Le blog de Christian Picquet

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lundi 24 avril 2017

Aucune hésitation : battre Mme Le Pen et rassembler pour reconstruire la gauche !

Dans ma dernière note, à deux jours du premier tour de l’élection présidentielle, j’évoquais Marc Bloch et son percutant récit de « l’étrange défaite » de 1940. Une « étrange défaite », c’est bien ce à quoi nous nous trouvons possiblement confrontés, dans l’avenir, par l’un de ces paradoxes dont l’histoire abonde…

Naturellement, l’élan autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon se sera confirmé, jusqu’à lui permettre de tutoyer la troisième place et lui faisant manquer de très peu la qualification au second tour. Sauf que, contredisant cette bonne nouvelle, la gauche aura été éliminée. Que le résultat cumulé de tous ses représentants, de Mélenchon à Poutou, de Hamon à Artaud, la place au-dessous des 28% du corps électoral, ce qui constitue rien moins qu’une marque de grande faiblesse. Que le scrutin capital de nos institutions va maintenant se jouer entre la tenante d’une extrême droite haineuse autant que xénophobe, et l’ex-banquier d’affaire que le monde de la finance s’est choisi pour pousser les feux de la conversion totale de la France aux normes du néolibéralisme globalisé.

Cette élection augure d’un changement complet de la configuration sous laquelle nous vivions jusqu’alors. Ce que l’on pressentait sera finalement advenu : une colère trop longtemps contenue aura balayé les deux partis ayant historiquement structuré le système des alternances, les écartant de la course à la magistrature suprême. La V° République, que les formations dominantes avaient tenté de replâtrer au moyen des « primaires », n’est plus qu’en sursis. Un nouvel ordre politique commence à se dessiner, sans que l’on puisse encore en deviner les équilibres exacts.

Monsieur Fillon, empêtré dans les révélations à répétition de sa vénalité révoltante, mais aussi pris au piège d’un programme si réactionnaire qu’il ne pouvait rencontrer que l’opposition de la majorité du pays, aura conduit sa famille politique à une Bérézina. La droite va donc devoir se poser les questions de son devenir et de sa stratégie future, prise en tenailles qu’elle se trouve entre le Front national et le modernisme néolibéral de Monsieur Macron. Quant au Parti socialiste, étrillé par le vote-sanction des électeurs à l’encontre du quinquennat finissant, dont Benoît Hamon aura été plutôt injustement la victime, et littéralement assassiné par le soutien du clan élyséen à la « marche » macroniste, c’est sa survie même qui est en cause. Une social-démocratie se distinguant de la soumission au néolibéralisme renaîtra sans doute, comme c’est le cas un peu partout en Europe, le parti d’Épinay paraît en revanche arrivé en bout de course.

À l’inverse de cette désintégration française, la campagne de Jean-Luc Mélenchon aura su cristalliser le désir d’une gauche retrouvant le chemin du peuple, après tant d’années de dérive sociale-libérale. Le candidat sera arrivé en tête des votes dans plusieurs grandes villes, ainsi que dans de très nombreux quartiers et cités populaires. Sept millions d’hommes et de femmes auront, en se retrouvant sur son nom, renoué avec l’espoir et, pour beaucoup d’entre eux, retrouvé le chemin des urnes. Rien n’est, à cet égard, plus urgent que d’offrir une concrétisation à cette dynamique impressionnante, de construire un rassemblement majoritaire qui puisse, demain, porter de nouveau la gauche au gouvernement et lui donner les moyens de changer la vie de nos concitoyens.

Ce qui soulève, évidemment, la question vitale de l'union. Qui ne perçoit, aujourd’hui, que la division des candidatures aura interdit à notre camp d’accéder au second tour de cette présidentielle et, s’il y était parvenu, de l’emporter très probablement ? L’effet de souffle provoqué par la progression régulière du candidat Mélenchon dans les sondages atteste d’un potentiel que la « France insoumise » ne pourra pas, solitairement, transformer en une force capable de mener à bien la bataille en faveur d’un autre avenir.

En attendant, il ne faut entretenir aucune ambiguïté, aucune hésitation : tout doit être mis en œuvre pour barrer à Madame Le Pen le chemin de l’Élysée. Sa victoire plongerait en effet notre pays dans la violence, elle dresserait les citoyens les uns contre les autres, elle radicaliserait un peu plus une droite déjà fortement lepénisée, elle ferait flamber les nationalismes régressifs sur tout le continent, et elle serait source d’accroissement des tensions internationales compte tenu de ses positions racistes et bellicistes.

Attention à ne pas se laisser égarer par ces calculs hasardeux, formulés ici ou là, selon lesquels tout danger serait désormais écarté. Emmanuel Macron aura commis la lourde erreur, au soir du 23 avril, de célébrer par anticipation sa victoire, et les bourses auront, tout aussi imprudemment, accueilli avec ferveur sa performance. Leur enthousiasme ne peut qu’aviver la rage de très nombreux électeurs.

La candidate frontiste aura pourtant gagné 1,2 million de voix en cinq ans ; elle sera arrivée en tête dans la moitié des communes métropolitaines ; elle aura réalisé ses meilleurs scores dans les zones les plus pauvres et désindustrialisées ; elle sera même arrivée en tête, phénomène dont chacun mesurera la gravité, dans les territoires d’Outre-mer, si on les prend dans leur globalité ; si Jean-Luc Mélenchon sera parvenu à remobiliser un large pan de l’électorat populaire, la présidente du FN n’aura pas substantiellement reculé auprès des déshérités qu’elle influençait déjà ; ses idées n’auront cessé d’essaimé, au point d’être communément reprises par une partie de la droite et par une certaine intelligentsia qui les relaient dans des best-sellers…

En clair, l’extrême droite polarise la situation comme jamais. Elle représente toujours la première des expressions de ces fractures sociales et territoriales amenant ceux de nos concitoyens résidant hors des métropoles, victimes du chômage de masse et d’une précarité grandissante, à se sentir exclus dans leur propre pays. Rien n’autorise dès lors à considérer que la partie serait jouée.

On ne peut prendre aucun risque avec un tel péril. Que Monsieur Macron suscite une aversion de classe, c’est l’évidence. Que, même si un nombre non négligeable d’hommes et de femmes de gauche auront cédé à la tentation du « vote utile » en sa faveur, croyant de la sorte éviter le pire, le personnage apparaisse de plus en plus comme la créature de la bourgeoisie d’affaire, cela ne fait aucun doute. Mais notre peuple paierait au prix fort une présidence Le Pen. C’est donc une faute, de la part du leader de la « France insoumise », d’avoir donné à penser, au soir du 23 avril, qu’il ne voulait pas s’engager face à l’extrême droite.

Le 7 mai, puisqu’il ne demeure qu’un bulletin à disposition, il n’existera pas d’autre solution que de s’en saisir pour battre le parti du pire. D’aucune manière, pour autant, il ne s’agira d’apporter un soutien politique au candidat des actionnaires, celui que les marchés plébiscitent, qui veut « ubériser » le travail et rendre la fiscalité encore plus avantageuse pour le capital. Il faudra au contraire se préparer à combattre sa politique, en la mettant en échec dès les législatives et en préparant les mobilisations qui vont s’avérer indispensables au lendemain de la séquence électorale en cours.

