînt d’être tournée, en forme de rupture avec les alternances ou changements intervenus au sommet de l’État depuis les origines de la V° République, cela ressort clairement des hésitations ou tâtonnements dont font preuve intellectuels ou acteurs de la vie publique, pour définir ce à quoi nous sommes confrontés. « Basculement démocratique », avait anticipé Pierre Rosanvallon, avant le premier tour de la présidentielle. Depuis, on aura vu fleurir les formules : « restauration du mythe de l’homme providentiel » pour Jean Garrigues, nouveau « 18 Brumaire » pour Jacques Julliard, « gallo-ricanisme » pour Régis Debray, « despotisme éclairé » pour Guy Sorman, « coup d’État démocratique » pour Alain Badiou, ou « bonapartisme social-libéral » pour Jean-Christophe Cambadélis.

Point de doutes, ce que nous vivons n’a pas de précédent depuis 1958, si l’on excepte évidemment le « changement » de 1981, mais François Mitterrand n’avait pas tardé à le transformer en une courte parenthèse, se convertissant à la religion de la compétitivité à outrance et de la primauté donnée à l’entreprise. Voici presque soixante ans déjà, il avait fallu du temps pour que l’on en vînt à définir le régime du général de Gaulle comme une forme renouvelée de bonapartisme, cette « religion de la bourgeoisie française » qu’avait si parfaitement identifiée Marx dès le milieu du XIX° siècle. La pensée politique des années 1960 avait longtemps oscillé entre définitions banalisant l’ampleur de la métamorphose institutionnelle et analyses apocalyptiques évoquant le retour du fascisme.

Je vais à mon tour tenter d’ouvrir quelques pistes d’interprétation de ce qui m’apparaît un bouleversement de l’ordre politique, une modification radicale des équilibres institutionnels, une redistribution des cartes au sein de la classe dirigeante, tout cela dessinant une tentative cohérente de trouver une issue à la crise hexagonale.

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vendredi 16 juin 2017

Une nouvelle étape de la crise française

Je reviens à mon clavier, ayant pris le temps de souffler au terme d’une campagne de premier tour des législatives qui se sera révélée épuisante. Les sondages prédisaient une vague, nous aurons vu déferler un tsunami. Dimanche soir, le président de la République devrait être assuré d’une majorité écrasante au Palais-Bourbon, au point de pouvoir même se passer de ses alliés du Modem. C’est d’ailleurs moins l’obésité de la représentation présidentielle qui fait événement que l’amenuisement considérable du poids des « Républicains » (parti qui verra le nombre de ses députés divisé par deux) et la quasi-disparition d’une gauche n’ayant peut-être même pas la possibilité de déposer une motion de censure ou de saisir le Conseil constitutionnel. Le Front national, quant à lui, terriblement affaibli par les fautes de sa candidate dans le cours de sa campagne du second tour de la présidentielle, ne disposera probablement que d’une poignée d’élus.

La double séquence électorale de ce printemps accouche donc d’une configuration aussi inédite qu’irréversible. Ce ne sont pas simplement les mécanismes d’un mode de scrutin conçu pour déformer lourdement les rapports de force politiques et d’un calendrier électoral faisant des législatives un scrutin d’enregistrement du résultat de la présidentielle qui auront débarrassé le pouvoir macronien d’oppositions dignes de ce nom. Ce sont la désintégration de l’ordre politique jusqu’alors en vigueur, conjuguée à la décomposition des deux partis en assurant la stabilité dans le cadre d’une alternance bipolarisé, qui aboutissent à ce coup de torchon marquant un tournant majeur dans l’histoire de la V° République.

Sans doute, le nouveau locataire de l’Élysée se prévaut-il de la pratique monarchique du général de Gaulle à partir de 1958. À ceci près que l’ancien chef de la France libre fondait sa conception bonapartiste des institutions sur le souci de maîtriser la confrontation aiguë opposant alors les classes dirigeantes à la gauche et au mouvement ouvrier. Emmanuel Macron, lui, se sera installé aux commandes grâce à la balkanisation du jeu politique, à la perte de substance d’une droite conservatrice dont il aura méthodiquement pillé les thèmes identifiants, à l’épuisement d’un Parti socialiste qui n’aura pu résister plus longtemps à sa dérive sociale-libérale ainsi qu’aux errements du quinquennat hollandais, aux échecs accumulés par les mobilisations sociales depuis des années, aux défaites politiques et idéologiques enregistrées par notre camp sur la même période.

C’est, dès lors, dans une longue phase de recomposition du champ partidaire et de réorganisation des modes de confrontation dans la société que nous entrons. Elle sera inévitablement marquée par une instabilité prolongée et par un enchaînement de convulsions, que l’ampleur écrasante de la victoire de Monsieur Macron masque encore. Une triple crise se dessine, en effet, à l’orée de ce quinquennat.

La crise démocratique, qui n’aura cessé de s’approfondir au fil des dernières décennies, sous l’impact d’une globalisation anesthésiant la souveraineté populaire et les processus politiques à l’échelle des nations, n’aura aucunement été surmontée par la « révolution » macronienne. L’abstention inédite de 51,34% des citoyens à l’occasion de ce premier tour des législatives en fait foi. Si celles et ceux qui se seront déplacés aux isoloirs auront offert à la « République en marche » une avance suffisante pour rafler de 440 à 470 sièges dans le futur hémicycle, la majorité absolue du pays, en observant de facto une grève du vote, aura signifié qu’elle ne se retrouvait nullement dans l’offre qui se présentait à elle.

