Le blog de Christian Picquet

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 24 janvier 2019

Subvertir son "grand débat" biaisé

Un « grand débat » engageant toute la nation ? L’idée eût été excellente… pour peu que l’occupant du trône élyséen ne se soit pas échiné à la pervertir d’emblée. La soif de démocratie, d’une démocratie de la proximité et même de l’immédiat, d’une démocratie reposant sur la représentation non faussée de la diversité des opinions conjuguée à l’expression participative et directe de la souveraineté populaire, ne s’était en effet pas manifestée avec une pareille force depuis longtemps. Le mouvement des « Gilets jaunes » l’aura spectaculairement réveillée, et le soutien massif qu’il rencontre toujours auprès des Français atteste de la profondeur de l’aspiration. Il est vrai que l’ordre politique en place depuis soixante ans s’avère désormais en bout de course, tant il apparaît conçu pour atrophier la volonté des citoyens, substituer le fait du Prince aux prérogatives du Parlement et des Assemblées élues, confier l’intégralité des leviers de commande à une infime caste technocratique se plaçant au service d’une finance mondialisée et de marchés devenus le véritable gouvernement de la planète. Sauf qu’Emmanuel Macron aura, de manière par trop ostentatoire, voulu prendre à revers un mouvement social qui le défie depuis des semaines, sans discontinuer. Et le verdict n’aura pas tardé à tomber : moins d’un tiers de nos compatriotes se disent, dans de telles circonstances, disposés à répondre à son offre de dialogue.

Dans sa missive aux Français, le président de la République aura ainsi prétendu rouvrir grandes les vannes d’un échange avec le pays… pour les refermer aussitôt. Non seulement, il aura affirmé qu’il ne saurait y avoir de retour en arrière dans la conduite de contre-réformes libérales qui viennent d’engendrer une énorme explosion de colère, mais il aura même écarté tout infléchissement du calendrier de leur mise en œuvre.

De fait, sa fameuse « lettre » aura tout dit de ses intentions. Autant par le mépris aristocratique affiché envers le rejet de sa politique par le peuple – « Les troubles que notre société traverse » seraient, paraît-il, dus au fait que « parfois on a trop souvent oublié qu’à côté des droits de chacun dans la République (…) il y a des devoirs » –, qu’à travers les questions évacuées des échanges. Du rétablissement de l’ISF au retour sur la « Flat Tax », de la remise en cause de cette manne inconsidérément versée aux entreprises sous la forme du CICE (qu’elles percevront deux fois cette année, pour un montant de 40 milliards d’euros) à l’augmentation – qui serait pourtant si indispensable, pour relancer l’économie – du Smic comme de l’ensemble des salaires et pensions, on sait au moins ce dont le premier personnage de l’État ne veut pas.

Jusque dans la méthode retenue, tout transpire le verrouillage. Après que l'on ait éliminé dans les règles de l'art la Commission nationale du débat public (en discréditant sa présidente, qui l'avait au demeurant bien cherché, par ses émoluments hallucinants), le « grand débat » se trouvera, par exemple, piloté par deux ministres dont on ne doute pas qu’ils auront une idée assez précise du point où ils veulent aboutir. Les cinq personnalités mises en avant pour témoigner de la sincérité du processus auront majoritairement été désignées par la majorité en place et par la droite sénatoriale, ce qui leur laisse une bien faible indépendance. Quant aux « fiches » produites par le gouvernement, elles ne visent qu’à flécher les discussions vers de conclusions d’ores et déjà préparées : on y suggère, entre autres, que le financement des dépenses sociales ne trouverait de réponse que dans le recul de l’âge du départ à la retraite, dans l’allongement simultanée de la durée du travail, ou dans un durcissement supplémentaire des conditions de versement des aides sociales. Tout un programme, donc !

Au fond, ses seules ouvertures, notre Jupiter tombé de l’Olympe les aura réservées à un électorat de droite dont il convoite les suffrages aux prochaines élections européennes. Ce n’est pas par hasard que se seront vus remettre à l’ordre du jour les « quotas » d’immigration ou la suppression des allocations pour les familles d’enfants violents – Monsieur Sarkozy doit en soupirer d’aise ! –, bien qu’aucun des porte-parole des « Gilets jaunes » n’ait jamais soulevé ces revendications.

Plus notre petit monarque multipliera les shows télévisuels fermé aux « Gilets jaunes » (autant, remarquons-le, qu’à tout représentant du mouvement social) pour les réserver à des panels de maires ruraux soigneusement sélectionnés par les préfets, plus il transformera la moindre de ses rencontres avec la population en meeting ou il s'évertuera à faire de la "pédagogie" auprès d'assistances infantilisées (comme il l'aura fait dans la Drôme), plus les éditorialistes-vedettes colonisant les chaînes d’info s’enthousiasmeront de la performance physique et intellectuelle du jeune prodige, et plus le sens de l’opération se verra mis en lumière. Il s’agit, rien moins, que de remettre le résident de l’Élysée au centre du jeu, après qu’il eût été bousculé comme aucun de ses prédécesseurs depuis Mai 68… D’opposer le débat que les gouvernants s’emploient méthodiquement à anesthésier à « la rue » dépeinte comme ne portant aucune proposition crédible… De démontrer, par la surexposition médiatique des monologues présidentiels, que les « Gilets jaunes » seraient en réalité une minorité irresponsable… De flécher au maximum les points à débattre pour mieux pouvoir, à l’arrivée, en tirer des projets de loi s’inscrivant intégralement dans le grand récit libéral auquel le macronisme s’identifie… De justifier, à travers l’isolement recherché des détracteurs du pouvoir, le durcissement répressif engagé contre les manifestations ces dernières semaines, et aboutir dans la foulée à une loi « anticasseurs » digne de la législation d’exception promulguée sur le même thème dans les années 1970 (son abrogation avait été l’un des premiers actes de la gauche victorieuse en 1981, tant elle remettait en cause les libertés fondamentales)… D’aboutir, au final, si d’aventure la manipulation de l’opinion réussissait, à un référendum à questions multiples, sans grand rapport avec les exigences populaires mais ayant pour seul objet de relégitimer le pouvoir…

Le piège, puisque c’en « syest un, peut néanmoins être déjoué. Une fois n’est pas coutume, c’est Franz-Olivier Giesbert qui le relève dans une récente livraison du Point, il y a comme un « syndrome Louis XVI » dans le rapport d’Emmanuel Macron à des citoyens auxquels ses dogmes dérégulateurs l’empêche de s’adresser. Ce qu’atteste, d’ailleurs, le fait que les manifestations du samedi se maintiennent à un très haut niveau, en dépit de la fatigue qui s’accumule pour les participants, des violences qui dénaturent le mouvement et découragent plus d’un de descendre dans la rue, de la rupture de continuité qu’auront représenté les fêtes de fin d’année.

Si, par conséquent, des centaines de milliers de nos concitoyens s’engouffrent dans la brèche, s’ils forcent à un débat sans zones d’ombre ni tentatives d’enfumage, ils peuvent faire exploser le corset à l’intérieur duquel la Macronie cherche à étrangler la volonté générale. Deux universitaires viennent de parfaitement décortiquer l’impasse que pourrait représenter une politique de la chaise vide : « Au-delà de cette instrumentalisation prévisible, il faut également souligner le piège que finira par représenter ce type de débat pour tous ceux qui s’interrogent légitimement sur l’opportunité de participer. Le boycott arrange à coup sûr le gouvernement : quelles que puissent être les raisons avancées, ceux qui ne participent pas se verront reprocher de refuser le débat. Il y a également fort à parier que tout le monde ne boycottera pas. Or, ce type de débat, du fait même de son ampleur, sera évidemment scruté, du nombre de participants à la nature des propositions, et présenté comme un ‘’état’’ des rapports de force politiques et sociaux. Les soutiens du parti présidentiel ne manqueront pas de se mobiliser pour venir soutenir les propositions gouvernementales et les parer ainsi de l’onction populaire. (…) Dès lors, quelle autre option que de participer malgré tout ? Quelle autre option que submerger le grand débat national de propositions dont le gouvernement devra justifier la mise à l’écart ? » (Le Monde, 17 janvier 2019).