Précisément, les législatives seront, bien plus qu’à l’ordinaire, un rendez-vous déterminant. L’implosion politique dont la présidentielle aura été le théâtre rend leur issue parfaitement incertaine. Ce qui soulève un double défi. Celui de faire élire le plus grand nombre possible de députés à même de « tenir la gauche debout », donc de tourner la page du hollandisme, et de se préparer à affronter sans hésitations les projets qui ne manqueront pas d’être soumis à la représentation nationale par le prochain locataire de l’Élysée. Et celui de l’unité de toutes les forces disponibles, de la « France insoumise » aux socialistes ou écologistes de gauche, en passant naturellement par les communistes, pour déblayer les ruines que nous laissent cinq années sinistres, et reconstruire une gauche à la hauteur des défis qui se posent à la France.

Nous entrons dans une zone de tempêtes comme nous n’en avons pas connue depuis longtemps. Nous aurons besoin d’une boussole en état de marche…

vendredi 21 avril 2017

Premières réflexions sur une campagne inattendue et un scrutin imprévisible

Dans deux jours, les urnes auront rendu leur verdict. Étrange campagne, en vérité, dont les commentateurs les plus expérimentés, et jusqu’aux militants les plus chevronnés, avouent ne pouvoir imaginer sur quoi elle débouchera. Ses derniers instants viennent, au surplus, d’être marqués par un nouvel attentat, ayant coûté la vie à un policier sur les Champs-Élysées. Qui peut imaginer les éventuelles retombées d’un tel événement ? Quelques grands traits n’en méritent pas moins, à ce stade, d’être soulignés. Pour anticiper les réflexions approfondies auxquelles il faudra nous livrer dans quelques jours.

Premier trait de cette compétition, la dureté qui s’y sera exprimée, pour ne pas parler de violence sourde, nous renvoie à cet enchevêtrement de crises majeures qui assaillent notre Hexagone. La crise d’une économie capitaliste globalisée, qui depuis la secousse financière de 2008 fait planer sur le monde le spectre de nouveaux krachs dévastateurs, et qui inflige un peu partout aux peuples des purges libérales freinant le développement, paralysant l’investissement productif, générant la stagnation, enfonçant divers pays dans la récession… La crise sociale, qui se déploie sur fond d’inégalités grandissantes, de chômage de masse, de précarité galopante, de multiplication des licenciements boursiers… La crise de la politique, lorsque les équipes qui se seront succédé aux affaires ces dernières décennies auront, à peu de choses près, conduit les mêmes orientations, avec les mêmes conséquences aggravées au gré du temps, tandis que les institutions de notre V° République se révélaient à bout de souffle, avec leurs présidents privés d’autorité à peine entrés en fonctions… La crise de la République, lorsque trente ans de libéralisme déchaîné auront miné les piliers fondateurs du vivre-ensemble au pays de la Grande Révolution : l’égalité, la souveraineté des citoyens, la recherche de l’intérêt général… La crise d’une construction européenne, dont l’idée fondatrice aura été battue en brèche par une austérité meurtrière, des traités interdisant l’harmonisation sociale et fiscale entre les pays membres, l’encouragement délibéré du dumping social, le déploiement de politiques favorisant exclusivement les marchés et les banques... La crise de l’ordre international, qu’une dérégulation généralisée, le libre-échangisme débridé, la concurrence exacerbée entre États et firmes multinationales, l’affrontement d’hégémonismes rivaux auront transformé en bourbier sanglant, avec l’apparition de nouveaux totalitarismes d’inspiration religieuse, la montée du terrorisme jihadiste, l’accroissement des tensions guerrières…

Deuxième trait marquant, c’est une colère rentrée qui se sera exprimée à travers les enquêtes d’opinion. Aucun doute : notre peuple n’est pas simplement en proie à une grande souffrance, il atteint un degré maximal d’exaspération. Ce qui l’amène à vouloir sanctionner tous les candidats lui apparaissant représentatifs d’un système qui aura ignoré, méprisé, bafoué ses attentes. Un système qui aura vu, par exemple, un Jacques Chirac pourfendre la « fracture sociale » pour se faire élire avant de gouverner en sens exactement contraire, un Nicolas Sarkozy faire passer par la loi ce Traité constitutionnel européen que les Français avaient auparavant repoussé par voie référendaire, ou un François Hollande vilipender la finance le temps d’une campagne avant de devenir le meilleur ami du CAC 40. Peu ou prou, constatant que leurs suffrages n’avaient guère d’effets sur le comportement de leurs gouvernants, nos concitoyens en seront arrivés à un point de rupture. Attention, toutefois, cette situation n’est pas univoque. Le « dégagisme » qu’exalte si souvent Jean-Luc Mélenchon sur les tribunes de ses meetings peut lui-même faire l’objet d’une récupération éhontée.

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lundi 17 avril 2017

Et si on en revenait au réel ? La menace Le Pen existe toujours !

Oui, décidément, pour parler à la manière du chef de l’État encore en exercice pour quelques jours, quelque chose sent mauvais dans cette incroyable campagne présidentielle. Sauf que ce n’est pas la progression de Jean-Luc Mélenchon dans les enquêtes d’opinion, comme on nous le serine de toutes parts, qui se trouve en cause. Ce qui devrait indigner commentateurs et figures politiques attachés à la démocratie, c’est plutôt l’insoutenable légèreté avec laquelle médias et « experts » banalisent désormais la place qu’occupe le Front national sur l’échiquier hexagonal. Comme si cette élection, déterminante à plus d’un titre pour le devenir de la France et de son peuple, ne devait être traitée qu’à la manière d’une course de petits chevaux. Comme si l’enjeu se résumait, finalement, à savoir si la bulle Macron allait se dégonfler, si Fillon pourrait faire oublier sa vénalité, ou si Mélenchon réussirait à devancer sur le fil le porte-drapeau d’une droite ultraréactionnaire.

Je ne nie pas, naturellement, que ces questions soient importantes. Cela dit, il semble tellement loin le temps où d’aucuns croyaient habile d’instrumentaliser les scores de Madame Le Pen, en imaginant que cela encouragerait une dynamique de « vote utile » en faveur du candidat plébiscité par les marchés (en l’occurrence Monsieur Fillon), ou de celui fortement apprécié d’eux (Monsieur Macron). Au moins, quoique ces arrière-pensées fussent détestables, elles avaient au moins le mérite de ne pas occulter le basculement historique qui menace. Las ! il aura suffi que les sondages laissent entrevoir un tassement de la représentante de l’extrême droite pour que l’on ne prenne quasiment plus en compte ce dont la République pourrait périr dans quelques semaines.

Voilà ainsi le président, élu en 2012 grâce aux énergies de la gauche rassemblée, qui s’en prend exclusivement à la candidature Mélenchon, sans avoir un mot pour celle qui, tout de même, caracole toujours en tête des intentions de vote. Voilà les porte-parole du parti « Les Républicains » et du mouvement « En Marche ! » qui retrouvent les accents de la Guerre froide, pour menacer les Français du « péril communiste », rien de moins. Voilà que, sans seulement s’apercevoir qu’ils banalisaient dramatiquement l’aventure que constituerait la victoire du national-lepénisme, les Saint-Jean-Bouche-d’Or du catéchisme libéral n’hésitent pas à placer Mélenchon et Le Pen sur un pied d’égalité, oubliant simplement que l’un et l’autre sont les héritiers de courants qui se plaçaient, aux heures sombres de l’Occupation hitlérienne, de part et d’autre de cette ligne de démarcation que constituaient Vichy et la Collaboration (la nausée m’a pris, je l’avoue, lorsque Madame Decourtieux, dans Le Monde du 13 avril, a titré sa chronique : « Le Pen, Mélenchon, même danger »).

