Le blog de Christian Picquet

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mercredi 4 juillet 2018

Ce que nous devons, à gauche, retenir (et revendiquer) de Mai 68

L’achèvement du printemps 2018 nous aura confrontés à une double interrogation : sur ce qu’aura recouvert l’absence de « commémoration » du cinquantenaire des journées de mai et juin 1968 ; et sur ce qu’aura porté en germes le plus long mouvement social qu’ait connu la SNCF, la fin du mois dernier ne devant manifestement pas marquer la fin d’un conflit appelé, fait exceptionnel dans l’histoire des luttes sociales dans notre Hexagone, à se prolonger tout au long de la période estivale, voire au-delà. À dire vrai, l’un et l’autre de ces questionnements se recoupent. C’est ce dont j’ai voulu traiter à travers cette note.

L’entreprise intellectuelle de Pierre Nora (avec son célèbre, bien que fort contestable, Les Lieux de mémoire, paru en 1997 chez Gallimard) en avait fait très involontairement la démonstration en son temps, une « commémoration » officielle remplit le plus souvent une fonction idéologique précise : aseptiser les événements fondateurs d'une histoire, en colmater autant que possible les fractures encore ouvertes, recomposer ce faisant la conscience nationale dans l’objectif d’en effacer tout ce qui pût être porteurs de contestation de l’ordre en place. Pourtant, cette année, de « commémoration » de l’ébranlement soixante-huitard, il n’y eut pas. Tout au plus, en dehors de quelques ouvrages à l’intérêt variable, avons-nous assisté à une avalanche de rétrospectives à la portée amoindrie par une manifeste volonté de souligner, comme si on eût pu l’ignorer, à quel point les temps avaient changé.

Emmanuel Macron avait bien semblé, un court moment, tenté par l’organisation d’une opération de com’, à l’occasion de laquelle il eût pu enrôler quelques figures des sixties converties aux vertus de la marchandisation du monde, de Daniel Cohn-Bendit à Romain Goupil, sans parler de l’inénarrable Bernard-Henri Lévy. Sans doute, imaginait-il, de cette manière, exalter la « modernité » de son quinquennat et réduire 68 à cette libération des mœurs que lui et les siens se plaisent à applaudir, ou encore à ce « délire verbal sans mort d’homme » dont parlait Raymond Aron, l’un des plus brillants intellectuels conservateurs de l’époque (in La Révolution introuvable, Réflexions sur les événements de mai en toute liberté, Fayard 1968). S’il y a si vite renoncé, c’est que, franchissant les barrières générationnelles, les deux mois ayant fait basculer la France, voici cinquante ans, n’ont pas perdu leur portée évocatrice.

L’enquête publiée par Le Nouveau Magazine littéraire en mars dernier a sans doute suffi à sortir le clan au pouvoir de la suffisance où il se complaisait depuis un an. 78% des Français, interrogés par Harris Interactive, y considéraient que Mai 68 avait eu des conséquences positives pour notre société. Alors que l’on se préparait, en haut lieu, à une épreuve de force d’inspiration thatchérienne avec les cheminots, il y avait là de quoi inviter à la prudence de petits marquis qui ne se gaussent du concept de lutte des classes que pour mieux le mettre en pratique à travers chacune de leurs décisions.

D’autant que, on ne le redira jamais assez, les travailleurs du rail jouèrent un rôle déterminant dans la grève générale qui paralysa le pays, trois semaines durant, au printemps 1968. Eux, qui n’avaient pas cessé le travail en 1936, devinrent par la suite des fers de lance de la bataille sociale, au point que la direction de l’entreprise ait dû, après-guerre, recourir à la réquisition à quatre reprises, en mars 1951, août 1953, juin 1959 et mai 1961. Laurent Joffrin soulignait d’ailleurs, un jour, ce que le monde ouvrier dut aux cheminots en cette cruciale année : « L’arrêt des trains, c’est l’arrêt du pays. Les entreprises ne seront plus livrées. Les voyages deviendront difficiles. Les grossistes seront étranglés et l’industrie asphyxiée. Par solidarité ou par nécessité, l’économie française se retrouvera en hibernation au soleil » (in Mai 68, Histoire des événements, éditions du Seuil 1988).

À les relire présentement, ces lignes n’expliquent-elles pas pourquoi Jupiter a décidé, avec la brutalité que l’on sait, d’engager sa contre-révolution libérale par un affrontement avec ce secteur du monde du travail, afin de tenter d’en briser l’esprit de résistance et de persuader le corps social qu’il venait de perdre l’une de ses avant-gardes les plus efficaces ? Plus globalement, cette dimension primordiale du mouvement de Mai, qui en aura fait « un abrégé du conflit à la française », pour reprendre les mots de Jacques Julliard (« La culture du conflit », in Histoire de la France, éditions du Seuil 1990-2000), ne rend-elle pas compte de la haine réactionnaire qu’il a déchaînée ?

Des saillies d’un Éric Zemmour pourfendant un sombre complot pour « détruire la France traditionnelle », aux exhortations d’un Nicolas Sarkozy à « liquider l’héritage », pour en arriver en 2018 à la croisade de Madame Maréchal anciennement Le Pen cherchant à réunir les droites dans le but de « débrancher » le Mai français, la « pensée anti-68 », dont a si justement parlé Serge Audier (in La Pensée anti-68, Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte 2009), s’est retrouvée au cœur de la guerre culturelle livrée par les classes dirigeantes à l’idée de changement progressiste. Surtout lorsque ladite idée se trouve portée par la levée en masse de millions d’hommes et de femmes...

Soyons toutefois précis. Les courants qui, ces dernières semaines, alors que le conflit faisait rage à la SNCF et dans les services publics, s’aventurèrent à imaginer un nouveau printemps des grèves, se sont lourdement trompés d’époque. Non que l’inégalité ne se fût pas, de nos jours, terriblement creusée à mesure que s’installait un nouveau capitalisme, transnationalisé et financiarisé comme jamais. Mais, depuis mai 1968, les cartes ont été rebattues.

Au terme d’une offensive de quelque trente années, les possédants sont parvenus à enclencher une révolution scientifique et technologique ayant remodelé à leur convenance l’ordre productif planétaire, pulvérisé les structures de classes antérieures, fragmenté le salariat, brisé les grandes concentrations industrielles de l’après-guerre, poussé les feux des logiques de dumping social, généralisé les délocalisations. La liquidation de droits conquis de haute lutte, la déréglementation de l’économie, la destruction orchestrée de l’État social, la flexibilisation du travail, la multiplication des statuts opposant les travailleurs entre eux, le matraquage idéologique visant à mettre en concurrence les individus sont devenues le quotidien de toutes celles et tous ceux qui n’ont que leur force de travail pour richesse.

Dans le même temps, alors que le mouvement ouvrier acquittait le prix de ces sévères défaites, les projets qui avaient si durablement donné sens à ses combats ont fini par afficher leurs échecs, voire leurs faillites, se révélant incapable de relever les gageures du nouveau siècle. De force incarnant l’espoir d’émancipation de l’humanité entière, au fil de trop de rendez-vous manqués et de tant de désillusions, la gauche n’a pas su résister à la spirale du déclin, du discrédit, de la division.

Croire, ou pire faire croire, dans ces conditions, qu’un grand chambardement était à l’ordre du jour sur le court terme s’avérait donc contre-productif, sinon carrément démoralisateur. La tâche nous incombant est plutôt, à la chaleur de chaque confrontation avec l’adversaire, de reconstruire les instruments d’un engagement efficace, de refonder le projet crédible pouvant insuffler de la dynamique à l’action sociale, de porter haut les objectifs politiques à même de changer le rapport des forces. Au service de cette démarche, qui se déploiera nécessairement sur la durée, Mai 68 n’est pas dénué d’enseignements toujours porteurs.

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vendredi 15 juin 2018

Pour en finir avec le "populisme"

Le « spectre hantant l’Europe », pour reprendre les mots de Marx évoquant le communisme dans son célèbre Manifeste, serait-il devenu le « populisme » ? Reflets et produits des dérèglements majeurs qu’affronte le monde, des partis extrémistes et aventuriers ne cessent de monter en puissance dans la plupart des pays du continent.

Leur poussée s’avère telle que leurs thématiques se voient désormais reprises dans les programmes des formations de la droite traditionnelle. On l’aura vu en Italie (où le parti de Silvio Berlusconi sera passé sans crier gare sous la coupe de la Lega d’extrême droite), en Allemagne (où les conservateurs bavarois, espérant freiner l’ascension de l’Alternative für Deutschland, en seront venus à piller sans vergogne les saillies xénophobes de cette dernière), ou en France (où les fort mal-nommés « Républicains » se seront laissés aller à publier une littérature anti-immigration calquée sur la rhétorique lepéniste). Sans compter qu’aucun « plafond de verre » ne fait présentement plus obstacle à l’accession des mouvements concernés aux affaires : après la Hongrie, la Pologne, la Norvège, l’Autriche, c’est de l’autre côté des Alpes que l’étrange coalition de la Lega et du Movimiento Cinque Stelle vient de former un gouvernement, son premier acte ayant consisté à refouler un navire de quelque 600 réfugiés, l’Aquarius.