Submerger le « grand débat national », autrement dit en subvertir le cadre faussé, suppose de l’investir tout en le dépassant et en organisant, de manière indépendante, l’échange citoyen. À partir des mairies et des quartiers. Sur les lieux de travail et d’étude. À l’échelon de tous les territoires, du département à la Région. Avec l’objectif de mettre sur la table tout ce dont, en haut lieu, on voudrait ne pas parler : les salaires, la répartition des richesses (question fondamentale si l’on veut réellement s’attaquer à l’inégalité, au moment où il apparaît que les cadors du CAC 40 ont vu, en quelques années, leurs bénéfices s’accroître de 6% tandis que le versement de dividendes aux actionnaires bondissait, lui, de 44%), une fiscalité outrageusement imaginée pour favoriser les rentiers et les spéculateurs, la complémentarité indispensable entre la justice sociale et transition écologique… Pour que viennent encore à l’ordre du jour les attaques inscrites à l’agenda de l’exécutif, et que le séminaire ministériel du début janvier aura confirmé : le démantèlement programmé du système des retraites, la précarisation accentuée des privés d’emploi dans le cadre de la réforme de l’assurance-chômage, les coupes claires annoncées dans les effectifs de la fonction publique au prix d’une nouvelle diminution des moyens alloués à nos services publics… Afin de parler vraiment de démocratie et de République, sans se limiter au « référendum d’initiative citoyenne » et sans accepter cette énième réduction des pouvoirs du Parlement qui découlerait de la réduction drastique du nombre des élus : les citoyens ont besoin de nouveaux droits de débattre des choix effectués en leur nom et de contrôler ceux qu’ils élisent ; le suffrage universel doit redevenir pleinement représentatif en prenant en compte la diversité des opinions grâce à la proportionnelle ; les salariés doivent pouvoir intervenir dans la vie de leurs entreprises comme sur l’organisation ou les finalités de leur travail…

Les « cahiers de doléances », que Monsieur Macron voudrait ne plus désigner de ce terme (sans doute parce qu’il dégage un parfum de 1789…), et que L’Humanité propose de nommer « de l’espoir », peuvent permettre de faire remonter au plus haut niveau de l’État la réalité des attentes de notre peuple. De faire converger les revendications d’égalité sociale et de citoyenneté, qu’elles fussent portées par les « Gilets jaunes », les « blouses blanches » des travailleurs de la santé, les « robes noires » des personnels de la justice, les « stylos rouges » du monde éducatif, les « cols bleus » des ouvriers en butte au despotisme de ces multinationales qui désindustrialisent notre Hexagone, les tenues plus classiques de ces cadres dont les conditions de vie ne cessent de se détériorer, ou les costumes-cravates de ces petits entrepreneurs étranglés par leurs donneurs d’ordre ou par les banques… De travailler, ce faisant, à dégager des axes unifiants pour le « tous ensemble », qui devient chaque jour un peu plus nécessaire, afin que puissent enfin se retrouver toutes les composantes de la France qui souffre et se bat, toutes les organisations syndicales et associatives, toutes les forces d’une gauche qui n’a en rien renoncé à changer la vie, toutes celles et tous ceux qui aspirent à un autre avenir…

Cela nous amène, évidemment, à la question de l’alternative politique… D’évidence, un débouché progressiste manque toujours cruellement à une colère qui n’est pas près de s’éteindre. En regard de la crise de défiance frappant dorénavant la politique, compte tenu de l’inaudibilité d’une gauche politique et sociale prise au piège de ses défaites passées, une perspective nouvelle ne pourra émerger à court terme de tractations d’états-majors. Elle viendra de la dynamique des mobilisations en cours, des attentes montant du terrain, de propositions qui feront de ces dernières une première synthèse et qui, dans leur cohérence et leur articulation, pourront réveiller l’espoir de changement.

Que, du côté de la gauche transformatrice, nous loupions le coche, et c’est Monsieur Macron qui en profitera pour opérer un rétablissement inespéré de lui voici quelques semaines seulement. Et c’est sa meilleure ennemie, Madame Le Pen, qui retrouvera sa posture de première opposante, lui laissant espérer le renversement d’un besoin de fraternité en son exact contraire, le repli frileux et l’égarement identitaire. Voilà ce qui va se jouer dans les prochaines semaines.

jeudi 3 janvier 2019

2019, entre dangers et espoir

Vous l’avez constaté, je suis resté silencieux durant le dernier mois. C’est que mon temps a principalement été mobilisé par les suites à donner au 38° Congrès du Parti communiste français et, en particulier, par l’installation de la nouvelle direction qui y a été élue. Je n’ai donc pu m’exprimer sur les importants événements qui ont secoué le pays en ses profondeurs, me refusant à la facilité du commentaire approximatif ou superficiel. Avec la nouvelle année, je reprends ici le fil de mes réflexions. Sans omettre de souhaiter à chacune et chacun d’entre vous le meilleur. Que 2019 vous apporte, à vous et à vos proches, bonheur, santé et accomplissements de toute sorte. Et qu’elle soit, pour nous tous, synonyme d’espoir retrouvé, de progrès reconquis, de paix et de démocratie enfin repartagées entre les peuples.

Si les rendez-vous de 2018 ne nous ont malheureusement pas permis de changer les rapports de force au bénéfice de notre camp social et politique, ils n’en ont pas moins transformé profondément la donne française. Quoique la gauche restât paralysée et divisée, au point de demeurer toujours aussi peu audible d’une majorité de nos concitoyens, le quinquennat macronien vient d’entrer dans une crise dont il n’est pas près de s’extraire.

Le mouvement des « Gilets jaunes », autant que les nombreuses mobilisations sectorielles qui se sont égrenées – et se poursuivent jusqu’à aujourd’hui –, des cheminots aux salariés en butte aux plans de licenciements, des personnels des hôpitaux à ceux des Ehpad, des agents de l’État aux lycéens, sans oublier les professionnels de la justice ou les retraités, révèlent la montée d’une colère irrépressible contre le délitement social et l’inégalité devant l’impôt, pour la fraternité et la démocratie.

Cette colère est à la mesure d’une politique libérale devenue à la longue insupportable, en ce qu’elle prétend permettre à un capitalisme financiarisé et globalisé comme jamais auparavant de sortir, sur le dos du plus grand nombre, des convulsions qui l’affectent. Sur le dos, pour être précis, des ouvriers, des employés, des demandeurs d’emploi, des travailleurs « ubérisés », des salariés en charge du bon fonctionnement du service public, des jeunes en demande de formations qualifiantes, des paysans étranglés par l’agro-business, des artisans et petits commerçants pressurés par les banques ou la grande distribution, sans même parler des petites entreprises soumises au bon vouloir des grands groupes transnationaux. Bref, c’est l’immense majorité d’une nation comme la nôtre qui ne se discerne plus d’avenir désirable.

Ce n’est toutefois pas uniquement parce que les choix gouvernementaux se trouvent orientés vers les seuls privilégiés de la naissance et de la fortune qu’ils suscitent le rejet massif qu’enregistre chaque sondage. C’est qu’ils s’avèrent parfaitement inaptes à offrir le plus petit début de concrétisation aux promesses qui les justifiaient initialement.

Les gouvernants, un peu partout, peuvent bien multiplier les exonérations de cotisations pour les entreprises, désintégrer les politiques publiques, saccager le droit du travail, déréguler autant qu’ils le peuvent et affaiblir du même coup les protections collectives, les sacrifices exigés de « ceux d’en bas » iront seulement abonder les dividendes des actionnaires, alimenter leurs stratégies d’optimisation fiscale, favoriser restructurations et délocalisations. Emportés par leur âpreté au gain, obsédés par l’amélioration constante de leurs taux de profit, les « premiers de cordée » n’ont pour priorité ni de créer des emplois en contrepartie des cadeaux qui leur sont consentis, ni de relancer les investissements productifs, ni d’accélérer la conversion écologique de l’appareil productif, ni d’augmenter les salaires pour doper la consommation des ménages.

Significativement, déclinant ses traditionnels vœux télévisuels du 31 décembre, le président de la République a laissé échapper cet aveu : « Le capitalisme ultralibéral et financier va vers sa fin. » Il a, ce faisant, repris un constat déjà formulé par maints « experts », jusqu’à la directrice générale du Fonds monétaire international, Madame Lagarde. Le modèle qui s’est imposé aux peuples, à la faveur de la contre-révolution sociale des quatre dernières décennies, modèle que d’aucuns ont parfois qualifié de « société de marché », a débouché, sous l’impact de trois krachs financiers successifs, sur une configuration mondiale des plus chaotiques et des plus imprévisibles.

Le déchaînement des concurrences entre mastodontes industriels et bancaires, le recul partout de droits sociaux arrachés de haute lutte, l’affrontement des égoïsmes rivaux des principales puissances, les catastrophes climatiques et écologiques qui se dessinent à l’horizon de l’humanité, les crises ravageant des zones entières et les guerres qu’elles engendrent, l’atrophie de la démocratie sous l’effet de l’omnipotence acquise par les marchés, la désintégration des dispositifs institutionnels de nombre de pays ont abouti à la phénoménale perte de légitimité de l’orthodoxie économique dominante, comme des gouvernants qui tentent d’en perpétuer l’application.

Le séisme social, qui vient de faire trembler le macronisme sur ses bases, n’en est que la dernière des manifestations. La plus marquante sans doute, pour le Vieux Continent, puisque l’épicentre en est cette terre de rébellion qu’est la France depuis sa Grande Révolution. Sommité du Collège de France, Pascal Picq le traduit avec ses mots, parlant de « la saturation d’une forme de gouvernement arrivée à son plafonnement asymptotique, deux décennies après que Jacques Chirac eût parlé de fracture sociale, puis de fracture numérique et d’urgence écologique… sans rien faire ». Et d’ajouter : « Le Brexit, dont la dramaturgie se joue encore, marque une rupture : les peuples ne font plus confiance à leurs gouvernants nationaux et encore moins à l’Europe » (Les Échos, 26 décembre 2018).

À l’occasion de son 38° Congrès, le PCF avait bel et bien vu juste en pointant l’urgence « de travailler à ouvrir un siècle d’humanité ». Le défi grandit de jour en jour, à mesure que, cherchant à échapper à la dynamique dévastatrice de sa crise, le système réagit comme il l’a toujours fait dans l’histoire. Par la fuite en avant !