À gauche aussi, d’ailleurs, on se sera mis à oublier, sinon la nature véritable du FN, du moins le vrai danger d’une accession de sa présidente à l’Élysée. Certes, Benoît Hamon ne manque jamais une occasion d’en appeler à la responsabilité des progressistes dès lors que l’extrême droite se révèle en situation de conquérir le pouvoir, mais sa faible détermination à travailler jusqu’au bout à une dynamique de rassemblement contraste avec sa lucidité affichée. Quant à la figure tutélaire de la « France insoumise », on reste pantois de l’entendre déclarer, à propos de la chef de file frontiste (c’était à Châteauroux, le 2 avril) : « Une chaise, une table, un banc seront élus plutôt qu’elle dans le pays ! »

Malheureusement, la simple observation des faits devrait suffire à ramener chacun à une évidence que ne dément nullement l’engouement dont profitent présentement les appels mélenchoniens à l’insoumission. Les cinq années écoulées auront, en effet, porté à un point de non-retour le discrédit de la parole publique, l’image dégradée d’une gauche semblant avoir oublié ses fondamentaux émancipateurs, l’exaspération d’un large pan du corps social, le sentiment d’abandon éprouvé par les oubliés de la globalisation. Résultat, c’est bien le Front national, dont la démagogie et les tirades haineuses sont précisément destinées à ces victimes d’un système toujours plus dur aux faibles et aux ignorés des élites possédantes, qui en aura tiré les bénéfices, fidélisant au fil du temps un électorat ne se contentant pas d’exprimer sa protestation, mais adhérant de manière croissante aux formules lapidaires qui lui sont proposées.

Porté par cet élan, le parti d’extrême droite n’aura, dès lors, cessé de progresser, jusqu’à frôler la barre des sept millions d’électeurs au second tour des régionales de 2015 et pulvériser, ce faisant, en nombre de voix, son record de la présidentielle de 2012 (6,4 millions de suffrages…). Et toutes les études sérieuses, telles celles du Cevipof, s’accordent au moins sur un point : si, le 23 avril prochain, l’étiage lepéniste devait atteindre le niveau qu’on lui prête généralement, c’est un nouveau point culminant de son influence et une nouvelle progression du nombre des électeurs concernés qui seraient atteints. Se rassurer à présent, en parlant par exemple d’un « plafond de verre » infranchissable pour le FN relève, au mieux de la méthode Coué, au pire d’une inconséquence coupable, à moins bien sûr de considérer que ledit « plafond » ne cesserait de remonter échéance après échéance…

Impossible, évidemment, d’émettre le moindre pronostic sur l’issue de la compétition en cours, tant la crise d’effondrement des structures politiques traditionnelles rend tous les scénarios envisageables. Madame Le Pen peut une nouvelle fois échouer, on ne peut même exclure totalement qu’elle manque la qualification pour le tour décisif du 7 mai. Mais elle peut tout autant l’emporter. Au demeurant, même sa défaite ne serait pas de nature à effacer le poids que sa formation a conquis depuis trente ans. Ceux qui le nient, ou contestent qu’elle ait pu gagner les faveurs d’une majorité des ouvriers et des jeunes qui se refusent encore à s’abstenir, ou ignorent qu’elle fixe « l’agenda » des débats politiques et leurs thématiques dominantes, ou se rassurent à bon compte au gré de sondages inévitablement fluctuants dans un contexte sans précédent de colère du corps citoyen, sont des irresponsables qui contribuent à désarmer la gauche et les forces démocratiques.

Ne nous étonnons donc pas si notre camp s’est aussi vite résigné à sa probable défaite, fruit d’une division qui, y compris si le score de Jean-Luc Mélenchon dépasse largement celui qu’il avait obtenu en 2012, aura des implications fortement négatives sur l’avenir. D’ailleurs, qui se hasarde présentement à relever que, s’il y avait des millions d’hommes et de femmes dans les rues du pays à l’annonce de la qualification de Le Pen père au soir d’un certain 21 Avril, c’est par la passivité que la société française, ses forces vives associatives et syndicales, ses partis républicains accueillent une élection qui pourrait voir le pire triompher ?

Vous l’avez compris, vous qui me faites l’amitié de visiter régulièrement ce blog, je suis inquiet. Et en colère ! Parce que, pour se montrer à la hauteur d’un danger de cette nature, il importe de garder les yeux grands ouverts. D’accueillir les changements positifs de l’état d’esprit de nos concitoyens comme autant de confirmations que rien n’est jamais joué d’avance, sans pour autant céder aux emballements sondagiers, au point d’oublier ce que nous lèguent des années d’échecs politiques, de reculs sociaux, de batailles idéologiques perdues. D’identifier le plus précisément possible la nature et les ressorts du phénomène qu’il nous faut affronter.

Aussi, ai-je eu l’idée de republier la contribution que j’avais donnée, en 2015, à un ouvrage collectif, Pour le peuple, contre le Front national (édité par Le Temps des cerises). Je l’avais intitulé : « Nous affrontons un fascisme de nouvelle génération ». Sans doute, le contexte a-t-il singulièrement évolué. Reste néanmoins l’essentiel : le FN nous confronte à une nouvelle sorte de fascisme. D’autant plus redoutable que, si ses formes n’empruntent plus celles, paroxystiques, de ses prédécesseurs d’avant-guerre, il ne s’en présente pas moins comme une réponse globale à la crise que traverse le nouvel âge du capitalisme et l’ordre politique sous lequel vivait jusqu’alors notre pays. Ayant relu ce que j’écrivais à l’époque, et en dépit de la longueur de ce texte, j’ai choisi de n’en pas toucher une virgule. Comme un rappel au principe de réalité dont tous seraient bien inspirés, à gauche, de ne pas trop s’éloigner. Bonne lecture.

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vendredi 14 avril 2017

Cette guerre qui menace de nouveau, et qu'il faut arrêter...

Elle aura été l’invitée surprise de cette dernière ligne droite de la campagne présidentielle. Je veux parler de la guerre. Cette guerre qui se dessine de plus en plus visiblement en toile de fond d’une globalisation capitaliste secouée de spasmes violents.

En règle générale, pour peu qu’ils consentent à s’aventurer sur un terrain dont ils redoutent probablement qu’il les fît déraper, les principaux candidats excipent surtout de leurs aptitudes régaliennes à faire face à un ordre mondial en pleine ébullition. Sur le fond, rien pourtant qui vînt précisément répondre aux angoisses assaillant nos concitoyens quant à l’avenir, ce qui accentue en retour le sentiment de décalage qu’ils ressentent devant une parole publique profondément altérée.

Parlons sans faux-fuyants. Que la responsabilité de l’attaque chimique perpétrée contre la ville syrienne de Khan Cheikhoun, le 4 avril, fût à imputer au régime de Bachar Al-Assad, cela fait hélas peu de doutes. Que ce crime monstrueux, commis contre des civils, dût en toute logique conduire ses auteurs devant un tribunal international, cela relève de l’évidence. Que le monde payât ici le prix de l’incurie de la « communauté internationale » et de ses innombrables renoncements à œuvrer à la transition politique propre à débarrasser Damas de son odieux dictateur, plus personne ne peut l’ignorer. La pluie de missiles Tomahawk que la Maison Blanche a déclenchée contre la base d’Al-Chaayrate n’en acquiert pas, pour autant, la moindre légitimité.

