Le blog de Christian Picquet

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vendredi 19 mai 2017

Une tribune pour "L'Humanité" : "Un césarisme au service de la finance"

Ce jeudi 18 mai, L’Humanité m’a demandé une tribune pour ses pages « Débats et Controverses », sur le thème : « Le ‘’progressisme’’ d’Emmanuel Macron est-il synonyme de progrès social ? » Je la reproduis ci-dessous. Pour amorcer la réflexion qu’il va nous falloir mener pour faire face à une recomposition politique confrontant la gauche à des défis aussi inédits en France que redoutables par les confusions qu’elle génère.

« Et si M. Macron, dont l’aventure personnelle fascine tant les commentateurs, n’était au fond, banalement, que la dernière des incarnations de cette contre-révolution libérale sous laquelle nous vivons depuis quelques décennies ?

« Cette contre-révolution, se déployant à l’échelle de la planète entière, vise à accoucher d’un capitalisme "pur", libéré de toute entrave, reposant sur des marchés financiers dérégulés, basé sur le prélèvement actionnarial forcené des richesses produites. Il en aura principalement résulté, sous l’effet de la réorganisation globalisée de l’outil productif, de la déréglementation du "marché du travail", de la pression exercée à la baisse sur les salaires et de la destruction systématisée des mécanismes de protection sociale, une crise sociale phénoménale, une crise écologique questionnant l’avenir même de l’humanité, une crise de la démocratie engendrée par la toute-puissance conquise par les marchés.

« L’habileté de ses concepteurs aura été de se lancer à l’assaut des consciences. Ils auront su brouiller tous les repères, dévoyer les valeurs héritées des combats pour la République et le socialisme, retourner les concepts qui donnaient sens à l’existence de millions d’hommes et de femmes. Ils y auront été grandement aidé par cette fraction de la gauche qui se sera ralliée au pouvoir absolu de l’aristocratie de l’argent, en théorisant que le nouveau capitalisme avait gagné la partie. Ainsi l’avidité des actionnaires aura-t-elle été parée des vertus de la "modernité", l’action des mouvements sociaux stigmatisée comme un "archaïsme", la liquidation des conquêtes du passé exaltée comme la marque d’un nouveau "progressisme".

« Vainqueur à la faveur des circonstances exceptionnelles que l’on sait, et profitant des dégâts d’un quinquennat calamiteux, le marquis du Touquet aura eu l’appui massif de l’oligarchie financière et de la technostructure, dont les représentants peuplent son entourage. Profitant de la décomposition de l’ordre politique en vigueur, il entend à présent stabiliser un mode de gouvernement lui conférant tous les pouvoirs, cette fameuse conception "jupitérienne" qui l’aura amené à se doter d’un parti totalement à sa main et à vouloir désormais que tout procède de l’Élysée. Un césarisme d’un nouveau genre est en train de voir le jour. Pour finir de plier la France aux normes de la globalisation marchande et financière, ubériser l’économie, siphonner davantage la richesse au bénéfice du capital, casser les protections collectives du monde du travail.

« Ce prétendu "progressisme" ne tardera pas à se révéler pour ce qu’il est vraiment : une entreprise de régression sur tous les plans. Le grand vent de libéralisation annoncée ne fera, comme cela s’est produit partout où de semblables recettes auront été appliquées, qu’enfoncer un peu plus notre pays dans la stagnation, la désindustrialisation, la précarisation de millions de vie. D’autant que sa financiarisation place en permanence l’économie mondiale sous la menace de krachs à répétition.

« Une impitoyable lutte des classes se dessine. Le clivage droite-gauche, que d'aucuns tiennent pour obsolète, retrouvera dès lors très vite sa pertinence. La nomination du nouveau Premier ministre ne laisse d'ailleurs aucun doute sur la volonté de l'exécutif de gouverner à droite.

« Sauf à prendre le risque que ce désastre prévisible ne gonfle de nouveau les voiles de l’extrême droite, c’est à la reconstruction d’une gauche de combat qu’il va falloir s’atteler. Dans l’unité de toutes les forces qui s’y montreront disposées. Quel qu’ait été leur choix entre les deux candidats en compétition pour la présidentielle… »

jeudi 11 mai 2017

Macron élu pour contrer Le Pen... Et maintenant ?

Voilà, déjà, une chose de faite… Ce 7 mai, avec à peine 34% des suffrages exprimés, loin de ce que lui laissaient espérer les sondages, Madame Le Pen aura essuyé une très lourde défaite. Celles et ceux qui, à l’instar de l’auteur de ces lignes, n’auront pas ménagé leur peine pour convaincre largement que la cheffe de file de l’extrême droite devait réaliser la performance la plus réduite possible, peuvent et doivent s’en féliciter. Reste que rien n’est réglé pour notre pays, qui se débat dans une crise sans précédent de son ordre politique et institutionnel, de son identité républicaine, de son modèle social, de son mode de développement économique, de son assise industrielle, de son vivre-ensemble.

Que chacun, avant de s’en retourner avec délectation aux tambouilles de la petite politique, prenne bien la mesure de ce que nous disent les chiffres. En dépit de son échec, la présidente du Front national aura réuni sur son nom rien moins que onze millions de voix. Un score historique pour sa tradition politique, qui lui permet de revendiquer le leadership de l’opposition « antisystème », objectif qui transparaissait de l'annonce des transformations futures de son parti, afin qu’il pût désormais conclure des alliances en bonne et due forme avec d’autres formations du camp réactionnaire. Le calcul n’est pas dénué de fondements : si le vote Macron aura trouvé son ressort dans la volonté de défendre la démocratie contre la tentation du néofascisme, le choix du bulletin Le Pen aura en revanche exprimé, non une simple volonté protestataire, mais l’adhésion à un projet d’anéantissement de la République, de repli nationaliste, d’exacerbation des haines et des divisions au sein de la société française.

Les seize millions d’abstentionnistes et de votes blancs ou nuls, chiffre record pour un tel scrutin dans notre V° République, disent bien à cet égard que l’issue de cette présidentielle eût pu être bien différente si, à gauche notamment, tant d’énergies n’avaient pas convergé pour convaincre électrices et électeurs de ne pas céder à la séduction du pire.

Monsieur Macron commettrait donc une lourde erreur s’il venait à confondre l’ampleur exceptionnelle de son score du second tour avec une approbation massive des dispositions les plus régressives de son programme néolibéral. C’est pourtant ce à quoi vont inévitablement le pousser ses amis de la finance, lesquels auront depuis le début supporté une opération inédite de conquête du pouvoir contre les partis d’alternance, et voudront sans tarder en retirer les bénéfices. D’ailleurs, quoiqu’il eût commencé par afficher une certaine modestie une fois sa victoire acquise, sa prestation monarchique grotesque de l’esplanade du Louvre aura, ensuite, laissé percer son intention de passer outre les résistances du corps social à sa politique.