Dans ce contexte, la crise sociale, dont il n’aura pas manqué de voix pour souligner l’ampleur à mesure que les politiques libérales creusaient les inégalités, aura trouvé à s’exprimer de manière, là encore, spectaculaire. La structure sociologique de l’électorat de ce 11 juin aura très largement épousé les contours de la France qui profite de la mondialisation marchande et financière, ou du moins qui échappe encore à ses retombées les plus dévastatrices. Ce qui amène le chercheur Thibault Mouzergues à dresser ce profil de « l’électeur-type d’Emmanuel Macron » : « Un citadin, représentant de la ‘’classe créative’’ théorisée par le chercheur américain Richard Florida, vivant en centre-ville jouissant de revenus confortables, et généralement considéré comme un ‘’gagnant’’ d’une globalisation qui lui a offert des opportunités d’ascension sociale et un niveau de vie satisfaisant, qui contrastent d’ailleurs avec la décrépitude des zones périphériques qui ont, elles, tout perdu » (in Le Monde du 14 juin). À l’inverse, villes et quartiers populaires, en désertant massivement les bureaux de vote, auront signifié qu’ils se sentaient relégués dans cette France rurale ou péri-urbaine dont Christophe Guilluy a bien fait ressortir la réalité, et à laquelle l’élection du nouveau président n’a pas rendu l’espoir.

Dit autrement, l’ascension fulgurante de l’ex-banquier d’affaire est très loin d’avoir porté remède à ce que Bruno Amable et Stefano Palombarini désignent à juste titre comme « la spécificité de la crise politique française », à savoir « l’exclusion grandissante des classes populaires de l’échange politique » (in L’Illusion d’un bloc bourgeois, Raisons d’agir 2017). Ce qui fait paradoxalement, si l’on se réfère seulement à son ampleur impressionnante, que l’entrée en force des « marcheurs » macroniens à l’Assemblée va un peu plus affaiblir la légitimité de la représentation institutionnelle dans ce pays. Jamais, sous notre V° République, un parti présidentiel aura-t-il obtenu un score aussi faible. Les 32,2% de suffrages exprimés qui se seront portés sur les candidats adoubés par Monsieur Macron viennent ainsi très loin derrière les 40% recueillis par le PS et ses alliés en 2012. En valeur absolue, depuis quinze ans, la formation du chef de l’État se sera toujours située au-dessus des dix millions de suffrages. Cette fois, REM et le Modem n’en auront péniblement totalisé que 7,3 millions. Et, par rapport au corps électoral, seuls 15% des inscrits seront venus soutenir le vainqueur du 7 mai, alors qu’il y en avait 22% pour supporter la majorité présidentielle de François Hollande en 2012, et 27% pour appuyer Nicolas Sarkozy en 2007.

En évoquant précédemment l’ouverture d’un nouveau temps d’instabilité pour notre Hexagone, j’avais en mémoire ce qui suivit la dislocation de la I° République transalpine. Le parti de Silvio Berlusconi aura alors dominé pour de longues années le spectre politique italien, profitant de lé déshérence de la Démocratie chrétienne et de la disparition du Parti communiste. Mais la majorité de droite, sortie de circonstances exceptionnelles et hâtivement formée autour d’un affairiste mafieux, aura seulement fait entrer la Péninsule dans un nouveau moment chaotique, qui se prolonge jusqu’à nos jours avec pour seul effet tangible d’avoir terriblement affaibli les capacités de résistance de ce peuple-frère. Sans céder à la facilité des raisonnements analogiques, il n’est pas inutile de s’en souvenir pour appréhender ce qui nous attend.

D’autant que, s’il est une dimension qui nous rapproche des Italiens, c’est bien la menace existentielle pesant sur la gauche. Ayant déjà vu se déchirer son tissu d’implantation territoriale à la faveur des scrutins de 2014 et 2015, elle ne sera plus demain en mesure de relayer, du sein de la représentation nationale et avec l’écho qui s’avérerait nécessaire, les attentes sociales et les mobilisations populaires, en particulier celles qui vont immédiatement se porter en défense du code du travail. Sa reconstruction est de toute évidence à l’ordre du jour, par la convergence des énergies disponibles, celles du moins qui entendent demeurer indépendantes du nouveau pouvoir et retrouver le chemin du combat unitaire pour l’égalité et la justice.

