Le blog de Christian Picquet

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 4 décembre 2019

5 décembre, le point de bascule possible

À en croire les « indiscrétions » savamment distillées par les communicants du Château, l’exécutif se montrerait serein à l’approche de l’échéance du 5 décembre. Bien sûr, rien n’est joué, comme toujours à la veille d’une épreuve de force sociale d’importance. Mais la petite aristocratie aux commandes de la France sait bien que ce rendez-vous interprofessionnel unitaire, le premier de cette ampleur depuis la mobilisation contre la loi El Khomry de 2016, et peut-être depuis le grand mouvement contre le plan Fillon en 2010, va marquer un tournant de la situation française. Lequel va prendre la suite de la secousse provoquée par le surgissement des « Gilets jaunes » voilà un an. De toute manière, personne n’ignore que, depuis la grève générale des agents de l’État en août 1953, chaque attaque contre la Sécurité sociale ou le droit à une retraite digne et paisible a engendré un soulèvement de la France du travail et de l’intelligence...

Si je parle de tournant, c’est parce que le pays est en état d’incandescence. En deux années seulement, le macronisme l’a brutalisé comme rarement un pouvoir l’avait fait depuis la Libération. Les inégalités ne cessent de se creuser. D’un côté, le CICE représente 100 milliards de cadeaux aux très grandes entreprises et aux banques sans la moindre contrepartie, les neuf plus grandes fortunes du pays accumulent une richesse supérieure au budget de l’État, la suppression de l’ISF n’en a pas moins doté les ultrariches d’une manne supplémentaire de quatre milliards, la rémunération des PDG du CAC 40 se révèle équivalente à 152 fois le salaire moyen des Français. De l’autre, le chômage ruine des vies par millions, un nombre grandissant de salariés a sombré dans la pauvreté, un tiers des retraités vit avec moins de 1000 euros par mois tandis qu’en moyenne les pensions ne correspondent qu’à 50 ou 55% du dernier salaire, la précarité frappe de plus en plus brutalement la jeunesse (comme vient de le rappeler tragiquement l’immolation du jeune Anas à Lyon), une large fraction du monde agricole ne parvient qu’à grand-peine à échapper à l’étranglement par l’agrobusiness et le dogme libre-échangiste (ainsi que l’illustre l‘actuelle explosion de colère des campagnes). Sans parler de la destruction mise en oeuvre de nos services publics, de la privatisation en cours du rail français à la rentabilisation frénétique d’hôpitaux qui s’en retrouvent au bord d’une authentique débâcle, venant s’ajouter au déchirement du tissu industriel de la nation et à la désertification des territoires péri-urbains.

Voilà qui explique l’enchaînement des confrontations sociales depuis des mois, au niveau des personnels de la santé ou de ceux de la fonction publique, dans les entreprises en butte aux plans de licenciement ou aux délocalisations, chez les jeunes surexploités par les plates-formes numériques ou privés de débouchés par un système scolaire asphyxié par le libéralisme, parmi des retraités de plus en plus menacés de paupérisation. La question du pouvoir d’achat, donc de l’augmentation des salaires et des pensions, est dans ce cadre devenue centrale : quand un actionnaire de Renault voit son coupon s’élever de 106%, le salarié de cette entreprise ne voit lui sa feuille de paie progresser que de 3,1%. Les « Gilets jaunes » n’ont donc été qu’un révélateur et le point de départ d’une révolte multiforme. Et c’est Raymond Soubie, l’ex-conseiller social de Nicolas Sarkozy, qui décrit le mieux la gravité du moment. Parlant d’une situation « inflammable », il en vient à affirmer : « Pour l’instant, les foyers sont isolés et séparés : les policiers, les pompiers, les agriculteurs, les cheminots… Mais, un jour, tout peut basculer. Ce basculement a un nom : Mai 68 » (L’Express, 13 novembre 2019).

Lire la suite...

lundi 25 novembre 2019

Un an après l'irruption des "Gilets jaunes"

C’est il y a exactement un an qu’aura surgi le mouvement des « Gilets jaunes », à la surprise des gouvernants, des élites médiatiques, et même de la plupart des composantes de la gauche et du mouvement ouvrier. Ses formes inédites, son caractère protéiforme, son hétérogénéité, le refus d’un grand nombre de ses acteurs de se lier au syndicalisme, son rejet de l’organisation traditionnelle du combat social, sans parler des tentatives d’infiltration de la part de l’extrême droite auront conduit plus d’un à se tenir à l’écart de ce soulèvement du mal-vivre, voire à exprimer leur suspicion lorsqu’il ne s’agissait pas d’hostilité franche. Le Parti communiste, réuni en congrès alors que se déroulait le deuxième samedi de manifestations de ces milliers d’hommes et de femmes tout de fluorescent revêtus, n’aura pas eu ces préventions. Il aura d’emblée appelé à se mobiliser en faveur de l’augmentation des salaires, et tout particulièrement de la revalorisation de 20% du Smic. Il en aura été bien inspiré tant, avec le recul, cette secousse aura révélé le degré d’exaspération du pays profond, la profondeur de la rupture entre le pouvoir en place et la majorité d’une société qui ne vit qu’avec difficulté de son travail, la crise du modèle économique et social ayant depuis des décennies accompagné la globalisation capitaliste. C’est même, avec la redécouverte de l’action collective par une fraction du salariat, celle qui se sera retrouvée sur les ronds-points pour sortir de son éparpillement dans les petites entreprises, d’un retour de la question de classe sur le devant de la scène française qu’il nous faut aujourd’hui franchement parler. J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur les premières leçons de cette irruption des « Gilets jaunes », qui annonce sans doute d’autres explosions, tout aussi déroutantes dans leur affirmation, dans un ouvrage collectif édité à la rentrée par Le Temps des cerises, Gilets jaunes, jacquerie ou révolution. Pour la dernière livraison de Communistes, je viens de restituer l’esprit de ma contribution à ce livre. Je reproduis ci-dessous cet article.

« Le 17 novembre 2018 aura ouvert un nouveau moment politique en France. Par sa longévité inédite dans l’histoire des colères populaires, comme à travers la sympathie dont l’opinion continue aujourd’hui encore à le créditer, il traduit la rupture d’une large majorité de notre peuple avec le macronisme. En ce sens, il aura pris place dans la longue suite de luttes qui se seront opposées à une politique tout entière tournée vers les « premiers de cordée » depuis le début du quinquennat, de celle des cheminots contre la privatisation du rail français à celle des personnels de la santé, en passant par celles des agents du service public, des travailleurs en butte aux fermetures d’entreprises, ou d’une jeunesse prenant conscience que la justice climatique n’est pas dissociable de la justice sociale.

« Révélateur de l’imbrication des fractures sociales et territoriales avec une crise démocratique amenant une majorité de Français à ne plus s’estimer représentés, ce mouvement aura vu des centaines de milliers d’hommes et de femmes redécouvrir l’action collective. Salariés le plus souvent privés de droits dans leurs petites entreprises, retraités guettés par la misère, ou encore femmes en butte à la précarité du quotidien, ils et elles se seront dressés contre les fins de mois impossibles à boucler, leur relégation dans des territoires péri-urbains où ils seront devenus les « invisibles » de la République, la casse des services publics autant que la désertification médicale ou le déchirement du tissu industriel de la nation. Se revêtant du gilet fluorescent pour redevenir visibles, s’appropriant les ronds-points comme lieux d’une nouvelle socialisation, et convergeant chaque samedi vers des métropoles concentrant les richesses, ils auront tout à la fois revendiqué un autre avenir, la dignité et la restauration d’une souveraineté populaire de plus en plus privée de substance sous la V° République et dans le contexte de la globalisation capitaliste.

« Ce qui explique la dynamique de ce soulèvement du mal-vivre. Parti du refus d’une écotaxe pénalisant celles et ceux qui n’ont pas les moyens de se déplacer autrement qu’en automobile, il aura très vite replacé « la question sociale au centre du jeu politique », pour reprendre les termes de l’historien Gérard Noiriel. Certes, en un an, le mouvement aura beaucoup perdu de son élan initial. Au-delà de l’utilisation novatrice des « réseaux sociaux », il ne sera parvenu ni à se structurer, ni à surmonter vraiment son hétérogénéité, ni à trouver le chemin d’une convergence avec le reste du salariat ou encore avec les quartiers populaires. Les réflexes antisyndicaux, imprégnant une partie de ses rangs et faisant écho à la méfiance d’une partie du mouvement ouvrier à son endroit, auront hypothéqué les clarifications en son sein, sur la stratégie autant que sur les objectifs à mettre en avant. De sorte qu’il se sera vite retrouvé pris en tenailles entre l’escalade répressive d’un pouvoir prêt à tout pour criminaliser l’action sociale et les groupes violents venant parasiter sa recherche d’une perspective à la hauteur des enjeux qu’il a révélés.