En s’affranchissant de toute décision des Nations unies, l’aventurier démagogue tenant désormais lieu de président aux États-Unis aura finalement enfoncé davantage la Syrie et le Proche-Orient dans le chaos qui les caractérise depuis trop longtemps. Non seulement, les frappes américaines s’avèrent de nature à éloigner encore la perspective diplomatique qui continuait à se négocier entre diverses parties au conflit. Mais elles risquent d’avoir des implications aussi désastreuses que les expéditions qui, hier, en désintégrant l’Irak puis la Libye, auront favorisé la prolifération du cancer jihadiste. Elles vont, au surplus, raviver les tensions internationales, plaçant de nouveau l’Amérique du Nord et la Russie au bord d’un choc frontal, comme en témoigne entre autres la suspension par Moscou de l’accord de « déconfliction » qui existait entre les forces aériennes des deux pays dans le ciel syrien. Pire, en larguant sa bombe la plus destructrice sur une montagne afghane, puis en désignant l’Iran comme une de ses possibles cibles dans le futur, et en dépêchant porte-avions et croiseurs lourdement équipés au large des côtes de la Corée-du-Nord, Washington entraîne la planète dans un engrenage dangereux. Après la puissance russe, c’est ainsi l’empire chinois qui aura été défié dans sa zone d’influence asiatique.

Il est probable que le changement d’attitude de Monsieur Trump traduise une évolution du rapport des forces au sein de l’administration américaine, y consacrant le retour en force de la vision interventionniste que défendaient les néoconservateurs sous les mandats de George W. Bush et Barack Obama. Mais, plus encore, il illustre la redistribution en cours des cartes du jeu international.

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lundi 3 avril 2017

L'heure est à un nouveau Front populaire. Pas à la dislocation de la gauche

L’affaire est entendue. Au travers des avanies qu’ils font subir à Benoît Hamon, ils veulent tuer le Parti socialiste. Ce « ils » désignent, vous l’avez compris, les Hollande, Valls, Le Drian, Rebsamen, Delanoë, et tant d’autres qui se rallient à Emmanuel Macron, avec un art consommé de la nuisance envers le candidat investi par leur parti. Je ne suis pas socialiste, je ne l’ai jamais été. Cela dit, comme tout un chacun, j’ai parfaitement saisi qu’au-delà du PS, c’est la gauche tout entière dont ils cherchent à se débarrasser. Leur but ? Évidemment, faire éclore le Parti démocrate dont ils rêvent depuis si longtemps, cette construction « centriste » s’adaptant à l’ordre néolibéral, au nom de la modernité supposée que ce dernier incarnerait. Ils vont si loin dans leur dérive droitière, que l’ancien Premier ministre de François Hollande est allé jusqu’à envisager des consensus avec… Monsieur Fillon, si ce dernier venait du moins à être élu.

Aux yeux de ces spadassins d’un nouveau genre, le péché du parti né à Épinay voilà 46 ans est de conserver, en dépit de tous les reniements auxquels son nom fut associé à chaque fois qu’il gouverna, un certain lien à l’aspiration à la justice et à l’égalité, si profonde au pays de la Grande Révolution. Et, bien sûr, à travers ladite aspiration, de n’avoir jamais totalement rompu sa relation à ces classes travailleuses et populaires qui forment la majorité de la population active, mais que les puissants d’aujourd’hui veulent rendre littéralement invisibles dans la vie publique. Ce « passé qui ne veut pas passer » s’avère à ce point résilient que le vainqueur de 2012 ne l’eût jamais emporté sans sa fameuse diatribe contre la finance toute-puissante. Et que Benoît Hamon ne se fût jamais installé dans cette compétition présidentielle sans le vote en sa faveur de 1,2 million d’électeurs de la « primaire » socialiste.

Que l’on me comprenne bien. Lorsque je dis que l’objet des grandes manœuvres en cours consiste à vouloir éliminer la gauche du paysage des prochaines années, ce n’est pas au sens où disparaîtraient soudain les forces héritières du combat séculaire du mouvement ouvrier, sociaux-démocrates refusant obstinément de s’abandonner aux sirènes du social-libéralisme, communistes à chaque instant engagés dans la résistance à l’intolérable, « alternatifs » ou « Insoumis » héritiers d’une culture d’extrême gauche enracinée de longue date… C’est au sens où notre camp dans sa diversité, faute d’alliances dynamiques, verrait durablement s’éloigner la possibilité de réunir des majorités populaires et de gouverner au service du plus grand nombre.

Là réside le véritable enjeu du débat traversant la gauche. Se situer du côté du monde du travail doit-il déboucher sur des postures, prenant par exemple la forme d’invocations abstraites, telles celles à une « révolution citoyenne » et à la « force du peuple » ? Ou bien la radicalité d’un projet se mesure-t-elle, en fin de compte, à la stratégie permettant, grâce à la convergence des formations et énergies disponibles, de mettre en œuvre des propositions audacieuses, modifiant concrètement le rapport des forces entre dominants et dominés ? Tel est le nœud du désaccord que recouvrent les controverses sur le rassemblement…

Voici quelques jours, l’un des porte-parole de Benoît Hamon fixait à la campagne de ce dernier l’objectif de parvenir à un nouveau Front populaire. Précisément, c’est la visée d’un « Front populaire et citoyen » qu’avaient adoptée les délégués du dernier congrès du PCF, en juin 2016. Et, des récentes initiatives pour le rassemblement de la gauche et une candidature présidentielle unique, a immédiatement resurgi l’évocation de la première victoire, au XX° siècle, d’une gauche unie pour faire face à la menace du fascisme, et pour changer le quotidien de ce peuple ayant si souvent, dans l’histoire, payé le prix du sang pour avoir défié les privilèges de la naissance et de la fortune.

Que, dans la mémoire collective, fût restée si vivace l’idée qu’il n’est de gauche qu’au service de ceux d’en bas, n’est pas sans expliquer pourquoi le 80° anniversaire de 1936 fut à ce point banalisé, l’an passé, par ces personnages qui se précipitent maintenant dans les bras d’un aventurier qui promet aux Français de déréglementer à tout-va l’économie, la protection sociale et le droit du travail. Il est vrai, on l’avait trop peu souligné sur le moment, que ceux-là avait déjà choisi le 3 mai 2016, date-anniversaire du second tour des législatives ayant offert la victoire aux partis du Front populaire, pour engager le débat sur la loi El Khomri à l’Assemblée nationale. Éclairant, si l’on veut bien se souvenir qu’au nombre des grands acquis de cette année-là, figuraient les conventions collectives, celles précisément que l’on s’est employé à dynamiter à travers le renversement de la hiérarchie des normes.

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mercredi 29 mars 2017

Devant un piège mortel pour la gauche, une seule solution : l'unité !

Le ralliement de Manuel Valls à la candidature d’Emmanuel Macron a au moins une vertu : elle clarifie la situation et les enjeux de la séquence électorale en cours. Comme vient de l’indiquer mon camarade Pierre Laurent, « ce choix sonne le regroupement de tous les responsables des renoncements du quinquennat et de la division de la gauche, autour d'une candidature dont les orientations de droite sont désormais clairement affichées ».