Jean-Luc Mélenchon peut bien, à cet égard, se targuer d’avoir hissé l’organisation dont il est l’unique figure tutélaire devant les autres composantes du camp progressiste, d’avoir contribué à l’affaissement du parti d’Épinay, et même d’avoir « humilié » (ce sont ses propres termes) le Parti communiste, lequel vient effectivement d’essuyer un très lourd revers. La volonté proclamée de détruire tout ce qui contrevient à sa vision des choses, la division érigée en ligne de conduite y compris vis-à-vis des socialistes de gauche et des communistes, la rupture annoncée à cor et à cri avec l’héritage de la gauche politique et sociale (ce que traduit la dénonciation du clivage droite-gauche), la croyance que la « France insoumise » sera à elle seule le creuset d’une alternative transformatrice ne font toutefois pas un projet à la hauteur du défi que notre peuple va devoir relever.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Toutes familles réunies, la gauche aura, ce 11 juin, totalisé moins de 6,5 millions de voix. Alors que le candidat Mélenchon obtenait un peu plus de sept millions de voix le 23 avril, la « France insoumise » en aura recueilli moins de 2,5 millions dimanche dernier. Si l’on tient compte des 615 487 suffrages recueillis par les candidats PCF-Front de gauche, près de quatre millions de voix se seront par conséquent évanouies en moins de deux mois. Comme quoi les attitudes triomphalistes ne sont vraiment pas de mise, sauf à vouloir pitoyablement éviter de prendre sa part d’un désastre. La conclusion s’impose : puisque la poussée phénoménale du macronisme ne répond pas, on l’a vu, à une adhésion massive de nos concitoyens aux propositions du nouvel hôte du Château, il faut bien considérer qu’elle est d’abord la résultante de l’impuissance de la gauche à porter une perspective crédible sur l’ensemble de la séquence électorale.

Il va falloir, dès demain, ouvrir le débat sur les impasses tragiques où conduit le social-libéralisme, sur les inconséquences qu’auront révélé cette présidentielle et ces législatives, sur les moyens de construire une résistance majoritaire à la casse sociale que prépare l’exécutif à propos du droit du travail ou des retraites, sur la stratégie de reconquête à même de rassembler le plus largement la gauche et le camp populaire. Ne pourra qu’y aider l’élection, ce dimanche, du plus grand nombre des candidats présentés par le PCF et restant en lice.

mercredi 31 mai 2017

À quoi sert Jean-Luc Mélenchon ?

Cette note a été remise à jour le 1° juin

Il n’est guère aisé, lorsque l’on bat campagne sur le terrain, comme je le fais pour ces élections législatives dans la 10° circonscription de la Haute-Garonne, d’entretenir le fil d’un blog de réflexion politique. Je m’y attelle cependant, alors que les deux semaines à venir vont déterminer ce que sera la configuration du pays pour des années, et parce que je ne cesse de rencontrer le désabusement, pour ne pas dire le grand désarroi, d’électeurs de gauche devant une situation confinant à l’absurde. Stupéfiant paradoxe, reconnaissons-le, que vivent ces hommes et ces femmes, avec le sentiment tragique qu’ils ne se trouvent pas davantage écoutés aujourd’hui qu’hier, bien qu’il ne manque pas de voix pour leur vanter le renouvellement des pratiques politiques, la fin des partis verticalement structurés, ou l’entrée des citoyens non encartés dans la vie publique.

Le 23 avril, pas moins de sept millions de suffrages s’étaient portés sur Jean-Luc Mélenchon, un résultat historique que les forces transformatrices n’avaient plus jamais atteint depuis… 1978. Si l’on ajoute à ce score celui de Benoît Hamon, sorti vainqueur de la « primaire » socialiste grâce à sa promesse de tourner la page du quinquennat nauséeux de François Hollande, et en dépit d’une division ayant interdit à la gauche de se qualifier pour le second tour et de pouvoir emporter la présidentielle, ce socle solide eût pu permettre d’initier la reconstruction d’une perspective d’espoir pour notre peuple. Hélas, la très lourde faute commise par le fondateur de la « France insoumise », lorsqu’il se déroba à la bataille pour faire battre Madame Le Pen au second tour de la présidentielle, vint stopper net une dynamique devenue l’un des événements marquants de cette séquence électorale. D’autant qu’elle ne tarda pas à être suivie d’une seconde, aux conséquences tout aussi désastreuses.

Pour ces législatives, c’est en effet un affrontement fratricide qui oppose presque partout les formations ayant pourtant fait cause commune, à peine un mois auparavant. Avec, en prime, ce climat poisseux que ne cessent d’alourdir les insultes proférées par divers représentants de la « France insoumise » à l’encontre du Parti communiste, la violence hallucinante dont les réseaux sociaux sont devenus le théâtre de la part de partisans enfiévrés de Jean-Luc Mélenchon, et même l’ignorance délibérée de la menace que le Front national fait peser sur plusieurs dizaines de circonscriptions.

Un jour, c’est le Canard enchaîné qui se fait l’écho de textos adressés à Pierre Laurent pour lui signifier que les communistes seraient « la mort et le néant ». Un autre, dans mon département, c’est l’un des porte-parole de la « FI » qui traduit en justice un candidat du Parti communiste accusé… d’avoir appelé au vote Mélenchon en avril, photo de celui-ci à l’appui, et de continuer à s’en revendiquer auprès des électeurs à l’orée de ces législatives. Sans même évoquer le cas marseillais, où le PCF des Bouches-du-Rhône s’est retiré sans la moindre discussion de la circonscription que Jean-Luc Mélenchon a décidé unilatéralement (comme à son habitude) de convoiter, ainsi que de plusieurs autres encore sur le département, sans que ce geste responsable n’entraîne réciprocité, y compris là où des communistes s’avèrent les mieux placés pour l’emporter face à la droite et à l’extrême droite.

Il n’est dans mes habitudes ni de céder à la facilité des invectives, ni de me taire lorsque le seuil de l’insupportable est atteint. Et nous sommes bel et bien confrontés à l’insupportable, lorsque le principal dirigeant de la seconde composante fondatrice du Front de gauche semble désormais en proie à des choix individuels l’éloignant du souci de l’intérêt général présentement menacé par la politique du nouveau président de la République.