Nous voici, au moins, avertis. Contre une nouvelle et gravissime désarticulation des protections collectives garanties par le code du travail, contre la méthode autoritaire de gouvernement que manifeste le recours annoncé aux ordonnances, contre la baisse massive de la dépense publique synonyme de saignée aggravée des services publics, contre l’attaque en vue de la retraite par répartition, contre une répartition des richesses avantageant toujours davantage rentiers et gros actionnaires, l’heure est au regroupement des forces en vue d’un combat de classe décisif.

Le 23 avril avait, de ce point de vue, révélé la profondeur des fractures sociales et territoriales caractéristiques de la crise française présente. Ce second tour aura, à son tour, confirmé la gravité de la situation, en voyant le vote Le Pen l’emporter, de manière parfois impressionnante, dans nombre de villes de cette « France périphérique » en butte depuis trop longtemps au chômage de masse, à la désertification industrielle, à la précarité, à la peur de l’avenir, à l’inexistence de débouchés pour les secteurs concernés de la jeunesse, au retrait de la puissance publique.

D’aucuns auront vu, dans les deux tours de la présidentielle, un « vote de classe », le choc de « deux France » de moins en moins conciliables. Pour n’être pas fausse, l’image reste cependant trop imprécise pour que l’on s’en satisfasse. Car si toute une partie du pays, vivant dans les métropoles ou résidant dans des régions bénéficiant de retombées positives de leur insertion dans l’économie globalisée, résiste avec acharnement à l’extrême droite, on ne saurait en déduire son assimilation à une grande bourgeoisie affairiste s’accaparant avidement toutes les richesses.

Simplement, le nouvel âge du capitalisme n’aura, au fil des dernières décennies, cessé de creuser les oppositions entre classes et catégories sociales qui eussent dû, logiquement, trouver un intérêt commun à dépasser des mécanismes toujours plus féroces d’exploitation, de domination et d’étouffement de la démocratie. Ce qui aura amené à cet étiolement des solidarités autant que des comportements citoyens hérités du long combat pour la République et le socialisme dans notre pays, à cette montée irrépressible d’un sentiment de relégation parmi les perdants de la mondialisation, à cet essor dramatiques des réflexes de repli sur soi et de détestation de l’Autre. C’est dire que vient, plus que jamais, à l’ordre du jour la reconstruction d’un bloc populaire majoritaire, se reconnaissant dans un projet audacieux de transformation sociale et écologique. Il n’est pas d’autre méthode pour faire durablement refluer le national-lepénisme et rouvrir un chemin d’espoir à notre peuple.

Chacun l’aura compris, se trouve ici posée l’épineuse question de l’avenir de la gauche. Non, soulignons-le, dans un lointain avenir, mais dès les législatives des 11 et 18 juin. Car rien, rigoureusement rien, n’est joué pour ce scrutin. Interrogés par les sondeurs, les Français disent ne pas vouloir accorder de majorité absolue au nouveau locataire de l’Élysée. Et la poussée du vote Mélenchon, le 23 avril, dégage un potentiel qui pourrait permettre la conquête de très nombreuses circonscriptions, et même d’envoyer une nouvelle majorité de gauche au Palais-Bourbon

Bien que tout fût ouvert, nous entrons néanmoins un moment de reconfiguration générale du jeu politique hexagonal. Il pourrait voir notre camp revenir marginalisé dans la future Assemblée. Ainsi, si le programme d’Emmanuel Macron aura obtenu moins du quart des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle, celui qui donne l’exacte mesure des rapports de force dans le pays, le dénouement du 7 mai promet à son mouvement, grâce au mode de scrutin en vigueur, une dynamique qui, dans les urnes, pourrait le doter d’un puissant groupe parlementaire. La droite, quant à elle, conserve un enracinement de terrain qui l’autorise à convoiter une forte représentation dans le prochain hémicycle, représentation grâce à laquelle elle pourrait peser sur les choix du nouveau tenant du titre, surtout si c’est un édile des « Républicains » qui se voit offert les clés de Matignon, comme la rumeur le laisse supposer. Le Parti socialiste, pour sa part, se révèle en voie d’implosion, son aile sociale-libérale assumée entendant profiter du contexte pour accoucher de la recomposition au centre dont elle rêve depuis longtemps, tandis que sa gauche affronte le redoutable défi de la redéfinition d’une perspective progressiste crédible. Sans oublier la force démultipliée de l’extrême droite, qui met à sa portée plusieurs dizaines de circonscriptions. Que, dans ce contexte bousculé, la gauche demeure balkanisée, avec pas moins d’une demi-douzaine de candidatures par circonscription et une barre éliminatoire fixée à 12,5% des inscrits pour l'accès au second tour, et elle se verra éliminée dans plusieurs centaines de cas. Tel est l’enjeu.

L’appel de Pierre Laurent au parti de Jean-Luc Mélenchon, comme à toutes les forces qui auront supporté sa candidature, traduit par conséquent un grand esprit de responsabilité. Tout comme celui de Benoît Hamon, qui vient d’exhorter toute la gauche n’entendant pas se rallier aux recettes libérales de Monsieur Macron de s’unir autour d’une plate-forme en quelques points, mérite également d’être salué. « France insoumise », le Parti communiste, « Ensemble », les citoyens engagés dans le Front de gauche, les socialistes et écologistes voulant rester fidèles à leurs valeurs pourraient, en s’alliant dans la clarté, favoriser le retour de la gauche au premier plan, après son effacement de l’entre-deux tours présidentiel.

Hélas, à l’heure où ces lignes sont écrites, il apparaît que la machine à perdre se sera remise en marche. En proie à une dérive hégémoniste hallucinante au vu de la gravité du moment, et ignorant la pluralité des formations qui concoururent à son succès du 23 avril, Jean-Luc Mélenchon aura brutalement rejeté l’accord national de répartition des circonscriptions que lui proposait le PCF. Quant aux socialistes et aux écologistes, leur souci d’unité se heurte tout à la fois à la brièveté des délais que le dépôt légal des candidatures impose aux candidats, autant qu’aux paramètres contradictoires de l’action qu’il leur faut conduire à l’échelon local, et l’on peut pour ce motif craindre que cela n’aboutisse qu’à un nombre réduit d’ententes.

C’est, dès lors, au pays, au peuple de gauche, aux citoyens soucieux de ne pas laisser les mains libres à l’exécutif, de reprendre la parole. Ils auront, les 11 et 18 juin, la possibilité de faire entendre leur volonté de rassemblement, celle qui amenait une majorité d’entre eux à souhaiter une candidature commune à la présidentielle, et leur attachement à une gauche renouvelée et se battant à leurs côtés. Ils le pourront en choisissant des candidats clairement engagés en faveur de la reconstruction unitaire de la gauche, plaçant la question sociale – et plus particulièrement les droits des travailleurs aujourd’hui menacés – au cœur de leur programme, défendant la vision éthique d’une politique se déployant au plus près des citoyens. Je ne vois guère que les candidats et candidates investis par les communistes pour répondre à ce cahier des charges.