« Reste que, portant la peur dans le camp d’une classe dirigeante redécouvrant avec stupeur la lutte des classes, les « Gilets jaunes » auront fait la démonstration, devant le pays, qu’il était possible d’arracher des victoires. Que tout reste à faire, que les 17 milliards d’euros concédés en catastrophe par Monsieur Macron aient principalement permis à ce dernier de « s’acheter du temps pour préserver les fondamentaux de sa politique économique », comme vient de le reconnaître l’édition des 15 et 16 novembre des Échos, cela n’est pas contestable. Mais, au terme d’années d’échecs et de reculs infligés au mouvement social, lesquels ne sont pas sans expliquer les contradictions et fragilités d’une irruption populaire à l’origine et aux formes inattendues, nous avons une vision plus claire des défis à relever.

« Faire converger les luttes, travailler à dégager les objectifs à même de rassembler un salariat désormais largement majoritaire dans la population active, impliquer au-delà toutes les forces sociales ayant le même intérêt à se libérer de la domination du capital, construire l’unité la plus large, commencer à dessiner la réponse politique qui manque cruellement à une colère sociale grandissante : voilà notre feuille de route. La bataille des retraites, qui concerne le salariat dans son ensemble et qui place la société devant une véritable question de civilisation, peut et doit le permettre. Et la journée intersyndicale du 5 décembre, à laquelle a appelé la dernière assemblée des « Gilets jaunes », en sera d’évidence un temps fort.»

Je reviendrai, dans les prochains jours, sur les enjeux de la bataille qui s'annonce sur les retraites, et sur le rendez-vous du 5 décembre.

dimanche 17 novembre 2019

Retour sur la marche du 10 novembre et le concept douteux d'islamophobie

J’ai attendu que la marche parisienne du 10 novembre, intitulée « Nous disons collectivement ‘’stop’’ à l’islamophobie », soit derrière nous pour m’exprimer à propos des lourds problèmes qu’elle a soulevés. J’ai même, je l’avoue, hésité à reprendre la plume à ce propos, alors qu’une crise politique et sociale majeure est sans doute en train de se nouer dans notre Hexagone, avec cette confluence des colères populaires à laquelle nous assistons depuis des semaines, et avec la perspective de la grande journée syndicale du 5 décembre en défense du droit à la retraite… Il se trouve toutefois que nous continuons à être interrogés sur une initiative qui a révélé de profondes dissensions dans la société et à gauche, comme en témoignent les éditoriaux des magazines, les débats organisés par les chaînes d’information en continu à la fin de la semaine passée, ou encore l’entretien de mon camarade Fabien Roussel avec Jean-Jacques Bourdin, le 14 novembre, sur BFMTV.

Dans mon dernier post, je soulignais à quel point il y avait péril dans la demeure France. Le racisme qui se déchaîne contre nos compatriotes de confession ou culture musulmanes est en train de libérer totalement une parole xénophobe, antirépublicaine, et même carrément fasciste. Les discours de haine, ceux qui visent aujourd’hui des musulmans autant que ceux qui s’en prennent régulièrement aux Juifs, constituant toujours des appels à la violence ou au meurtre, une grande riposte démocratique s’imposait. Le message n’en a pas moins été brouillé, ce 10 novembre, par un appel dont la confusion a engendré des polémiques dont seuls les prêcheurs de détestation et de guerre civile ont pu trouver avantage.

En écrivant ces mots, je ne vise évidemment pas la majorité des personnalités et organisations signataires qui, de bonne foi, ont voulu se saisir de ce texte afin que ne demeure pas sans réponse l’immonde attentat commis quelques jours plus tôt contre la mosquée de Bayonne. Faute d’autre initiative plus claire dans ses contenus, et bien que beaucoup aient laissé percevoir leur malaise à propos de passages lourds d’ambiguïtés, ils voulurent avant tout se tenir aux côtés d’hommes et de femmes trop régulièrement stigmatisés, et leur dire que ce pays était le leur, que l’islam comme n’importe quelle religion y avait toute sa place, et que la République n’avait de sens que par ses valeurs affichées d’égalité et de fraternité. Même si ses responsables n’affichèrent pas tous la même attitude, certains signant l’appel et d’autres non, mon parti appela sur ses propres bases à manifester partout en France « contre le racisme et pour la République ».

La marche ayant eu lieu, et le débat étant désormais durablement ouvert, en particulier à gauche, il importe de le mener jusqu’au bout. Sereinement, loin des anathèmes et des simplifications outrancières, car rien ne serait pire que d’ajouter les déchirures aux ressentiments. Mais sans faux-semblants, le camp du progrès n’ayant rien à gagner à faire sienne la célèbre maxime attribuée au canal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. » Car ce sont, bel et bien, les équivoques et les ambivalences douteuses qui finissent par désagréger les lignes de front idéologiques, créant des situations propices aux pires aventures.

Pour ce qui me concerne, je n’ai pas songé un instant à parapher le texte du 10 novembre. Parce que, parcourant la liste des signataires, j’avais relevé trop de noms dont les actes ou les tendances récurrentes à proférer des anathèmes obscurantistes s’opposent en tout point à la visée libératrice qu’incarne l’idéal communiste. Parce qu’un appel se voulant antiraciste ne peut, comme c’était le cas, ne faire référence ni à la République, ni à la laïcité, ni même à l’immigration : ce dernier « oubli » s’avérait, on me permettra de le souligner, proprement hallucinant au moment où le chef de l’État et son gouvernement rendaient publiques des dispositions désignant les étrangers et les réfugiés comme des intrus auxquels il convenait de fermer la porte. Parce qu’il était, du moins à mes yeux, exclu d’en appeler, sans plus de précision, à lutter contre des « lois liberticides » : on ne sait si cette formule s’applique à la loi de 1905 ou aux règles laïques prohibant le port de signes religieux à l’école ou de la part des agents du service public, ou si elle désigne ces opérations effectivement nauséabondes qu’inspirent les philippiques discriminatoires de l’extrême droite, à l’image de la récente proposition des sénateurs de droite visant à interdire les accompagnements scolaires aux mamans en foulard. Parce qu’au prétexte de lutter contre « l’islamophobie », on assimilait sournoisement la « critique des religions » à un racisme visant « des personnes en raison de leur foi » : point n’est besoin d’être un expert en exégèses pour craindre que l’on veuille, avec ce passage, faire de certaines pratiques, tel le port du voile, un acte de foi obligé pour les croyantes, ce que nombre de musulmanes, on le sait, récusent en dénonçant cette prescription comme une atteinte à leur liberté de femmes. Parce que, dans le même esprit, il m’a semblé impossible de me retrouver dans la dénonciation d’un processus qui exclurait les femmes portant le foulard « de toutes les sphères de la société » : on n’est pas loin, ici, de la mise en cause implicite de l’obligation faite aux religions de ne pas s’immiscer, à travers des marques ostentatoires d’appartenance, dans le fonctionnement de l’institution scolaire. Parce qu’il eût fallu que les rédacteurs de l’appel se montrent un peu plus explicites dans leur attaque de « dispositifs de surveillance de masse qui conduisent à une criminalisation pure et simple de la pratique religieuse » : autant il convient de refuser toute stigmatisation des musulmans épris de spiritualité et respectueux de leurs rituels, autant il est justifié, pour les pouvoirs publics, de veiller à ce que les zélateurs de certaines « pratiques religieuses » n’en viennent pas à inciter leurs fidèles à la traque des mécréants voire au jihad, comme cela peut parfois se faire dans tel ou tel lieu de culte.

Même si, dans l’ensemble, la marche du 10 novembre ne s’affranchit pas du cadre républicain, et je m’en félicite sincèrement, ce ne sont pas les rappels tonitruants de certains à la grandeur de Dieu, ou l’assimilation odieuse, par un badge largement diffusé parmi les manifestants, de l’actuel racisme antimusulman à l’extermination des Juifs par les nazis, qui me feront regretter mon souci de clarté. J’imagine que l’on me reprochera d’être excessivement suspicieux. Je ne pense pourtant pas m’être jamais dérobé, dans ma vie militante, aux compromis dès lors que ceux-ci ne remettaient pas en cause l’essentiel de mes engagements politiques et de mes convictions rationalistes. Celles et ceux qui m’ont côtoyé lorsque je présidais aux destinées du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens peuvent en témoigner. Mais la naïveté n’a pas sa place en politique.