Ayant été, en 2009, l’un des trois fondateurs dudit Front de gauche, en compagnie précisément de Jean-Luc Mélenchon, et parce que cette construction demeure, pour beaucoup, comme l’exemple d’une démarche de rassemblement respectueuse des identités et apports de chacun, j’ai considéré que je devais vous livrer mon point de vue, fût-il jugé dérangeant par certains.

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vendredi 19 mai 2017

Une tribune pour "L'Humanité" : "Un césarisme au service de la finance"

Ce jeudi 18 mai, L’Humanité m’a demandé une tribune pour ses pages « Débats et Controverses », sur le thème : « Le ‘’progressisme’’ d’Emmanuel Macron est-il synonyme de progrès social ? » Je la reproduis ci-dessous. Pour amorcer la réflexion qu’il va nous falloir mener pour faire face à une recomposition politique confrontant la gauche à des défis aussi inédits en France que redoutables par les confusions qu’elle génère.

« Et si M. Macron, dont l’aventure personnelle fascine tant les commentateurs, n’était au fond, banalement, que la dernière des incarnations de cette contre-révolution libérale sous laquelle nous vivons depuis quelques décennies ?

« Cette contre-révolution, se déployant à l’échelle de la planète entière, vise à accoucher d’un capitalisme "pur", libéré de toute entrave, reposant sur des marchés financiers dérégulés, basé sur le prélèvement actionnarial forcené des richesses produites. Il en aura principalement résulté, sous l’effet de la réorganisation globalisée de l’outil productif, de la déréglementation du "marché du travail", de la pression exercée à la baisse sur les salaires et de la destruction systématisée des mécanismes de protection sociale, une crise sociale phénoménale, une crise écologique questionnant l’avenir même de l’humanité, une crise de la démocratie engendrée par la toute-puissance conquise par les marchés.

« L’habileté de ses concepteurs aura été de se lancer à l’assaut des consciences. Ils auront su brouiller tous les repères, dévoyer les valeurs héritées des combats pour la République et le socialisme, retourner les concepts qui donnaient sens à l’existence de millions d’hommes et de femmes. Ils y auront été grandement aidé par cette fraction de la gauche qui se sera ralliée au pouvoir absolu de l’aristocratie de l’argent, en théorisant que le nouveau capitalisme avait gagné la partie. Ainsi l’avidité des actionnaires aura-t-elle été parée des vertus de la "modernité", l’action des mouvements sociaux stigmatisée comme un "archaïsme", la liquidation des conquêtes du passé exaltée comme la marque d’un nouveau "progressisme".

« Vainqueur à la faveur des circonstances exceptionnelles que l’on sait, et profitant des dégâts d’un quinquennat calamiteux, le marquis du Touquet aura eu l’appui massif de l’oligarchie financière et de la technostructure, dont les représentants peuplent son entourage. Profitant de la décomposition de l’ordre politique en vigueur, il entend à présent stabiliser un mode de gouvernement lui conférant tous les pouvoirs, cette fameuse conception "jupitérienne" qui l’aura amené à se doter d’un parti totalement à sa main et à vouloir désormais que tout procède de l’Élysée. Un césarisme d’un nouveau genre est en train de voir le jour. Pour finir de plier la France aux normes de la globalisation marchande et financière, ubériser l’économie, siphonner davantage la richesse au bénéfice du capital, casser les protections collectives du monde du travail.

« Ce prétendu "progressisme" ne tardera pas à se révéler pour ce qu’il est vraiment : une entreprise de régression sur tous les plans. Le grand vent de libéralisation annoncée ne fera, comme cela s’est produit partout où de semblables recettes auront été appliquées, qu’enfoncer un peu plus notre pays dans la stagnation, la désindustrialisation, la précarisation de millions de vie. D’autant que sa financiarisation place en permanence l’économie mondiale sous la menace de krachs à répétition.

« Une impitoyable lutte des classes se dessine. Le clivage droite-gauche, que d'aucuns tiennent pour obsolète, retrouvera dès lors très vite sa pertinence. La nomination du nouveau Premier ministre ne laisse d'ailleurs aucun doute sur la volonté de l'exécutif de gouverner à droite.

« Sauf à prendre le risque que ce désastre prévisible ne gonfle de nouveau les voiles de l’extrême droite, c’est à la reconstruction d’une gauche de combat qu’il va falloir s’atteler. Dans l’unité de toutes les forces qui s’y montreront disposées. Quel qu’ait été leur choix entre les deux candidats en compétition pour la présidentielle… »

jeudi 11 mai 2017

Macron élu pour contrer Le Pen... Et maintenant ?

Voilà, déjà, une chose de faite… Ce 7 mai, avec à peine 34% des suffrages exprimés, loin de ce que lui laissaient espérer les sondages, Madame Le Pen aura essuyé une très lourde défaite. Celles et ceux qui, à l’instar de l’auteur de ces lignes, n’auront pas ménagé leur peine pour convaincre largement que la cheffe de file de l’extrême droite devait réaliser la performance la plus réduite possible, peuvent et doivent s’en féliciter. Reste que rien n’est réglé pour notre pays, qui se débat dans une crise sans précédent de son ordre politique et institutionnel, de son identité républicaine, de son modèle social, de son mode de développement économique, de son assise industrielle, de son vivre-ensemble.