Voici par exemple que, tout en admettant le bien-fondé des colères françaises, et bien qu’ayant dû opérer un premier recul face à la rue et aux ronds-points mobilisés, Emmanuel Macron se raidit en une posture d’extrême fermeté envers celles et ceux qui le défient. Voici que son gouvernement, en guise d’étrennes aux Français, annonce le durcissement des mécanismes de contrôle des privés d’emploi et une procédure de « bonus-malus » destiné à faire travailler plus longtemps les seniors. Et voici que notre Roi-Soleil élyséen indique, comme si rien ne s’était passé ces derniers temps, qu’il ne déviera plus de son cap, et qu’il mènera tambour battant l’assaut programmé de longue date : contre notre système de retraite, offert en pâture aux assurances privées, contre les chômeurs, livrés à la vindicte de l’opinion afin de les contraindre à accepter des jobs déqualifiés, contre les services publics, un peu plus étranglés par la diminution drastique du nombre des fonctionnaires.

Sans compter que, derrière l’annonce du « grand débat national » censé répondre à l’aspiration démocratique de tout un pays, telle que l’ont révélée les « Gilets jaunes », pourrait vite refaire surface… la tentation autoritaire. La diatribe présidentielle contre « les foules haineuses », l’appel à assurer « sans complaisance » l’ordre républicain, le durcissement s’ensuivant de l’action policière à l’encontre des manifestations et autres blocages de zones commerciales apparaissent, à cet égard, dans la plus pure tradition des droites lorsqu’elles se trouvent bousculées par la lutte des classes. Il s’agit de regrouper le parti de la trouille, des bien-pensants et de la richesse décomplexée. Autrement dit, la base électorale du candidat Macron en 2017, qui sera indispensable à « La République en marche » si elle veut éviter une Bérézina électorale en mai prochain.

La question d’une nouvelle perspective à gauche n’en devient que plus cruciale. Car la politique ayant horreur du vide, comme on dit, l’absence de réponse progressiste à l’ébranlement majeur que connaît la Macronie peut nourrir demain n’importe quelle aventure. Ce qui se passe chez la plupart de nos voisins, avec la montée en puissance de courants ethnicistes et ultraréactionnaires, jusque chez nos frères et nos sœurs d’Espagne qui ont pourtant payé cher leur très long assujettissement à la tyrannie franquiste, doit résonner à nos oreilles tel le tocsin.

Le danger est d’autant plus sérieux, pour ce qui nous concerne, qu’au Château on entend cyniquement favoriser une poussée de l’extrême droite aux élections européennes. Le monarque espère, de cette manière, diviser l’opinion, discréditer toute mise en cause de sa vision de la modernité, instrumentaliser l’odieux poison identitaire qui ronge depuis longtemps la société. Tenter de rejouer le scénario de la présidentielle, telle est sa carte ultime pour sauver son mandat. Politique de Gribouille, ou plutôt de pompier-pyromane !

En ce mois de décembre, la résignation devant l’intolérable vient spectaculairement de reculer. On reparle des salaires, de la répartition des richesses, de l’égalité, de la souveraineté du peuple… Sans que la partie soit encore jouée, loin de là. Tout va maintenant dépendre, la contre-offensive sociale à bâtir autant que le débouché politique à faire naître, de la convergence des combats, de la jonction des nouveaux mouvements qui surgissent et se cherchent encore avec les organisations syndicales, de l’intervention populaire. Autour d’objectifs qui visent à prendre le pouvoir sur la finance, à enraciner le rapport de force là où tout se joue in fine à savoir les entreprises, à opposer à la domination du capital une ambition fondée sur la recherche du bien commun. C’est au fond ce qui inspire l’initiative des cahiers de doléances, cahiers de colère et d’espoir, que l’on commence, ici et là, à rédiger, à l’initiative de municipalités ou d’assemblées citoyennes.

Voilà notre feuille de route, celle que vont notamment défendre mon camarade Ian Brossat et ses colistiers dans le scrutin des européennes, premier test national de ce quinquennat. Pour me résumer, le meilleur, que je nous souhaitais au départ de ce post, serait donc que notre camp en vienne de nouveau à marquer des points. Je reviendrai, dans ma toute prochaine note, sur les bouleversements en cours de la situation de notre Hexagone et sur les défis auxquels ils nous confrontent.

vendredi 30 novembre 2018

Une nouvelle page s'écrit au PCF

Une nouvelle page est en train de s’écrire au Parti communiste français. Je n’évoque pas ici simplement le changement de secrétaire national qui vient d’y intervenir, Fabien Roussel remplaçant désormais Pierre Laurent à cette responsabilité. L’événement est, bien sûr, symbolique de la volonté exprimée par les adhérentes et adhérents de donner une nouvelle impulsion à leur parti. Mais il ne résume aucunement le processus au terme duquel le 38° Congrès aura décidé d’une profonde réorientation de la politique du PCF, à 87,23% des voix des délégués en faveur du texte « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle ».

Ce rendez-vous national d’une formation dont beaucoup se complaisent régulièrement à dresser l’acte de décès vient, en fait, de délivrer le double signal d’une vitalité militante et d’une audace démocratique peu courantes sur le champ politique aujourd’hui. Le résultat n’était, il est vrai, pas évident au départ. On eût même pu craindre que les désaccords ayant ponctué la dernière période, particulièrement exacerbés par le résultat calamiteux des élections législatives de 2017, mènent à un éclatement. Le scénario-catastrophe, attendu avec gourmandise par tant de commentateurs, n’aura jamais vu le jour. Les communistes se seront, en effet, attachés au fond des questions en débat, repoussant toute tentation de « régler des comptes » pour rechercher une sortie par le haut des clivages qui les avaient divisés.

Dès leur vote sur une « base commune » qui n’était pas celle du conseil national sortant, ils se seront mis au travail, avec un état d’esprit résolument rassembleur. Ce qui aura, in fine, abouti à un document amplement enrichi par les milliers d’amendements venus des sections et fédérations, sans pour autant qu’il ait été détourné de ses intentions originelles. Je peux en témoigner, de la place qui aura été la mienne tout au long de ces dernières semaines, à la « commission du texte » dont les travaux se seront achevés le 22 novembre, veille de l’ouverture des travaux du congrès, à… 6 h 30 du matin.

À presque 80%, les délégués réunis à Ivry-sur-Seine auront, dans la foulée, désigné leur nouveau conseil national, direction du parti jusqu’au prochain congrès. À la tête de cette équipe, qu’il souhaite avant tout collégiale, un nouveau secrétaire national donc, député du Nord et longtemps première figure de sa fédération départementale. Là encore, ceux qui attendaient une « cassure » ou une compétition sans merci d’ego auront été déçus. Le changement de « numéro un » aura seulement correspondu à l’attente militante d’un renouvellement visible de la direction, mais elle aura aussi été permise par la coopération entre Fabien Roussel et Pierre Laurent, lequel conservera de très importantes responsabilités au sein du collectif de direction.

J’ai ici une pensée amicale pour Pierre, avec qui il m’aura été donné de travailler des années durant, depuis les grandes heures du Front de gauche jusqu’à la dislocation de ce dernier, avant que mes camarades de la Gauche unitaire et moi-même ne regroupions nos forces avec celles du PCF, au sein de ce dernier. Il n’aura pas été facile, pour lui, d’être au gouvernail en une période aussi complexe qu’agitée et le bilan critique, tiré par le 38° Congrès de l’action passée, n’aura jamais cherché à obérer cette réalité. Quels qu’aient pu être mes désaccords avec un certain nombre de ses choix, je voulais le souligner.

Je lis à présent, sous des plumes se voulant avisées, y compris à gauche, de doctes analyses concluant au repli du PCF sur lui-même. Rien de tout cela ne correspond aux discussions qui auront traversé les conférences préparatoires comme le congrès lui-même. En voulant « conjurer le risque d’effacement » du parti pour l’avenir, adhérentes et adhérents auront au contraire voulu lier une politique de main tendue en direction du reste de la gauche et des forces progressistes, constante de l’histoire de cette famille politique depuis le Front populaire, avec la reconquête de l’esprit d’initiative progressivement perdu au fil du temps.

Pour résumer l’état d’esprit qui aura été le mien tout au long de ces trois jours passionnants, le mieux est encore que je vous livre mon intervention dans le débat général de la première journée. Elle est aussi accessible, en vidéo (entre 2:22:59 et 2:24:25), sur https://www.youtube.com/watch?v=ICZopJZSMJo&t=5182s

« Chers Camarades, par leur vote sur les projets de ‘’base commune’’, les communistes n’ont pas voulu donner un signal de repli, comme on l’entend souvent.

« Ils ont manifesté leur volonté de se donner un nouvel élan, de conjurer la menace d’un effacement mortifère de leur parti dans le futur, comme le dit le préambule du texte d’orientation réécrit par la commission.

« Le bilan des erreurs commises dans un passé proche était la condition d’un redéploiement nécessaire.

« Notre congrès est maintenant confronté à des choix décisifs.