Pour peu que l’on se refuse à céder à l'incurie intellectuelle caractérisant tant d’analyses, on conviendra que le terme communément retenu de « populisme » ne permet guère de comprendre les phénomènes à l’œuvre. Quoique les organisations dont il est question se veuillent les porte-parole d’un peuple mythifié, elles ont pour traits communs de catalyser l’évolution réactionnaire de secteurs entiers des sociétés européennes, d’encourager les replis nationalistes ou carrément ethnicistes, de développer une contestation radicale de la démocratie dissimulée sous une dénonciation en règle des « systèmes » en place ou des élites dirigeantes, d’épouser le resurgissement des idéologies d’extrême droite, lorsqu’elles ne se confondent pas avec la renaissance de protofascismes se parant des atours de la « modernité ». Leur force vient de leurs capacités de surfer sur les souffrances et colères de larges pans des populations. Et ce sont les paniques culturelles et les quêtes d’identité, provoquées par un climat planétaire anxiogène comme par les gigantesques flux migratoires engendrés par le chaos où s’enfoncent de nombreuses régions, qui leur octroient la dynamique ascendante que l’on sait.

Plus précisément, cette tendance s’alimente à une triple source : un ordre mondial en pleine tourmente ; une Union européenne en proie à une désagrégation irréversible ; un mouvement ouvrier affrontant une crise authentiquement existentielle. La crise financière de 2007-2008 a ouvert un nouveau temps de convulsions, de menaces de krach rebondissant en permanence, de concurrences exacerbées, d’affrontements internationaux pour le contrôle des ressources du globe et la redéfinition des zones d’influence entre puissances, de désintégration des systèmes politiques en place conjuguée à la crise de la politique et à l’atrophie de la démocratie représentative, d’aggravation des menaces environnementales pesant sur l’existence humaine, de risques de guerre. Dans ce cadre, se fondant sur une impitoyable orthodoxie monétaire et budgétaire qui les transforment en un des principaux rouages de la globalisation marchande et financière, l’Europe des Vingt-Six et la zone euro taillent en pièces les droits conquis et les dispositifs de solidarité, généralisent la précarité et les inégalités, piétinent la souveraineté des nations et celle des citoyens, se claquemure dans l’indifférence et l’égoïsme à l’égard de la détresse caractérisant une part grandissante de l’humanité. Quant à notre camp, lourdement affaibli par les défaites subies ces dernières décennies autant que par l’adaptation de certaines de ses composantes aux exigences d’un capitalisme avide, il ne parvient plus à polariser les confrontations politiques et sociales, à conduire les batailles idéologiques qui s’imposeraient, à incarner une visée d’émancipation crédible pour le grand nombre, à porter des perspectives de changement rallumant un espoir du côté des peuples.

C’est cette conjonction de facteurs qui aura ouvert un espace considérable à des formations dont la démagogie peut rencontrer une forte adhésion populaire, bien qu’elles puissent conduire à des désastres sans précédent depuis la chute des fascismes au siècle dernier. C’est dire que rien n’apparaît plus impératif que de permettre à la gauche de retrouver l’élan libérateur qu’elle a progressivement perdu, de la reconstruire sur un socle de principes faisant pièce aux logiques de haine et de compétition de tous contre tous, de la rassembler sur des propositions aussi réalistes qu’audacieuses de justice et d’égalité face à ce qu’il faut bien appeler un défi de civilisation.

C’est dire également que ceux qui, pensant reconquérir un électorat perdu, s’emploient à incarner une autre variante de « populisme », commettent une faute calamiteuse. À vouloir concurrencer des partis dangereux sur leur terrain de prédilection – l’opposition des « gros » et des « petits », de la « caste » et de la « multitude », de « l’oligarchie » et d’un « peuple » désincarné –, à s’affranchir des repères que fournit pourtant cette lutte de classes féroce mettant aux prises exploiteurs et exploités, à quitter les rivages de la gauche (c’est-à-dire à rompre un lien primordial avec les valeurs d’universalisme et de fraternité portées par le mouvement ouvrier), on court le risque de dérapages qui ne sont jamais sans conséquences.

Les dernières prises de position de Jean-Luc Mélenchon en font foi. Peu après la formation de la coalition ultradoitière dorénavant à la tête de l’Italie, il écrivait : « Toute la presse eurobéate va faire bloc pour critiquer les ‘’populistes italiens’’, fermer les yeux sur les violences allemandes, encourager le pire, c’est-à-dire celui de la normalisation de l’Italie aux diktats de Schaüble, Merkel et autres dominants allemands qu’on ne nommera bien sûr jamais de cette façon. (…) Berlin peine à trouver des marionnettes convaincantes en Italie pour garantir sa domination. Pour l’heure, les vainqueurs de l’élection n’ont pas encore fait leur capitulation à la Tsipras. Je forme le vœu que l’alternative populaire en Italie soit tranchante et n’apparaisse d’aucune façon comme un renfort des ‘’eurobéats’’ ni comme des hésitants ou des supplétifs de la bonne société italienne horrifiée par l’audace populaire en quête de souveraineté. »

J’ai fait le choix de livrer cette citation dans sa quasi-totalité. Elle me paraît, en effet, révélatrice d’un glissement ne pouvant qu‘alimenter la confusion dans les esprits. Passons sur la tonalité anti-allemande farouche de ce texte, qui peut vite amener à relativiser le rôle des autres gouvernements de l’UE, même s’il n’est pas injustifié de dénoncer l’hégémonisme des dirigeants d’outre-Rhin. Mais ne négligeons ni le satisfecit implicitement délivré à un pouvoir transalpin dominé par l’extrême droite – lequel n’aurait pas « encore fait (sa) capitulation à la Tsipras » –, ni la formule sur « l’alternative populaire en Italie », dont l’ambiguïté vient de l’appréciation plutôt laudative, qui la précède, de l’axe Lega-M5S.

Tout aussi révélatrice d’une tendance dont on ne saurait détourner le regard, m’apparaît l’initiative de deux grandes figures de Die Linke, Sarah Wagenknecht et Oskar Lafontaine, pour « dégager » la principale structure de la gauche allemande au profit d’un « mouvement » se revendiquant de la méthode des « Insoumis » français, ce que Jean-Luc Mélenchon aura chaleureusement appuyé. Au nombre des bases sur lesquelles elles fondent leur projet, les deux personnalités pourfendent la politique d’ouverture momentanée des frontières menée en 2015 par Madame Merkel, et elles n’hésitent pas à s’aventurer sur la pente savonneuse de la « préservation de la spécificité culturelle » de l’Allemagne, allant jusqu’à en appeler au « respect des traditions et de l’identité » du pays. Qu’il existe plus d’un motif de mettre en cause l’esprit néolibéral de la politique migratoire de la chancelière conservatrice allemande, où perce d’évidence l’intention d’affaiblir le salariat en le divisant un peu plus, est une chose. Qu’on lui oppose la défense de l’identité germanique, fût-ce avec le souci affiché de « regagner l’électorat populaire » de l’AfD, en est une autre. Il est des symboles avec lesquelles l’histoire interdit de jouer…

Loin de moi l’idée d’ouvrir ici une polémique. C’est une alerte que je souhaite au contraire lancer. Il est grand temps, à gauche, de cesser de s’aligner sur les analyses lapidaires de commentateurs décontenancés par la complexité du temps, pour désigner les courants aujourd’hui aux portes du pouvoir dans nombre de pays du Vieux Continent pour ce qu’ils sont : non un « populisme » dont on peine à fournir une définition, mais l’expression d’un ethnocentrisme autoritaire menaçant les sociétés de terribles fractures communautaires, d’un anéantissement des règles démocratiques, d’une mise sous le boisseau des droits des peuples et des travailleurs à s’auto-organiser pour défendre leurs intérêts. Du même coup, celles et ceux qui ont décrété qu’il convenait de tourner la page du clivage droite-gauche pour s’exalter des vertus supposées du « populisme de gauche » devraient au plus vite prendre acte de l’impasse dans laquelle ils se sont engagés.

Résumer une stratégie au « dégagisme », et prendre pour première cible les courants en lesquels s’est si longtemps reconnu le monde du travail, même si c’est officiellement pour prendre en compte les coordonnées d’un « nouveau monde », peut ouvrir le chemin à nos pires adversaires. À des nationalismes empreints de racisme… À des néofascismes se cherchant encore… À des néolibéraux trouvant là l’opportunité de dissimuler leurs visées régressives derrière des appels vibrants à défendre les libertés…

En complément de cet appel au ressaisissement, je reproduis ci-après un article donné à la revue Cause commune, pour sa livraison de janvier-février de cette année.

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jeudi 7 juin 2018

Mouvement social : où en sommes-nous?

Foin de cette langue de bois qui, croyant éviter les problèmes, ne fait que désespérer les nôtres ! La lucidité sur les obstacles que nous pouvons rencontrer ne signifie nullement rendre les armes, encore moins « donner le point » à ceux que nous affrontons, alors que la bataille fait toujours rage. Elle permet, au contraire, d’identifier nos faiblesses pour mieux se concentrer sur celles de l’adversaire. Il est d’autant plus indispensable de se livrer à l’exercice que droite et macronistes viennent, à l’unisson, de ratifier le « pacte ferroviaire » au Sénat, déclenchant une intense campagne médiatique sur l’inutilité prétendue de la grève à la SNCF…

De toute évidence, après plus de deux mois d’une intensité rare, les mobilisations sociales ont atteint un palier. Alors que la colère s’accroît parmi les victimes d’une politique exclusivement tournée vers les puissants (à l’image de la toute récente évocation ministérielle d’une grande purge dans les dispositifs d’aide sociale, que le Canard enchaîné vient d’estimer à sept milliards), la journée unitaire appelée dans la fonction publique le 22 mai n’a pas enregistré la progression attendue du nombre de manifestants, en comparaison de celle du mois de mars. À leur tour, les manifestations convoquées un peu partout le 26 mai, à l’appel pourtant d’un large front d’organisations syndicales, de structures associatives et de partis, sont demeurées très éloignées de la « marée populaire » visée. Certes, il y aura eu du monde dans les défilés, le symbole d’une alliance inédite depuis longtemps aura marqué les esprits, les aires sympathisantes des organisations auront massivement répondu présentes (ce fut le cas, en particulier, pour le Parti communiste qui aura réuni d’importants cortèges). Mais le résultat n’aura pas été de nature à dynamiser l’affrontement social.