Que chacun, avant de s’en retourner avec délectation aux tambouilles de la petite politique, prenne bien la mesure de ce que nous disent les chiffres. En dépit de son échec, la présidente du Front national aura réuni sur son nom rien moins que onze millions de voix. Un score historique pour sa tradition politique, qui lui permet de revendiquer le leadership de l’opposition « antisystème », objectif qui transparaissait de l'annonce des transformations futures de son parti, afin qu’il pût désormais conclure des alliances en bonne et due forme avec d’autres formations du camp réactionnaire. Le calcul n’est pas dénué de fondements : si le vote Macron aura trouvé son ressort dans la volonté de défendre la démocratie contre la tentation du néofascisme, le choix du bulletin Le Pen aura en revanche exprimé, non une simple volonté protestataire, mais l’adhésion à un projet d’anéantissement de la République, de repli nationaliste, d’exacerbation des haines et des divisions au sein de la société française.

Les seize millions d’abstentionnistes et de votes blancs ou nuls, chiffre record pour un tel scrutin dans notre V° République, disent bien à cet égard que l’issue de cette présidentielle eût pu être bien différente si, à gauche notamment, tant d’énergies n’avaient pas convergé pour convaincre électrices et électeurs de ne pas céder à la séduction du pire.

Monsieur Macron commettrait donc une lourde erreur s’il venait à confondre l’ampleur exceptionnelle de son score du second tour avec une approbation massive des dispositions les plus régressives de son programme néolibéral. C’est pourtant ce à quoi vont inévitablement le pousser ses amis de la finance, lesquels auront depuis le début supporté une opération inédite de conquête du pouvoir contre les partis d’alternance, et voudront sans tarder en retirer les bénéfices. D’ailleurs, quoiqu’il eût commencé par afficher une certaine modestie une fois sa victoire acquise, sa prestation monarchique grotesque de l’esplanade du Louvre aura, ensuite, laissé percer son intention de passer outre les résistances du corps social à sa politique.

Nous voici, au moins, avertis. Contre une nouvelle et gravissime désarticulation des protections collectives garanties par le code du travail, contre la méthode autoritaire de gouvernement que manifeste le recours annoncé aux ordonnances, contre la baisse massive de la dépense publique synonyme de saignée aggravée des services publics, contre l’attaque en vue de la retraite par répartition, contre une répartition des richesses avantageant toujours davantage rentiers et gros actionnaires, l’heure est au regroupement des forces en vue d’un combat de classe décisif.

Le 23 avril avait, de ce point de vue, révélé la profondeur des fractures sociales et territoriales caractéristiques de la crise française présente. Ce second tour aura, à son tour, confirmé la gravité de la situation, en voyant le vote Le Pen l’emporter, de manière parfois impressionnante, dans nombre de villes de cette « France périphérique » en butte depuis trop longtemps au chômage de masse, à la désertification industrielle, à la précarité, à la peur de l’avenir, à l’inexistence de débouchés pour les secteurs concernés de la jeunesse, au retrait de la puissance publique.

D’aucuns auront vu, dans les deux tours de la présidentielle, un « vote de classe », le choc de « deux France » de moins en moins conciliables. Pour n’être pas fausse, l’image reste cependant trop imprécise pour que l’on s’en satisfasse. Car si toute une partie du pays, vivant dans les métropoles ou résidant dans des régions bénéficiant de retombées positives de leur insertion dans l’économie globalisée, résiste avec acharnement à l’extrême droite, on ne saurait en déduire son assimilation à une grande bourgeoisie affairiste s’accaparant avidement toutes les richesses.

Simplement, le nouvel âge du capitalisme n’aura, au fil des dernières décennies, cessé de creuser les oppositions entre classes et catégories sociales qui eussent dû, logiquement, trouver un intérêt commun à dépasser des mécanismes toujours plus féroces d’exploitation, de domination et d’étouffement de la démocratie. Ce qui aura amené à cet étiolement des solidarités autant que des comportements citoyens hérités du long combat pour la République et le socialisme dans notre pays, à cette montée irrépressible d’un sentiment de relégation parmi les perdants de la mondialisation, à cet essor dramatiques des réflexes de repli sur soi et de détestation de l’Autre. C’est dire que vient, plus que jamais, à l’ordre du jour la reconstruction d’un bloc populaire majoritaire, se reconnaissant dans un projet audacieux de transformation sociale et écologique. Il n’est pas d’autre méthode pour faire durablement refluer le national-lepénisme et rouvrir un chemin d’espoir à notre peuple.