« Nous avons besoin d’un parti qui prenne la mesure des immenses bouleversements de la situation et des menaces qui surgissent. Le communisme est bien l’enjeu majeur de ce siècle. Mais, de la tourmente que produit un capitalisme financiarisé en crise durable, surgit un peu partout une vague réactionnaire comme la planète n’en avait plus connue depuis des décennies. Placé sur la défensive, le mouvement ouvrier peine à incarner un horizon d’émancipation. On le voit, en ce moment, avec le mouvement qui affronte le pouvoir de Macron sur les questions d’injustice sociale et fiscale : il ne lui est pas proposé de débouché progressiste à la hauteur, et c’est la droite et l’extrême droite qui risquent d’en tirer profit. Nous avons la responsabilité de redevenir la force motrice de la reconstruction d’une perspective de changement majoritaire.

« Nous avons besoin d’un parti qui joue pleinement, dans ce cadre, son rôle d’éclaireur. Oui, d’éclaireur ! Pas simplement d’un parti qui s’immerge dans les mouvements de la société, même si c’est indispensable. Pas non plus d’un ‘’parti-guide’’ à l’ancienne. Mais d’un parti qui aide à politiser les mobilisations, qui sache faire programme de ce qu’il tire de l’expérience de ses militantes et militants sur le terrain, qui retrouve donc l’esprit d’initiative qu’il a progressivement perdu.

« Nous avons besoin d’un parti qui agit pour le rassemblement de la gauche et qui travaille à l’émergence d’un grand mouvement populaire et citoyen. Mais qui le fasse avec d’autres méthodes que par le passé. C’est-à-dire à partir des contenus programmatiques qu’il met en débat dans la société… En veillant à la construction permanente d’un rapport de force au sein des rassemblements… En prenant les initiatives nécessaires à chaque moment… En faisant appel à l’intervention des travailleurs et des citoyens…

« Tout cela peut rassembler le plus grand nombre des communistes.

« Le texte auquel est parvenu la commission, à partir des milliers d’amendements émanant des conférences de sections et de fédérations, en fait foi.

« Il appartient maintenant à toutes et à tous d’y contribuer, quels qu’aient été leurs choix dans le vote du mois d’octobre. En étant conscient que ce que nous allons décider n’a pas seulement d’importance pour nous-mêmes. Mais pour notre peuple, qui se désespère de ne plus avoir de gauche à la hauteur de ses aspirations. »

mercredi 7 novembre 2018

Dix réflexions pour donner un nouvel élan au Parti communiste français

Après le vote des communistes sur les projets de « base commune » qui leur étaient soumis (voir ma note précédente, qui reproduisait mon intervention devant le conseil national), la préparation du 38° Congrès du PCF, qui se tiendra à Ivry du 23 au 25 novembre, est entrée dans une nouvelle phase. Conférences de sections et de fédérations vont s’enchaîner ces deux prochaines semaines, et c’est leurs amendements sur le document retenu – « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle » – qui détermineront la politique du PCF sur les prochaines années.

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, il m’apparaît primordial d’entendre le message que les militantes et militants ont voulu exprimer en plaçant en tête de leurs suffrages un texte qui n’était pas celui issu du conseil national. Pour autant, les questions aujourd’hui soulevées par l’ordre du jour du congrès appellent un travail d’élaboration soigneux, à partir d’échanges constructifs menés, non avec la volonté de « refaire le match », mais avec celle d’aboutir au plus large rassemblement des militantes et militants sur les réorientations aujourd'hui indispensables.

Plus précisément, à travers les dix remarques qui suivent, je souhaite apporter ma pierre au dégagement d’une perspective qui écartera les solutions de facilité et les fuites en avant induisant le renoncement. Une perspective, pour le dire autrement, qui portera un nouvel élan et une nouvelle politique pour le Parti communiste français. C’est autour d’une vision précise des défis à relever comme d’un chemin clairement tracé pour y parvenir que cela, à mon sens, deviendra possible. C’est dans cet état d'esprit qu’a été écrite cette contribution.

Lire la suite...

dimanche 21 octobre 2018

"Le vote des communistes nous oblige toutes et tous..."

Je ne m’étais pas encore exprimé ici sur le résultat du vote des communistes, les 4,5 et octobre, sur les projets de « base commune » qui leur étaient soumis. J’avais, dans mon post du 5 octobre, exprimé les réserves que m’inspirait le texte sorti du conseil national, ainsi que mon regret que la méthode de travail retenue n’ait pas permis d’éviter la présentation de quatre textes, ce qui me paraissait pourtant possible si l’on s’était employé à faire ressortir les « arêtes » de la discussion dans un même document, quitte à présenter des versions différentes sur les points faisant désaccord. On le sait maintenant, fait inédit dans l’histoire du Parti communiste français, la « base commune » issue des travaux du CN n’a pas été retenue par les militantes et militants, lesquels lui ont préféré celle qui était intitulée « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle » (à 42,15% contre 37,99%). Le texte « Pour un printemps du communisme » a quant à lui totalisé 11,95% des suffrages, « Reconstruire le parti de classe » en recueillant lui 7,90%. Bien qu’une majorité absolue ne se soit pas dégagée des votes, la volonté des communistes ne s’en est pas moins manifestée, et elle s’impose désormais à tous. Elle fixe une feuille de route : tourner la page de la longue séquence qui s’est achevée sur le terrible échec des élections législatives de l’an passé, tirer jusqu’au bout les bilans indispensables, ouvrir la voie à de profondes transformations du parti et de sa stratégie, travailler en ce sens à partir de la « base commune » arrivée en tête. C’est donc une seconde phase du débat qui s’ouvre et doit mener au congrès extraordinaire de la fin novembre. Et c’est dans ce cadre que devra être abordée la question de la future direction et du secrétariat national, dont le mandat devra être d’impulser un nouvel élan pour le PCF. Comme contribution à cette nouvelle phase de la discussion interne, je publie ci-dessous l’intégralité de mon intervention devant le conseil national des 13 et 14 octobre. J’y résume l’état d’esprit qui sera le mien, ces prochaines semaines, dans le travail de la « commission du texte », dont la composition vient d’être revue et dont la tâche sera d’aboutir à un document finalisé à partir de ce qui émanera des contributions de militants comme des amendements retenus par les conférences de sections et de fédérations.

« Le vote des communistes nous oblige toutes et tous, quelles qu’aient été nos positions durant la première phase du débat préparatoire à notre congrès extraordinaire.

« Je dis bien ‘’nous oblige’’, pas qu’il faut ‘’faire avec’’, comme je l’entends parfois suggérer, d’aucuns ajoutant d’ailleurs un ‘’mais’’. Tout est évidemment dans ce ‘’mais’’, qui ne me semble pas une bonne manière d’aborder les prochaines semaines…

« Ce vote nous oblige, d’abord, en ce que le choix d’une « base commune » qui n’était pas celle sortie du conseil national est une manifestation de vitalité démocratique. Un parti qui débat et qui vote est un parti qui vit. Même lorsque cela révèle une crise d’orientation et de direction, ainsi qu’une forte division de nos rangs. Notre vie démocratique est le plus sûr moyen de surmonter une telle situation. Ce n’est jamais, on le sait, le cas dans les organisations où la libre discussion et la souveraineté des militants n’existent pas.

« Mais ce vote nous oblige également en ce qu’il traduit une défiance envers le bilan politique (et collectif) de la direction, le sentiment largement répandu parmi les militants de ne pas être entendus, une profonde insatisfaction devant ce que proposait la « base commune » sortie du conseil national.

« Évidemment, on me dira qu’il est plus facile d’émettre ce diagnostic lorsque, comme je l’ai fait, on s’est abstenu lors du vote du CN, et que l’on a refusé ensuite d’entrer dans la confrontation texte contre texte.

« Je le reconnais volontiers, mais je constate aussi, comme chacun peut le faire, qu’il existe une très large majorité de communistes pour refuser les impasses de la dilution comme du repli sur soi, et pour vouloir conjuguer indépendance retrouvée de notre parti et ouverture à travers la mise en œuvre d’une politique audacieuse de rassemblement.

« Ce qui doit maintenant nous réunir est donc le travail à accomplir afin que le congrès débouche sur une ligne claire et offensive pour les années qui viennent. Ce qui suppose que personne ne cherche à esquiver le choix qu’ont fait les communistes ou à l’inverser, tout en faisant évoluer le texte pour en préciser les orientations essentielles, et en tranchant sur les points qui font désaccord entre nous.

« Si ce souci de préciser l’orientation doit être notre volonté commune, c’est parce que nous sommes entrés dans un moment d’une extrême complexité et d’une très grande dangerosité. Pour apporter ma pierre à cette indispensable réflexion collective, j’ajouterai aux points abordés dans le rapport de Pierre (Laurent) et dans plusieurs interventions trois blocs de questions qui méritent, me semble-t-il, de faire l’objet d’un travail conséquent.

« D’abord, la période politique. Les défaites majeures infligées au mouvement ouvrier depuis la fin du XX° siècle, l’ouverture avec les deux dernières crises financières d’une crise majeure de la globalisation capitaliste, ou le début de désintégration du projet macronien en France nous confrontent à un même défi : sortir l’alternative de rupture de l’impasse où elle se trouve. Le congrès doit impérativement prendre toute la mesure du fait que les convulsions du capitalisme ne trouvent aujourd’hui de solutions qu’à droite ou à l’extrême droite, avec même, désormais, la résurgence ici et là d’un fascisme de nouvelle génération. L’Europe n’est pas seule concernée. Ce qui se passe aujourd’hui au Brésil, et plus généralement la montée en puissance d’une réaction revancharde dans toute l’Amérique latine, donnent la parfaite mesure de cette tendance mondiale lourde.