Est-ce à dire que le minuscule clan aux affaires se trouverait sur le point de l’emporter ? Certainement pas ! Bien sûr, il ne manque pas de beaux esprits pour nous assommer de ces formules selon lesquelles « la vigueur et l’ampleur du ‘’mouvement populaire’’ s’étiolent au fil des semaines » (point de vue exprimé, par exemple, par le chroniqueur Gérard Courtois, dans Le Monde du 30 mai). Sauf que, en dépit de ces pronostics gourmands, les cheminots tiennent bon (les variations des séquences de mobilisation se révèlent inévitables, du fait des amputations de salaires auxquelles consentent les grévistes), l’unité syndicale ne s’est délitée ni à la SNCF ni chez les fonctionnaires (bien que les gouvernants n’aient pas lésiné dans leurs tentatives en ce sens), le mécontentement grandit dans une santé sinistrée par les logiques de rentabilisation et de coupes claires dans les budgets, la question d’une journée interprofessionnelle vient d’être remise à l’ordre du jour par le congrès de Force ouvrière.

La bataille du rail, que l’on se félicite en haut lieu d’avoir gagnée, n’est pas sans avoir d’ores et déjà marqué des points non négligeables. Elle a contraint les sénateurs à inclure dans la loi « l’incessibilité » des actions de la SNCF et obligé le gouvernement, qui s’y dérobait, à reprendre une partie de la dette que l’État avait sans vergogne transféré à l’entreprise. La grève a ouvert devant le pays le débat sur le devenir du ferroviaire hexagonal, lequel ne sera nullement réglé lorsque les Assemblées, dans quelques jours, seront allées au bout de la procédure d’adoption du projet de loi. Elle a, au-delà, posé devant la collectivité la question de la défense et du redéploiement indispensables du service public à la française. Et elle a agi comme un impitoyable révélateur de l’injustice féroce caractérisant les décisions de Jupiter. Cela explique que le mouvement ne soit nullement isolé : quoique les usagers en aient éprouvé d’indéniables désagréments, les plus « mauvais » des sondages lui accordent 42% de soutien, attestant que l’opinion est si interpellée par l’enjeu de cette très longue confrontation qu’elle se retrouve polarisée par moitiés. Dit autrement, les cheminots savent qu’ils ne se battent pas en vain.

Ce n’est pas l’état général de l’opinion qui les démentira… Ainsi est-il toujours instructif de regarder de près les études réalisées par Ipsos et le Cevipof, car elles portent sur plusieurs milliers de personnes. Sa vague 18, conduite pour la période s’étendant du 25 avril au 2 mai et reposant sur 13 540 interrogés, établit un indice de satisfaction envers l’action gouvernementale allant de 0 à 3. Elle fait ressortir que la moitié des enquêtés se positionne à O, et qu’il s’en trouve 68% pour ne pas dépasser le 1. Ce qui ramène à un tout petit 18% le nombre des enthousiastes fidèles du Prince (le niveau 3). Le clivage de classe, une nouvelle fois vérifié par cette analyse, est particulièrement éclairant. Ce sont les « catégories supérieures » qui forment les gros bataillons des supporters du pouvoir, tandis que les classes travailleuses et populaires affichent la nette conviction que les orientations imposées à la nation ne les favorisent d’aucune manière.

Voilà qui nous replace, une fois encore, devant la complexité de la conjoncture. Il ne suffit pas qu’une terrible angoisse taraude nos concitoyens, et qu’une rage sourde agite un nombre grandissant de catégories, pour que cela se traduise automatiquement en essor et convergence des luttes. Avant qu’ils ne se lancent à l’assaut d’un ennemi affichant son mépris souverain pour leurs attentes, les salariés doivent se convaincre que des victoires sont possibles. C’est à la levée de cette hypothèque que notre camp social et politique doit, avant tout, consacrer ses efforts.

Force est, à cet égard, de procéder à un bilan soigné de la journée du 26 mai. Si elle a, positivement, contribué à décloisonner les actions des forces sociales et des organisations politiques, sa conception n’était de toute évidence pas adaptée. C’était faire preuve de précipitation que de vouloir catalyser l’opposition populaire au macronisme en ramassant sur un texte très général toutes les questions qui la constituent, donc sans prendre en compte la fragmentation des exaspérations, et sans adosser prioritairement l’initiative aux mouvements sociaux cristallisant aujourd’hui le bras-de-fer avec le régime. D’autant que les formations appelantes n’apparaissaient pas en situation de s’accorder, a minima, sur quelques propositions, dans le but de convaincre très largement que d’autres choix sont envisageables pour mettre un coup d’arrêt à la régression.

Pour cette raison, il s’avère quelque peu décalé d’écrire, comme vient de le faire Jean-Luc Mélenchon, à propos du 26 mai : « Le goût de ce type de rassemblement politico-social s’est découvert, il ne se perdra pas de sitôt. (…) Notre conviction, à ‘’La France insoumise ‘’, est qu’il n’existe pas d’autres parcours possible que la construction patiente de cette nouvelle majorité populaire par la formation d’une nouvelle conscience collective. Le travail a un objectif. J’ai parlé de Front populaire. » Désigner, dès à présent, à un processus qui ne l’a pas décidé, la perspective de la conquête du pouvoir, fût-ce à travers l’évocation toujours prometteuse d’un nouveau Front populaire, revient à ignorer totalement les nécessités d’une reconstruction pas-à-pas des moyens d’un combat efficace. Et ce, d’autant que la posture de la figure tutélaire de la « France insoumise » dissimule mal une volonté d’hégémonie sur un mouvement dont est, du même coup, évacué la diversité des motivations et des aspirations.

Pratiquer cette sorte de « saute-moutons » avec des conflits encore éclatés et d’une infinie complexité n’est certainement pas la réponse adéquate. C’est plutôt à leur soutien, à la consolidation du rapport des forces en leur faveur, à l’entrée en lice de nouvelles catégories de travailleurs à partir des plates-formes revendicatives pouvant le mieux les unir, que la gauche doit avoir le souci de concourir. Quelques semaines à peine nous séparent maintenant des congés d’été. Elles demandent une conduite tout en finesse.

Des rendez-vous sont programmés : le 9 juin à Paris, pour la marche sur l’Élysée des habitants des Hauts-de-France et de Normandie initiée par les fédérations communistes de ces régions ; le 12 juin, qui sera une nouvelle « journée sans cheminots » ; et le 14 juin, derrière les retraités qui manifesteront contre la hausse de la CSG. Il importe, en premier lieu, d’en assurer le plein succès.

Chacun doit, au demeurant, en revenir à un constat d’évidence : les organisations syndicales se retrouvent plus que jamais en première ligne du bras-de-fer engagé. C’est, dès lors, derrière elles et en appui à leurs exigences comme à leurs fronts unitaires, que les partis doivent se placer. Sans chercher à les supplanter, et sans tenter de dissoudre leurs spécificités dans des constructions qui ne procèderaient pas de la dynamique des confrontations...

L’apport des formations politiques au mouvement populaire viendra, dans ce cadre, de leurs capacités à nourrir la détermination des secteurs mobilisés de propositions audacieuses. En clair, de mesures tout à la fois réalistes, en ce qu’elles peuvent être appréciées comme porteuses de succès, et radicales, dans leur souci d’aller à la racine du mal inégalitaire qui ronge notre société. Le temps me paraîtrait, par surcroît, venu de soumettre à la plus large discussion le plan d’urgence qu’appelle la gravité des destructions à l’œuvre du néolibéralisme.

Ni programme pour une révolution sociale et écologique du XXI° siècle, ni programme de gouvernement à proprement parler, l’un et l’autre n’étant manifestement pas à l’ordre du jour, ledit plan d’urgence devrait concentrer en quelques points les grandes exigences que fait surgir le choc entre le capital et le travail, afin de commencer à dégager le chemin pour une alternative. À mes yeux, je l’ai souvent écrit ici, c’est au Parti communiste, fort de sa riche implantation et de l’expérience que lui apporte l’engagement de ses militantes et militants sur le terrain, qu’il revient d’initier une telle démarche et de s’adresser à toutes les forces disposées à s’atteler à un tel travail, que celles-ci agissent sur le théâtre politique ou qu’elles soient des composantes du mouvement social, dans le respect de l’indépendance de chacune.