Toutes les formules contestables que j’ai évoquées ne sauraient relever, au vu de leur nombre, d’une rédaction hâtive ou de la pure maladresse. Elles renvoient, au fond, à ce concept d’« islamophobie » qui structurait l’appel. Encore une fois, je peux comprendre que beaucoup y adhèrent avec le sentiment que cette expression percutante renforce la combat antiraciste. D’autres pensent manifestement que le moment est trop grave pour s’arrêter à ce qu’ils considèrent comme un détail. Je voudrais néanmoins les convaincre que, loin de rassembler largement, cette notion fracture les rangs progressistes, brouille les lignes du débat d’idées dans la société française, et va jusqu’à diviser les musulmans eux-mêmes, selon qu’ils acceptent ou non de se voir imposer une lecture extrémiste de leur religion.

Là est, en effet, le coeur de la controverse. Nos compatriotes de confession ou de culture musulmanes doivent-ils se retrouver assignés à la seule communauté de croyance dont ils relèvent, et se voir du même coup essentialisés dans leur rapport réel ou supposé à la religion, au détriment de ce qui constitue les autres dimensions de leur identité ? Devons-nous désormais négliger le fait, pourtant évident, que les campagnes visant l’islam sont devenues le faux-nez d’une très ancienne volonté, héritée de la période coloniale, de mettre l’immigration arabe au ban de la société française ? Faut-il simultanément tomber dans cet autre piège, tendu cette fois par un intégrisme totalitaire, qui entend sous prétexte de refus de « l’islamophobie » frapper d’opprobre la moindre critique de la religion, telle celle à laquelle s'attachait l'ancienne équipe de Charlie-Hebdo avant de tomber sous les balles de tueurs fanatiques ? Nous faut-il, démocrates de toute conviction et de toute origine, oublier que le racisme vise d’abord des personnes et des groupes humains, non des idéologies ou des religions instituées, même si la haine religieuse n’est pas plus tolérable qu’une autre forme d’intolérance ? Comment consentir à cette attitude, littéralement schizophrène, qui consiste à se réclamer fièrement de l’égalité entre femmes et hommes lorsqu’elle est mise en question au travail comme à travers le harcèlement sexuel ou sexiste, et détourner le regard lorsque des fous de Dieu livrent, depuis des années, une lutte idéologique sans merci au féminisme prétendument « occidental », expliquant par exemple que le voile serait une libération « dans et par l’islam » ?

Bref, derrière la dénonciation obsessionnelle de « l’islamophobie », je reste persuadé que se dissimule, par-delà la sincérité de la plupart de celles et ceux qui se sont levés dimanche dernier contre le racisme, une réinterprétation des enjeux de la période selon les vues d’un fondamentalisme ultraréactionnaire. Préférer cette notion à celle, bien plus précise, de racisme antimusulmans se révèle donc non seulement dénué de sens, mais surtout porteur de dérapages.

Plutôt que de prendre le risque de déchaîner en son propre sein des polémiques délétères, qui ne font que l’affaiblir toujours davantage, notre camp devrait en revenir à quelques principes fondamentaux. Face à la haine, sous toutes ses formes, il faut s’efforcer d’unir autour de l’exigence républicaine, qui définit la nation comme une communauté politique, et non religieuse ou ethnique, ne distinguant pas ses citoyens à partir de leurs origines ou opinions intimes. Il s’avère essentiel de reprendre la bataille de la laïcité, attaquée de tous côtés, en ce que celle-ci ne se contente pas de séparer les Églises de l’État, mais entend émanciper les individus de tout ce qui les soumet à l’emprise d’une religion, d’une ethnie ou d’une tradition. Et il importe, plus que tout, d’en revenir toujours au combat de classe, celui qui permet de dresser ensemble, contre l’injustice sociale, l’immense majorité de ces hommes et de ces femmes que rien ne devrait séparer face à un adversaire qui les exploite et piétine leurs droits fondamentaux. C’est ce que disait la déclaration du Parti communiste français appelant à manifester la semaine dernière.

J’en termine sur la leçon la plus importante qu’il m’apparaît indispensable de tirer de cet épisode. C’est lorsque nous ne parvenons pas à prendre l’initiative, et à proposer des bases conférant aux mobilisations des bases résolument progressistes, que nous facilitons des manoeuvres dangereuses. Que chacun ait ainsi en mémoire l’exemple du 19 février dernier. C’est lorsque les partis républicains, à l’initiative de la gauche et en particulier du PCF, appelèrent à manifester contre les actes antijuifs qui venaient de susciter une légitime émotion dans le pays, qu’ils coupèrent l’herbe sous les pieds des courants qui ont coutume d’instrumentaliser l’antisémitisme pour nourrir les régressions communautaristes et légitimer l’action insupportable des gouvernants israéliens. Sachons, dès lors, ne plus rééditer le « retard à l’allumage » de ce mois de novembre.

jeudi 31 octobre 2019

Retrouver la République et la lutte de classe

Je l’évoquais dans mon précédent post, le climat politique se fait décidément mauvais. Les mots haineux, les théories stigmatisantes, les appels plus ou moins assumés à la purification ethnique de notre pays ne font pas qu’enfiévrer les esprits, ils encouragent le passage à l’acte. Ce qui s’est passé, ce 28 octobre, devant la mosquée de Bayonne, est à cet égard un signal d’alarme. La xénophobie, le racisme antimusulmans tout autant que l’antisémitisme ne sont pas de simples opinions dérivantes. Ils conduisent certains secteurs de la société, et non simplement quelques esprits égarés, à les traduire en volonté de tuer. Prenons bien garde à cette américanisation de notre existence collective : outre-Atlantique, les prêches suprémacistes qu’a libérés l’accès de Donald Trump à la Maison Blanche font des mosquées ou des synagogues des cibles régulières.

Foin de la langue de bois : la responsabilité du président de la République est ici directement engagée. En choisissant, au début de ce mois, de désigner « l’immigration » comme l’un des fléaux qu'affrontent les « classes populaires », il a ouvert une fatale boîte de Pandore. Non que d’autres n’aient déjà dit la même chose avant lui, mais c’est le premier magistrat du pays qui, cette fois, s’est aventuré sur ce terrain marécageux, conférant à ce genre de propos une tout autre portée. Je le soulignais, pour cette raison, dans mon rapport sur le moment politique présent, devant le conseil national du Parti communiste français, le 12 octobre : « On voit bien le but recherché. Il veut faire diversion sur les questions identitaires pour ne pas avoir à parler de la question sociale. Il cherche à détourner l’exaspération des citoyens contre les migrants. mais on voit bien aussi les dégâts que peut provoquer une stratégie qui s’emploie délibérément à empuantir le débat public. Le parti de Le Pen n’a presque plus rien à dire, sinon aller jusqu’au bout de sa proposition d’épuration de la société française, d’autres parlent avec ses mots. Et à ses franges, les pires discours trouvent une légitimité à s’exprimer sans complexe. Comme lorsqu’un Zemmour reprend à son compte une rhétorique tout droit sortie des factions antisémites du XIX° siècle et des ligues fascistes de l’Entre-Deux guerres, pour s’en prendre aux étrangers, aux musulmans, à ce qui n’est pas son fameux ‘’homme blanc, hétérosexuel et catholique’’, bref pour s’en prendre à tout ce qui fait l’identité républicaine de la France. »

S’engouffrant dans la brèche, non seulement ledit Zemmour mais les partisans nationaux-libéraux de Madame Maréchal ont promptement retrouvé les accents du fascisme. Ce dernier ne saurait, en effet, s’imaginer de nos jours dans les formes qu’il revêtit dans les années 1920 et 1930. Les temps ont changé et l’affaiblissement du mouvement ouvrier autorise l’extrême droite à remiser (au moins pour un temps…) les défilés aux flambeaux et les gourdins de ses détachements sombres. Elle n’en poursuit pas moins l’objectif du remodèlement ethnique de la nation, lequel suppose la désagrégation de la République et de ses principes fondateurs. Gérard Noiriel, dans son excellent pamphlet Le Venin dans la plume (aux éditions La Découverte), est parfaitement fondé à souligner ce qui relie Édouard Drumont, grand pourfendeur de la « France juive » à la fin des années 1800 et l’un des principaux inspirateurs de Mein Kampf ultérieurement, à un Zemmour aujourd’hui. De l’un à l’autre, on retrouve la même vindicte délirante, les mêmes obsessions complotistes, la même détestation de la modernité, le même appel à la restauration des ordres et hiérarchies de l’Ancien Régime, la même attente d’une régénération par la lutte contre « l’Anti-France ».