Moins de cinq semaines nous séparent du premier tour des législatives. Elles seront aussi décisives que la campagne qui s’est achevée dimanche dernier.

jeudi 4 mai 2017

Lorsqu'on est de gauche, on ne prend aucun risque avec l'extrême droite

Et si Madame Le Pen avait, avant même le second tour de la présidentielle, et quel que soit d’ailleurs son résultat, marqué un point décisif dans le débat politique hexagonal ? Naturellement, lors du débat télévisé de ce 3 mai, elle aura livré son vrai visage, celui d’une démagogue sans limites, d’une politicienne brutale et prête à tout pour arriver à ses fins. Il n’empêche ! Tout se passe à présent comme si, avec pour toile de fond une gauche en miettes et une droite au bord de l’implosion, l’entreprise de « dédiabolisation » du Front national – on devrait plutôt parler d’entreprise de banalisation – était parvenue à anesthésier la société française, à briser ses ressorts mobilisateurs, à la priver des capacités de résistance qui furent si longtemps un exemple pour l’Europe entière.

Ce Premier Mai aura ainsi vu les organisations syndicales défiler en ordre dispersé, et le nombre de manifestants réunis par elles s’avérer sans commune mesure avec les foules impressionnantes soulevées, en 2002, contre la qualification de Le Pen père face à Jacques Chirac. La gauche elle-même, d’un Parti socialiste tétanisé par la sanction que vient de lui valoir le calamiteux quinquennat de François Hollande (et, soulignons-le une fois encore, en dépit de la tentative d’un Benoît Hamon d’en tourner la page), à une « France insoumise » délivrant le signal désastreux du renvoi dos-à-dos des deux finalistes du 7 mai, aura quasiment disparu d’un affrontement politique déterminant pour l’avenir. À l’exception notable du Parti communiste qui aura sauvé l’honneur : à peine les résultats du premier tour venaient-ils de tomber, qu’il s’engageait sans atermoiements dans le combat pour faire voter contre la représentante de l’extrême droite.

Le résultat, je le constate, jour après jour, sur le terrain. Candidat dans la 10° circonscription de Haute-Garonne en vue des législatives de juin, je n’aurai cessé de rencontrer des citoyens angoissés, déboussolés, hésitants, ou carrément prêts à céder à la colère que suscitent chez eux trop d’années de mépris des classes dirigeantes, trop d’années d’ignorance de leurs votes et de négation de leur souveraineté. Bien sûr, beaucoup seront venus me dire à quel point ils avaient apprécié l’attitude des communistes. D’autres m’auront en revanche avoué s’apprêter à voter blanc ou à s’abstenir, certains me disant même qu’après s’être prononcés en faveur de Jean-Luc Mélenchon le 23 avril, ils allaient choisir le bulletin Le Pen. Plus encore, lors de la manifestation de Toulouse, il n’aura pas manqué de camarades, syndicalistes ou militants politiques, pour me relater la tension opposant les salariés entre eux dans diverses entreprises.

Parlons-nous très franchement. En dépit de la sérénité de façade affichée par les sondeurs ou les commentateurs, quoique la plus grande partie des détenteurs d’une parole publique se soit prononcée en faveur du vote Macron, et parce que l’inconscience des supporters de ce dernier les aura amenés à présenter un rejet du lepénisme en soutien à un projet néolibéral catastrophique pour les classes populaires, rien n’est à ce jour acquis.

Dans un pays meurtri par les dérégulations et la désindustrialisation, alors que le rejet des institutions en place et des partis d’alternance atteint son seuil d’incandescence, il suffirait qu’une fraction significative des électorats de droite et de gauche se refusent à déposer dans l’urne le bulletin au nom du candidat d’« En Marche ! », tandis que d’autres voudraient faire entendre leur exaspération en optant pour la présidente du FN, et « l’accident démocratique » tant redouté se produirait dimanche prochain. À quelques décimales près, Madame Le Pen deviendrait alors la huitième présidente de la V° République.

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lundi 24 avril 2017

Aucune hésitation : battre Mme Le Pen et rassembler pour reconstruire la gauche !

Dans ma dernière note, à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle, j’évoquais Marc Bloch et son percutant récit de « l’étrange défaite » de 1940. Une « étrange défaite », c’est bien ce à quoi nous nous trouvons possiblement confrontés, dans l’avenir, par l’un de ces paradoxes dont l’histoire abonde…

Naturellement, l’élan autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon se sera confirmé, jusqu’à lui permettre de tutoyer la troisième place et lui faisant manquer de très peu la qualification au second tour. Sauf que, contredisant cette bonne nouvelle, la gauche aura été éliminée. Que le résultat cumulé de tous ses représentants, de Mélenchon à Poutou, de Hamon à Artaud, la place au-dessous des 28% du corps électoral, ce qui constitue rien moins qu’une marque de grande faiblesse. Que le scrutin capital de nos institutions va maintenant se jouer entre la tenante d’une extrême droite haineuse autant que xénophobe, et l’ex-banquier d’affaire que le monde de la finance s’est choisi pour pousser les feux de la conversion totale de la France aux normes du néolibéralisme globalisé.

Cette élection augure d’un changement complet de la configuration sous laquelle nous vivions jusqu’alors. Ce que l’on pressentait sera finalement advenu : une colère trop longtemps contenue aura balayé les deux partis ayant historiquement structuré le système des alternances, les écartant de la course à la magistrature suprême. La V° République, que les formations dominantes avaient tenté de replâtrer au moyen des « primaires », n’est plus qu’en sursis. Un nouvel ordre politique commence à se dessiner, sans que l’on puisse encore en deviner les équilibres exacts.

Monsieur Fillon, empêtré dans les révélations à répétition de sa vénalité révoltante, mais aussi pris au piège d’un programme si réactionnaire qu’il ne pouvait rencontrer que l’opposition de la majorité du pays, aura conduit sa famille politique à une Bérézina. La droite va donc devoir se poser les questions de son devenir et de sa stratégie future, prise en tenailles qu’elle se trouve entre le Front national et le modernisme néolibéral de Monsieur Macron. Quant au Parti socialiste, étrillé par le vote-sanction des électeurs à l’encontre du quinquennat finissant, dont Benoît Hamon aura été plutôt injustement la victime, et littéralement assassiné par le soutien du clan élyséen à la « marche » macroniste, c’est sa survie même qui est en cause. Une social-démocratie se distinguant de la soumission au néolibéralisme renaîtra sans doute, comme c’est le cas un peu partout en Europe, le parti d’Épinay paraît en revanche arrivé en bout de course.