Il ne faudrait évidemment pas oublier, la bataille n’en étant qu’à ses débuts, qu’il s’imposera toujours davantage d’y favoriser l’implication de millions d’hommes et de femmes, par-delà les secteurs en lutte. Chacun des terrains de confrontation en perspective relève en effet, autant que ceux d’aujourd’hui, non de demandes catégorielles mais de l’intérêt général. Il eût sans doute été possible d’aboutir, dès ce printemps, à une votation auto-organisée sur le ferroviaire public français, ou plus généralement sur l’avenir de nos services publics. Le soutien populaire apporté ce faisant aux mobilisations eût indubitablement contribué à placer sur la défensive un pouvoir dont les choix s’avèrent minoritaires dans le pays. Hélas, les conditions d’un large accord sur ce point n’étaient manifestement pas réunies. La nécessité d’une large participation citoyenne ne s’en reposera pas moins très rapidement, sans que les journées de manifestations ne suffisent seules à y répondre, et il ne faudra pas louper le coche une seconde fois.

Je me résume. Une nouvelle phase s’ouvre. Quoi qu’en disent les perroquets relayant servilement les désidératas du monarque élyséen, ce début d’été ne sonne l’heure de la retraite ni à la SNCF, ni du côté des agents de l’État. Une expérience s’est accumulée au long de ces derniers mois. L’action des cheminots sur une si longue période, événement rare dans l’histoire sociale de la France, a mis bien sûr en lumière l’âpreté et les difficultés du combat à mener pour contraindre l’adversaire au recul. Mais elle a également révélé l’inanité des tractations auxquelles certains se sont livrés, illustré le cynisme de gouvernants manifestant leur conscience aiguë des intérêts de leur classe, donc démontré à quel point l’action était incontournable. Celles et ceux que l’on ne cesse de fragiliser sont légions, de ces jeunes ayant subi l’insupportable ségrégation de « Parcoursup », aux personnels des hôpitaux ou des Ehpad, sans parler des habitants des quartiers populaires ou des salariés du privé en butte aux plans de licenciements. Il importe donc de se préparer au rebond de l’épreuve de force, et de concevoir cette dernière sur la durée. En ouvrant, à cette fin, une vaste réflexion collective sur les enseignements de ce printemps, comme sur la stratégie à suivre demain.

lundi 21 mai 2018

Serge Vasset, "Tonton", nous a quittés

C’est au beau milieu du long pont de la Pentecôte, par un appel de l’ami Gérard Bohner, que j’ai appris la nouvelle, qui m’a laissé abasourdi. Serge Vasset venait de nous quitter, à l’âge de 62 ans. On savait qu’il luttait contre la maladie depuis quelque temps, mais rien n’annonçait sa disparition brutale. Le chagrin submerge aujourd’hui celles et ceux qui l’ont connu et ont partagé, au fil des années, ses espoirs et ses engagements.

Serge était l’une des figures les plus marquantes et les plus attachantes du courant longtemps incarné par la Ligue communiste révolutionnaire – où beaucoup le connaissaient sous le surnom de « Tonton » –, puis par la Gauche unitaire. Il y avait adhéré dans les années 1970, n’avait ensuite jamais renié cette appartenance, bien au contraire car il continuait à parler avec émotion de cette formidable école politique, mais c’est surtout au combat syndical chez les cheminots qu’il avait consacré l’essentiel de son énergie. Il avait ainsi appartenu au bureau national de la fédération CFDT, au temps où celle-ci constituait le fer de lance dans la confédération de la bataille pour un syndicalisme de transformation plutôt que d’adaptation, et avait été l’un des principaux acteurs des luttes dans ce secteur.

Farouche partisan de l’indépendance des syndicats, Serge n’avait toutefois jamais voulu tenir à distance l’action pour un changement politique radical, pour une société de liberté et d’émancipation. Ce qui avait fait de lui une personnalité reconnue de la vie publique de son département du Puy-de-Dôme. Désormais retraité, il siégeait d’ailleurs, ces dernières années, au conseil municipal de sa ville de Pont-du-Château. Cet esprit d’une finesse et d’une subtilité remarquables avait aussi la lucidité exigeante. Critique des enfermements sectaires et minorisants du gauchisme post-soixante-huitard, c’est tout naturellement qu’il s’était reconnu dans les positions de la minorité de la Ligue, dont je fus longtemps l’animateur, puis dans celles de la Gauche unitaire, dont il avait été l’un des fondateurs pour l’agglomération clermontoise.

Très au-delà de la politique et du syndicalisme, Serge était un passionné de la vie, randonneur cycliste, clarinettiste, grand amateur de rugby autant que de bons restaurants, adepte de la cueillette des champignons. Je garderai toujours le souvenir de ces soirées mémorables passées en sa compagnie – très souvent chez Gérard Bohner, parfois en compagnie d’autres amis, tel Claude Debons auquel l’unissait un passé syndical commun –, à « refaire le monde » autour de bouteilles qui se vidaient aussi vite qu’elles avaient été débouchées. Ce cuisinier émérite n’avait, au demeurant, pas son pareil pour vous improviser, lorsqu’il vous recevait au soir d’un meeting, un repas autour duquel nous devisions jusqu’à une heure avancée (ce qui rendait alors ma nuit fort courte, lorsque je devais reprendre le premier train du matin).

Ta disparition, Serge, nous laisse un sentiment de vide immense. Tu n’auras pas connu le dénouement du nouveau conflit qui mobilise tes camarades cheminots, pour l’avenir du service public ferroviaire. Je ne doute pas que tu l’aies suivi avec enthousiasme. Ta chaleur communicative, ta réflexion aiguisée et le fruit de ton expérience vont nous manquer en ces temps si difficiles. À ta compagne, Frédérique, à tes enfants, Pauline et Romain, j’adresse un témoignage d’amitié et de solidarité dans l’épreuve qu’ils traversent. J’en suis certain, toutes celles et tous ceux qui ont connu « Tonton » le partageront.

vendredi 18 mai 2018

SNCF : rendre aux citoyens la parole que Macron leur confisque

Pour paraphraser Mao Zedong, parlant en son temps de la révolution, on pourrait aujourd’hui dire que la lutte des classes n’est jamais un « dîner de gala ». Emmanuel Macron est en train d’en faire l’expérience, lui qui, depuis son entrée dans la vie active, n’a jamais quitté l’univers feutré des banques d’affaire et de la haute technocratie convertie au culte de la finance. Il croyait jusqu’alors, à l’instar des commentateurs colonisant les plateaux télévisés, que le mouvement social à la SNCF se trouvait au seuil de la débandade. Patatras !

La journée du 14 mai a vu la mobilisation des cheminots se réactiver comme aux premiers jours, et les fédérations syndicales conserver leur unité en dépit des manœuvres du gouvernement, preuves que le fléchissement du nombre de grévistes à certains moments n’est dû qu’à des variations conjoncturelles inévitables dans un conflit d’une si longue durée, non à une usure de la combativité. La « vot’action » lancée par les syndicats, pour permettre l’expression des agents sur le « pacte ferroviaire », s’annonce dans ce cadre comme une nouvelle sanction de la politique macronienne. Pour cette dernière, le coup de torchon pourrait s’avérer tout aussi sévère qu’à Air France, dont la direction avait imaginé, par son référendum interne, dresser une majorité de salariés contre leurs organisations représentatives. Pire, la révélation par la presse d’une note de hauts cadres de la SNCF laissant entrevoir, à travers le changement de statut, la volonté de privatiser la société par le biais de ses filiales, a pris Messieurs Macron et Philippe au piège de leurs mensonges : c’est bien le bradage au privé du fleuron de nos services publics que recouvre l’ouverture à la concurrence.

En contraignant le clan aux affaires à promettre, en vue de son passage au Sénat, d’inscrire dans la loi « l’incessibilité » du capital de la SNCF – ce qui avait été refusé par la majorité au Palais-Bourbon –, et quoique l’on puisse redouter des formulations permettant de faire ultérieurement passer dans les faits ce qu’il est présentement impossible d’assumer devant le pays, les travailleurs du ferroviaire sont tout près de marquer un premier point. Les autres exigences figurant au cœur de la bataille (statut de l’entreprise, nécessité que les acquis du statut des cheminots soient étendus – et non mis en charpie – à tous les travailleurs de la branche, reprise de la dette par l’État sans que cela ne vienne justifier un regain d’austérité budgétaire, garanties d’un financement susceptible de répondre aux besoins de la collectivité et des territoires) restent, certes, à arracher. Mais démonstration est en train de se faire que Jupiter et ses ministres ne sont jamais forts que de la faiblesse des résistances qu’ils rencontrent. En clair, le vote à l’Assemblée nationale, en première lecture, des députés macronistes et « républicains » ne marque donc nullement la fin de l’épreuve de force.

Le flottement qui s’ensuit au sommet de l’État sonne comme un encouragement à redoubler d’efforts pour soutenir la grève du rail, pour construire sur la durée les mobilisations s’organisant en d’autres secteurs, pour élargir le rapport de force et permettre aux citoyens de s’emparer des enjeux de conflits touchant à l’intérêt général. D’autant que chaque jour, ou presque, nous délivre une illustration supplémentaire que le locataire de l’Élysée n’est le président que du capital le plus accapareur et le plus cynique qui se puisse imaginer. Ainsi, ses affidés se multiplient-ils, ces derniers jours, pour justifier leurs orientations fiscales dont l’injustice vient d’être un peu plus mise en lumière par le dernier rapport de l’ONG Oxfam France : en quinze ans, notre Hexagone est devenu le leader planétaire de la distribution de dividendes dans les firmes cotées en Bourse, celle-ci a plus que doublé sur la période 2009-2016 (passant de 30% à 67,4%), et si la rémunération des actionnaires a retrouvé son niveau d’avant la crise financière de 2008-2009, c’est au détriment de l’investissement (lequel a baissé de moitié).