Et lorsque le chroniqueur du Figaro-Magazine, désormais salarié de CNews où il a chaque soir antenne ouverte, en vient à se réclamer du général Bugeaud qui, au début de la colonisation de l’Algérie, « commence à massacrer les musulmans et même certains juifs », c’est l’apologie délibéré du crime de masse qui fait son grand retour dans notre vie publique. On ne peut considérer comme une pure coïncidence que, quelques jours plus tard, un ancien candidat du Front national en arrive à ouvrir le feu sur un lieu de culte musulman…

Bien des commentateurs en viennent à présent au constat que la controverse sur les dangers attribués à l’immigration a échappé au premier personnage de l’État. Je le crois volontiers. D’autant qu’un gouffre sépare les sentences apocalyptiques de la réalité des chiffres : on ne dénombre présentement que 11% de personnes nées à l’étranger, ce chiffre incluant celles et ceux qui ont obtenu la nationalité française ; 33 500 individus seulement entrent chaque année sur ce sol au titre de l’immigration « économique » ; et les premiers concernés par la concurrence si souvent dénoncés comme pénalisant les salariés, sont… le plus souvent les immigrés des années précédentes.

Reste, tout de même, que Monsieur Macron ne songe nullement à changer de braquet, réservant le second passage de sa lame accusatrice à Valeurs actuelles, hebdomadaire officieux de l’ultradroite occidentaliste. Tout à son entreprise de « triangulation » du débat politique, à travers laquelle il cherche à couper l’herbe sous le pied de Madame Le Pen, il va jusqu’à reprendre à son compte la phraséologie de cette dernière, s’en prenant par exemple aux « droits-de-l’hommistes main sur le coeur » et à un « tiers-mondisme non-aligné aux relents marxistes ». L’objectif est clairement réaffirmé d’une remise en cause des dispositifs d’accueil des réfugiés et, singulièrement, de l’aide médicale d’État. Sa démarche l’amène, presque inévitablement, à amorcer une véritable bombe à fragmentations, lorsqu’il explique que s’additionneraient désormais « fait migratoire » et « fait religieux ». Il contribue, ce faisant, à cette dérive porteuse de guerre civile qui amalgame immigration, droit d’asile, islam, intégrisme et terrorisme.

Il suffit, désormais, qu’un fonctionnaire, rallié au salafisme mais ayant échappé à la vigilance de son administration, assassine quatre de ses collègues au coeur de la préfecture de police de Paris, pour que l’on en appelle à une « société de vigilance » destinée à traquer les « signaux faibles » de radicalisation religieuse, le ministre de l’Education nationale allant jusqu’à s’alarmer des « petits garçons qui refusent de tenir la main des filles ». Il suffit qu’un élu lepéniste de la Région Bourgogne-Franche-Comté invective, en pleine assemblée, une femme voilée accompagnant une sortie scolaire, ce qui met ce conseiller hors-la-loi, pour que des éminences gouvernementales s’aventurent, contre les principes codifiées de la laïcité, à dénoncer « la pratique régulière et ostentatoire de la prière » ou assènent que « le voile n’est pas souhaitable dans notre société » (propos allant très au-delà de l’interdiction, parfaitement justifiée elle, de marques d’appartenance religieuses dans l’institution scolaire ou, s’agissant de leurs agents, dans les service publics). Force est ainsi de constater que l’on glisse insidieusement de l’encouragement à la « vigilance » de chacun et chacune face à des comportements proto-terroristes (encouragement qui, en lui-même, pose déjà un problème considérable en ce qu’il confie à la population une mission relevant prioritairement de la puissance publique) à une société de la suspicion généralisée, voire de la délation, d’où ne peuvent sortir que des communautarismes exacerbés, se dressant les uns contre les autres.

Jusqu’ici, notons-le quitte à déplaire aux théoriciens du « grand remplacement » ou aux contempteurs d’une « islamophobie » qui gagnerait tout le corps social, la digue républicaine a plutôt résisté. Le sondage dont le Journal du dimanche a cru bon de faire sa manchette, le 27 octobre, en atteste. Certes, une très grande majorité de nos concitoyens (très au-delà, donc, des « Français de souche » chers à certains ou des « Blancs dominants » que fustigent d’autres à longueur de temps) se disent favorables à l’interdiction des signes religieux pour les parents accompagnateurs de sorties scolaires, mais ils étendent leur refus à l’ensemble des pratiques confessionnelles et non au seul voile islamique. Plus significativement encore, la question identitaire agitant les plateaux télévisuels se voit supplantée, dans les préoccupations des Français, par les problèmes de santé, d’emploi, de pouvoir d’achat, de sécurité ou de défense de l’environnement. 62% des sondés se montrent en outre favorables aux repas de substitution dans les cantines pour les élèves musulmans ou juifs ne consommant pas de porc. Comme quoi, la volonté d’intégration de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions intimes, continue de s’opposer aux opérations de diversion etc de division.

La digue tient… mais pour combien de temps ? Petit à petit, soyons lucides, se resserre sur notre Hexagone le piège qui peut le désagréger et ouvrir le chemin à n’importe quelle aventure. Entre un néo-fascisme qui exploite cyniquement le mal-vivre afin d’empêcher le peuple de trouver une solution collective aux maux qui l’assaillent, et un intégrisme totalitaire qui prétend substituer la loi de Dieu à celle des humains, ce n’est certainement pas grâce à des néolibéraux aspirant à réduire toujours davantage le périmètre de l’État et les droits sans lesquels la justice est un vain mot, que l’horizon s’éclaircira. À preuve, à mi-mandat, l’écrasante majorité de nos compatriotes considèrent que l’élection d’Emmanuel Macron ne fut pas une bonne chose, ce qui permet au Rassemblement national de se retrouver au coude-à-coude avec la République en marche, dans les enquêtes d’opinion, en vue de la prochaine présidentielle.

Il est grand temps de retrouver la République. Celle qui consacre la nation comme une communauté politique, et non ethnique ou religieuse, de citoyens que ne distinguent ni leurs origines ni leurs croyances. Celle qui ne peut exister que par l’égalité et la fraternité imbriquées, lesquelles supposent que le combat contre l’inégalité triomphe de toutes les logiques de morcellement et de replis identitaires. Celle qui, grâce à une laïcité ne se confondant ni avec un subtile équilibre de la liberté de conscience avec la liberté de culte, ni avec l’exclusion de plusieurs millions d’hommes et de femmes, veut émanciper en aidant le corps citoyen à se soustraire à l’emprise des religions, des dominations ethniques et des dogmes aliénants.

Il est plus que temps, aussi, de replacer au coeur du débat public les véritables défis que doit relever notre société, si elle veut s’extraire de la spirale des régressions de toute sorte et des paniques idéologiques. Un an après le surgissement du mouvement des « Gilets jaunes », ces défis restent le chômage et la précarité, le pouvoir d’achat, le besoin de services publics étendus afin que chacune et chacun trouve sa place dans la collectivité, le droit à la santé et à une retraite permettant de vivre dignement, une nouvelle industrialisation favorisée par la conversion écologique de l’économie, la reconquête de l’égalité territoriale et de la démocratie citoyenne afin de recoudre la cohésion de la nation…

Ce sont toutes ces questions, loin des démagogies occupant le devant de la scène, que mettent à l’ordre du jour les rendez-vous sociaux et politiques des prochains mois, de la lutte des personnels de la santé à celle des privés d’emplois, de la journée du 5 décembre en défense des retraites aux élections municipales. C’est à elles que la gauche, si elle veut redevenir une grande force d’espérance, doit consacrer tous ses efforts. Car c’est de cette manière que les Lumières éclaireront de nouveau l’avenir…

mardi 8 octobre 2019

Une rentrée sous le signe du chaos et de ses dangers

Étrange rentrée politique, tout de même, que celle que nous venons de vivre ! D’un côté, la grande machine à lessiver les esprits se sera mise en branle, pour nous vendre l’image d’un président apaisé, plus à l’écoute des Français, soudainement soucieux de l’indépendance de la France face aux imprécations impériales du locataire de la Maison Blanche, ayant troqué l’image d’ami des ultrariches pour celle d’écologiste pourfendeur de l’écocide amazonien, le tout agrémenté de la mise en scène de quelques bains de foule ou autres « grands débats », dont chacun sait pourtant à quel point ils sont orchestrés pour regrouper principalement des partisans du pouvoir. De l’autre, jusque dans les colonnes de la très conformiste presse économique, se sera exprimée la sourde inquiétude que les efforts du monarque élyséen pour se refaire une légitimité se voient vite rattrapés, et même ruinés, par une réalité démentant en tout point le récit vendu à l’opinion par les communicants du Château.  