Voilà qui devrait déciller bien des yeux. La gauche tout entière fait face à un danger mortel. Tout, à présent, prouve que son élimination du second tour de la présidentielle, donc sa marginalisation certaine pour de très longues années, condamnerait le peuple français à choisir la moins pire des catastrophes qui le menacent : entre une extrême droite dont la victoire étranglerait la République, une droite plus déterminée que jamais à liquider ce qui subsiste de l’héritage du Conseil national de la Résistance, et la grande coalition des tenants « macroniens » de l’austérité et du libéralisme qui ravagent l’ensemble de l’Europe.

Il n’est qu’un moyen de déjouer ce piège mortel : l’unité ! Les postures dilatoires, les prétextes tacticiens, les calculs à courte vue et les logiques hégémoniques se révèlent pour ce qu’elles sont : irresponsables, pour ne pas dire criminelles. Il s’avère aussi absurde, d’un côté, d’imputer à Benoît Hamon le bilan du quinquennat de François Hollande que de vouloir, de l’autre, entrer dans une compétition avec Jean-Luc Mélenchon pour savoir… qui occupera la quatrième place au soir du 24 avril.

Une seule candidature est nécessaire, si l’on veut que la gauche ne devienne pas une force résiduelle, ayant renoncé à porter une ambition majoritaire au service du plus grand nombre de nos concitoyens. D’évidence, au vu des convergences d’ores et déjà existantes entre les candidatures Hamon et Mélenchon, et même s’il ne sera pas possible de surmonter les différences existantes, un pacte commun en quelques points est possible, pour répondre à l’urgence sociale, écologique et démocratique.

Un sommet de toute la gauche et de ses deux candidats s’impose dans les prochains jours pour en discuter. Là encore, je rejoins l’appel que vient de lancer Pierre Laurent, ce 29 mars. Mais c’est la pression citoyenne qui va s’avérer déterminante. Les différents appels en faveur du rassemblement ont raison de proposer de nouvelles initiatives samedi prochain. Faisons-nous entendre partout…

mercredi 22 mars 2017

Lettre à des amis se pensant insoumis : "Votre inconscience me fait peur"

Nous le savons désormais, la compétition présidentielle comptera onze candidats. En théorie, le débat officiel devrait à présent se déployer pleinement. En réalité, tout conduit à redouter que la confrontation de projets ne se trouve toujours écrasée par un climat pollué par les affaires, pour le plus grand plaisir d’aventuriers démagogues s’évertuant à répandre la confusion. Relayé par une kyrielle d’intellectuels en cour, de faiseurs d’opinion autoproclamés ou de médiacrates bardés de certitudes, un scénario s’ébauche, dont on s’efforce de convaincre les Français qu’il serait inéluctable. Ainsi, l’enjeu de ce scrutin consisterait-il à départager Monsieur Macron de Madame Le Pen, sous-entendu les tenants de « l’ouverture » de ceux du « repli », les exaltés de la mondialisation « heureuse » des intégristes d’un nationalisme ethnique. C’est là jouer avec le feu… Placer l’extrême droite au centre du jeu politique… En faire l’alternative à un ordre social générateur d’injustice et devenu, pour cette raison, insupportable au plus grand nombre de nos concitoyens… Cet ordre auquel l’ex-banquier d’affaire s’identifie naturellement, comme en atteste la structure de son électorat potentiel.… Le plus terrible est que la gauche, face à ce choix en trompe-l’œil, fait penser au lapin tétanisé par les phares du véhicule qui va l’écraser. Consentant à sa marginalisation. Acceptant son éjection quasi-certaine du second tour. Résignée à la perte de crédit en découlant et la rendant inaudible du peuple. Pour cette raison, et quoi que l’on me rétorque (Jean-Luc Mélenchon, à en croire Le Monde de ce 18 mars, doit me classer au nombre de « ces amis de ‘’l’unité’’ » qui se livreraient contre lui « à un pilonnage démoralisant »), la question du rassemblement demeure l’un des enjeux majeurs de cette élection à nulle autre pareille. Jusqu’au dernier instant, il faudra par conséquent ne pas relâcher la pression citoyenne qui en porte l’exigence. En reprenant la plume sur cette question, je voudrais une nouvelle fois m’adresser à celles et ceux qui, dans notre camp, ne voient pas arriver le boulet qui nous laissera tous sur le carreau. Par commodité, afin de mieux ramasser les principaux éléments de la discussion, c’est la forme de la « lettre ouverte » que j’aurai choisi pour exprimer mes préoccupations.

« Les amis, il fallait que je vous livre ce que j’ai sur le cœur. En raison de tous les combats que nous avons livrés ensemble, depuis la campagne du « non » de gauche au Traité constitutionnel européen, voici déjà douze ans. En raison également de nos efforts partagés, au fil de ces années si chargées en rendez-vous politiques et sociaux, afin que surgisse dans ce pays une perspective d’espoir ne s’abîmant pas de nouveau dans la soumission à la doxa libérale. En raison enfin de cette lueur que nous avions allumée en créant le Front de gauche, en 2009, par un accord conjoint du Parti communiste français, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire.

« Je connais, pour l’un l’engagement dans l’aventure que représenta la création du Parti de gauche, pour l’autre la certitude qu’il conviendrait dorénavant de fondre le PCF dans une nouvelle force composite, pour un troisième la farouche volonté de sauver ce qui peut encore l’être d’une extrême gauche n’ayant pas su tirer les leçons de ses erreurs d’analyse. Je respecte ces parcours, et d’autres encore, quoiqu’ils nous aient plus d’une fois divisés.

« L’heure est cependant trop grave pour que je ne vous dise pas à quel point votre inconscience des dangers du moment me fait véritablement très peur. Mes mots vous paraîtront peut-être durs. Ils le sont, à dessein. La lecture de très nombreux blogs ou contributions sur la Toile m’aura en effet permis de dresser, pour ainsi dire, le « portrait-robot » de la démarche qui vous conduit à vous opposer, avec tant de vigueur, à nos efforts pour réunir la gauche sur une plate-forme de rupture avec les errements d’un quinquennat agonisant, et pour aboutir à une candidature présidentielle unique.

« Manifestement, l’affaire est entendue pour vous. Vous paraissez vouloir suivre Jean-Luc Mélenchon lorsque, se détournant du pacte de non-agression théoriquement conclu avec Benoît Hamon, il explique : « Imaginez-vous que quarante jours avant le scrutin, je saute au cou (dudit Hamon), cela ferait des milliers d’abstentionnistes de plus. » Ou lorsque la porte-parole du candidat, Raquel Garrido, se perd dans la condescendance, c’est-à-dire dans la tentation de l’hégémonisme : « Benoît Hamon n’est là que pour tenter de réduire l’influence de Jean-Luc Mélenchon, c’est ça la vérité. »

« Je n’en veux pas moins reprendre quelques-uns de vos principaux arguments et tenter, de nouveau, de vous convaincre qu’ils nous mènent, qu’ils amènent toute la gauche, à une authentique catastrophe.

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jeudi 9 mars 2017

Ignorer ce qui menace la France, c'est aussi trahir la gauche !