À cette triste réalité, les sondeurs objectent volontiers que l’opinion ne manifeste pas, à l’égard de Monsieur Macron, un rejet similaire à celui dont les quinquennats précédents faisaient l’objet. Comment pourrait-il en aller autrement, alors que la gauche s’est littéralement désintégrée à la faveur de la présidence de François Hollande, qu’elle n’incarne pas présentement une relève crédible, et que les échecs de tous les mouvements populaires des dernières années ont semé dans les esprits un terrible doute sur les capacités de l’emporter face à une classe dirigeante murée dans son intransigeance ? Les mêmes sondages n’en montrent pas moins que les Français ne sont pas dupes des inégalités creusées depuis un an. Et la colère massive qui se développe dans la fonction publique, dans la santé, à Air France, parmi les retraités, à l’université, ou en de nombreuses entreprises du privé, atteste que l’équipe en place s’adosse à une base sociale encore plus étroite que les précédentes.

Notre feuille de route est, en conséquence, parfaitement claire : tout faire pour que les secteurs autour desquels se focalise l’affrontement entre le capital et le travail – les salariés du rail et, plus généralement, ceux des services publics – arrachent des victoires. Après la journée du 14 mai, c’est le rendez-vous unitaire des fonctionnaires, le 22 mai, qui doit se traduire en déferlement. Dans la foulée, c’est l’appel à des manifestations dans chaque ville, le 26, à l’appel d’un large front de syndicats, d’associations et de partis, qui doit servir à renforcer la pugnacité des mouvements de lutte, à appuyer leurs plates-formes revendicatives, à entourer les organisations syndicales d’un large soutien populaire à l’heure où l’on décrie leur légitimité, à clamer que nos services publics sont le seul patrimoine de celles et ceux qui en sont dépourvus.

Nous le savons cependant, si l’on veut rendre béante la brèche qui vient de s’entrouvrir et faire reculer l’adversaire, toutes ces échéances doivent trouver des prolongements à même d’impliquer des millions d’hommes et de femmes. Jusqu’alors, il nous faut en effet le constater, les initiatives de rue, en fonction des forces appelantes, ne réunissent généralement pas toutes les composantes de l’opposition sociale et politique aux régressions néolibérales. Les salariés répondant en grand nombre aux appels syndicaux ne se retrouvent pas nécessairement (du moins dans des proportions semblables) dans d’autres convocations, et inversement. La convergence des combats, si souvent évoquée de manière inconsidérée, est une construction progressive, elle ne saurait se décréter. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on commettrait une faute grave en cherchant à englober trop hâtivement les secteurs en première ligne du bras-de-fer social dans des coalitions disparates, aux objectifs trop généraux.

Pour autant, chaque fois qu’on leur a fourni l’occasion de prendre la parole, nos concitoyens l’ont saisie, démentant tous les défaitismes et déjouant toutes les chausse-trappes. Nous l’avons vu à Air France, nous allons très probablement le vérifier à l’occasion de la « vot’action » à la SNCF. La soif de démocratie, de plus en plus étouffée par des pouvoirs autoritaires au service exclusif de l’oligarchie financière, va en effet de pair avec l’attachement aux principes d’égalité et de solidarité qui fondent notre modèle républicain, principes auxquels s’attachent si fortement nos services publics.

Il est de bon ton, du côté des puissants, de contester aux cheminots le droit de bloquer la contre-réforme dont ils sont pourtant les premières victimes, au motif que ses enjeux concerneraient la nation tout entière, donc relèveraient de ses représentants élus l’an passé. Comme nous n’avons vraiment rien à craindre d’une sollicitation du peuple sur la privatisation engagée de la SNCF, et au-delà sur le besoin de services publics dotés de moyens à la hauteur de leur mission, tous les acteurs de la confrontation en cours ne devraient pas un instant hésiter à mettre l’exécutif au défi d’organiser un référendum, et de permettre du même coup la tenue d’un grand débat démocratique sur la question.

Comme, en dépit de sa certitude feinte qu’elle disposerait du soutien d’une majorité de la population, la camarilla gouvernante est pleinement consciente des dangers que lui ferait courir une telle consultation, elle s’y dérobera forcément. Pourquoi alors, pour notre camp, ne pas faire montre d’audace ? Pourquoi ne pas autogérer une votation citoyenne, qui pourrait s’enraciner dans les territoires, à l’image de celle qui avait été réalisée à propos de la privatisation de La Poste, le 3 octobre 2009, entraînant la mobilisation de plusieurs millions de Français ? Pourquoi ne pas inviter organisations syndicales, associations et partis de gauche à se retrouver ensemble au sein d’un comité d’organisation, qui ferait entrer en synergie leurs engagements respectifs en faveur d’une République servant le bien commun ?

Les semaines à venir en offriront l’opportunité. Les séquences grévistes sont appelées à se prolonger, au moins jusqu’à la fin du mois de juin. Le vote des personnels de la SNCF va sans nul doute conforter les revendications de l’intersyndicale. Le Premier ministre dit vouloir enfin sortir du silence sur la dette de l’entreprise ferroviaire, ce qui devrait dissiper les brouillards à l’abri desquels il avançait jusqu’alors ses pions. Quant au débat parlementaire, il va se réactiver en s’ouvrant au Palais du Luxembourg. Autant d’échéances qui sont de nature à entretenir la détermination des travailleurs mobilisés. Sans compter que les pétitions qui se multiplient, en défense de la fonction publique ou pour un plan de financement du service public grâce à la mise à contribution des banques publiques et de la BCE, bénéficient d’un large soutien, illustration des évolutions à l’œuvre dans les profondeurs du pays.

Dans ces conditions, rendre aux citoyens la parole qu’un pouvoir né d’un concours de circonstances prétend leur confisquer, à propos d’un service public auquel ils ne cessent de manifester leur attachement, peut se révéler une modalité efficace d’isoler le Prince des ultrariches. Dans une récente interview télévisée, Laurent Brun, le secrétaire général des cheminots CGT, exprimait très clairement son intérêt pour une consultation organisée à l’échelle du du pays, quoique sa fédération n’ait pas qualité pour en prendre elle-même l’initiative. Le débat, initié par le PCF voici quelque temps, est maintenant pleinement ouvert…

mercredi 9 mai 2018

Quelle traduction politique pour le mouvement social ?

La semaine écoulée aura été riche d’enseignements. Elle aura un peu plus souligné le défi devant lequel se retrouvent les forces de progrès, à savoir l’impérative nécessité d’aborder une nouvelle étape du bras de fer opposant le mouvement social à la présidence des ultrariches. Et, à cette fin, de lui offrir un début de traduction politique, qui ne lui fût pas imposé de l’extérieur comme l’aura été la « Fête à Macron » du 5 mai, mais procède au contraire de sa dynamique réelle. C’est ce à quoi je veux consacrer cette note.

Résumons les traits saillants des derniers jours. D’abord, en guise de célébration du premier anniversaire de l’entrée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, tous les sondages auront de nouveau attesté que les illusions du « en même temps » se sont bel et bien dissipées : deux Français sur trois considèrent que la libéralisation de l’économie hexagonale ne s’accompagne d’aucun des volets protecteurs promis aux victimes de la dérégulation sauvage et de la compétition à outrance (ils ne peuvent qu’en avoir été davantage convaincus par la suppression, éminemment symbolique, de l’exit tax, cette fort timide disposition, datant du quinquennat Sarkozy et censée freiner l’optimisation fiscale). Ensuite, la colère sociale n’aura nullement reflué : non seulement, en dépit d’un matraquage médiatique devenu hallucinant, le mouvement des cheminots se maintient à un très haut niveau (avec un soutien redevenu ascendant selon l’Ifop, et l’approbation d’une large majorité des ouvriers, des salariés du secteur public et des jeunes), mais l’issue du référendum interne provoqué à Air France vient de signer le cinglant désaveu de son PDG, Monsieur Janaillac, contraint à la démission par son dédain des revendications salariales des personnels (attitude provocatrice rejetée à 55,44% des votants, pour une participation de 80% des effectifs de l’entreprise). Dans ce cadre général, le Premier ministre se sera vu contraint de consentir un premier recul, en recevant personnellement les représentants des fédérations cheminotes ; mais l’opération n’aura fait que mettre en scène une tentative de division du front syndical, sans que la moindre négociation ne s’ouvre sur les points clés du conflit. Enfin, si les manifestations du Premier Mai auront été marquées par une participation importante (bien plus forte qu’en d’autres années), cette journée aura, à Paris, servi de révélateur des dangers d’un vide politique considérablement aggravé par le tsunami électoral de l’an passé.

La violence de ce qu’il est maintenant convenu de désigner sous l’appellation de « Blacks Blocs » appelle évidemment une condamnation sans réserve. Les déclarations de Philippe Poutou, discernant une forme de légitimité dans l’incendie de magasins ou le saccage des mobiliers urbains, relèvent de ce point de vue de la franche imbécillité. Ces méthodes, comme l’idéologie pseudo-insurrectionnelle qui les inspire, se situent en rupture totale avec les traditions du mouvement ouvrier, lesquelles auront toujours privilégié l’action collective et l’implication majoritaire du monde du travail, pour affronter efficacement le capital. À rebours de cette histoire, le pastiche d’émeute du Pont d’Austerlitz n’aura abouti qu’à briser le principal défilé de cette journée et à entacher de discrédit les mobilisations dont il s’agissait pourtant de démontrer la complémentarité. De sorte que les groupes ayant, l’espace de quelques jours, défrayé la chronique auront parfaitement servi la stratégie d’un pouvoir feignant d’ignorer l’épreuve de force engagée, ou d’en minimiser la portée.