« Ensuite, la stratégie. On ne peut la résumer aux alliances politiques à nouer à gauche, alliances par ailleurs indispensables si l’on veut reconquérir une majorité populaire. Il nous faut prioritairement nous atteler à la reconstruction, autour du salariat, du nouveau bloc historique où ont vocation à se retrouver toutes les forces et classes ayant un intérêt commun au dépassement du capitalisme. Ce qui a, notamment, pour implication que soit clairement abordé, dans le texte qui sortira du congrès, le problème nodal de l’articulation entre la centralité du clivage capital-travail – seul à même de pouvoir donner pleinement son sens au combat communiste – et l’engagement contre toutes les dominations, lequel revêt une importance décisive pour faire émerger une nouvelle conscience de classe appréhendant dans leur globalité les défis de la période. Cette conscience est, en effet, aussi brouillée aujourd’hui que la classe travailleuse se trouve fragmentée.

« Enfin, le programme. Si l’on veut que le parti retrouve et élargisse son espace, qu’il joue pleinement son rôle dans la politisation des luttes populaires, qu’il puisse d’une toute nouvelle manière prendre en charge une démarche de rassemblement de la gauche, la nécessité s’impose de défendre la cohérence d’un programme. Pas un programme qui serait simplement indexé sur notre visée communiste, ou qui se cantonnerait, comme nous le faisons trop souvent, à dresser un catalogue de revendications. Nous avons besoin d’une proposition qui parte des urgences sociales, démocratiques et écologiques du moment, telles que les ressent le plus grand nombre, pour redéployer une ambition majoritaire et dessiner, ce faisant, un chemin vers le pouvoir politique et la rupture avec les logiques du libéral-capitalisme.

« Prendre à bras le corps ces questions d’orientation, qui renvoient à la raison d’être d’un parti comme le nôtre, c'est selon moi réunir les chances d'un nouvel élan. »

Dans une prochaine note, je compte contribuer à cette réflexion que j’appelle de mes vœux, en revenant sur quelques-unes des questions posées aujourd’hui aux communistes.

samedi 20 octobre 2018

Retour sur "l'épisode" Mélenchon

Il est des événements qui, anecdotiques en apparence à l’origine, impriment très vite leurs marques sur la vie publique, laissant des traces quasi-indélébiles dans les esprits. D’évidence, la confrontation musclée ayant opposé, le 16 octobre, les dirigeants de la « France insoumise » à une cohorte imposante de policiers et magistrats perquisitionnant le siège du parti, est de ceux-là. Les images de cette journée n’auront cessé de tourner en boucle sur les chaînes d’info en continu, agrémentées d’autres mettant en cause le comportement personnel (et difficilement défendable) de Jean-Luc Mélenchon envers une journaliste de France 3, à l’accent toulousain prononcé. Les plus hautes autorités de l’État n’auront pas tardé à se saisir de l’opportunité pour distiller le soupçon sur l’honnêteté et la conduite de l’organisation qui se présente comme leur principale opposante à gauche. D’ores et déjà, les retombées de l’épisode apparaissent suffisamment désastreuses pour que l’argumentation politique s’impose de nouveau et que quelques principes élémentaires soient rappelés.

Comme tous ceux qui se croient autorisés à émettre de doctes avis sur le fond de l’affaire, j’ignore tout ou presque des dossiers en cause. La « France insoumise » et son candidat à la dernière élection présidentielle font l’objet d’une « enquête préliminaire » portant sur de possibles irrégularités de leur déclaration de dépenses, signalées à la justice par la Commission nationale des comptes de campagne, Jean-Luc Mélenchon étant quant à lui soupçonné d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen (sur dénonciation, rappelons-le tout de même, d’une députée longtemps membre du Front national et au parcours pour le moins sinueux ensuite). Nul n’étant censé s’ériger au-dessus de la loi, il n’est dès lors pas illégitime que les juges se soient saisis de ces faits, qu’ils procèdent aux investigations jugés nécessaire à la manifestation de la vérité (en l’occurrence, les pénétrations domiciliaires de cette mi-octobre semblent avoir obéi aux règles en vigueur), les citoyens que nous sommes étant seulement en droit d’espérer (et d’exiger) que l’enquête se déroule dans une stricte neutralité.

C’est de ce point de vue qu’il est permis de s’étonner des formes dans lesquelles se sera menée la grosse dizaine de perquisitions diligentées dans toute la France. Comment imaginer qu’une opération d’une semblable envergure ait pu être déclenchée, contre un ancien prétendant à la magistrature suprême, sa formation et ses plus proches collaborateurs, sans que la Chancellerie en fût préalablement informée (on sait pertinemment que c’est toujours le cas pour des affaires « sensibles ») et, à l’initiative de cette dernière, que l’Élysée en eût été à son tour été avisé ? Qui peut oublier la manière dont le Prince élyséen sera récemment intervenu dans le processus de désignation du nouveau procureur de Paris, manifestant sa volonté de reprise en main des parquets ? À qui fera-t-on croire que ledit parquet, placé comme il l’est sous l’autorité de l’exécutif, ignorait les conséquences, sur l’image du parti visé, d’un déploiement de force impliquant des dizaines de fonctionnaires équipés comme pour une action antiterroriste (ceux qui, comme moi, gardent le souvenir de perquisitions effectuées dans le contexte bien plus tendu des années 1970, par exemple à l’initiative de la défunte Cour de sûreté de l’État, se souviennent d’avoir vu débarquer dans des locaux politiques ou syndicaux des escouades… réduites à une demi-douzaine de policiers en costumes-cravates) ? Peut-on ne pas s’étonner de méthodes procédurales plutôt expéditives, comme celle qui aura consisté à interdire au premier représentant légal de la « France insoumise » d’accéder à son propre siège, alors que toute perquisition doit obligatoirement se mener en présence des personnes en cause ou à défaut d’un tiers, ces derniers étant appelés à co-parapher le procès-verbal recensant les pièces saisies ? Et combien de Français ne se seront-ils pas, en leur for intérieur, fait la remarque que la justice avait manifesté d’autres égards pour la personne de Monsieur Benalla, ou envers la « République en marche » concernée par d’autres enquêtes ?

Cela m’amène à dire un mot de la revendication d’indépendance des parquets envers le pouvoir politique, portée par une très grande partie de la gauche. Je ne suis nullement certain que, par cette rupture symbolique, l’on puisse changer une institution claquemurée dans une opacité par définition préjudiciable à la démocratie, la soustraire à la subtilité des pressions hiérarchiques relayant la volonté des gouvernants, garantir l’impartialité des magistrats vis-à-vis des mouvements agitant l’opinion, en revenir au principe de la présomption d’innocence (de plus en plus bafoué par une dérive à l’anglo-saxonne, qui fait prévaloir une pratique de « présomption de culpabilité »). Dit autrement, que le cordon ombilical fût tranché avec la place Vendôme n’empêchera jamais, bien au contraire, des procureurs de « se payer » des partis et leurs dirigeants, ou de s’engager dans des démarches douteuses, en fonction de leurs plans de carrière ou de leurs tropismes idéologiques.

Le juriste Paul Alliès avait très justement écrit, voici un peu plus de quinze ans, que « la coupure du lien entre le garde des Sceaux et les procureurs, au-delà des instructions individuelles, si on veut la maintenir, pose un réel problème de légitimité » (in Pourquoi et comment la VI° République, Climats 2002). La justice, pas plus qu’aucune autre institution régalienne, ne saurait échapper à cette maxime, en son temps formulée par Montesquieu dans De l’Esprit des lois : « Pour que l’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Ce qui inciterait plutôt à réfléchir, pour circonscrire à la fois le corporatisme de la magistrature et les prérogatives potentiellement dangereuses des juges du siège, tout en garantissant l’indépendance effective de l’institution, à la mise en place de mécanismes de contrôle des procédures mises en œuvre et de recours pour les justiciables.

Ceci étant dit, Jean-Luc Mélenchon et ses amis auront ces derniers jours, du moins à mes yeux, commis de lourdes fautes politiques. Ils eussent pu prendre l’opinion à témoin, faire ressortir que le traitement dont ils auront été l’objet relève du « deux poids deux mesures », si on le compare à la mansuétude dont auront pu jouir les amis sulfureux du président de la République. Ils auront préféré théâtraliser leur protestation et user de formules assez hasardeuses pour « sacraliser » leur fonction de parlementaires (quoiqu’adossées à d’indiscutables références aux principes établis dès la Grande Révolution). Ils auront ainsi délivré au pays l’image d’élus cherchant à échapper à la loi, comme l’avaient fait auparavant (les outrances comportementales en moins) un Sarkozy ou un Fillon. En recourant par surcroît, peut-être pris au piège d’une dynamique immaîtrisée, à une violence d’expression indiscutablement choquante pour le grand nombre, ils auront en quelques secondes ruiné des professions de foi républicaines affichant le souci de reconquérir l’égalité citoyenne, quelle que soit l’origine de chacun, ses fonctions ou sa place dans la société.