(Cette note a été remise à jour le 9 mars)

Quelques heures après la publication de mon dernier post, le fragile espoir né du dialogue renoué entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon se voyait mis à mal. À l’issue d’un dîner entre le vainqueur de la « primaire » socialiste et le héraut de la « France insoumise », le peuple de gauche se voyait informé qu’un accord était intervenu… pour ne pas tomber d’accord. Dans un lapidaire communiqué, où perçait une obscure délectation puisque n'y pointait pas le moindre regret, le candidat Mélenchon constatait simplement : « À cinquante jours du premier tour, il n’est pas possible de régler la différence qui par exemple nous sépare sur la question essentielle de l’Europe. Je n’ai pas été surpris qu’il me confirme sa candidature et il ne l’a pas été que je lui confirme la mienne. Nous sommes convenus d’un code de respect mutuel dans la campagne. » Beaucoup, je l’ai personnellement vérifié, en auront éprouvé un surcroît de découragement. Faut-il, dès lors, renoncer à rechercher le « pacte de majorité » et la candidature présidentielle unique qui permettraient, en s’appuyant sur l'élan d’une union retrouvée, de gouverner demain la France sur des objectifs réellement de gauche ? Je le pense moins que jamais.

Pour peu que l’on voulût bien s’intéresser un peu au nouveau paysage politique en train d’émerger, on aboutira à la conclusion qu’il serait insupportable, criminel même, de consentir à une gauche fracturée, donc impuissante et mise hors-jeu pour longtemps. Quatre grands traits caractérisent en effet notre vie publique.

D’abord, à travers la révélation de l’affairisme de François Fillon, qui lui interdit désormais de disposer de la légitimité suffisante pour incarner la fonction présidentielle dans des institutions d’essence bonapartiste, à travers également les soubresauts qui font du Parti socialiste un bateau ivre au terme d’un quinquennat affligeant, ce sont les formations d’alternance qui se retrouvent en pleine tourmente. La V° République s’en voit, du même coup, entraînée dans une véritable crise de désintégration.

Ensuite, comme toujours en pareilles circonstances, lorsque semble avoir disparu toute alternative de progrès, c’est l’extrême droite qui voit ses voiles se gonfler. Quoique rien ne fût jamais écrit, Madame Le Pen s’avère maintenant en position de l’emporter le 7 mai prochain, et son essor fulgurant fait du Front national l’enjeu central de l’élection présidentielle, pour le premier autant que pour le second tour. Au surplus, même si sa conquête du pouvoir se voyait une nouvelle fois mise en échec, le parti national-lepéniste n’en aurait pas moins atteint un étiage tel qu’il disposerait des clés des réorganisations en gestation du côté d’une droite sans projet, privée de leadership et idéologiquement disloquée.

De la même manière, la politique ayant horreur du vide, comme on dit, d’autres aventuriers en viennent inévitablement à se poser (et à apparaître à une partie de l’opinion) comme des recours. La nouveauté vient aujourd’hui du fait qu’une fraction très substantielle de la finance s’investit dans la bataille électorale et cherche à y promouvoir un candidat au programme aussi attrape-tout que correspondant à ses intérêts fondamentaux, en l’occurrence Emmanuel Macron. Ce faisant, se fait jour la volonté de ces milieux d’affaire de s’émanciper, non seulement des partis existants, mais des mécanismes de la démocratie citoyenne, afin de mieux prendre en mains directement les destinées de la nation.

Enfin, le ralliement d’un François Bayrou au rejeton de la banque Rothschild, en se conjuguant à ceux qui se préparent dans le clan des supporters « socialistes » du pouvoir en place, est de nature à accélérer une recomposition au centre-droit de la scène politique hexagonale. L’un des objectifs de l’opération, chacun doit s’en montrer conscient, consiste à marginaliser tous les courants qui, à gauche, revendiquent leur filiation au mouvement ouvrier et entendent continuer à se réclamer de cet héritage émancipateur.

Soulignons-le donc sans détours : dans de semblables conditions, l’existence d’une gauche en état de porter une nouvelle majorité politique à la tête du pays dépend clairement de son rassemblement. Rassemblement, cela va sans dire, sur des bases qui l’autorisent, c’est-à-dire qui se situent en rupture avec l’austérité comme avec les logiques de soumission au dogme néolibéral.

La désignation de Benoît Hamon par les participants de la « primaire » de janvier l’a permis, et le permet toujours. D'ailleurs, à qui resterait incrédule sur la distance prise par le candidat socialiste avec la gestion hollandaise des affaires, le ralliement de nombre des ténors sociaux-libéraux du PS à la campagne de Macron se chargerait de remettre les pendules à l'heure. Il importe donc que toutes les énergies disponibles s’emploient, sinon à discuter d’un programme global de gouvernement, le temps nous manquant pour mener à bien une cette entreprise, du moins à dégager une série de propositions-phares répondant tout à la fois aux urgences du moment et aux aspirations de notre peuple.

Tel est l’un des principaux enjeux de la séquence électorale de ce printemps. S’y dérober, en faisant passer des considérations boutiquières avant l’esprit de responsabilité, revient à jouer à la roulette russe l’avenir de la France comme celui de notre camp social et politique !

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samedi 25 février 2017

L'unité est un combat, pas une partie de poker-menteur

Nous aurons eu, ces derniers jours, une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne : Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon auront enfin pris langue, laissant même espérer une rencontre dans les prochains jours. La mauvaise : ce contact à peine renoué, les équipes des deux candidats se seront engagées, à distance, dans une partie de cache-cache particulièrement pénible, dont beaucoup auront tiré la conclusion que le chef de la « France insoumise » cherchait surtout un prétexte pour refuser l’unité de candidature à la présidentielle. D’autant que, dans le même temps, Yannick Jadot parvenait, lui, à conclure un accord avec son compétiteur socialiste…

Au point où nous sommes rendus, les choses doivent être dites clairement. La France vit à l’heure de tous les dangers. Le Front national n’aura cessé de progresser dans les enquêtes d’opinion, au point que sa présidente semble devoir faire jusqu’au bout la course en tête et que son élection devient, de jour en jour, plus plausible. Le candidat de la droite aura fini par reprendre sa campagne, à ceci près que le scandale l’ayant dépouillé de sa légitimité n’aura fait que renforcer sa détermination à conduire, coûte que coûte, son entreprise de régression sociale et démocratique. Quant à Monsieur Macron, le soutien que vient de lui apporter François Bayrou peut lui laisser espérer un regain de dynamique, qui le qualifierait, au détriment de la gauche, pour le match final contre la représentante de l’extrême droite.

Ladite gauche s’en retrouve interpellée sur son avenir. Elle se voit menacée d’une marginalisation électorale dont le prix pourrait être terrible, dès le scrutin législatif et au lendemain de cette séquence électorale. Quiconque prendrait son parti de l’échec se profilant ou, pire, justifierait une fracture de nature à lui interdire inéluctablement l’accès au second tourde la présidentielle, ferait preuve d’une irresponsabilité criminelle. Que le peuple de gauche, on peut en être sûr, ne pardonnerait pas…

À cet égard, si sa proposition, au soir de la « primaire » de janvier, de discussions en vue d’aboutir à un rassemblement aura été la bienvenue, Benoît Hamon ne peut laisser maintenant certains de ses partisans la résumer, à demi-mots, à une tentative de siphonage de l’électorat potentiel de Jean-Luc Mélenchon. De son côté, ce dernier ne saurait insulter l’intelligence des citoyens en présentant, comme des débats de clarification, une succession de mises en demeure essentiellement destinées à révéler les turpitudes dont il soupçonne son interlocuteur socialiste, quoique celui-ci soit sorti vainqueur de sa confrontation avec Manuel Valls.