Pour autant, ce phénomène n’aura pu s’amplifier, ces derniers mois, en marge des manifestations syndicales, qu’à la faveur de l’étiolement de la vie publique, de la dislocation du monde partidaire, et de l’évanouissement de toute perspective crédible à gauche. À tant concentrer les pouvoirs autour de sa personne et d’une haute technocratie organiquement liée à la finance, à tant écraser de sa condescendance l’expression des souffrances populaires, à tant mépriser ses oppositions et les « corps intermédiaires », à tant piétiner le Parlement et les élus, à tant s’employer à refermer le moindre espace de débat contradictoire, la Macronie aura fini par transformer la désintégration de l’ordre politique ancien en flambées de nihilisme. Lesquelles emportent des secteurs de la société qui, bien qu’extrêmement minoritaires, n’en expriment pas moins une dérive idéologique préoccupante.

Comme aucune formation, à gauche et dans le mouvement ouvrier, ne peut à bon droit se dire porteuse d’un projet susceptible de rassembler demain une majorité du pays – pas plus la « France insoumise » que quiconque, n’en déplaise à la prétention de Jean-Luc Mélenchon d’être maintenant à la tête de « la grande union populaire qui sera l’alternative au pouvoir » –, nous entrons dans une période à très hauts risques. Où des éruptions sauvages, encouragées par un sentiment d’impasse politique, peuvent contribuer à diviser le salariat, à entretenir toutes les confusions et toutes les surenchères dans les profondeurs de la nation, à nourrir les tentations de l’autoritarisme au sommet de l’État comme du côté d’une droite extrémisée. C’est dans un tel contexte que se pose, avec un regain d’acuité, la question d’un prolongement politique de la conflictualité sociale.

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dimanche 29 avril 2018

La gauche doit reprendre la tête du combat contre l'antisémitisme

J’avais initialement prévu de consacrer cette nouvelle note à la poursuite de la réflexion entamée sur la « nouvelle confluence sociale et politique » si nécessaire dans l’épreuve de force engagée avec le pouvoir, autour du devenir de nos services publics. Mais voilà que 300 personnalités, en publiant dans Le Parisien du 22 avril un « Manifeste contre le nouvel antisémitisme », auront provoqué un malaise et des controverses dont les effets ne sont pas près de retomber. Au-delà de son contenu, qui le rend à mes yeux aussi insignable que contre-productif, et quelles que soient les intentions inavouées qu’il recouvre manifestement, je vais y revenir, le fait que le débat public puisse à présent se focaliser sur un tel texte signe la crise aiguë que traverse la nation française. Un symptôme que l’on doit d’autant moins prendre à la légère que cette dernière aura systématiquement vu se recouper la « question juive » avec la défense de la République.

Pour dire les choses plus crûment, je suis convaincu que nous sommes confrontés à un nouveau « moment antisémite ». Je reprends là une expression de Pierre Birnbaum, dont les savants travaux sur le sujet font autorité. Loin de moi, évidemment, en écrivant ces mots, la tentation de renvoyer notre contexte présent aux grandes tensions surgies à la fin du XIX° siècle ou dans l’entre-deux guerres. Il n’empêche ! Il y a de quoi s’alarmer lorsque les ripostes démocratiques révèlent, devant l’abomination, des divisions mortifères. Et, surtout, lorsque la gauche se montre si manifestement désemparée, impuissante qu’elle se trouve à définir une attitude à la hauteur, empêtrée qu’elle s’avère dans ses oscillations entre banalisation du danger et esquive des problèmes posés.

Je n’ai, pour ma part, pas été sollicité pour signer l’appel du 22 avril, ce qui est manifestement le cas de beaucoup de responsables politiques de gauche et d’intellectuels de même sensibilité. Si je l’avais été, j’aurais néanmoins mis un point d’honneur à refuser mon paraphe. Pour quatre raisons. D’abord, l’excès nuit aux causes les plus sacrées : prétendre que nous serions devant « une épuration ethnique à bas bruit », c’est-à-dire, si les mots gardent un sens, devant une sorte de « Nuit de cristal » rampante, ne correspond nullement à une réalité déjà suffisamment préoccupante pour que l’on n’en rajoute pas. Ensuite, il n’est pas acceptable d’écrire « qu’au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » : cette grille de lecture aboutit à assimiler toute critique de la politique israélienne, largement partagée au sein de la gauche aujourd’hui, à une complaisance assumée avec les « bourreaux des Juifs », rien que cela. De même, il est détestable d’asséner que « les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans » : ce n’est certainement pas en se lançant dans cette compétition victimaire plutôt nauséabonde, que l’on retrouvera les conditions d’une union citoyenne indispensable contre toutes les formes de racisme, et il en est une qui touche nos compatriotes issus de l’immigration de culture musulmane. Enfin, conclure le texte (en clair, lui donner ce seul objectif) par la demande « que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des Juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence » a un effet doublement pervers : un combat politique se voit ramené à un enjeu étroitement religieux, et c’est l’ensemble des musulmans qui se trouvent du même coup amalgamés à l’antisémitisme de nouvelle génération, puisque ce sont leurs références théologiques qui en sont supposées les premières responsables.

Une fois cela dit, on ne saurait admettre que certains se saisissent des lourdes fautes commises par cette initiative pour se réfugier dans la dénégation d’un phénomène pourtant incontournable. Une association, dont je tairai le nom, par égard pour beaucoup de ses membres dont je sais l’attachement aux valeurs progressistes, vient par exemple de se contenter de dénoncer « le manifeste de la haine islamophobe ». Continuer à opposer la dénonciation (quelque peu complotiste…) de « l’islamophobie » à la réalité d’un antisémitisme qui devrait pourtant interpeller n’importe quel homme ou femme de gauche, équivaut à un refus de prendre en compte que cet appel est né, et a obtenu un indéniable écho, à la suite du choc provoqué par le meurtre de Mireille Knoll, le 23 mars dernier.

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mardi 24 avril 2018

Pour une confluence sociale et politique d'un nouveau type

Qui ne le sent ? Le mouvement social aborde, dans sa confrontation avec le pouvoir, un moment d’une grande complexité. En dépit de l’intransigeance à laquelle ils se heurtent, des tentatives éhontées de diviser le front syndical, d’un odieux matraquage médiatique destiné à dresser la population contre les grévistes, les cheminots tiennent bon. Au grand dam de ces commentateurs en vogue qui passent leur temps à chercher des signes d’essoufflement dans les variations, tout à fait normales, des taux de participation aux journées de l’intersyndicale. Pour autant, au-delà des agents du rail, nous en sommes toujours à une juxtaposition des conflits, non encore à une convergence des luttes.

Rien de surprenant à cela. Le mécontentement grandit dans l’Hexagone, face aux retombées désastreuses de la politique inégalitaire mise en œuvre au sommet de l’État. Les mobilisations sectorielles se multiplient, comme jamais depuis longtemps. L’appel interprofessionnel initié par la seule CGT, tardivement rejoint par Solidaires, le 19 avril, en a été l’intéressant révélateur. S’il ne pouvait revêtir une ampleur comparable aux initiatives, largement unitaires, du 22 mars à la SNCF et dans la fonction publique, il a néanmoins mis en visibilité la colère s’amplifiant parmi les travailleurs de l’État ou les personnels de la santé, l’entrée dans l’action des électriciens et des gaziers, sans parler des hommes et des femmes de la RATP, l’âpreté de l’affrontement des salariés d’Air France avec leur direction, le refus des licenciements dans le commerce et plus largement le secteur privé, les frémissements apparaissant dans l’Éducation nationale, la révolte s’approfondissant chez les retraités confrontés à l’amputation de leur pouvoir d’achat, le début de retour des chômeurs dans l’arène sociale, la reconduction de grèves étudiantes dans plusieurs établissements…

Reste qu’après tant d’années de reculs et d’échecs, tous ces mouvements ne peuvent se fédérer rapidement. Affichant des revendications différentes – portant sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la défense du service public, les statuts garantissant ce dernier, les conditions de travail, le refus de la ségrégation sociale à l’école ou à l’université –, ils ont besoin de temps pour parvenir à une conscience commune de leur complémentarité. D’autant que l’unité syndicale, en cours de reconstitution au niveau de plusieurs branches et secteurs professionnels, demeure fort fragile. Les dissensions persistent à l’échelon national et représentent un lourd obstacle à l’élaboration de la plate-forme qui offrirait un début de cohérence aux diverses mobilisations. Surtout, le monde du travail doit retrouver confiance en sa force, et se forger la conviction collective qu’il lui est de nouveau possible de remporter des victoires.