Ce ne sont pas uniquement les facteurs internes, en clair ces injustices de plus en plus insupportables au grand nombre et auxquelles il n’aura pas été porté remèdes depuis le surgissement du mouvement des « Gilets jaunes » voici presque un an – quelque part, Emmanuel Macron en fait l’aveu lorsqu’il lâche cette réflexion : « Je ne crois pas que tout ce qui, à un moment donné, a créé la colère sincère d’une partie de la population soit derrière nous » –, qui provoquent un climat lourd d’angoissantes incertitudes. C’est en tout premier lieu la crise de la globalisation néolibérale qui, de basse ou moyenne intensité qu’elle était jusqu’à présent, est en train d’entrer dans un nouveau temps, de très haute intensité celui-là. Où que l’on se tourne, le constat s’avère dorénavant implacable : l’accumulation des contradictions minant le monde capitaliste se révèle à la longue intenable. Paraphrasant une maxime en vogue dans un mouvement ouvrier à peine naissant, au dernier quart du XIX° siècle, on pourrait même dire que « ce monde inquiet sent la poudre ».   

En toile de fond, l’été 2019 sera venu le vérifier : notre Terre, ses habitants et l’ensemble de ses espèces vivantes se retrouvent menacés dans leur existence même. Qui oserait encore mettre en doute, à l’exception de Donald Trump naturellement, la réalité du dérèglement climatique, quand le monde vient de subir sa période la plus chaude depuis 2000 ans ? Qui peut ignorer que les chercheurs nous annoncent des sécheresses d’une amplitude doublée d’ici 2050 ? Qui ne constate que des pays subissent successivement cyclones, feux de forêt géants ou inondations meurtrières ? Qui ne voit que tout cela laisse présager de terribles convulsions politiques et sociales ravageant des régions entières, des conflits armés d’une extrême violence, des migrations démultipliées ?

Pourtant, les plans d’urgence qui s’imposeraient pour réduire la pollution et mettre en place des alternatives aux énergies carbonées comme aux modèles agricoles ou alimentaires en vigueur ne se trouvent à l’ordre du jour d’aucun sommet international, à commencer par ce G7 dont Biarritz aura été le théâtre en août dernier. C’est qu’une réelle transformation des modes de production et de consommation est impossible sans ruptures radicales avec un système reposant sur la course aux profits, la recherche de rendements financiers de court terme et la concurrence sauvage. Et que ceux qui prospèrent grâce à ce capitalisme littéralement fou n’ont que faire de la « destruction de la partie la plus pauvre de l’humanité », puisque c’est cette dernière qui fait les frais des désastres climatiques et environnementaux, comme le souligne si bien Monique Pinçon-Charlot (je vous conseille, à ce sujet, de vous reporter à l’entretien qu’elle aura donné à L’Humanité-Dimanche du 22 août).  

Il y a également, tous les économistes en conviennent, quels que soient d’ailleurs leurs tropismes idéologiques, une économie mondiale qui se dirige à grande vitesse vers un nouveau choc cataclysmique. Pour aucun des experts régulièrement convoqués sur les plateaux télévisuels, ne se pose dorénavant la question de sa possibilité. Tous ne s’interrogent que sur le moment où il surgira et sur ce qui en provoquera le déclenchement. L’impuissance des classes dirigeantes et des gouvernements à prendre les mesures propres à éviter de se retrouver précipités dans un gouffre n’en saute que davantage aux yeux.   

Au G7, ce conclave jouant au directoire de la mondialisation, on s’était officiellement fixé l’objectif de parler « régulation », « lutte contre les inégalités », taxation des géants du numérique, voire action contre l’évasion ou l’optimisation fiscales. Non seulement, ces divers points n’auront qu’à peine été soulevés, mais on aura soigneusement évité d’aborder ces enjeux primordiaux – et très concrets – que sont la redistribution des richesses au plan des nations comme à celui du globe, le renoncement à des accords de libre-échange aussi gaspilleurs d’énergies que ruineux pour les conditions d’existence des travailleurs et des agriculteurs, la reprise en main des grandes banques et la mise sous contrôle des opérateurs financiers, la réorientation de l’argent public vers des investissements créateurs d’emplois aussi durables qu’engageant la conversion écologique de l’économie. Les fondés de pouvoir du capital sont bien incapables de s’attaquer à la spirale démentielle où se voit engagé un ordre économique financiarisé à l’extrême. Ils ne sont plus guère aptes qu’à donner le change, qu’à présenter comme de grands changements les laborieux compromis établis entre des interlocuteurs qui se trouvent tous engagés, les uns contre les autres, dans des bras-de fer rendant chaque jour plus incandescente la conjoncture mondiale.

Lire la suite...

vendredi 27 septembre 2019

Jacques Chirac, précurseur affable d'un bonapartisme de la décadence

La mort est généralement synonyme d’oubli… Celle de Jacques Chirac, survenue ce 26 septembre, ne fait pas exception à la règle. On encense jusqu’à la nausée le cinquième président de la V° République, quand on le fustigeait durant son règne, d’aucuns, à commencer par son successeur direct qui lui devait pourtant sa carrière, le caricaturant même sous les traits d’un nouveau « roi fainéant ». L’homme ne mérite néanmoins ni éloge amnésique, ni mépris dédaigneux. Il fut simplement le symbole de la dérive d’un personnel politique renonçant à la volonté politique pour s’adapter, assez piteusement, aux exigences de la globalisation capitaliste.

Et si nos concitoyens conservent de cette haute figure une image au fond nostalgique, c’est qu’il sut, à la différence des monarques qui se seront à sa suite installé sur le Trône, incarner une certaine image de la grandeur de la France. De lui, ils conservent pour cette raison en mémoire le refus d’entrer dans la guerre d’Irak à la suite des États-Unis en 2003 afin de ne pas s’associer à la transformation prévisible de toute une région en bourbier sanglant, l’attachement à une « politique arabe » qui devait le mener à défendre jusqu’au bout la perspective de deux États en terre de Palestine, le courage d’avoir reconnu la responsabilité des élites françaises dans la déportation des Juifs de l’Hexagone vers les camps de la mort, l’analyse précoce exprimée depuis le sommet de 2002 à Johannesburg du fatal engrenage initié par le dérèglement climatique, l’insistance sur ce qui relie notre histoire au patrimoine culturel de l’humanité avec cette traduction que demeure jusqu’à nos jours le musée du Quai-Branly.

De tout cela, par-delà les désaccords ayant pu nous opposer à un personnage qui domina le paysage à droite quelque cinquante années durant, nous lui restons redevables. Cela peut-il conduire à taire le reste ? Certainement pas. Jusque dans ses ambiguïtés, et dans la difficulté même que rencontrent aujourd’hui commentateurs ou historiens pour le caractériser, Jacques Chirac apparaît en effet l’artisan précurseur de la décomposition de notre vie publique.

Surgi du Thermidor par lequel la bourgeoisie française entreprit de porter un coup d’arrêt à la tempête révolutionnaire de 1789-1794, dont elle avait fini par s’effrayer, le bonapartisme n’a cessé d’être un trait marquant de notre existence collective. Par lui, les classes possédantes cherchèrent à répondre à une conflictualité sociale d’une intensité si exceptionnelle qu’elle focalise depuis toujours l’attention de l’Europe, et bien au-delà. À intervalles réguliers, surgissent par conséquent des personnages prétendant se situer en surplomb des classes en belligérance et nouer une relation directe avec « le peuple », à partir d’une posture autoritaire mâtinée de démagogie sociale et d’invocation tonitruante du prestige national. Raymond Aron avait trouvé les mots justes pour parler de cette « conjonction des extrêmes dans le mythe d’un héros national, le ralliement du parti d’ordre à l’aventurier adulé par les foules, l’explosion de ferveur montant vers le chef charismatique, la mobilisation des multitudes flottantes » (in Mémoires, Julliard 1983)

Il y eut des Bonaparte éminents, à commencer par le premier d’entre eux, et jusqu’au général de Gaulle qui entreprit avec succès de moderniser le capitalisme français au tournant des années 1960. Il y eut également des demi-soldes, postulant au rôle sans parvenir à être autre chose que les promoteurs de leurs aventures solitaires. Marx décrivait parfaitement les processus au terme desquels ceux-ci parvenaient à s’imposer : « La lutte des classes en France créa des circonstances et une situation telles qu’elle permit à un personnage médiocre et grotesque de faire figure de héros » (« Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », in Karl Marx, Oeuvres, Politique, La Pléiade 1994 ). Chirac relève d’évidence de cette catégorie, quoiqu’on ne puisse le considérer lui-même comme « grotesque ».