Chacun l’aura compris, se trouve ici posée l’épineuse question de l’avenir de la gauche. Non, soulignons-le, dans un lointain avenir, mais dès les législatives des 11 et 18 juin. Car rien, rigoureusement rien, n’est joué pour ce scrutin. Interrogés par les sondeurs, les Français disent ne pas vouloir accorder de majorité absolue au nouveau locataire de l’Élysée. Et la poussée du vote Mélenchon, le 23 avril, dégage un potentiel qui pourrait permettre la conquête de très nombreuses circonscriptions, et même d’envoyer une nouvelle majorité de gauche au Palais-Bourbon

Bien que tout fût ouvert, nous entrons néanmoins un moment de reconfiguration générale du jeu politique hexagonal. Il pourrait voir notre camp revenir marginalisé dans la future Assemblée. Ainsi, si le programme d’Emmanuel Macron aura obtenu moins du quart des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle, celui qui donne l’exacte mesure des rapports de force dans le pays, le dénouement du 7 mai promet à son mouvement, grâce au mode de scrutin en vigueur, une dynamique qui, dans les urnes, pourrait le doter d’un puissant groupe parlementaire. La droite, quant à elle, conserve un enracinement de terrain qui l’autorise à convoiter une forte représentation dans le prochain hémicycle, représentation grâce à laquelle elle pourrait peser sur les choix du nouveau tenant du titre, surtout si c’est un édile des « Républicains » qui se voit offert les clés de Matignon, comme la rumeur le laisse supposer. Le Parti socialiste, pour sa part, se révèle en voie d’implosion, son aile sociale-libérale assumée entendant profiter du contexte pour accoucher de la recomposition au centre dont elle rêve depuis longtemps, tandis que sa gauche affronte le redoutable défi de la redéfinition d’une perspective progressiste crédible. Sans oublier la force démultipliée de l’extrême droite, qui met à sa portée plusieurs dizaines de circonscriptions. Que, dans ce contexte bousculé, la gauche demeure balkanisée, avec pas moins d’une demi-douzaine de candidatures par circonscription et une barre éliminatoire fixée à 12,5% des inscrits pour l'accès au second tour, et elle se verra éliminée dans plusieurs centaines de cas. Tel est l’enjeu.

L’appel de Pierre Laurent au parti de Jean-Luc Mélenchon, comme à toutes les forces qui auront supporté sa candidature, traduit par conséquent un grand esprit de responsabilité. Tout comme celui de Benoît Hamon, qui vient d’exhorter toute la gauche n’entendant pas se rallier aux recettes libérales de Monsieur Macron de s’unir autour d’une plate-forme en quelques points, mérite également d’être salué. « France insoumise », le Parti communiste, « Ensemble », les citoyens engagés dans le Front de gauche, les socialistes et écologistes voulant rester fidèles à leurs valeurs pourraient, en s’alliant dans la clarté, favoriser le retour de la gauche au premier plan, après son effacement de l’entre-deux tours présidentiel.

Hélas, à l’heure où ces lignes sont écrites, il apparaît que la machine à perdre se sera remise en marche. En proie à une dérive hégémoniste hallucinante au vu de la gravité du moment, et ignorant la pluralité des formations qui concoururent à son succès du 23 avril, Jean-Luc Mélenchon aura brutalement rejeté l’accord national de répartition des circonscriptions que lui proposait le PCF. Quant aux socialistes et aux écologistes, leur souci d’unité se heurte tout à la fois à la brièveté des délais que le dépôt légal des candidatures impose aux candidats, autant qu’aux paramètres contradictoires de l’action qu’il leur faut conduire à l’échelon local, et l’on peut pour ce motif craindre que cela n’aboutisse qu’à un nombre réduit d’ententes.

C’est, dès lors, au pays, au peuple de gauche, aux citoyens soucieux de ne pas laisser les mains libres à l’exécutif, de reprendre la parole. Ils auront, les 11 et 18 juin, la possibilité de faire entendre leur volonté de rassemblement, celle qui amenait une majorité d’entre eux à souhaiter une candidature commune à la présidentielle, et leur attachement à une gauche renouvelée et se battant à leurs côtés. Ils le pourront en choisissant des candidats clairement engagés en faveur de la reconstruction unitaire de la gauche, plaçant la question sociale – et plus particulièrement les droits des travailleurs aujourd’hui menacés – au cœur de leur programme, défendant la vision éthique d’une politique se déployant au plus près des citoyens. Je ne vois guère que les candidats et candidates investis par les communistes pour répondre à ce cahier des charges.

Moins de cinq semaines nous séparent du premier tour des législatives. Elles seront aussi décisives que la campagne qui s’est achevée dimanche dernier.

jeudi 4 mai 2017

Lorsqu'on est de gauche, on ne prend aucun risque avec l'extrême droite

Et si Madame Le Pen avait, avant même le second tour de la présidentielle, et quel que soit d’ailleurs son résultat, marqué un point décisif dans le débat politique hexagonal ? Naturellement, lors du débat télévisé de ce 3 mai, elle aura livré son vrai visage, celui d’une démagogue sans limites, d’une politicienne brutale et prête à tout pour arriver à ses fins. Il n’empêche ! Tout se passe à présent comme si, avec pour toile de fond une gauche en miettes et une droite au bord de l’implosion, l’entreprise de « dédiabolisation » du Front national – on devrait plutôt parler d’entreprise de banalisation – était parvenue à anesthésier la société française, à briser ses ressorts mobilisateurs, à la priver des capacités de résistance qui furent si longtemps un exemple pour l’Europe entière.