Les petits marquis aux commandes n’ignorent évidemment rien des contradictions de la situation. Ils n’en observent pas moins avec inquiétude ces sondages attestant que le président de la République a échoué à convaincre les Français, à l’occasion de ses dernières prestations télévisuelles (une majorité très nette d’entre eux marque, par exemple, sa défiance envers les orientations de notre monarque sur les services publics, ses choix vis-à-vis des zones rurales et péri-urbaines, ses justifications de la hausse de la CSG à l’encontre des retraités, et il se trouve désormais minoritaire sur la casse du code du travail avec les ordonnances de Madame Pénicaud). Ils ne sont pas davantage dupes des résultats des enquêtes concluant à l’impopularité de la grève cheminote : qu’en dépit des difficultés que celle-ci occasionne pour les usagers, il se trouve entre 43% et 47% des personnes interrogées pour la soutenir de semaine en semaine, constitue le signe que le pays sent confusément qu’une défaite du mouvement marquerait une nouvelle détérioration du transport ferroviaire et un approfondissement de fractures territoriales déjà insupportables, donc une dégradation de ses conditions d’existence. Au-delà de toutes leurs rodomontades, ils perçoivent lucidement que jamais l’opposition entre gagnants et perdants de la globalisation ne s’est faite aussi forte, phénomène qui se double du retour en force du clivage entre gauche et droite (l’ensemble des composantes de cette dernière s’étant, à l’Assemblée nationale, retrouvées dans l’approbation du projet de privatisation de la SNCF).

Et puis, il n’est pas anodin que les luttes, singulièrement celle des cheminots, aient commencé à produire de significatifs « bougers » idéologiques. Je fais, par exemple, allusion à la tribune récemment publiée par les responsables de la Fédération pour la nature et l’Homme. Alors que Jupiter a exigé de son ministre Hulot qu’il se porte à la rescousse de sa collègue des Transports, la très technocratique Madame Borne, ils viennent d’interpeller vertement son discours austéritaire et libre-concurrentiel, lui rappelant l’enjeu écologique de la nouvelle bataille du rail : « Le ferroviaire n’est pas l’ennemi de la finance publique, il est l’un de nos meilleurs alliés pour mener une transition écologique économiquement efficace, socialement juste et territorialement équitable » (Le Journal du dimanche, 15 avril 2018).

Point n’est besoin de chercher ailleurs les raisons pour lesquelles, en haut lieu, on veut aller vite, passer en force, amener les Français à se résigner à leur sort. On y a, en effet, parfaitement compris qu’une course de vitesse était engagée et, qu’à laisser aux mobilisations le temps de se consolider, le gouvernement pourrait perdre la partie. Aussi accélère-t-on le rythme des contre-réformes, affiche-t-on la plus odieuse arrogance face à des agents persistant à croire en l’intérêt général, ne laisse-t-on aucun « grain à moudre » aux directions syndicales les plus enclines à composer, annonce-t-on sans crier gare la filialisation du fret SNCF, encourage-t-on le PDG d’Air France à organiser un référendum d’entreprise dans le but de soulever les non-grévistes contre les syndicats, organise-t-on la fuite d’un rapport préconisant de « supprimer les subventions et la taxe sur les salaires qui permettent de financer les organisations syndicales », lance-t-on les cohortes policières à l’assaut des facultés occupées…

Sur les quelques semaines à venir, va se jouer la configuration du pays dans le futur. Nul n’a, par conséquent, le droit à l’erreur dans le camp progressiste. Les proclamations tonitruantes, les postures aussi avantageuses que gratuites, les calculs à courte vue se révèlent contre-productives, pour ne pas dire carrément dangereuses. Il convient plutôt de bâtir l’épreuve de force sur la durée, d’ériger le mur d’une solidarité agissante autour de cheminots grâce auxquels un début de dynamique sociale a pu se faire jour, d’enraciner les luttes en les dotant des objectifs revendicatifs et des échéanciers aptes à rassembler le plus largement possible, de jeter des ponts entre les secteurs entrant en action sans ignorer leurs différences et leurs rythmes spécifiques, de travailler à faire émerger les objectifs politiques pouvant le mieux faire sens pour une majorité de notre peuple.

Bref, pour paraphraser Philippe Martinez, il importe de faire du « cousu main ». De relever les défis d’une construction revendicative qui pût combiner les aspirations particulières des diverses fractions du salariat et le besoin de créer entre elles du commun. De rendre complémentaires les responsabilités des organisations syndicales, auxquelles il revient de conduire la confrontation sociale vers des victoires qui redonneront au plus grand nombre le goût de la bataille, et les propositions portées par les forces politiques afin de convaincre l’opinion qu’il existe d’autres choix possibles que la soumission aux règles de la mondialisation financiarisée.

C’est, dès lors, une confluence sociale et politique d’un nouveau type qu’il faut faire émerger. Confluence qui s’inscrive dans le prolongement du mouvement en cours, et ne prétende en aucun cas s’imposer à lui. Qui recherche les coopérations entre sphères sociale et politique, dans le respect des missions comme de l’indépendance de chacune. Qui permette aux organisations de travailleurs d’alimenter le débat public du fruit de leur expérience, et aux partis de nourrir le mouvement populaire de propositions aussi réalistes qu’ambitieuses. Qui récuse la volonté hégémonique qui pourrait naître du côté partisan, autant que le repli des forces sociales derrière la ligne Maginot illusoire de l’ignorance du politique. Qui s’emploie, à l’inverse de ces impasses, à refonder une confiance mutuelle entre les uns et les autres.

Autant dire que je n’ai pas changé d’avis à propos de la « fête à Macron », que le député « insoumis » François Ruffin et l’universitaire Frédéric Lordon se proposent de célébrer le 5 mai. Cette initiative n’apparaît justifiée ni par la nécessité de faire descendre dans la rue des manifestants empêchés de se mettre en grève – le 1° Mai, quelques jours auparavant, de par son caractère férié, le permet tout autant, et il aura l’immense mérite d’être initié par un début d’union syndicale –, ni par une visée qui rassemblerait plus largement – la convergence des colères contre l’équipe aux affaires est un mot d’ordre trop frustre pour faire avancer l’alternative politique dont l’inexistence se fait aujourd’hui si cruellement sentir. En se plaçant dans un rapport d’extériorité à un mouvement social aux enjeux d’avenir cruciaux mais à la réalité multiforme, et en cherchant à plaquer sur lui leur ligne protestataire et « dégagiste », Ruffin et Lordon prennent même des risques inconsidérés : celui de réveiller de très vieilles méfiances, par leur mépris assumé pour les concertations unitaires ; de télescoper les stratégies syndicales ; de paraître (à tort ou à raison) se défier de celles et ceux qui se retrouvent en première ligne du front social ; de contribuer à brouiller, dans la perception des citoyens, la signification profonde du combat cheminot ; de rouvrir des fractures qui commençaient progressivement à se combler au sein des secteurs en lutte.

Foin de polémiques toutefois. C’est autour de la question du service public, de son redéploiement et de sa modernisation, de la nouvelle relation à nouer avec ses usagers, des moyens de le financer par la réorientation notamment du système bancaire français et européen, que peut à cette étape s’ébaucher une véritable confluence sociale et politique. C’est à partir d’elle qu’il semble envisageable de relancer l’interpellation de l’opinion et de faire de celle-ci un acteur de premier plan de la reconstruction d’un rapport de force face au clan macronien. Et c’est également sur ce terrain que le cadre réunissant présentement douze formations de gauche se trouvera en mesure de démontrer sa fonctionnalité.

Comme le propose le Parti communiste français, une votation citoyenne, auto-organisée sur l’ensemble du territoire national, voyant syndicalistes, associatifs et militants politiques agir de concert, pourrait offrir à des millions d’hommes et de femmes l’occasion d’exprimer leur attachement à l’un des piliers fondateurs de notre République, notre service public à la française, tout en manifestant leur aspiration à recouvrer une expression démocratique souveraine, plus bafouée que jamais depuis un an. Mettons sans délai cette idée en discussion, prenons tous les moyens de la concrétiser, recouvrons notre sens de l’initiative en nous préservant des manœuvres délétères, n’ayons pour seule préoccupation que de contribuer au succès du mouvement qui se lève… et nous pourrons changer la donne.

dimanche 15 avril 2018

La mondialisation n'est pas seulement financière, elle est également guerrière

Au fracas des bombes et aux horreurs de la guerre qui, depuis des lustres, ensanglante le Proche-Orient, viennent une fois encore de s’ajouter, ce 14 avril, les frappes de missiles de croisière tirés en grand nombre depuis des frégates ou des avions de trois armées « occidentales », contre des installations militaires syriennes. Bien qu’elle pût apparaître à beaucoup comme ne changeant rien à la situation abominable de cette partie du monde, cet acte pourrait en réalité aggraver les convulsions de la région, et enfoncer la mondialisation dans un cours militariste aux conséquences absolument imprévisibles.

À en croire les dirigeants américains, britanniques et français, leur « riposte ciblée » aurait été provoquée par la « ligne rouge » franchie par le régime de Damas, accusé d’avoir usé d’armes chimiques, le 7 avril, contre la ville de Douma aux mains des rebelles syriens. Pas de complaisances, ni de naïveté, à ce sujet. Il est parfaitement imaginable que l’oligarchie criminelle au pouvoir à Damas fût à l’origine de cette énième atrocité. Son passé démontre qu’elle se montre prête à tout pour défendre son pouvoir, y compris au recours à des méthodes innommables. Reste toutefois à en établir la preuve irréfutable, ce pour quoi l’Organisation internationale pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) dispose seule de l’autorité reconnue et de l’expertise nécessaire. Une mission de cet organisme devait d’ailleurs arriver sur le terrain quelques heures après les raids du 14 avril. Cela interroge sur la date choisie pour frapper l’appareil militaire syrien, comme si l’on craignait de s’en remettre à des conclusions susceptibles de démentir les discours officiels, et cela soulève, en retour, trois questions essentielles. Des questions auxquelles notre propre exécutif, qui a décidé de son engagement sans que le Parlement fût préalablement saisi et sans permettre à celui-ci de se prononcer par un vote, ne doit pas pouvoir se dérober à présent.