Ce faisant, on peut redouter qu’ils n’aient conforté le « tous pourri » qui, à l’échelle de toute l’Europe, grandit à l’endroit de la politique et de ses responsables. Et si les plus révoltés de nos compatriotes auront sans doute éprouvé de la colère devant l’attitude d’un appareil judiciaire symbolisant un État qu’ils ressentent de plus en plus éloigné de leurs attentes et de leurs réalités vécues, ce sentiment peut parfaitement alimenter un rejet déjà fort puissant de la démocratie et des règles du droit.

Pour le dire autrement, il nous faut craindre que cette séquence médiatico-judiciaire funeste ne fasse que deux bénéficiaires : Monsieur Macron, qui cherche à remonter le courant du très fort rejet de sa politique comme de ses méthodes de gouvernement, et qui se voit offrir sur un plateau l’image désormais brouillée d’une fraction importante de l’opposition progressiste, laquelle s’en trouve tout entière plus affaiblie pour proposer aux Français une solution de rechange crédible ; et Madame Le Pen, trop heureuse de faire oublier ses propres démêlés avec la justice autant que les inconsistances de son programme, qui, à l’approche du rendez-vous des élections européennes, va pouvoir profiter davantage de l’élan « antisystème » grandissant partout au bénéfice quasi-exclusif de l’extrême droite.

Tirons de tout cela un enseignement. Le « dégagisme » est une broyeuse qui peut très vite se retourner contre ceux qui s’en font inconsidérément les zélateurs. La gauche n’a rien, absolument rien, à gagner à se recroqueviller sur des postures protestataires qui affaiblissent son message au lieu d’élargir son audience. Si elle veut redevenir une force d’espoir, combattre les égarements qui ont tôt fait de naître d’une révolte laissée sans débouché politique, elle ne peut être seulement « bruit et fureur ». Il lui faut reprendre pied sur le terrain, répondre concrètement aux souffrances de celles et ceux qui n’ont que leur travail pour subsister mais dont on rogne toujours davantage les protections, en retirer les propositions de nature à insuffler du dynamisme conquérant aux mobilisations populaires. C’est sur cette base qu’elle doit travailler à la convergence de ses forces vives. Telle est la feuille de route dont doit, au premier chef, se doter le Parti communiste français. Qu’au moins, les derniers événements servent à éclairer de nouveau cet enjeu déterminant pour l’avenir…

vendredi 5 octobre 2018

À propos du vote des communistes sur les projets de "base commune"

Ces 4, 5 et 6 octobre, les communistes achèveront la première phase de préparation de leur congrès extraordinaire de la fin novembre, en se prononçant sur le texte qu’ils veulent voir prendre en compte pour déterminer leur politique des prochaines années. Tel est l’objet du vote que vont organiser les sections pour départager les quatre propositions en présence de « base commune ». À l’inverse de ce qu’écrivent tant de commentateurs « bien intentionnés », qui se plaisent à ramener n’importe quel débat politique à une confrontation d’ego ou à une lutte de pouvoir, l’enjeu de ce moment crucial n’est ni de régler des comptes après le très grave échec subi lors de la séquence électorale du printemps 2017, ni de plébisciter ou sanctionner le secrétaire national en fonction (la question de la direction nationale, comme toutes les autres, ayant à être discutée d’ici le congrès). Il est, du moins à mes yeux, d’adopter une orientation permettant au Parti communiste français de recouvrer son indépendance et de retrouver son sens de l’initiative.

Il y a urgence à donner au parti les moyens de reprendre la place que lui confèrent, tout à la fois, son histoire, un potentiel militant tel qu’il n’en existe nulle part ailleurs à gauche, la précieuse expérience que lui apportent les engagements de ses adhérents comme l’action de ses élus sur le terrain. Cette place se trouve au cœur de la bataille pour construire la contre-offensive progressiste si indispensable face aux catastrophes dont nous menace le capitalisme. Elle se situe en aile marchante d’une gauche qui rouvre un chemin d’espoir à la France. Ma conviction est qu’il s’agit aujourd’hui de LA condition qui permettra à notre peuple, aux travailleurs et à la jeunesse de relever des défis comme ils n’en avaient plus connus depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

C’est avec détermination et audace qu’il convient de s’engager sur ce chemin. En appréhendant dans leur complexité, la période historique dans laquelle nous nous trouvons et une situation française marquée depuis un an par le césarisme macronien, ce qui suppose d’aller bien au-delà de la nécessaire affirmation de l’actualité du communisme face aux désastres dont le désordre capitaliste menace l’humanité. En réfléchissant, dans ce contexte, aux moyens à mettre en œuvre pour reconstruire tous les instruments du combat de classe après des années de recul du mouvement ouvrier, ce qui appelle notamment un sérieux retour sur les obstacles rencontrés par le mouvement social ces dernières années et sur l’état de la conscience de classe. En reprenant la réflexion sur la stratégie à même de réunir une majorité populaire, ce qui ne saurait se résumer aux alliances à nouer pour faire émerger une alternative politique, mais exige d’abord de réfléchir à la manière d’œuvrer à l’unité d’un salariat aujourd’hui éparpillé et, à partir de là, de faire émerger un nouveau bloc social anticapitaliste. En reposant, en de nouveaux termes, la problématique du rassemblement des forces vives de la gauche – toujours aussi indispensable pour faire surgir une contre-offensive du monde du travail –, ce qui ne devrait toutefois ni se réduire à la proposition de nouveaux cadres unitaires, ni se poser indépendamment du rôle qui revient au PCF pour défendre des propositions programmatiques à même de dynamiser les convergences, ni esquiver la question cruciale du rapport de force à bâtir pour éviter l’échec de nouvelles tentatives. En instruisant un bilan approfondi des expériences conduites ces dernières décennies, ce qui doit nécessairement commencer par les raisons pour lesquelles les promesses initiales du Front de gauche se sont achevées sur le terrible revers essuyé par le parti l’an passé, de son ralliement sans condition à la candidature présidentielle de Jean-Luc Mélenchon à l’effondrement de ses résultats aux législatives. En traduisant toutes ces réflexions en réaffirmation décomplexée du PCF, ce qui passe par son redéploiement comme outil collectif de débat, de réflexion et d’intervention, autour de directions porteuses d’une nouvelle ambition.

Cela me conduit à dire un mot de ma propre attitude pour la consultation de ce début octobre. Je me suis abstenu, au conseil national, sur la « base commune » issue de cette instance, considérant qu’elle demeurait très en deçà des nécessités de l’heure. Je n’ai, pour autant, signé aucun autre texte, redoutant que la multiplication de propositions alternatives ne contribue à fracturer un peu plus le parti, sans nécessairement l’aider à identifier les nœuds de la discussion et les points principaux de désaccord.

À ce propos, j’entends de nombreuses critiques sur les statuts qui ont abouti à la structuration de facto de « tendances » au sein du PCF. De par mon propre parcours, je n’ai aucune prévention de principe pour les « tendances ». Que l’on regrette la tension interne qu’elles peuvent engendrer, ou que l’on se félicite à l’inverse du pluralisme qu’elles favorisent, la plus élémentaire lucidité amène considérer qu’elles apparaissent toujours en réponse à des crises de direction faisant surgir d’importantes divergences d’orientation. Leurs limites n’en sont pas moins évidentes, lorsqu’il s’impose de clarifier des questions compliquées sans altérer l’indispensable fraternité militante. Aussi, plutôt que de se focaliser sur les normes statutaires en vigueur depuis quelques années, mieux vaut-il s’attacher au fond des problèmes soulevés.

Ceci étant dit, je ne renvoie pas tous les textes dos-à-dos. J’ai eu l’occasion, au cours des échanges conduits à la direction du PCF, de dire qu’en dépit des réserves que m’inspire la « base commune » sortie du conseil national, en particulier sur la manière de traiter les points évoqués précédemment, certains de ses développements constituaient d’utiles avancées. J’apprécie le texte « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle » (soutenu, entre autres, par André Chassaigne, Fabien Roussel, Frédéric Boccara ou plusieurs secrétaires départementaux) pour sa volonté de rendre plus visible le parti et plus lisible sa démarche, quoique certains aspects ou faiblesses méritent d’être discutés (par exemple, sur le traitement de l’engagement initial du PCF au sein du Front de gauche ou les rassemblements à impulser demain). Il est regrettable que les échanges directionnels, tels qu’ils se sont jusqu’alors menés, n’aient pas permis de faire figurer, dans un seul document, des préoccupations n’apparaissant pas contradictoires autant que les points devant être impérativement tranchés par les militantes et militants.