À l’inverse de cette désintégration française, la campagne de Jean-Luc Mélenchon aura su cristalliser le désir d’une gauche retrouvant le chemin du peuple, après tant d’années de dérive sociale-libérale. Le candidat sera arrivé en tête des votes dans plusieurs grandes villes, ainsi que dans de très nombreux quartiers et cités populaires. Sept millions d’hommes et de femmes auront, en se retrouvant sur son nom, renoué avec l’espoir et, pour beaucoup d’entre eux, retrouvé le chemin des urnes. Rien n’est, à cet égard, plus urgent que d’offrir une concrétisation à cette dynamique impressionnante, de construire un rassemblement majoritaire qui puisse, demain, porter de nouveau la gauche au gouvernement et lui donner les moyens de changer la vie de nos concitoyens.

Ce qui soulève, évidemment, la question vitale de l'union. Qui ne perçoit, aujourd’hui, que la division des candidatures aura interdit à notre camp d’accéder au second tour de cette présidentielle et, s’il y était parvenu, de l’emporter très probablement ? L’effet de souffle provoqué par la progression régulière du candidat Mélenchon dans les sondages atteste d’un potentiel que la « France insoumise » ne pourra pas, solitairement, transformer en une force capable de mener à bien la bataille en faveur d’un autre avenir.

En attendant, il ne faut entretenir aucune ambiguïté, aucune hésitation : tout doit être mis en œuvre pour barrer à Madame Le Pen le chemin de l’Élysée. Sa victoire plongerait en effet notre pays dans la violence, elle dresserait les citoyens les uns contre les autres, elle radicaliserait un peu plus une droite déjà fortement lepénisée, elle ferait flamber les nationalismes régressifs sur tout le continent, et elle serait source d’accroissement des tensions internationales compte tenu de ses positions racistes et bellicistes.

Attention à ne pas se laisser égarer par ces calculs hasardeux, formulés ici ou là, selon lesquels tout danger serait désormais écarté. Emmanuel Macron aura commis la lourde erreur, au soir du 23 avril, de célébrer par anticipation sa victoire, et les bourses auront, tout aussi imprudemment, accueilli avec ferveur sa performance. Leur enthousiasme ne peut qu’aviver la rage de très nombreux électeurs.

La candidate frontiste aura pourtant gagné 1,2 million de voix en cinq ans ; elle sera arrivée en tête dans la moitié des communes métropolitaines ; elle aura réalisé ses meilleurs scores dans les zones les plus pauvres et désindustrialisées ; elle sera même arrivée en tête, phénomène dont chacun mesurera la gravité, dans les territoires d’Outre-mer, si on les prend dans leur globalité ; si Jean-Luc Mélenchon sera parvenu à remobiliser un large pan de l’électorat populaire, la présidente du FN n’aura pas substantiellement reculé auprès des déshérités qu’elle influençait déjà ; ses idées n’auront cessé d’essaimé, au point d’être communément reprises par une partie de la droite et par une certaine intelligentsia qui les relaient dans des best-sellers…

En clair, l’extrême droite polarise la situation comme jamais. Elle représente toujours la première des expressions de ces fractures sociales et territoriales amenant ceux de nos concitoyens résidant hors des métropoles, victimes du chômage de masse et d’une précarité grandissante, à se sentir exclus dans leur propre pays. Rien n’autorise dès lors à considérer que la partie serait jouée.

On ne peut prendre aucun risque avec un tel péril. Que Monsieur Macron suscite une aversion de classe, c’est l’évidence. Que, même si un nombre non négligeable d’hommes et de femmes de gauche auront cédé à la tentation du « vote utile » en sa faveur, croyant de la sorte éviter le pire, le personnage apparaisse de plus en plus comme la créature de la bourgeoisie d’affaire, cela ne fait aucun doute. Mais notre peuple paierait au prix fort une présidence Le Pen. C’est donc une faute, de la part du leader de la « France insoumise », d’avoir donné à penser, au soir du 23 avril, qu’il ne voulait pas s’engager face à l’extrême droite.

Le 7 mai, puisqu’il ne demeure qu’un bulletin à disposition, il n’existera pas d’autre solution que de s’en saisir pour battre le parti du pire. D’aucune manière, pour autant, il ne s’agira d’apporter un soutien politique au candidat des actionnaires, celui que les marchés plébiscitent, qui veut « ubériser » le travail et rendre la fiscalité encore plus avantageuse pour le capital. Il faudra au contraire se préparer à combattre sa politique, en la mettant en échec dès les législatives et en préparant les mobilisations qui vont s’avérer indispensables au lendemain de la séquence électorale en cours.

Précisément, les législatives seront, bien plus qu’à l’ordinaire, un rendez-vous déterminant. L’implosion politique dont la présidentielle aura été le théâtre rend leur issue parfaitement incertaine. Ce qui soulève un double défi. Celui de faire élire le plus grand nombre possible de députés à même de « tenir la gauche debout », donc de tourner la page du hollandisme, et de se préparer à affronter sans hésitations les projets qui ne manqueront pas d’être soumis à la représentation nationale par le prochain locataire de l’Élysée. Et celui de l’unité de toutes les forces disponibles, de la « France insoumise » aux socialistes ou écologistes de gauche, en passant naturellement par les communistes, pour déblayer les ruines que nous laissent cinq années sinistres, et reconstruire une gauche à la hauteur des défis qui se posent à la France.

Nous entrons dans une zone de tempêtes comme nous n’en avons pas connue depuis longtemps. Nous aurons besoin d’une boussole en état de marche…

vendredi 21 avril 2017

Premières réflexions sur une campagne inattendue et un scrutin imprévisible

Dans deux jours, les urnes auront rendu leur verdict. Étrange campagne, en vérité, dont les commentateurs les plus expérimentés, et jusqu’aux militants les plus chevronnés, avouent ne pouvoir imaginer sur quoi elle débouchera. Ses derniers instants viennent, au surplus, d’être marqués par un nouvel attentat, ayant coûté la vie à un policier sur les Champs-Élysées. Qui peut imaginer les éventuelles retombées d’un tel événement ? Quelques grands traits n’en méritent pas moins, à ce stade, d’être soulignés. Pour anticiper les réflexions approfondies auxquelles il faudra nous livrer dans quelques jours.