Dans une lettre qu’il dit destinée à « voir ce que nous pouvons faire d’utile », le candidat Mélenchon égrène remarques grinçantes (« il est évident que dans les sondages ta candidature reste à un niveau extrêmement bas »), demandes de « garanties politiques sur (l’engagement de Hamon) à rompre avec le quinquennat et son bilan », et exigence appuyée que le désormais représentant du PS démontre qu’il lui est « possible de (s’)avancer largement » vers les 357 mesures du programme des Insoumis, « quitte à ce que ceux qui (le) combattront de toute façon dans (son) parti prennent leur distance ». Il demande, en ce sens, un refus de tout accord avec Emmanuel Macron, l’abolition des « mesures emblématiques » prises ces cinq dernières années, l’instauration de la « Sécurité sociale intégrale », la restauration de la retraite à 60 ans, la sortie du nucléaire avec passage « aux 100% d’énergies renouvelables », la dénonciation de l’accord Ceta, ou encore le retrait de l’Otan. Sans parler de cette autre exhortation portant sur la non investiture des figures sociales-libérales du PS en vue des législatives. À ces conditions, il se dit disposé « à consulter les 250 000 personnes qui se sont personnellement engagées à (ses) côtés sur la proposition qui leur serait faite ».

Nombre des questions soulevées par Jean-Luc Mélenchon revêtent une certaine pertinence. Comment, en effet, reconstruire une dynamique populaire sans, par exemple, vouloir abroger la loi El Khomri ou remettre en cause le dispositif du Cice, lequel n’aura profité qu’aux actionnaires sans relancer l’activité ni protéger l’emploi ? Comment imaginer ceux qui ont trahi toutes les attentes de leurs mandants après 2012 défendant demain une alternative à leur propre bilan ? On ne peut pour autant approuver la méthode utilisée par celui qui avait porté, en 2012, les couleurs d’un Front de gauche affichant alors une ambition pour la gauche tout entière.

D’abord, l’argumentation de la lettre ouverte rappelle une pratique dans laquelle aura longtemps excellé l’une des branches du trotskysme, le courant lambertiste pour être précis, que Jean-Luc Mélenchon connaît bien pour y avoir fait ses premiers pas de militant. Elle consiste, en se parant de la vertueuse intention d’aboutir à un « front unique », à mettre ses interlocuteurs « au pied du mur », afin de mieux démasquer leur duplicité. Outre que cette bataille en trompe-l’œil pour l’unité n’aura jamais abusé très longtemps sur les arrières-pensées de ceux qui y recouraient, elle aura toujours eu pour résultat de creuser les divisions que l’on se targuait de vouloir surmonter.

Ensuite, pareille démarche ne fait qu’entretenir la plus préjudiciable des confusions. Ce n’est pas par des oukases, des proclamations de radicalité ou des mots générateurs de tensions que l’on répondra au désir de gauche qui renaît dans le pays et que l’on fera progresser une perspective en laquelle puisse se reconnaître une majorité de Français. C’est, au contraire, en faisant porter la discussion sur les axes d’un programme tournant le dos aux renoncements du passé et répondant aux urgences du moment que l’on réveillera l’espoir, et que l’on redonnera à notre peuple l’envie de se battre pour pour le redressement du pays et pour de nouvelles conquêtes.

Extraire la France des griffes d’une finance prédatrice, reprendre le contrôle du système bancaire, permettre ce faisant à la puissance publique de recouvrer des marges de manœuvre au service du redémarrage de l’économie. Faire souffler sur ce pays le grand vent de l’égalité et de la justice, en entamant la redistribution des richesses au moyen d’une grande réforme de la fiscalité, en déclarant la guerre au chômage grâce à la sécurisation des parcours professionnels de chacun comme à une nouvelle diminution de la durée du travail, en augmentant les revenus des classes travailleuses et populaires. Engager la réindustrialisation de nos territoires, affronter dans ce cadre les défis de la révolution numérique, imaginer un nouveau mode de développement écologiquement soutenable. Répondre à une crise démocratique devenue phénoménale en relevant la citoyenneté, en élargissant les droits du plus grand nombre à la ville comme à l’entreprise, en luttant contre les fractures enfonçant un très large pan de notre société dans l’exclusion, en ouvrant sans hésitation le chantier de la VI° République. Rendre à la France une voix forte sur le continent pour porter l’exigence de l’arrêt de l’austérité et du dumping social, oser en ce sens affronter les gouvernements libéraux et la Commission de Bruxelles, défendre de nouveaux critères pour le déploiement des politiques européennes, aller vers une nouvelle Union émancipée de ses traités actuels. Voilà ce dont il convient de discuter.

Il faut le faire avec la volonté d’aboutir. Aboutir à un contrat permettant à toute la gauche de se retrouver autour d’une candidature unique à la présidentielle, de défaire la droite et l’extrême droite, de faire élire une majorité de gauche à l’Assemblée nationale, de gouverner ensuite tout au long de la mandature sur un projet de progrès. On doit se féliciter que, confirmant une nouvelle fois qu’« il tient la gauche debout », le Parti communiste vienne de se prononcer en ce sens, dans une « Adresse au peuple de France » appelant à un « pacte pour une nouvelle majorité à gauche ».

Le sur-place, les comportements dilatoires, les calculs non exempts d’un certain cynisme risquent toutefois de se poursuivre. Avec leurs retombées démoralisantes, si la pression citoyenne ne s’organise pas très vite. Robert Guédiguian vient d’en montrer le chemin, dans une tribune publiée par Le Monde du 23 février. S’adressant à Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, le réalisateur talentueux écrit : « Unis, vous pouvez gagner, nous pouvons gagner avec l’un ou l’autre, peu importe car vous pensez tous les deux qu’il faut en finir avec notre régime présidentiel. Les gens qui souffrent ne voteront pas pour vous si vous êtes séparés. La vague qui s’est levée se brisera sur vos bons mots et elle refluera plus loin que d’où elle était partie, chargée d’une désillusion de plus. Et vous en serez responsables. »

Dans les années 1970, au temps du Programme commun, on avait coutume de dire, reprenant un mot d’Etienne Fajon : « L’union est un combat. » Elle le reste. Mais, au vu de la gravité de l’instant, des voix par centaines de milliers doivent faire entendre qu’elles ne veulent pas qu’on la confonde avec une partie de poker-menteur.

dimanche 19 février 2017

Demain, il sera trop tard !

Si, encore, il n’y avait que des blogs engagés, tel celui-ci, pour mettre en garde devant la catastrophe qui nous guette, d’ici quelques semaines… Mais, à lire les commentaires de plus en plus nombreux qu’hébergent les grands titres de la presse nationale ou européenne, la conviction se répand que le pays chemine au bord du précipice. Sans que le plus élémentaire instinct de survie conduise les états-majors partisans, y compris à gauche, à un sursaut. C’est à ce genre de climat délétère que l’on reconnaît les moments de basculement historique.