J’ai, en revanche, des désaccords essentiels avec les deux autres propositions soumises au vote. Avec celle qui s’intitule « Reconstruire le parti de classe » (soutenue notamment par Emmanuel Dang Tran), en ce que son insistance sur une série de « fondamentaux », autant que son positionnement aboutissant à une affirmation solitaire du PCF, loin de représenter une ligne efficiente, ne sauraient conduire qu’à un isolement mortifère. Avec celle qui appelle à « un printemps du communisme » (soutenue par Elsa Faucillon, Patrice Cohen-Séat ou Frédéric Genevée), parce qu’au-delà de thématiques que je juge dangereuses (comme celle du « salaire à vie » qui vient s’opposer à la défense d’une « sécurité-emploi-formation »), il résume sa posture stratégique à la recherche d’un partenariat prioritaire avec la « France insoumise ». Ce qui l’amène à relativiser les désaccords qui se sont creusés avec cette dernière organisation, à considérer que le rôle du parti se limiterait désormais à « se mettre au service d’une nouvelle forme de rassemblement », et à suggérer la formation d’un large « front commun » qui revêt au fil des lignes tous les attributs d’un proto-parti. À suivre les initiateurs de cette proposition, la subordination définitive du PCF se verrait consacrée.

Je forme le vœu que les communistes soient nombreux à se prononcer sur le texte qui leur paraîtra le mieux à même de faciliter leur travail d’élaboration collective d’ici le congrès. Pour ma part, je souhaite que se dégage, à partir du 7 octobre, une orientation qui écartera les solutions de facilité et les fuites en avant porteuses de renoncement. Un nouveau texte, pour le dire autrement, construit sur un nouvel équilibre prenant en compte ce qu’aura exprimé le vote de ce début octobre. Qui devra permettre de réunir très largement le parti autour d’une vision précise des exigences de l’heure, comme d’un chemin clairement tracé pour y répondre. C’est ce à quoi j’entends contribuer, à la place qui est la mienne à la direction du PCF. Cela fera l’objet de mon prochain post, lequel portera sur les questions qu’il convient, à mon sens, d’approfondir maintenant.

mercredi 26 septembre 2018

Ce piège de l'ethnicisme qui se referme sur l'Europe...

Un piège, mortel, est en train de se refermer sur notre Vieux Continent. Et aussi, malheureusement, sur une gauche qui semble ne plus savoir comment le déjouer. Plus un jour ne s’écoule, en effet, sans que dirigeants en place, penseurs médiatiques ou technocrates bruxellois supervisant les politiques nationales ne s’emploient à convaincre les opinions que les « migrations » représenteraient le problème – d’aucuns disent la menace – principal auquel il faudrait désormais faire face.

Tout cela accouche d’un ballet idéologique ne laissant plus aux prises que les tenants d’une mondialisation néolibérale prétendant éradiquer les souverainetés populaires en même temps que les frontières pour conférer tous les pouvoirs aux marchés, et les bouches à feu du repli des nations sur elles-mêmes et de l’affrontement de leurs égoïsmes réciproques. Entre deux sommets européens se soldant régulièrement par des échecs, Monsieur Macron martèle que le scrutin de juin 2019 n’opposera ni la droite à la gauche, ni les défenseurs de l’égalité sociale aux chantres de la mise en concurrence des travailleurs entre eux, mais ceux qu’il désigne comme les « progressistes » (dont il se veut la tête de gondole) aux « nationalistes ».

Funeste dialectique, montrant à quel point les maîtres à penser du « nouveau monde » n’ont rien retenu du passé : à vouloir instrumentaliser le débat politique en investissant cyniquement le terrain qu’ont déjà longuement labouré des formations se voulant en guerre contre la « submersion » migratoire dont l’Occident se trouverait prétendument menacé, ils concourent au crédit de ces dernières. Outre-Rhin, la campagne électorale de Bavière nous en fournit la plus récente indication, la droite conservatrice risquant de se voir sévèrement bousculée par l’Alternative für Deutschland bien qu’elle reprît nombre des postures discriminatoires de celle-ci, et la gauche étant quant à elle menacée d’un énième recul d’importance. Désormais, à l’image de la France, l’Allemagne comme l’Italie, la Suède autant que le Danemark, les Pays-Bas à l’instar de la Hongrie, de la Pologne ou de la République tchèque, sans parler de la Slovénie, voient se lever la vague que certains ont cru astucieux de qualifier de « populiste ».

À l’occasion de la dernière Fête de L’Humanité, j’ai animé un important débat sur ce thème, sur le stand de la fédération communiste de Meurthe-et-Moselle, en compagnie de Gianluca Schiavon, dirigeant de Rifondazione Comunista en Italie. Cette note s’en inspire largement…

Lire la suite...

mardi 11 septembre 2018

Splendeurs et misères du macronisme, ou... quand Jupiter tombe de l'Olympe

Monsieur Macron avait pris ses quartiers d’été sonné par le scandale Benalla. Il sera rentré au milieu du séisme politique provoqué par la démission de son ministre de la Transition écologique et solidaire. Ce dernier événement marque la fin de l’imposture sous le sceau de laquelle avait débuté ce quinquennat.

Nicolas Hulot symbolisait le « en même temps » par lequel l’élu de mai 2017 prétendait mener de concert une contre-révolution libérale comme le pays n’en avait encore jamais connue et améliorer la situation de ses habitants, le tout conduit sous le signe de « l’exemplarité » revendiquée de sa gestion des affaires. En quelques mots, le 28 août, la désormais ex-éminence aura mis en exergue la vérité d’une entreprise dont l’action se trouve tout entière inspirée par le business et les lobbies au service de celui-ci.

Ses mots résonnent comme un réquisitoire. Quand il dénonce « la présence de lobbyistes dans les cercles du pouvoir. C’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? » Quand il ajoute, lui qui n’aura jamais mesuré sa solidarité avec l’action gouvernementale, y compris dans ses dimensions les plus désastreuses (comme la privatisation en cours du rail français, qui va à l’encontre de la plus élémentaire exigence écologiste) : « La pression du court terme sur le Premier ministre est si forte qu’elle préempte les enjeux de moyen et long terme. (…) Avons-nous commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Non. Avons-nous commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? Non. Ou à enrayer l’érosion de la biodiversité ? Non. » Ou quand il enfonce en ces termes le clou : « La planète est en train de devenir une étuve, nos ressources naturelles s’épuisent, la biodiversité fond comme neige au soleil. Et on s’évertue à réanimer un modèle économique qui est la cause de tous ces désordres. »

Le ministre le plus populaire ne saurait, évidemment, être confondu avec un anticapitaliste militant. Il n’en aura pas moins, en donnant son congé du gouvernement, confirmé ce que tant d’entre nous affirment depuis des lustres : la course au rendement maximal, le dogme de la rentabilité financière, la déréglementation à tout-va, le libre échangisme érigé en dogme intangible, auxquels communient l’ensemble des dirigeants de l’Union européenne, vont à l’encontre du sauvetage de la planète et de son écosystème. Il en sera, de lui-même, parvenu à la conclusion qu’il était chimérique, du sein d’une équipe née de la volonté du capital financier de plier la France à ses intérêts les plus étroits, de penser inverser une tendance qui, par exemple, à l’inverse des décisions de la Cop21, aura vu les États du Vieux Continent augmenter de 1,8% leurs émissions de gaz en 2017, notre Hexagone faisant pour sa part la course en tête avec une croissance de 3,2% de ses rejets.

Impossible, en clair, d’être écologiste, de prendre au sérieux les menaces pesant sur l’existence humaine, d’endiguer le dérèglement climatique, d’assainir notre alimentation, de limiter le trafic routier en privilégiant les transports collectifs et le ferroutage, d’engager la transition énergétique, d’imaginer un nouveau modèle de développement… sans traiter le mal à la racine. Sans prendre le pouvoir sur la finance. Sans maîtriser l’économie en la réorientant dans le sens de l’intérêt général. Sans donner un rôle moteur à l’intervention publique, donc à des services publics redéployés, à un pôle bancaire national, à un vaste secteur industriel répondant à nos besoins stratégiques les plus cruciaux, sans compter une économie sociale et solidaire soucieuse d’échapper au fétichisme marchand. Sans mettre au pas les intérêts privés et les lobbies qui entendent se substituer à la délibération citoyenne et à la souveraineté populaire. Sur ce plan, Monsieur Hulot a totalement raison : in fine, la question revient à savoir qui dirige et à quelles fins, elle pose à la société le problème nodal de la démocratie. Non seulement on ne peut concilier exigence écologique et néolibéralisme, mais l’idée même de « capitalisme vert » est une tartufferie…

Le coup de tonnerre qu’aura représenté le départ du numéro trois de l’équipe gouvernante mérite cependant que l’on pousse la réflexion sur la période que nous abordons. Je m’étais efforcé d’en poser de premiers jalons à travers ma note du 7 août, dans la foulée de l’affaire Benalla. J’y reviens, pour constater que, dans ses dimensions essentielles, la Macronie acquitte maintenant le prix d’un pari en total décalage avec la réalité.

En décalage, en premier lieu, avec une conjoncture économique qui voit l’activité se rétracter, les conditions d’une crise bancaire se réunir progressivement à l’échelle de l’Europe, un nouveau krach financier se profiler à l’horizon. Ce qui rend parfaitement inopérant le laisser-faire néolibéral cher à l’ancien banquier de chez Rothschild, hypothèque de ce fait la relance des investissements autant que la création d’emplois ou l’amélioration du pouvoir d’achat, prive le « maître des horloges » présidentielles de la faculté d’entretenir le mirage d’un embellissement futur des conditions de vie de la population.