Premier trait de cette compétition, la dureté qui s’y sera exprimée, pour ne pas parler de violence sourde, nous renvoie à cet enchevêtrement de crises majeures qui assaillent notre Hexagone. La crise d’une économie capitaliste globalisée, qui depuis la secousse financière de 2008 fait planer sur le monde le spectre de nouveaux krachs dévastateurs, et qui inflige un peu partout aux peuples des purges libérales freinant le développement, paralysant l’investissement productif, générant la stagnation, enfonçant divers pays dans la récession… La crise sociale, qui se déploie sur fond d’inégalités grandissantes, de chômage de masse, de précarité galopante, de multiplication des licenciements boursiers… La crise de la politique, lorsque les équipes qui se seront succédé aux affaires ces dernières décennies auront, à peu de choses près, conduit les mêmes orientations, avec les mêmes conséquences aggravées au gré du temps, tandis que les institutions de notre V° République se révélaient à bout de souffle, avec leurs présidents privés d’autorité à peine entrés en fonctions… La crise de la République, lorsque trente ans de libéralisme déchaîné auront miné les piliers fondateurs du vivre-ensemble au pays de la Grande Révolution : l’égalité, la souveraineté des citoyens, la recherche de l’intérêt général… La crise d’une construction européenne, dont l’idée fondatrice aura été battue en brèche par une austérité meurtrière, des traités interdisant l’harmonisation sociale et fiscale entre les pays membres, l’encouragement délibéré du dumping social, le déploiement de politiques favorisant exclusivement les marchés et les banques... La crise de l’ordre international, qu’une dérégulation généralisée, le libre-échangisme débridé, la concurrence exacerbée entre États et firmes multinationales, l’affrontement d’hégémonismes rivaux auront transformé en bourbier sanglant, avec l’apparition de nouveaux totalitarismes d’inspiration religieuse, la montée du terrorisme jihadiste, l’accroissement des tensions guerrières…

Deuxième trait marquant, c’est une colère rentrée qui se sera exprimée à travers les enquêtes d’opinion. Aucun doute : notre peuple n’est pas simplement en proie à une grande souffrance, il atteint un degré maximal d’exaspération. Ce qui l’amène à vouloir sanctionner tous les candidats lui apparaissant représentatifs d’un système qui aura ignoré, méprisé, bafoué ses attentes. Un système qui aura vu, par exemple, un Jacques Chirac pourfendre la « fracture sociale » pour se faire élire avant de gouverner en sens exactement contraire, un Nicolas Sarkozy faire passer par la loi ce Traité constitutionnel européen que les Français avaient auparavant repoussé par voie référendaire, ou un François Hollande vilipender la finance le temps d’une campagne avant de devenir le meilleur ami du CAC 40. Peu ou prou, constatant que leurs suffrages n’avaient guère d’effets sur le comportement de leurs gouvernants, nos concitoyens en seront arrivés à un point de rupture. Attention, toutefois, cette situation n’est pas univoque. Le « dégagisme » qu’exalte si souvent Jean-Luc Mélenchon sur les tribunes de ses meetings peut lui-même faire l’objet d’une récupération éhontée.

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lundi 17 avril 2017

Et si on en revenait au réel ? La menace Le Pen existe toujours !

Oui, décidément, pour parler à la manière du chef de l’État encore en exercice pour quelques jours, quelque chose sent mauvais dans cette incroyable campagne présidentielle. Sauf que ce n’est pas la progression de Jean-Luc Mélenchon dans les enquêtes d’opinion, comme on nous le serine de toutes parts, qui se trouve en cause. Ce qui devrait indigner commentateurs et figures politiques attachés à la démocratie, c’est plutôt l’insoutenable légèreté avec laquelle médias et « experts » banalisent désormais la place qu’occupe le Front national sur l’échiquier hexagonal. Comme si cette élection, déterminante à plus d’un titre pour le devenir de la France et de son peuple, ne devait être traitée qu’à la manière d’une course de petits chevaux. Comme si l’enjeu se résumait, finalement, à savoir si la bulle Macron allait se dégonfler, si Fillon pourrait faire oublier sa vénalité, ou si Mélenchon réussirait à devancer sur le fil le porte-drapeau d’une droite ultraréactionnaire.

Je ne nie pas, naturellement, que ces questions soient importantes. Cela dit, il semble tellement loin le temps où d’aucuns croyaient habile d’instrumentaliser les scores de Madame Le Pen, en imaginant que cela encouragerait une dynamique de « vote utile » en faveur du candidat plébiscité par les marchés (en l’occurrence Monsieur Fillon), ou de celui fortement apprécié d’eux (Monsieur Macron). Au moins, quoique ces arrière-pensées fussent détestables, elles avaient au moins le mérite de ne pas occulter le basculement historique qui menace. Las ! il aura suffi que les sondages laissent entrevoir un tassement de la représentante de l’extrême droite pour que l’on ne prenne quasiment plus en compte ce dont la République pourrait périr dans quelques semaines.

Voilà ainsi le président, élu en 2012 grâce aux énergies de la gauche rassemblée, qui s’en prend exclusivement à la candidature Mélenchon, sans avoir un mot pour celle qui, tout de même, caracole toujours en tête des intentions de vote. Voilà les porte-parole du parti « Les Républicains » et du mouvement « En Marche ! » qui retrouvent les accents de la Guerre froide, pour menacer les Français du « péril communiste », rien de moins. Voilà que, sans seulement s’apercevoir qu’ils banalisaient dramatiquement l’aventure que constituerait la victoire du national-lepénisme, les Saint-Jean-Bouche-d’Or du catéchisme libéral n’hésitent pas à placer Mélenchon et Le Pen sur un pied d’égalité, oubliant simplement que l’un et l’autre sont les héritiers de courants qui se plaçaient, aux heures sombres de l’Occupation hitlérienne, de part et d’autre de cette ligne de démarcation que constituaient Vichy et la Collaboration (la nausée m’a pris, je l’avoue, lorsque Madame Decourtieux, dans Le Monde du 13 avril, a titré sa chronique : « Le Pen, Mélenchon, même danger »).

À gauche aussi, d’ailleurs, on se sera mis à oublier, sinon la nature véritable du FN, du moins le vrai danger d’une accession de sa présidente à l’Élysée. Certes, Benoît Hamon ne manque jamais une occasion d’en appeler à la responsabilité des progressistes dès lors que l’extrême droite se révèle en situation de conquérir le pouvoir, mais sa faible détermination à travailler jusqu’au bout à une dynamique de rassemblement contraste avec sa lucidité affichée. Quant à la figure tutélaire de la « France insoumise », on reste pantois de l’entendre déclarer, à propos de la chef de file frontiste (c’était à Châteauroux, le 2 avril) : « Une chaise, une table, un banc seront élus plutôt qu’elle dans le pays ! »

Malheureusement, la simple observation des faits devrait suffire à ramener chacun à une évidence que ne dément nullement l’engouement dont profitent présentement les appels mélenchoniens à l’insoumission. Les cinq années écoulées auront, en effet, porté à un point de non-retour le discrédit de la parole publique, l’image dégradée d’une gauche semblant avoir oublié ses fondamentaux émancipateurs, l’exaspération d’un large pan du corps social, le sentiment d’abandon éprouvé par les oubliés de la globalisation. Résultat, c’est bien le Front national, dont la démagogie et les tirades haineuses sont précisément destinées à ces victimes d’un système toujours plus dur aux faibles et aux ignorés des élites possédantes, qui en aura tiré les bénéfices, fidélisant au fil du temps un électorat ne se contentant pas d’exprimer sa protestation, mais adhérant de manière croissante aux formules lapidaires qui lui sont proposées.