Lorsque, dans un temps aussi déterminant qu’une campagne présidentielle dans notre V° République, on s’emploie à culpabiliser les Français pour justifier les sacrifices terribles que l’on entend exiger d’eux, mais que l’on escamote l’état social dramatique d’un pays déjà étranglé depuis des lustres par le néolibéralisme… Lorsque ceux que l’on qualifie volontiers de « grands candidats » (au point de leur accorder des temps d’antenne ahurissants) se complaisent dans des rhétoriques creuses sur l’avenir, mais que nul n’évoque, à quelques voix dissonantes près, dont celles de Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, ces millions de personnes plongées dans le chômage de masse, une précarité durable et des inégalités grandissantes (à l’image des 6,1 millions inscrites à Pôle emploi, des 8,5 millions recensées comme pauvres, des six millions bénéficiant des minima sociaux, des 3,9 millions relevant de l’aide alimentaire, des 2,3 millions recevant le RSA, des 3,9 millions étant classées comme mal-logées, ou des 900 000 privées de logement personnel)… On se trouve proche d’un divorce consommé entre la France des installés et celle des ignorés que représentent les classes travailleuses et populaires, pourtant majoritaires dans notre société. On se trouve même renvoyés à un phénomène d’exclusion instituée comparable, du moins par sa radicalité, à celle qui amenait, au milieu du XIX° siècle, un prêtre du nom de Lamennais à écrire : « Que possédez-vous ? – Tout. – Asseyez-vous au banquet social. La table est dressée pour vous. Toi, qui n’as rien, retire-toi. Est-ce qu’il y a une patrie pour le pauvre ? » (in Le Livre du peuple, 1847).

« Une patrie pour le pauvre » : les mots prennent de nos jours une singulière résonance… Lorsque se voient sapés les fondements de l’appartenance à une commune nation, ce qui se révèle le véritable ressort de la perte d’identité dont on parle tant, mais que les Saint-Jean Bouche d’Or de la pensée unique s’évertuent à ethniciser les fractures françaises pour mieux dissimuler la vérité du capitalisme globalisé qui nous impose sa loi… Lorsque partout les peuples se dressent contre la course effrénée au profit, avec son cortège d’injustices insupportables et de menaces sur les équilibres écologiques de la planète, mais que les élites politiques et intellectuelles appellent au contraire à pousser les feux de ce processus de dévastation de la vie humaine… Lorsque les assises économiques, sociales, territoriales, culturelles de l’Hexagone se retrouvent minées par un libre-échangisme déferlant au seul avantage des transnationales, mais que les gouvernements du continent (dont celui, hélas, de la France) s’accordent pour que l’accord commercial avec le Canada, le fameux Ceta, entre en vigueur avant que les Parlements nationaux l’aient seulement discuté… Lorsque d’aucuns ne cessent d’en appeler à l’autorité de l’État, mais qu’ils se taisent quand un pays de l’Union européenne, le Danemark en l’occurrence, vient se placer à l’avant-garde de ses semblables pour décider de nommer un ambassadeur auprès des Gafa (terme sous lequel on désigne les multinationales du numérique), ce qui signifie qu’on les traite à l’égal des gouvernements… On répand chez des millions d’hommes et de femmes le terrible sentiment que ne revêtent plus la moindre importance les cadres à travers lesquels ils crurent longtemps peser grâce à leurs bulletins de vote.

Et lorsque toute la vie démocratique d’un pays vit au rythme des révélations sur le détournement de fonds publics au bénéfice personnel du chef de file d’une droite ultraconservatrice, mais que celui-ci se montre prêt à user de n’importe quelle ficelle juridique pour s’installer coûte que coûte à l’Élysée et y jouir de cinq années d’impunité… Lorsque ce comportement d’hobereau cynique ôte toute légitimité à ce candidat, même s’il parvenait à sortir gagnant de la présidentielle à la faveur d’un concours de circonstances, mais que le président du Medef se porte à son secours, paniqué à l’idée que les grandes entreprises se trouvent soudainement privées d’un personnage préconisant, comme elles, l’anéantissement du pacte social de la Libération… Lorsque tout cela menace le régime et les partis d’alternance d’une dislocation cataclysmique, mais que les puissances financières répondent à cette menace en s’investissant directement dans la compétition électorale, à travers notamment la présence de leurs fondés de pouvoir dans les entourages de Messieurs Fillon ou Macron… On délivre aux citoyens le message que plus rien n’arrête la cupidité des hommes d’affaires libéraux.

Comment Madame Le Pen n’en tirerait-elle pas les fruits ? Confrontée à une gauche que l’action de François Hollande a laissée exsangue, et à une droite aussi décomplexée dans sa détermination réactionnaire que rattrapée par son goût immodéré pour l’argent maître de tout, le Front national apparaît comme l’alternative à un nombre croissant d’électeurs. Qu’importe la logique de destruction des principes égalitaires et universalistes de la République qu’induit son programme, qu’importe encore l’imposture de sa posture sociale comme de sa promesse de redonner au peuple sa souveraineté, qu’importent enfin les accusations dont ses dirigeants font eux-mêmes l’objet, la force de l’extrême droite provient de la vacuité (ou du discrédit) des offres politiques qui lui font face.

Commentant l’enquête électorale fort instructive du Cevipof, réalisée par Ipsos-Sopra Steria entre les 7 et 12 février, le journaliste Gérard Courtois relève à juste titre l’imminence du danger : « Certes, avec 26% des intentions de vote (Le Pen) n’a pas progressé depuis un mois. Mais elle fait désormais nettement la course en tête et peut compter sur un électorat remarquablement fidèle et déterminé. 74% des électeurs qui se prononcent en sa faveur assurent que leur choix est définitif, soit un taux bien supérieur à celui des autres candidats (…). Si Mme Le Pen apparaît toujours comme la candidate qui ‘’inquiète’’ le plus, elle est aussi celle qui, aux yeux des Français, ‘’veut vraiment changer les choses’’ » (Le Monde du 17 février).

Bien sûr, l’attachement de notre peuple à ses acquis républicains peut, in fine, barrer la route de l’Élysée à la tenante du repli et de la haine. Peut-on toutefois se montrer certain que le « plafond de verre » résistera cette fois encore ? Surtout, qui sera le bénéficiaire d’un nouvel échec de Madame Le Pen ? La droite filloniste, extrémisée comme jamais depuis soixante-dix ans, qui après avoir tant redouté d’être privée de la victoire en deviendra plus acharnée à plier la France aux exigences des marchés ? Ou le petit Monsieur Macron qui, se prétendant l’incarnation de la modernité libérale, entend désarticuler la gauche pour mieux faire émerger un modèle économique inspirée de la Silicon Valley ? Dans un cas comme dans l’autre, même si elle s’incline de nouveau dans sa quête du pouvoir, face à des adversaires se détournant des souffrances et attentes populaires, sa démagogie sans bornes permettra à l’extrême droite de poursuivre son ascension et de s’enraciner davantage sur l’ensemble du territoire.

C’est ici que va se mesurer la responsabilité, ou l’irresponsabilité, de la gauche. De toute la gauche ! Maintenant que les électeurs de la « primaire » socialiste ont levé l’hypothèque hollando-vallsiste qui l’enfermait dans la division, elle se doit de laisser de côté querelles d’égo et comportements tacticiens. Elle peut ainsi redevenir la grande force porteuse de redressement national, de changement politique et social, de reconstruction d’une République pour tous et toutes. Son rassemblement en est toutefois la condition, dès l’élection présidentielle. Si tous les sondages la qualifient en effet pour le second tour en cas d’union, ils s’accordent également pour l’en éliminer si elle demeure fragmentée.

Tout redeviendra possible si toutes ses composantes s’emploient sans tarder, non à solder les comptes du passé, encore moins à confronter chacune de leurs différences, mais à tourner la page d’un quinquennat crépusculaire. L’objectif doit être de dégager les quelques axes du contrat de majorité qui pourrait les réunir, contre une finance oligarchique et au service du seul intérêt général. Le calendrier d’une campagne inédite, où rien n’est plus écrit, le permet encore. Reste que le temps presse. Demain, il sera trop tard !

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