Construisant sa marche à la magistrature suprême après avoir transformé le parti gaulliste en machine au service de son ambition personnelle, porteur d’une offre censée sortir la droite de la déréliction où l’avaient laissée les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing aux lendemains de Mai 68, le chiraquisme s’avéra une longue succession de choix contradictoires. Au « travaillisme à la française » des premiers temps du RPR se vit substituer l’ultrareaganisme de la cohabitation avec François Mitterrand entre 1986 et 1988. Les diatribes flamboyantes de la campagne présidentielle de 1995 contre la « fracture sociale » débouchèrent sur le fameux plan Juppé, s’attaquant frontalement aux mécanismes de notre Sécurité sociale quelques mois plus tard. L’« Appel de Cochin » dénonçant le « parti de l’étranger » eut pour suite le ralliement feutré à l’Europe de Maastricht et du Traité constitutionnel. La libéralisation de l’économie qui fut une constante de se gestion, avec son cortège de privatisations et d’assauts contre ce qu’il demeurait du Pacte de la Libération, devait de même coexister avec les reculs ponctuant les épreuves de force de 1995 avec les cheminots et les agents du service public, ou de 2006 avec la jeunesse mobilisée contre le projet de CPE. Les sentences odieuses sur le « bruit et l’odeur » associés à nos concitoyens originaires de l’immigration, furent également suivies de tirades tout aussi incendiaires mais inverses visant le parti lepéniste (parti dont il n'hésita néanmoins pas à rencontrer le chef en catimini). Impossible, dès lors, d’identifier vraiment ce qui fit la cohérence d’une politique…

En pratique, aux différents postes de responsabilité qu’il occupa, à Matignon, à la Mairie de Paris ou à l’Élysée, Jacques Chirac ne cessa de gérer les équilibres instables d’une gestion des affaires dictée par les contraintes de la mondialisation néolibérale. En s’évertuant à donner le change, en prenant par exemple le visage rassurant du protecteur de notre modèle social, ou encore en accompagnant le bradage de notre patrimoine public de la création de « noyaux durs » théoriquement appelés à contrôler l’action des requins du privé, il n’en fut pas moins jusqu'au bout l’artisan de l’adaptation au forceps de la France à la volonté des secteurs dominants du capital, des marchés et des investisseurs étrangers, au prix de la dislocation sournoise de la République.

Dit autrement, la réalité de l’action chiraquienne fut ce mélange parfois déroutant d’une orientation au service des puissants, de démonstrations d’autorité illusoirement destinées à freiner la progression de l’extrême droite, de discours patelins visant à rassurer une société brutalisée par l’hyperfinanciarisation de l’économie autant qu’angoissée devant un avenir assombri, de promotion des obligés du Prince et d’affairisme, pour ne pas dire de « copinage », ruinant d’emblée les promesses vertueuses des proclamations officielles.

À l’arrivée, tout à sa poursuite éperdue d’un électorat s’évaporant dans l’abstention, lorsqu’il ne s’abandonnait pas aux sirènes du Front national, le chiraquisme finit par perdre une bonne partie de la base électorale qui avait si longtemps permis à son camp de gouverner le pays avec une certaine stabilité. Il ne devait ainsi gagner son ultime compétition, la présidentielle de 2002 qui allait le mettre aux prises à Le Pen père, avec seulement 19% des suffrages exprimés au premier tour. Seule, alors, l’exceptionnelle mobilisation de la jeunesse et de la gauche pour faire barrage à l'extrême droite lui valut un plébiscite… capital politique qu’il dilapida aussitôt en choisissant de ne satisfaire que son camp et le grand patronat.

À travers ce bilan, s’est écrit la suite, telle que nous l’avons vécue au fil de trois quinquennats. Une classe dirigeante désormais dépourvue de vision de long terme, ne trouvant même plus dans sa cupidité les points d’équilibre à même de fédérer ses différentes factions… Une France morcelée par des inégalités croissantes, meurtrie par le chômage et la précarité, en proie au mal-vivre engendré par les revenus sans cesse amoindris du monde du travail, déboussolée par sa perte de prestige sur le théâtre planétaire consécutive à son ralliement aux vues de l’Oncle Sam et de son bras armé otanien… Une démocratie mutilée par des présidences toujours plus ignorantes des attentes du pays, une citoyenneté atrophiée par une souveraineté populaire régulièrement bafouée, un ressort civique anesthésié par la montée concomitante des communautarismes et d’un individualisme consumériste…

__Au moins, pour sénile qu’il fut d’emblée, le bonapartisme de Jacques Chirac parvenait-il encore à faire illusion. Cela ne le prémunit ni des grandes secousses sociales de 1995, 2003 et 2006, les plus importantes que le pays ait connues depuis 1968, ni de l'échec cuisant essuyé à l'occasion du référendum de 2005 sur le projet de Constitution pour l'Europe. Si le soulèvement des banlieues l'entraîna à décréter l'état d'urgence pour la première fois depuis la guerre d'Algérie, il n'en évita pas moins un phénomène aussi déstabilisateur par sa résilience que les « Gilets jaunes ». Les apprentis-sauveurs suivants virent, eux, leurs prétentions se dégonfler en quelques mois à peine, au prix d’une crise de régime rebondissant régulièrement. Le temps était venu du bonapartisme de la décadence.

dimanche 4 août 2019

Une mort sur ordonnance ?

Il ne faudrait pas que les heurts de ce premier samedi d’août, dans les rues de Nantes, mettant aux prises manifestants et police, viennent estomper les questions que soulève la mort du jeune Steve Maia Caniço. L’affaire est trop importante, trop grave, du moins à mes yeux, pour que je ne livre pas ici, à mon tour, quelques éléments de réflexion.

D’abord, il convient de laisser s’exprimer l’émotion que nous éprouvons toutes et tous devant l’extinction, aussi révoltante qu’absurde, d’une jeune vie ; la victime voulait passionnément profiter des bonheurs simples d’une existence à peine entamée, en participant à un rendez-vous techno, dans la nuit de la Fête de la musique. Ensuite, il importe d’assurer sa famille, ses proches, toute cette jeunesse qui laisse éclater sa douleur et sa colère, de notre compassion et de notre solidarité. Enfin, il faut établir le diagnostic de ce que cette disparition brutale nous révèle du moment politique que nous traversons et de l’action de ceux qui nous dirigent. Car la mort de Steve – le fait que, pour la France entière, ce fût par son prénom qu’on l’appelle, dit à quel point nos compatriotes se sentent concernés – ne doit rien au hasard, ni à un banal concours de circonstances, ni même à une de ces « bavures » qui émaillent régulièrement l’activité policière.

Il faut un degré de cynisme à peine imaginable – mais, peut-être, devrais-je plutôt parler d’inhumanité très technocratique – pour avoir, à l’instar du Premier ministre flanqué de son ministre des Basses œuvres, je veux parler de Monsieur Castaner, manipulé un rapport déjà sujet à caution de l’Inspection générale de la police nationale, pour affirmer devant le pays qu’il n’existait pas de lien entre la mort du jeune homme tombé du quai Wilson de Nantes et l’action des forces de l’ordre. Alors que, pour mettre un terme à une fête qui s’éternisait quelque peu, l’unité de policiers concernée tira 33 grenades lacrymogènes, qu’elle utilisa pas moins de dix grenades de désencerclement, et qu’elle usa de douze cartouches des si dangereux lanceurs de balles de défense (d’aucuns ont évoqué, à propos de ces instants tragiques, un « nuage » de gaz lacrymogène). Même si les enquêteurs négligèrent d’entendre les témoins directs, ainsi que celles et ceux qui sautèrent eux-mêmes à l’eau pour s'échapper de la souricière, ces faits au moins sont établis. Ils témoignent, a minima, d’une disproportion des moyens utilisés contre une foule éventuellement indocile mais principalement festive. Et ils exigeraient que fusse élucidée la chaîne des responsabilités à chaque étape de l’intervention, que soit précisément établie la liste des fonctionnaires engagés, et que l’on sache qui ordonna in fine la charge.

Au-delà, qu’une Fête de la musique pût donner lieu à un pareil déchaînement de la part d’une police censée pacifier les situations tumultueuses avant de les réprimer le cas échéant, met clairement en cause la « doctrine du maintien de l’ordre » dont la conception n’est nullement du ressort des hommes et des femmes sur le terrain, mais de la très haute hiérarchie dirigeant l’institution et du pouvoir politique. Comment, ici, ne pas faire le lien avec la brutalité, sans précédent dans notre Hexagone depuis les heures sombres de la guerre d’Algérie, dont on fit preuve pour disperser les manifestations de « Gilets jaunes », au prix de dizaines d’éborgnés ou de mutilés, sans parler des centaines de blessés relevés dans les rues de samedi en samedi ? Comment ne pas se remémorer le cas de Madame Zineb Redouane, décédée à la suite du tir d’une grenade qui l’atteignit en pleine face alors qu’elle fermait ses volets du quatrième étage de son immeuble, à Marseille, fin 2018 ? Comment ne pas rapprocher l’attitude de l’IGPN, à propos de la disparition de Steve, de celle du magistrat ayant littéralement saboté les investigations sur les blessures infligées à Geneviève Legay, victime d'une charge policière, à Nice, en mars dernier… pour ne pas, devait-il avouer, gêner le président de la République ?