Porté par cet élan, le parti d’extrême droite n’aura, dès lors, cessé de progresser, jusqu’à frôler la barre des sept millions d’électeurs au second tour des régionales de 2015 et pulvériser, ce faisant, en nombre de voix, son record de la présidentielle de 2012 (6,4 millions de suffrages…). Et toutes les études sérieuses, telles celles du Cevipof, s’accordent au moins sur un point : si, le 23 avril prochain, l’étiage lepéniste devait atteindre le niveau qu’on lui prête généralement, c’est un nouveau point culminant de son influence et une nouvelle progression du nombre des électeurs concernés qui seraient atteints. Se rassurer à présent, en parlant par exemple d’un « plafond de verre » infranchissable pour le FN relève, au mieux de la méthode Coué, au pire d’une inconséquence coupable, à moins bien sûr de considérer que ledit « plafond » ne cesserait de remonter échéance après échéance…

Impossible, évidemment, d’émettre le moindre pronostic sur l’issue de la compétition en cours, tant la crise d’effondrement des structures politiques traditionnelles rend tous les scénarios envisageables. Madame Le Pen peut une nouvelle fois échouer, on ne peut même exclure totalement qu’elle manque la qualification pour le tour décisif du 7 mai. Mais elle peut tout autant l’emporter. Au demeurant, même sa défaite ne serait pas de nature à effacer le poids que sa formation a conquis depuis trente ans. Ceux qui le nient, ou contestent qu’elle ait pu gagner les faveurs d’une majorité des ouvriers et des jeunes qui se refusent encore à s’abstenir, ou ignorent qu’elle fixe « l’agenda » des débats politiques et leurs thématiques dominantes, ou se rassurent à bon compte au gré de sondages inévitablement fluctuants dans un contexte sans précédent de colère du corps citoyen, sont des irresponsables qui contribuent à désarmer la gauche et les forces démocratiques.

Ne nous étonnons donc pas si notre camp s’est aussi vite résigné à sa probable défaite, fruit d’une division qui, y compris si le score de Jean-Luc Mélenchon dépasse largement celui qu’il avait obtenu en 2012, aura des implications fortement négatives sur l’avenir. D’ailleurs, qui se hasarde présentement à relever que, s’il y avait des millions d’hommes et de femmes dans les rues du pays à l’annonce de la qualification de Le Pen père au soir d’un certain 21 Avril, c’est par la passivité que la société française, ses forces vives associatives et syndicales, ses partis républicains accueillent une élection qui pourrait voir le pire triompher ?

Vous l’avez compris, vous qui me faites l’amitié de visiter régulièrement ce blog, je suis inquiet. Et en colère ! Parce que, pour se montrer à la hauteur d’un danger de cette nature, il importe de garder les yeux grands ouverts. D’accueillir les changements positifs de l’état d’esprit de nos concitoyens comme autant de confirmations que rien n’est jamais joué d’avance, sans pour autant céder aux emballements sondagiers, au point d’oublier ce que nous lèguent des années d’échecs politiques, de reculs sociaux, de batailles idéologiques perdues. D’identifier le plus précisément possible la nature et les ressorts du phénomène qu’il nous faut affronter.

Aussi, ai-je eu l’idée de republier la contribution que j’avais donnée, en 2015, à un ouvrage collectif, Pour le peuple, contre le Front national (édité par Le Temps des cerises). Je l’avais intitulé : « Nous affrontons un fascisme de nouvelle génération ». Sans doute, le contexte a-t-il singulièrement évolué. Reste néanmoins l’essentiel : le FN nous confronte à une nouvelle sorte de fascisme. D’autant plus redoutable que, si ses formes n’empruntent plus celles, paroxystiques, de ses prédécesseurs d’avant-guerre, il ne s’en présente pas moins comme une réponse globale à la crise que traverse le nouvel âge du capitalisme et l’ordre politique sous lequel vivait jusqu’alors notre pays. Ayant relu ce que j’écrivais à l’époque, et en dépit de la longueur de ce texte, j’ai choisi de n’en pas toucher une virgule. Comme un rappel au principe de réalité dont tous seraient bien inspirés, à gauche, de ne pas trop s’éloigner. Bonne lecture.

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vendredi 14 avril 2017

Cette guerre qui menace de nouveau, et qu'il faut arrêter...

Elle aura été l’invitée surprise de cette dernière ligne droite de la campagne présidentielle. Je veux parler de la guerre. Cette guerre qui se dessine de plus en plus visiblement en toile de fond d’une globalisation capitaliste secouée de spasmes violents.

En règle générale, pour peu qu’ils consentent à s’aventurer sur un terrain dont ils redoutent probablement qu’il les fît déraper, les principaux candidats excipent surtout de leurs aptitudes régaliennes à faire face à un ordre mondial en pleine ébullition. Sur le fond, rien pourtant qui vînt précisément répondre aux angoisses assaillant nos concitoyens quant à l’avenir, ce qui accentue en retour le sentiment de décalage qu’ils ressentent devant une parole publique profondément altérée.

Parlons sans faux-fuyants. Que la responsabilité de l’attaque chimique perpétrée contre la ville syrienne de Khan Cheikhoun, le 4 avril, fût à imputer au régime de Bachar Al-Assad, cela fait hélas peu de doutes. Que ce crime monstrueux, commis contre des civils, dût en toute logique conduire ses auteurs devant un tribunal international, cela relève de l’évidence. Que le monde payât ici le prix de l’incurie de la « communauté internationale » et de ses innombrables renoncements à œuvrer à la transition politique propre à débarrasser Damas de son odieux dictateur, plus personne ne peut l’ignorer. La pluie de missiles Tomahawk que la Maison Blanche a déclenchée contre la base d’Al-Chaayrate n’en acquiert pas, pour autant, la moindre légitimité.