Ce Premier Mai aura ainsi vu les organisations syndicales défiler en ordre dispersé, et le nombre de manifestants réunis par elles s’avérer sans commune mesure avec les foules impressionnantes soulevées, en 2002, contre la qualification de Le Pen père face à Jacques Chirac. La gauche elle-même, d’un Parti socialiste tétanisé par la sanction que vient de lui valoir le calamiteux quinquennat de François Hollande (et, soulignons-le une fois encore, en dépit de la tentative d’un Benoît Hamon d’en tourner la page), à une « France insoumise » délivrant le signal désastreux du renvoi dos-à-dos des deux finalistes du 7 mai, aura quasiment disparu d’un affrontement politique déterminant pour l’avenir. À l’exception notable du Parti communiste qui aura sauvé l’honneur : à peine les résultats du premier tour venaient-ils de tomber, qu’il s’engageait sans atermoiements dans le combat pour faire voter contre la représentante de l’extrême droite.

Le résultat, je le constate, jour après jour, sur le terrain. Candidat dans la 10° circonscription de Haute-Garonne en vue des législatives de juin, je n’aurai cessé de rencontrer des citoyens angoissés, déboussolés, hésitants, ou carrément prêts à céder à la colère que suscitent chez eux trop d’années de mépris des classes dirigeantes, trop d’années d’ignorance de leurs votes et de négation de leur souveraineté. Bien sûr, beaucoup seront venus me dire à quel point ils avaient apprécié l’attitude des communistes. D’autres m’auront en revanche avoué s’apprêter à voter blanc ou à s’abstenir, certains me disant même qu’après s’être prononcés en faveur de Jean-Luc Mélenchon le 23 avril, ils allaient choisir le bulletin Le Pen. Plus encore, lors de la manifestation de Toulouse, il n’aura pas manqué de camarades, syndicalistes ou militants politiques, pour me relater la tension opposant les salariés entre eux dans diverses entreprises.

Parlons-nous très franchement. En dépit de la sérénité de façade affichée par les sondeurs ou les commentateurs, quoique la plus grande partie des détenteurs d’une parole publique se soit prononcée en faveur du vote Macron, et parce que l’inconscience des supporters de ce dernier les aura amenés à présenter un rejet du lepénisme en soutien à un projet néolibéral catastrophique pour les classes populaires, rien n’est à ce jour acquis.

Dans un pays meurtri par les dérégulations et la désindustrialisation, alors que le rejet des institutions en place et des partis d’alternance atteint son seuil d’incandescence, il suffirait qu’une fraction significative des électorats de droite et de gauche se refusent à déposer dans l’urne le bulletin au nom du candidat d’« En Marche ! », tandis que d’autres voudraient faire entendre leur exaspération en optant pour la présidente du FN, et « l’accident démocratique » tant redouté se produirait dimanche prochain. À quelques décimales près, Madame Le Pen deviendrait alors la huitième présidente de la V° République.

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lundi 24 avril 2017

Aucune hésitation : battre Mme Le Pen et rassembler pour reconstruire la gauche !

Dans ma dernière note, à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle, j’évoquais Marc Bloch et son percutant récit de « l’étrange défaite » de 1940. Une « étrange défaite », c’est bien ce à quoi nous nous trouvons possiblement confrontés, dans l’avenir, par l’un de ces paradoxes dont l’histoire abonde…

Naturellement, l’élan autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon se sera confirmé, jusqu’à lui permettre de tutoyer la troisième place et lui faisant manquer de très peu la qualification au second tour. Sauf que, contredisant cette bonne nouvelle, la gauche aura été éliminée. Que le résultat cumulé de tous ses représentants, de Mélenchon à Poutou, de Hamon à Artaud, la place au-dessous des 28% du corps électoral, ce qui constitue rien moins qu’une marque de grande faiblesse. Que le scrutin capital de nos institutions va maintenant se jouer entre la tenante d’une extrême droite haineuse autant que xénophobe, et l’ex-banquier d’affaire que le monde de la finance s’est choisi pour pousser les feux de la conversion totale de la France aux normes du néolibéralisme globalisé.

Cette élection augure d’un changement complet de la configuration sous laquelle nous vivions jusqu’alors. Ce que l’on pressentait sera finalement advenu : une colère trop longtemps contenue aura balayé les deux partis ayant historiquement structuré le système des alternances, les écartant de la course à la magistrature suprême. La V° République, que les formations dominantes avaient tenté de replâtrer au moyen des « primaires », n’est plus qu’en sursis. Un nouvel ordre politique commence à se dessiner, sans que l’on puisse encore en deviner les équilibres exacts.

Monsieur Fillon, empêtré dans les révélations à répétition de sa vénalité révoltante, mais aussi pris au piège d’un programme si réactionnaire qu’il ne pouvait rencontrer que l’opposition de la majorité du pays, aura conduit sa famille politique à une Bérézina. La droite va donc devoir se poser les questions de son devenir et de sa stratégie future, prise en tenailles qu’elle se trouve entre le Front national et le modernisme néolibéral de Monsieur Macron. Quant au Parti socialiste, étrillé par le vote-sanction des électeurs à l’encontre du quinquennat finissant, dont Benoît Hamon aura été plutôt injustement la victime, et littéralement assassiné par le soutien du clan élyséen à la « marche » macroniste, c’est sa survie même qui est en cause. Une social-démocratie se distinguant de la soumission au néolibéralisme renaîtra sans doute, comme c’est le cas un peu partout en Europe, le parti d’Épinay paraît en revanche arrivé en bout de course.