D’évidence, le clan aux affaires depuis deux ans a pris peur devant les réactions d’une société qu’il a, plus encore que ses prédécesseurs, contribué à déstabiliser. Il s’effraie au constat de la faiblesse de son assise populaire, que l’exaspération caractérisant les défilés de « Gilets jaunes » a si fortement mise en lumière. Comme tout gouvernement fragilisé, il se montre tenté par la politique du gros bâton, autorisant le recours à un arsenal illégal chez nombre de nos voisins et encourageant des méthodes qui ne font que faire grandir la violence dans le pays. Le général de Gaulle, en Mai 68, s’était lui-même montré enclin à faire appel à une répression de masse pour mater ce qu’il nommait la « chienlit », c’est-à-dire le soulèvement des étudiants et des ouvriers. Jusqu’à ce que quelques grands fonctionnaires républicains, au premier rang desquels le préfet Grimaud, et des syndicalistes policiers soucieux de leur mission ne viennent lui rappeler que l’on ne gagne jamais en légitimité en soumettant un peuple à la force brutale.

En proie à son emportement idéologique, pressé d’imposer à la France une purge libérale qu’elle refuse, Monsieur Macron ne bénéficie pas de la même sagesse et des mêmes conseils. La défense des libertés publiques est, pour cette raison, devenue un enjeu politique de première importance. Elle devrait, dans l’immédiat, se concrétiser par l’exigence que toutes les enquêtes aujourd’hui ouvertes suite aux plaintes déposées à propos des violences policières soient conduites jusqu’au bout, en toute transparence et dans le cadre de procédures judiciaires et non plus administratives. Une commission parlementaire devrait, dans le même temps, pouvoir être formée pour enquêter sur ce qu’est la véritable doctrine de l’équipe Macron-Philippe en matière de maintien de l’ordre. Il est grand temps que l’on sache quelles consignes sont données aux préfets et, dans la foulée, à la chaîne des commandements des unités de la police nationale, des Compagnies républicaines de sécurité et de la Gendarmerie nationale. Et, au vu des problèmes qui s’accumulent, au rythme notamment de ses mensonges (qui ne se souvient de ses propos fallacieux sur l’invasion prétendue de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 1° mai dernier ?), le ministre de l’Intérieur devrait sans délai être relevé de ses fonctions.

Le refus de voir la police, de corps républicain qu’elle devrait être, devenir une garde prétorienne d’un régime apeuré devrait rassembler toutes celles et tous ceux qui ont à cœur que la France demeure un État de droit. Je pèse mes mots en écrivant cela. Qui laisserait, en effet, s’installer pratiques arbitraires et impunités à la tête de la police, cette institution toujours sensible pour la démocratie puisqu’elle doit autant garantir la paix civile et l’ordre public que la liberté d’expression, s’interdirait ensuite de contester les atteintes à l’indépendance de la justice, les restrictions mises à la liberté de la presse, le viol des droits syndicaux ou la mise sous tutelle des contre-pouvoirs et autres « corps intermédiaires ».

Il est, par conséquent, temps que chacun prenne conscience de l’enjeu que ces questions représentent pour le vivre-ensemble : formations attachées aux principes de la République et mouvements citoyens… sans oublier les organisations de policiers elles-mêmes, du moins celles qui ne veulent à aucun prix que le lien s’affaiblisse davantage entre leur corps de métier et la population.

dimanche 21 juillet 2019

Une "affaire de Rugy" ? Plutôt une nouvelle affaire Macron...

Au ministère de la Transition écologique, les démissions se succèdent… sans se ressembler vraiment. Celle de Nicolas Hulot, voici moins d’une année, exprimait principalement de la désillusion devant une gestion sacrifiant délibérément l’avenir à la pression d’une poignée d’accapareurs égoïstes et de lobbies financiers à leur service. Celle de François de Rugy, ce 16 juillet, n’est que le point d’orgue d’une trajectoire faite de reniements à répétition et d’accommodements aux fastes auquel le pouvoir donne accès, pour peu que l’on sache laisser à distance ses convictions affichées.

Le départ de l’ancienne figure d’Europe écologie-Les Verts était inévitable, au vu des révélations qui se succédaient, jour après jour, sur ses dîners majestueux organisés aux frais de l’Assemblée nationale, sur la réfection un tantinet mégalomaniaque de ses appartements de fonction, ou sur le règlement des cotisations à son parti grâce à une indemnité parlementaire censée couvrir exclusivement ses frais de mandat. Des rapports vont être prochainement publiés sur la légalité de ces dépenses et il se murmure déjà que l’intéressé n’aurait pas commis d’infractions. La question n’est pourtant pas là. Car, à bien y regarder, ce feuilleton rendu encore plus sordide par les conditions dans lesquelles cette éminence, croyant échapper à la tourmente, éjecta sa directrice de cabinet elle-même incriminée pour avoir indument occupé un logement du parc social de la Ville de Paris, met en pleine lumière les mœurs de la Macronie.

Précisément, Emmanuel Macron a vite compris qu’il convenait de couper une nouvelle branche de son dispositif, pour éviter qu’à l’instar de l’affaire Benalla ce scandale ne vienne pourrir son été et rendre encore plus insupportable au pays sa contre-réforme du système des retraites. Malheureusement pour lui, le sacrifice du numéro deux de son équipe n’aura sans doute pas l’effet escompté, ce énième épisode des turpitudes du clan présidentiel venant plutôt conforter les Français dans l’idée que, décidément, « ils » ne vivent pas comme eux…

En d’autres termes, la fracture risque de se creuser davantage entre la politique et un peuple qui, en son immense majorité, souffre des décisions qui lui sont imposées (au point d'avoir dû, comme vient de l’établir l'Ifop, pour une moitié de nos concitoyens, se passer de vacances plusieurs fois ces dernières années pour des raisons financières, celles et ceux qui se reconnaissent dans les "Gilets jaunes" étant les premiers concernés). Alors que le Rassemblement national a confirmé, à l’occasion des dernières européennes, sa conquête d’une grande partie des suffrages de celles et ceux qui se sentent laissés-pour-compte du capitalisme globalisé (tout en consentant encore à se déplacer aux isoloirs), il y a de quoi s’inquiéter. Et s’indigner du jeu pervers du chef de l’État avec l’extrême droite...

Pour en revenir aux tribulations du petit Monsieur de Rugy, leur effet de souffle sera d’autant plus fort que les citoyens, passionnés pour la chose publique et attachés aux principes d’égalité proclamés par leur République, ont probablement saisi qu’elles ne mettaient pas en accusation des phénomènes de corruption, tels que les régimes précédents ont pu en connaître, mais le lien intime des gouvernants en place avec l’argent facile. C’est en ce sens qu’il y a moins, présentement, une « affaire de Rugy » qu’une nouvelle affaire Macron.

Le huitième président de la V° République n’a pu, en effet, s’installer sur le Trône qu’en gagnant les faveurs de tout ce que le monde des Importants compte d’actionnaires omnipotents, de barons d’une finance aussi mondialisée que prédatrice, de très hauts fonctionnaires empressés de servir les attentes du privé plutôt que l’intérêt général comme ils sont censés le faire. À peine installé, il n’a eu de cesse de renvoyer l’ascenseur à ceux auxquels il doit tout, la suppression de l’ISF devenant ainsi la marque symbolique autant qu’infâmante de ce quinquennat. En janvier de cette année, rendant public son rapport annuel, « Services publics ou fortunes privées », Oxfam International a pu par exemple établir qu’en 2018 les 5% des Français les plus riches possédaient 40% de la richesse nationale, 1% en détenant à eux seuls 20,6%. « Après les États-Unis, constatait donc l’ONG, la France est le pays qui a connu la plus forte progression de millionnaires en 2018. »

Comment s’étonner, après cela, dès lors qu’un « pognon de dingue » ruisselle sur le petit nombre qui possède déjà tout mais veut toujours davantage, qu’au sommet de l’État on s’arrange avec les règles comme avec l’éthique pour appartenir à ce monde enchanté où tout est permis à qui en possède les moyens. Les fautes commises par François de Rugy, si elles se confirmaient bien entendu, sont finalement fort légères au regard du cynisme sans bornes caractérisant une minuscule camarilla qui se croit installée pour l’éternité. Elles ont, de toute évidence, été encouragées par le sentiment de toute-puissance qui s’est emparé de cette phalange d’hommes et de femmes, aventuriers ignorant tout de la France ou courtisans aux affinités aussi changeantes que leur rapport au peuple s’avère ténu, ayant fracassé à la hussarde l’ordre politique ancien en 2017. Au premier rang desquels, on ne saurait l’oublier, le premier personnage de l’État qui leur a donné l’exemple, lorsqu’il était le ministre de l’Économie de François Hollande… et préparait consciencieusement sa candidature à la magistrature suprême en multipliant les dîners onéreux à Bercy.