En s’affranchissant de toute décision des Nations unies, l’aventurier démagogue tenant désormais lieu de président aux États-Unis aura finalement enfoncé davantage la Syrie et le Proche-Orient dans le chaos qui les caractérise depuis trop longtemps. Non seulement, les frappes américaines s’avèrent de nature à éloigner encore la perspective diplomatique qui continuait à se négocier entre diverses parties au conflit. Mais elles risquent d’avoir des implications aussi désastreuses que les expéditions qui, hier, en désintégrant l’Irak puis la Libye, auront favorisé la prolifération du cancer jihadiste. Elles vont, au surplus, raviver les tensions internationales, plaçant de nouveau l’Amérique du Nord et la Russie au bord d’un choc frontal, comme en témoigne entre autres la suspension par Moscou de l’accord de « déconfliction » qui existait entre les forces aériennes des deux pays dans le ciel syrien. Pire, en larguant sa bombe la plus destructrice sur une montagne afghane, puis en désignant l’Iran comme une de ses possibles cibles dans le futur, et en dépêchant porte-avions et croiseurs lourdement équipés au large des côtes de la Corée-du-Nord, Washington entraîne la planète dans un engrenage dangereux. Après la puissance russe, c’est ainsi l’empire chinois qui aura été défié dans sa zone d’influence asiatique.

Il est probable que le changement d’attitude de Monsieur Trump traduise une évolution du rapport des forces au sein de l’administration américaine, y consacrant le retour en force de la vision interventionniste que défendaient les néoconservateurs sous les mandats de George W. Bush et Barack Obama. Mais, plus encore, il illustre la redistribution en cours des cartes du jeu international.

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lundi 3 avril 2017

L'heure est à un nouveau Front populaire. Pas à la dislocation de la gauche

L’affaire est entendue. Au travers des avanies qu’ils font subir à Benoît Hamon, ils veulent tuer le Parti socialiste. Ce « ils » désignent, vous l’avez compris, les Hollande, Valls, Le Drian, Rebsamen, Delanoë, et tant d’autres qui se rallient à Emmanuel Macron, avec un art consommé de la nuisance envers le candidat investi par leur parti. Je ne suis pas socialiste, je ne l’ai jamais été. Cela dit, comme tout un chacun, j’ai parfaitement saisi qu’au-delà du PS, c’est la gauche tout entière dont ils cherchent à se débarrasser. Leur but ? Évidemment, faire éclore le Parti démocrate dont ils rêvent depuis si longtemps, cette construction « centriste » s’adaptant à l’ordre néolibéral, au nom de la modernité supposée que ce dernier incarnerait. Ils vont si loin dans leur dérive droitière, que l’ancien Premier ministre de François Hollande est allé jusqu’à envisager des consensus avec… Monsieur Fillon, si ce dernier venait du moins à être élu.

Aux yeux de ces spadassins d’un nouveau genre, le péché du parti né à Épinay voilà 46 ans est de conserver, en dépit de tous les reniements auxquels son nom fut associé à chaque fois qu’il gouverna, un certain lien à l’aspiration à la justice et à l’égalité, si profonde au pays de la Grande Révolution. Et, bien sûr, à travers ladite aspiration, de n’avoir jamais totalement rompu sa relation à ces classes travailleuses et populaires qui forment la majorité de la population active, mais que les puissants d’aujourd’hui veulent rendre littéralement invisibles dans la vie publique. Ce « passé qui ne veut pas passer » s’avère à ce point résilient que le vainqueur de 2012 ne l’eût jamais emporté sans sa fameuse diatribe contre la finance toute-puissante. Et que Benoît Hamon ne se fût jamais installé dans cette compétition présidentielle sans le vote en sa faveur de 1,2 million d’électeurs de la « primaire » socialiste.

Que l’on me comprenne bien. Lorsque je dis que l’objet des grandes manœuvres en cours consiste à vouloir éliminer la gauche du paysage des prochaines années, ce n’est pas au sens où disparaîtraient soudain les forces héritières du combat séculaire du mouvement ouvrier, sociaux-démocrates refusant obstinément de s’abandonner aux sirènes du social-libéralisme, communistes à chaque instant engagés dans la résistance à l’intolérable, « alternatifs » ou « Insoumis » héritiers d’une culture d’extrême gauche enracinée de longue date… C’est au sens où notre camp dans sa diversité, faute d’alliances dynamiques, verrait durablement s’éloigner la possibilité de réunir des majorités populaires et de gouverner au service du plus grand nombre.

Là réside le véritable enjeu du débat traversant la gauche. Se situer du côté du monde du travail doit-il déboucher sur des postures, prenant par exemple la forme d’invocations abstraites, telles celles à une « révolution citoyenne » et à la « force du peuple » ? Ou bien la radicalité d’un projet se mesure-t-elle, en fin de compte, à la stratégie permettant, grâce à la convergence des formations et énergies disponibles, de mettre en œuvre des propositions audacieuses, modifiant concrètement le rapport des forces entre dominants et dominés ? Tel est le nœud du désaccord que recouvrent les controverses sur le rassemblement…

Voici quelques jours, l’un des porte-parole de Benoît Hamon fixait à la campagne de ce dernier l’objectif de parvenir à un nouveau Front populaire. Précisément, c’est la visée d’un « Front populaire et citoyen » qu’avaient adoptée les délégués du dernier congrès du PCF, en juin 2016. Et, des récentes initiatives pour le rassemblement de la gauche et une candidature présidentielle unique, a immédiatement resurgi l’évocation de la première victoire, au XX° siècle, d’une gauche unie pour faire face à la menace du fascisme, et pour changer le quotidien de ce peuple ayant si souvent, dans l’histoire, payé le prix du sang pour avoir défié les privilèges de la naissance et de la fortune.

Que, dans la mémoire collective, fût restée si vivace l’idée qu’il n’est de gauche qu’au service de ceux d’en bas, n’est pas sans expliquer pourquoi le 80° anniversaire de 1936 fut à ce point banalisé, l’an passé, par ces personnages qui se précipitent maintenant dans les bras d’un aventurier qui promet aux Français de déréglementer à tout-va l’économie, la protection sociale et le droit du travail. Il est vrai, on l’avait trop peu souligné sur le moment, que ceux-là avait déjà choisi le 3 mai 2016, date-anniversaire du second tour des législatives ayant offert la victoire aux partis du Front populaire, pour engager le débat sur la loi El Khomri à l’Assemblée nationale. Éclairant, si l’on veut bien se souvenir qu’au nombre des grands acquis de cette année-là, figuraient les conventions collectives, celles précisément que l’on s’est employé à dynamiter à travers le renversement de la hiérarchie des normes.

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mercredi 29 mars 2017

Devant un piège mortel pour la gauche, une seule solution : l'unité !

Le ralliement de Manuel Valls à la candidature d’Emmanuel Macron a au moins une vertu : elle clarifie la situation et les enjeux de la séquence électorale en cours. Comme vient de l’indiquer mon camarade Pierre Laurent, « ce choix sonne le regroupement de tous les responsables des renoncements du quinquennat et de la division de la gauche, autour d'une candidature dont les orientations de droite sont désormais clairement affichées ».