À l’inverse de cette désintégration française, la campagne de Jean-Luc Mélenchon aura su cristalliser le désir d’une gauche retrouvant le chemin du peuple, après tant d’années de dérive sociale-libérale. Le candidat sera arrivé en tête des votes dans plusieurs grandes villes, ainsi que dans de très nombreux quartiers et cités populaires. Sept millions d’hommes et de femmes auront, en se retrouvant sur son nom, renoué avec l’espoir et, pour beaucoup d’entre eux, retrouvé le chemin des urnes. Rien n’est, à cet égard, plus urgent que d’offrir une concrétisation à cette dynamique impressionnante, de construire un rassemblement majoritaire qui puisse, demain, porter de nouveau la gauche au gouvernement et lui donner les moyens de changer la vie de nos concitoyens.

Ce qui soulève, évidemment, la question vitale de l'union. Qui ne perçoit, aujourd’hui, que la division des candidatures aura interdit à notre camp d’accéder au second tour de cette présidentielle et, s’il y était parvenu, de l’emporter très probablement ? L’effet de souffle provoqué par la progression régulière du candidat Mélenchon dans les sondages atteste d’un potentiel que la « France insoumise » ne pourra pas, solitairement, transformer en une force capable de mener à bien la bataille en faveur d’un autre avenir.

En attendant, il ne faut entretenir aucune ambiguïté, aucune hésitation : tout doit être mis en œuvre pour barrer à Madame Le Pen le chemin de l’Élysée. Sa victoire plongerait en effet notre pays dans la violence, elle dresserait les citoyens les uns contre les autres, elle radicaliserait un peu plus une droite déjà fortement lepénisée, elle ferait flamber les nationalismes régressifs sur tout le continent, et elle serait source d’accroissement des tensions internationales compte tenu de ses positions racistes et bellicistes.

Attention à ne pas se laisser égarer par ces calculs hasardeux, formulés ici ou là, selon lesquels tout danger serait désormais écarté. Emmanuel Macron aura commis la lourde erreur, au soir du 23 avril, de célébrer par anticipation sa victoire, et les bourses auront, tout aussi imprudemment, accueilli avec ferveur sa performance. Leur enthousiasme ne peut qu’aviver la rage de très nombreux électeurs.

La candidate frontiste aura pourtant gagné 1,2 million de voix en cinq ans ; elle sera arrivée en tête dans la moitié des communes métropolitaines ; elle aura réalisé ses meilleurs scores dans les zones les plus pauvres et désindustrialisées ; elle sera même arrivée en tête, phénomène dont chacun mesurera la gravité, dans les territoires d’Outre-mer, si on les prend dans leur globalité ; si Jean-Luc Mélenchon sera parvenu à remobiliser un large pan de l’électorat populaire, la présidente du FN n’aura pas substantiellement reculé auprès des déshérités qu’elle influençait déjà ; ses idées n’auront cessé d’essaimé, au point d’être communément reprises par une partie de la droite et par une certaine intelligentsia qui les relaient dans des best-sellers…

En clair, l’extrême droite polarise la situation comme jamais. Elle représente toujours la première des expressions de ces fractures sociales et territoriales amenant ceux de nos concitoyens résidant hors des métropoles, victimes du chômage de masse et d’une précarité grandissante, à se sentir exclus dans leur propre pays. Rien n’autorise dès lors à considérer que la partie serait jouée.

On ne peut prendre aucun risque avec un tel péril. Que Monsieur Macron suscite une aversion de classe, c’est l’évidence. Que, même si un nombre non négligeable d’hommes et de femmes de gauche auront cédé à la tentation du « vote utile » en sa faveur, croyant de la sorte éviter le pire, le personnage apparaisse de plus en plus comme la créature de la bourgeoisie d’affaire, cela ne fait aucun doute. Mais notre peuple paierait au prix fort une présidence Le Pen. C’est donc une faute, de la part du leader de la « France insoumise », d’avoir donné à penser, au soir du 23 avril, qu’il ne voulait pas s’engager face à l’extrême droite.

Le 7 mai, puisqu’il ne demeure qu’un bulletin à disposition, il n’existera pas d’autre solution que de s’en saisir pour battre le parti du pire. D’aucune manière, pour autant, il ne s’agira d’apporter un soutien politique au candidat des actionnaires, celui que les marchés plébiscitent, qui veut « ubériser » le travail et rendre la fiscalité encore plus avantageuse pour le capital. Il faudra au contraire se préparer à combattre sa politique, en la mettant en échec dès les législatives et en préparant les mobilisations qui vont s’avérer indispensables au lendemain de la séquence électorale en cours.

Précisément, les législatives seront, bien plus qu’à l’ordinaire, un rendez-vous déterminant. L’implosion politique dont la présidentielle aura été le théâtre rend leur issue parfaitement incertaine. Ce qui soulève un double défi. Celui de faire élire le plus grand nombre possible de députés à même de « tenir la gauche debout », donc de tourner la page du hollandisme, et de se préparer à affronter sans hésitations les projets qui ne manqueront pas d’être soumis à la représentation nationale par le prochain locataire de l’Élysée. Et celui de l’unité de toutes les forces disponibles, de la « France insoumise » aux socialistes ou écologistes de gauche, en passant naturellement par les communistes, pour déblayer les ruines que nous laissent cinq années sinistres, et reconstruire une gauche à la hauteur des défis qui se posent à la France.

Nous entrons dans une zone de tempêtes comme nous n’en avons pas connue depuis longtemps. Nous aurons besoin d’une boussole en état de marche…

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