J’entends ou je lis, de ci de là, que le monde politique dans son ensemble, communistes compris, se montrerait embarrassé par le dernier feuilleton. Tiens donc ! L’incrimination des élus et partis sans distinction aura peut-être pour effet de dédouaner une figure de la majorité jupitérienne de ses libertés avec la plus élémentaire morale. Mais elle amplifiera surtout cette crise galopante de la représentation qui finira, si rien ne vient y mettre un terme, par emporter la démocratie. Ils jouent, pour cette raison, avec le feu ceux qui, par servilité envers les puissants ou par souci de banaliser des comportements abhorrés du grand nombre, se livrent à cette entreprise de blanchiment.

Que des scandales similaires à ceux qui défraient la chronique, et ont sèchement interrompu plus d’un parcours ministériel depuis deux ans, aient précédemment émaillé un quinquennat se réclamant de la gauche, voilà qui n’est pas contestable. Les errements de l'époque, des fraudes de Monsieur Cahuzac aux agissements délictueux de tel ou tel notable hollandiste, avaient des racines identiques : à tant consentir aux règles du nouvel âge du capitalisme, nombre de sociaux-libéraux ont perverti jusqu'à leur rapport à la politique. Simplement, le macronisme a fait du cynisme, d’un cynisme porté à son paroxysme, la norme de l’exercice des responsabilités. Est ici en cause, au-delà de telle ou telle dérive personnelle, que la presse doit toujours avoir à cœur d’établir avec précision, une tendance qui se vérifie dans la plupart des grands pays. Sous les auspices d’un néolibéralisme ôtant aux citoyens toute voix au chapitre pour confier l’intégralité des leviers de commande à des marchés fonctionnant dans l’opacité la plus complète, les chefs d’État et de gouvernement en viennent à nouer une relation de verticalité absolue avec leurs peuples. Donc à se soustraire à tout contre-pouvoir et même au contrôle de leurs propres partis.

« Nous vivons une époque tout entière dominée par les chefs », écrit le chercheur Vincent Martigny (in Le retour du Prince, Flammarion 2019). En France, la tendance se voit exacerbée par les mécanismes néomonarchiques instaurés par une V° République qui a fini par s’affranchir des quelques principes démocratiques qui avait survécu aux six décennies nous séparant du coup de force gaulliste de 1958. D’éthique, le défi est, par conséquent, devenu politique. La gauche ne se reconstruira qu’en proposant aux Français un projet de République démocratique et sociale, offrant leur pleine cohérence au désir de citoyenneté comme à l’aspiration à la justice qui montent irrésistiblement de la société, l’année qui s’achève l’a amplement démontré.

dimanche 30 juin 2019

À propos de la nouvelle union populaire à construire

La gauche se retrouve-t-elle au seuil de son « année zéro », comme l’aura récemment titré un grand quotidien ? Précisément, le conseil national du Parti communiste français se sera réuni pour en débattre, entre autres choses, les 15 et 16 juin. Il avait à son ordre du jour l’analyse des résultats des élections européennes, le bilan de la campagne conduite par Ian Brossat et ses colistiers et colistières, la définition de la feuille de route du parti dans la nouvelle configuration hexagonale, la préparation des élections municipales qui se profilent dans quelques mois. Au terme de ces deux journées de travail, auront été adoptés une résolution précisant la démarche des communistes pour les prochains mois et un appel s’adressant aux citoyens, aux salariés, aux formations de gauche et écologistes, au mouvement social. Maître-mot de ces deux documents : le rassemblement, tant pour l’action que pour aboutir à une « union populaire qui porte un nouvel espoir pour la France ». C’est, pour moi, l’occasion de revenir sur ce qui peut faire renaître une gauche à la hauteur des attentes de nos concitoyens. Question sur laquelle un certain nombre d’entre vous m’ont interpellé à la suite de mon dernier post, mais aussi de la tribune que j’aurai donnée à L’Humanité du 12 juillet, que j’aurai complétée par la suite d’une autre, que m’avait demandée mes camarades de la fédération communiste de Haute-Garonne, pour notre journal, Les Nouvelles 31.

Inutile de revenir longuement sur la consultation du 26 mai et le paysage sinistré dont elle aura accouché. Le président de la République se sera, on le sait, employé à désintégrer la droite traditionnelle et à aggraver la balkanisation du champ politique, tout en se choisissant l’extrême droite comme l’adversaire dont il escompte faire un repoussoir, dans le but de pouvoir se lancer, aussi tranquillement que cyniquement, dans l’« acte II » de ses contre-réformes destructrices de ce qu’il reste de soixante-dix ans de conquêtes sociales et démocratiques. Non seulement, il n’empêchera pas les braises toujours incandescentes de la colère sociale de se rallumer, mais il prend surtout le risque d’alimenter, faute d’alternative de progrès, la dynamique de conquête dont profite de nouveau le Rassemblement national.

Ainsi, le défi devant lequel nous nous retrouvons s’énonce-t-il aisément : la gauche sera sortie éreintée du quinquennat de François Hollande, les européennes l’auront vue affaiblie et dispersée comme jamais. Ou, désormais, elle prend collectivement les dispositions propres à lui permettre de se relever, de proposer un débouché crédible et une perspective possiblement majoritaire au pays, afin d’interrompre la danse macabre des macronistes et des lepénistes. Ou elle assistera, spectatrice impuissante, à un désastre historique, qui peut la disloquer et la laisser marginalisée pour très longtemps.

Lire la suite...

dimanche 2 juin 2019

Six réflexions sur la nouvelle donne politique

Toute élection comporte sa part de surprise… C’est le propre de cette « indétermination » que le philosophe Claude Lefort associait à juste titre à la démocratie. Ce 26 mai n’aura pas dérogé à cette règle implicite. Elle se sera traduite par l’élévation inattendue de la participation et aura accouché d’une redistribution des cartes qui pourrait se révéler source de lourdes incertitudes, pour ne pas parler de menaces. Sans tenter une analyse exhaustive, exercice auquel tant d’autres se seront livrés avant moi, je voudrais simplement formuler six réflexions, avec pour modeste objectif d’aider au débat au sein de notre camp social et politique, je veux parler de la gauche, afin qu’il parvienne à surmonter sa légitime inquiétude au sortir de ces européennes.

1. QUAND LA PEUR DÉTERMINE LA PARTICIPATION. La première des surprises de cette consultation sera venue, évidemment, d’une participation plus forte qu’attendue dans vingt des vingt-huit pays de l’Union européenne : en moyenne, un électeur sur deux se sera déplacé aux isoloirs, ce qui ne s’était pas vu depuis 1994. On ne saurait cependant y déceler, à l’instar des européistes libéraux, un « nouveau souffle sur la construction européenne ». L’abstention sera, en effet, restée généralement bien supérieure aux élections nationales, témoignant d’une défiance massive persistante des populations envers ceux qui leur imposent directives dérégulatrices, reculs sociaux et évanouissement de leurs souverainetés. D’ailleurs, à l’image de notre Hexagone, la grève du vote aura principalement touché les laissés-pour compte de la mondialisation capitaliste, les classes travailleuses et populaires ou encore une très grande partie d’une jeunesse en proie à un vif sentiment de ségrégation sociale et éducative.

Le regain d’intérêt pour le vote aura manifestement eu pour premiers ressorts la crainte d’une poussée des extrêmes droites et des nationalismes ethniques, le désir grandissant de ne plus laisser le sort du continent entre les mains de ces pouvoirs libéraux et de ces élites technocratisées qui l’ont transformé en machine à régressions, sans parler de la prise de conscience aiguë de la gravité d’un défi climatique hypothéquant le devenir de la planète. Un sursaut plus défensif que véritablement enthousiaste, pour le dire autrement, ainsi que le note lui-même le directeur de l’Institut Jacques-Delors : « Le surcroît de participation n’est pas l’expression d’une joie d’être Européen, mais celle d’une peur sourde de ne plus pouvoir l’être » (Le Monde, 28 mai 2019).

Lire la suite...

- page 1 de 48