Voilà qui devrait déciller bien des yeux. La gauche tout entière fait face à un danger mortel. Tout, à présent, prouve que son élimination du second tour de la présidentielle, donc sa marginalisation certaine pour de très longues années, condamnerait le peuple français à choisir la moins pire des catastrophes qui le menacent : entre une extrême droite dont la victoire étranglerait la République, une droite plus déterminée que jamais à liquider ce qui subsiste de l’héritage du Conseil national de la Résistance, et la grande coalition des tenants « macroniens » de l’austérité et du libéralisme qui ravagent l’ensemble de l’Europe.

Il n’est qu’un moyen de déjouer ce piège mortel : l’unité ! Les postures dilatoires, les prétextes tacticiens, les calculs à courte vue et les logiques hégémoniques se révèlent pour ce qu’elles sont : irresponsables, pour ne pas dire criminelles. Il s’avère aussi absurde, d’un côté, d’imputer à Benoît Hamon le bilan du quinquennat de François Hollande que de vouloir, de l’autre, entrer dans une compétition avec Jean-Luc Mélenchon pour savoir… qui occupera la quatrième place au soir du 24 avril.

Une seule candidature est nécessaire, si l’on veut que la gauche ne devienne pas une force résiduelle, ayant renoncé à porter une ambition majoritaire au service du plus grand nombre de nos concitoyens. D’évidence, au vu des convergences d’ores et déjà existantes entre les candidatures Hamon et Mélenchon, et même s’il ne sera pas possible de surmonter les différences existantes, un pacte commun en quelques points est possible, pour répondre à l’urgence sociale, écologique et démocratique.

Un sommet de toute la gauche et de ses deux candidats s’impose dans les prochains jours pour en discuter. Là encore, je rejoins l’appel que vient de lancer Pierre Laurent, ce 29 mars. Mais c’est la pression citoyenne qui va s’avérer déterminante. Les différents appels en faveur du rassemblement ont raison de proposer de nouvelles initiatives samedi prochain. Faisons-nous entendre partout…

mercredi 22 mars 2017

Lettre à des amis se pensant insoumis : "Votre inconscience me fait peur"

Nous le savons désormais, la compétition présidentielle comptera onze candidats. En théorie, le débat officiel devrait à présent se déployer pleinement. En réalité, tout conduit à redouter que la confrontation de projets ne se trouve toujours écrasée par un climat pollué par les affaires, pour le plus grand plaisir d’aventuriers démagogues s’évertuant à répandre la confusion. Relayé par une kyrielle d’intellectuels en cour, de faiseurs d’opinion autoproclamés ou de médiacrates bardés de certitudes, un scénario s’ébauche, dont on s’efforce de convaincre les Français qu’il serait inéluctable. Ainsi, l’enjeu de ce scrutin consisterait-il à départager Monsieur Macron de Madame Le Pen, sous-entendu les tenants de « l’ouverture » de ceux du « repli », les exaltés de la mondialisation « heureuse » des intégristes d’un nationalisme ethnique. C’est là jouer avec le feu… Placer l’extrême droite au centre du jeu politique… En faire l’alternative à un ordre social générateur d’injustice et devenu, pour cette raison, insupportable au plus grand nombre de nos concitoyens… Cet ordre auquel l’ex-banquier d’affaire s’identifie naturellement, comme en atteste la structure de son électorat potentiel.… Le plus terrible est que la gauche, face à ce choix en trompe-l’œil, fait penser au lapin tétanisé par les phares du véhicule qui va l’écraser. Consentant à sa marginalisation. Acceptant son éjection quasi-certaine du second tour. Résignée à la perte de crédit en découlant et la rendant inaudible du peuple. Pour cette raison, et quoi que l’on me rétorque (Jean-Luc Mélenchon, à en croire Le Monde de ce 18 mars, doit me classer au nombre de « ces amis de ‘’l’unité’’ » qui se livreraient contre lui « à un pilonnage démoralisant »), la question du rassemblement demeure l’un des enjeux majeurs de cette élection à nulle autre pareille. Jusqu’au dernier instant, il faudra par conséquent ne pas relâcher la pression citoyenne qui en porte l’exigence. En reprenant la plume sur cette question, je voudrais une nouvelle fois m’adresser à celles et ceux qui, dans notre camp, ne voient pas arriver le boulet qui nous laissera tous sur le carreau. Par commodité, afin de mieux ramasser les principaux éléments de la discussion, c’est la forme de la « lettre ouverte » que j’aurai choisi pour exprimer mes préoccupations.

« Les amis, il fallait que je vous livre ce que j’ai sur le cœur. En raison de tous les combats que nous avons livrés ensemble, depuis la campagne du « non » de gauche au Traité constitutionnel européen, voici déjà douze ans. En raison également de nos efforts partagés, au fil de ces années si chargées en rendez-vous politiques et sociaux, afin que surgisse dans ce pays une perspective d’espoir ne s’abîmant pas de nouveau dans la soumission à la doxa libérale. En raison enfin de cette lueur que nous avions allumée en créant le Front de gauche, en 2009, par un accord conjoint du Parti communiste français, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire.

« Je connais, pour l’un l’engagement dans l’aventure que représenta la création du Parti de gauche, pour l’autre la certitude qu’il conviendrait dorénavant de fondre le PCF dans une nouvelle force composite, pour un troisième la farouche volonté de sauver ce qui peut encore l’être d’une extrême gauche n’ayant pas su tirer les leçons de ses erreurs d’analyse. Je respecte ces parcours, et d’autres encore, quoiqu’ils nous aient plus d’une fois divisés.

« L’heure est cependant trop grave pour que je ne vous dise pas à quel point votre inconscience des dangers du moment me fait véritablement très peur. Mes mots vous paraîtront peut-être durs. Ils le sont, à dessein. La lecture de très nombreux blogs ou contributions sur la Toile m’aura en effet permis de dresser, pour ainsi dire, le « portrait-robot » de la démarche qui vous conduit à vous opposer, avec tant de vigueur, à nos efforts pour réunir la gauche sur une plate-forme de rupture avec les errements d’un quinquennat agonisant, et pour aboutir à une candidature présidentielle unique.

« Manifestement, l’affaire est entendue pour vous. Vous paraissez vouloir suivre Jean-Luc Mélenchon lorsque, se détournant du pacte de non-agression théoriquement conclu avec Benoît Hamon, il explique : « Imaginez-vous que quarante jours avant le scrutin, je saute au cou (dudit Hamon), cela ferait des milliers d’abstentionnistes de plus. » Ou lorsque la porte-parole du candidat, Raquel Garrido, se perd dans la condescendance, c’est-à-dire dans la tentation de l’hégémonisme : « Benoît Hamon n’est là que pour tenter de réduire l’influence de Jean-Luc Mélenchon, c’est ça la vérité. »

« Je n’en veux pas moins reprendre quelques-uns de vos principaux arguments et tenter, de nouveau, de vous convaincre qu’ils nous mènent, qu’ils amènent toute la gauche, à une authentique catastrophe.

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