En décalage, de même, avec la désintégration s’accentuant de la construction capitaliste de l’Europe. Une désintégration qui frappe de vacuité les exhortations du locataire élyséen à pousser les feux d’un fédéralisme pour lequel il ne trouve guère d’alliés. En dépit de ses engagements réitérés à respecter la discipline ordolibérale en matière de finances publiques, il ne se trouve nullement payé de retour par la droite conservatrice d’outre-Rhin, elle-même en proie à la concurrence d’une extrême droite ascendante, ce qui l’amène à se préoccuper prioritairement de l’installation de l’un de ses représentants à la tête de la future Commission européenne. Une manière, pour Madame Merkel, de rappeler à sa base électorale comme à son partenaire du prétendu « couple » Berlin-Paris, qu’elle n’envisage d’Europe que… sous hégémonie allemande.

En décalage, également, avec un contexte planétaire dominé par l’aiguisement des concurrences économiques et des rivalités géostratégiques. Les tensions politiques qui en résultent entre puissances en lutte pour la redéfinition des rapports de force, les compétitions qui s’intensifient entre firmes transnationales pour le contrôle des marchés et des matières premières, l’accumulation des menaces de guerre que tout cela engendre en diverses régions, amenuisent la crédibilité de la diplomatie jupitérienne. Celle-ci s’en trouve amenée à revoir à la baisse les ambitions proclamées à grand renfort de trompes, voici à peine un an. À preuve, s’exprimant devant la Conférence des ambassadeurs, le 27 août, l’apôtre d’une « verticalité » très aristocratique n’aura plus parlé de la France que pour lui désigner un rôle de « médiatrice ». Très loin des discours qui, des décennies durant, exaltaient la vision indépendante qu’elle était supposée porter à l’échelle du globe tout entier.

En décalage, encore, avec la fracture démocratique française. Cette fracture que les agissements d’une barbouze de second ordre, conjugués à la révélation régulière des puissants intérêts privés (les fameux « lobbies » dénoncés par Nicolas Hulot) auxquels se trouvent liés divers ministres ou personnages influents de l’Élysée, auront brutalement rouverte. Les fragilités du césarisme élyséen, qui n’aura pu s’installer aux commandes qu’à la faveur de l’effondrement de l’ancien ordre politique vermoulu, sans toutefois disposer d’une assise populaire majoritaire, se seront du même coup révélées au pays.

En décalage, enfin, chacun vient d’en prendre conscience, avec des urgences écologiques tout autant incompatibles que les besoins sociaux avec la volonté de tout sacrifier aux injonctions de ces « premiers de cordée » que caractérise une soif inextinguible d’accaparement de tout ce qui représente une source de profit.

En résumé, cette accumulation d’incompréhensions explique que le dispositif macronien se fût aussi rapidement déréglé. Que l’autorité présidentielle se retrouvât considérablement affaiblie (au point que la popularité d’Emmanuel Macron s’avérât maintenant moindre que celle de son prédécesseur au même moment de son quinquennat), ce qui serait déjà un énorme problème dans une V° République qui fait du premier personnage de l’État la clé de voûte du bon fonctionnement des institutions, mais qui devient un facteur de crise majeure pour un prétendant au rôle de César. Que le bloc social et politique sur lequel s’appuyait le nouveau clan aux affaires ne cessât de s’effriter, démissions et dissonances (quand il ne s’agit pas de limogeages comme celui que vient de subir le porte-parole du Château) se multipliant du côté des forces et personnalités que l’occupant du Trône s’était efforcé de rallier à lui. On voit jusqu’à la nouvelle ministre des Sports, nommée parce que la précédente se trouvait en délicatesse avec le fisc, ruer dans les brancards en découvrant l’ampleur des coupes budgétaires dont son administration va être l’objet en 2019…

Lire la suite...

vendredi 24 août 2018

Uri Avnery disparu, "l'Autre Israël" en deuil...

Voilà une grande voix qui va nous manquer… Je veux parler de celle de Uri Avnery (né Helmut Ostermann), dont la disparition ce 20 août laisse orphelins celles et ceux qui, en Israël et dans le monde, livrent l’âpre bataille que l’on sait en faveur d’une paix dans la justice au Proche-Orient.

Né en 1923, Uri Avnery aura fait partie de ces Juifs contraints de fuir l’Allemagne à l’arrivée au pouvoir des nazis, qui chercheront en Palestine, terre à laquelle ils se sentaient liés par la tradition juive, un refuge où il leur serait possible de retrouver un peu de sécurité. Il aura ainsi, dès son plus jeune âge, été le témoin vivant de la spécificité contradictoire du futur Israël : à la fois phénomène colonial reposant sur la spoliation d’un autre peuple, et terre d’accueil pour une fraction – qui devait aller croissant au fil des années – de ces hommes et femmes en butte à l’antisémitisme meurtrier se répandant à toute vitesse sur l’Europe de l’entre-deux guerres.

Après un bref passage dans l’Irgoun, organisation juive clandestine combattant le mandat britannique sur la Palestine qu’il quittera en désaccord avec son positionnement d’extrême droite, il participera à la guerre de 1948, qui devait donner naissance à l’État d’Israël, dans la brigade Shualei Shimson. Ayant quitté Tsahal, où il aura de toute évidence pris conscience de l’impasse sanglante où menait l’expropriation des terres arabes, il entamera à ce moment le combat de sa vie contre la négation des droits des Palestiniens. Par la plume comme par l’action publique, d’abord comme chroniqueur du Haaretz, puis à la tête de l’hebdomadaire Haolam Hazeh, avant d’être élu par deux fois à la Knesset sur une liste « centriste », cela l’exposera à d’innombrables campagnes de haine, à des agressions violentes (telle celle qui lui valut la fracture de ses deux bras, en 1953, à l’instigation de militaires de l’« Unité 101 », troupe d’élite alors dirigée par Ariel Sharon), et même à une tentative d’attentat.

Ayant, comme d’autres, échoué à bâtir une alternative politique à un système dominé par des partis niant en commun le fait national palestinien par-delà leurs divergences idéologiques, c’est à partir de la société civile qu’il déploiera son action jusqu’à son dernier souffle. Militant d’une solution à deux États, il sera même, en 1982, un précurseur du dialogue israélo-palestinien qui débouchera sur les accords d’Oslo dix ans plus tard, rencontrant Yasser Arafat alors que ce dernier était assiégé à Beyrouth par l’armée israélienne. Après le reflux et la désintégration de la puissante vague de mobilisation pour la paix qu’emmènera un temps le mouvement Shalom Arshav (La Paix maintenant), il fondera en 1994 Gush Shalom (Bloc de la paix), dont il ne cessera par la suite d’être la figure tutélaire.

Celles et ceux qui, dans ma génération, prendront conscience du défi historique que représente la relation entre Israéliens et Palestiniens pour le devenir de toute la région, auront pour la plupart découvert Uri par un article donné au numéro spécial des Temps modernes (la revue dont Jean-Paul Sartre assumait la direction) consacré, en avril 1967, à cette question. Significativement intitulé « Israël, fait colonial ? », il y exposait dès cet instant ce qui caractérisera ses positions sur les cinquante années suivantes : le refus des approches schématiques qui ont pour seul effet d’interdire la recherche d’une solution politique fondé sur le droit et non plus sur la force des armes ; et la défense intransigeante du principe d’égalité entre peuples ayant un droit identique à exister dans le respect de leur souveraineté. Qui connaissait la rectitude de sa pensée n’aura, par conséquent, pas été étonné de le voir s’élever, en 2016, contre certaines dérives de la campagne « BDS » : « Le débat BDS peut attiser les haines réciproques, élargir l’abîme entre les deux peuples, les séparer encore davantage. Seule une coopération active entre les camps de la paix des deux bords peut obtenir la seule chose dont l’un et l’autre ont désespérément besoin : LA PAIX. »

Sa dernière bataille, Uri la livrera contre la loi adoptée – à une courte majorité de la Knesset – par la droite ultrasioniste, faisant d’Israël « l’État-nation du peuple juif ». Une décision consacrant une situation d’apartheid institutionnel à l’encontre des composantes chrétienne, arabe ou druze, et visant à barrer inexorablement le chemin à toute négociation ayant pour objectif le partage de la Palestine en deux États souverains. Dans la dernière des chroniques qu’il publiait régulièrement sur le site Internet de son mouvement, Uri développera une conception de l’existence juive aux antipodes de ce que martèle ad nauseam le clan de fanatiques extrémistes et religieux aujourd’hui en charge des destinées d’Israël. À ses yeux, les Juifs, constituent un peuple « dispersé à travers le monde et appartenant à de nombreuses nations, avec un sentiment fort d’affinité avec Israël. Nous, dans ce pays, nous appartenons à la nation d’Israël, dont les membres hébreux font partie du peuple juif ».

Ces propos de sagesse, récusant les logiques sans issues de colonisation à outrance et de guerre ethniciste, expliquent le deuil dans lequel nous nous sentons plongés. C’est bien l’un des plus prestigieux héritiers du judaïsme des Lumières qui vient de nous quitter. « L'Autre Israël » se retrouve privé du porteur d’une mémoire juive que l’on veut par tous les moyens effacer au plus haut niveau du pays. Et le mouvement international de solidarité voit disparaître l’un de ses plus précieux points d’appui.

- page 2 de 47 -