Qui, en l’occurrence, a décidé que la « ligne rouge » se trouvait dépassée par Bachar Al-Assad ? Le fait, pour la « coalition » occidentale de se revendiquer de la communauté internationale est, pour le moins, sujet à caution. Ladite communauté internationale a, en effet, pour unique représentation politique et juridique l’Organisation des Nations unies. Cette dernière n’a délivré aucun mandat aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à la France, elle n’a jamais considéré que leur qualité de membres permanents du Conseil de sécurité leur octroyait une liberté particulière d’agir à leur guise. Pire, comme le rappelle opportunément Paul Quilès sur son blog, et contrairement aux explications alambiquées de notre ministre des Affaires étrangères, Monsieur Le Drian, l’action de ces trois États s’est déroulée en rupture avec le chapitre VII de la Charte des Nations unies, autant qu’avec la résolution 2118 du 27 septembre 2013, qui confèrent audit Conseil de sécurité, et à lui uniquement, statuant collectivement, la faculté de décider d’interventions de ce type. Nous sommes, par conséquent, en présence d’un agissement unilatéral, et même illégal au regard du droit international, des trois piliers nucléaires du Pacte atlantique. Piliers au demeurant regroupés derrière l’actuel locataire de la Maison Blanche, dont chacun connaît la grande fiabilité diplomatique et la haute rigueur morale…

Comment ne pas trouver hallucinant que Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron s’embarquent dans pareille aventure, avec les seules cautions de la monarchie saoudienne, du pouvoir despotique d’Ankara et des dirigeants fanatisés de Tel-Aviv ? Chacun des régimes en question commet régulièrement son lot d’atrocités. Le prince héritier de Riyad, Mohammed Ben Salmane, au Yémen, où son offensive contre l’insurrection houthiste relève de la catégorie des crimes de guerre, ainsi que l’ont parfaitement établi l’Action chrétienne pour l’abolition de la torture et Amnesty International-France. Monsieur Erdogan à Afrine, contre les forces kurdes dont l’engagement fut pourtant déterminant pour briser les reins de l’État islamique. Et Benyamin Netanyahou à Gaza, son armée faisant chaque semaine des cartons contre des manifestants palestiniens désarmés protestant contre le blocus inhumain qui leur est imposé (des dizaines de morts et des milliers de blessés sont déjà à déplorer). Le droit international ne saurait se révéler à géométrie variable, en fonction des intérêts du moment des principales puissances du globe. Si l’on doit sanctionner sans hésitations le pouvoir de Damas lorsqu’il massacre sa population et concoure à la destruction de son pays, on ne peut simultanément se rendre complice d’autres actions meurtrières, au seul motif qu’elles proviennent d’affidés de l’Empire nord-américain.

De surcroît, peut-on admettre que les trois grandes puissances impliquées dans les bombardements du 14 avril osent se prévaloir de la morale, lorsqu’elles ont elles-mêmes fait preuve de la plus inqualifiable légèreté quant à l’application des conventions et traités relatifs à l’utilisation d’armes de destruction massive ? C’est, de nouveau, Paul Quilès qui nous remémore que les États-Unis n’ont ratifié qu’en 1952 le premier Protocole de Genève (établi en 1925, presque 30 ans auparavant), interdisant les armes biologiques et chimiques, ainsi que les gaz asphyxiants. Que l’un des pays supportant aujourd’hui chaudement la « fermeté » envers Bachar Al-Assad, Israël en l’occurrence, n’a toujours pas cosigné la « Convention sur l’interdiction et la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques », datant de… 1993. Et que Washington (comme d’ailleurs Moscou, Pékin, Tel-Aviv ou Téhéran) se refuse à parapher la Convention d’Ottawa sur les mines antipersonnel, ou celle d’Oslo prohibant les armes à sous-munition.

À l’appui de leur intervention, les gouvernements américain, britannique et français arguent de l’impossibilité de faire statuer le Conseil de sécurité, du fait du veto de la Russie. Cela ne légitime en rien leur propre unilatéralisme, qui va inévitablement engendrer l’aiguisement des tensions internationales, et dont nul ne sait, 48 heures après les tirs de missiles, à partir de quelles preuves de l’implication du régime syrien dans le crime de Douma, il se justifierait. « Nos services de renseignement ont acquis la certitude de la responsabilité de Bachar Al-Assad », ne cesse de répéter le président de la République, sans que quiconque n’en sache davantage. En d’autres termes, on demande aux Français de s’incliner devant un secret d’État. Tous les observateurs ont, en revanche, sous les yeux la preuve irréfutable qu’il n’a jamais été véritablement tenté d’amener la Russie et l’Iran, protecteurs de Damas, à des mesures négociées qui eussent pu empêcher les atrocités que l’on sait dans l’antique oasis syrienne de la Ghouta orientale.

Pourtant, ce qui avait été possible, en 2013, par la voie diplomatique et au terme d’un accord avec Vladimir Poutine, pour contraindre l’État syrien de cesser la fabrication et le stockage d’armes chimiques, sans parler du lancement du processus de Genève entre toutes les parties au conflit dans ce pays, ne l’est pas moins aujourd’hui. Si les « Occidentaux » disposaient, depuis des mois, de certitudes indubitables de la violation de la résolution 2118, unanimement adoptée par le Conseil de sécurité, ils eussent pu saisir cette dernière instance et prendre, ce faisant, l’opinion mondiale à témoin. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils se soucient du sort des populations civiles lorsque cela les arrange. Et s’ils avaient considéré que le droit de veto était abusivement utilisé par le Kremlin, ils eussent pu porter ensemble la proposition que ce recours ne puisse plus s’appliquer en cas de génocide ou de violation des droits de l’Homme (c’est, ici, l’une des rares suggestions de François Hollande, sur le théâtre diplomatique, qui méritât examen).

Le chroniqueur Alain Frachon se montrait, à cet égard, particulièrement clairvoyant en écrivant, dans Le Monde du 13 avril : « Les États-Unis n’ont en Syrie que des objectifs circonscrits (…). Mais l’avenir du peuple syrien, l’arrêt négocié des combats, la participation à une solution politique à Damas, le dialogue avec Moscou sur le chaos régional, rien de tout cela ne fait partie d’une politique américaine cohérente au Moyen-Orient. » Le cynisme s’avère, on le sait, le revers de la realpolitik. Le drame est qu’il a amené, en Syrie, à la mort de quelque 400 000 hommes, femmes et enfants, tandis que plus de dix millions de personnes se voyaient déplacées.

En vérité, ce pays martyrisé – comme le sont, dans le même contexte, l’Irak, la Libye, le Yémen, sans parler des territoires palestiniens – est devenu le champ clos d’un affrontement mondial et régional, visant à la redéfinition des rapports de force par le moyen d’une nouvelle guerre froide qui ne s’avoue pas. Ce qui explique que plus d’une dizaine de forces combattantes, aux affinités plus ou moins revendiquées avec les inspirateurs de ce jeu de go mondialisé, y fût présente. Ce qui rend compte des raisons pour lesquelles, de l’aveu même d’un ancien Premier du Qatar, plus d’une centaine de milliards de dollars en provenance du Golfe y a financé les factions islamistes. Et ce qui éclaire les vrais objectifs de la prétendue « coalition » dont Donald Trump a pris la tête en ce printemps : ce sont la volonté russe de redevenir une puissance de premier plan, grâce notamment à son redéploiement dans le monde arabe, et la poussée iranienne au Proche et au Moyen-Orient, au détriment des alliés traditionnels de la citadelle d’outre-Atlantique, qui se trouvent dans la ligne de mire.

Bref, nous sommes bel et bien devant ce « nouveau jeu sans règles » dont parle, fort à propos, Andreï Gratchev, l’ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev : « Dans un monde géré par la logique du chacun pour soi, la guerre de tous contre tous devient malheureusement une hypothèse réaliste. Le monde multipolaire issu de la Guerre froide et de quelques décennies de mondialisation vit une étape pleine de risques et d’incertitudes. (…) La nouvelle guerre mondiale non déclarée, avec des lignes de front invisibles et des participants au visage caché, qui ne respecte ni les conventions, ni le droit international, risque de s’installer dans la durée. Elle n’obéit ni aux impératifs de la morale, ni au simple bon sens, ni aux commandements ou aux interdits de dieux au nom desquels elle peut être menée. Mais, surtout, elle n’est pas assurée contre les risques de dérapages qui pourraient provoquer une catastrophe planétaire » (in Un Nouvel Avant-guerre, Alma Éditeur 2017).

Rester des spectateurs impuissants de cette mondialisation aussi financiarisée que militarisée à l’extrême, qui s’est de nouveau lancée dans une nouvelle et folle course aux armements, et qui tend dorénavant à s’affranchir de toute « règle », pour paraphraser Gratchev, aurait des conséquences dramatiques. Comme en d’autres périodes d’immenses bouleversements, pour conjurer les menaces pesant sur l’humanité, l’opinion, les citoyens, les mouvements progressistes doivent redevenir des acteurs que les gouvernants ne peuvent ignorer.

L’ONU, quelles que fussent ses lourdeurs bureaucratiques et ses démissions passées, demeure le seul cadre légitime au sein duquel il est possible de rétablir des régulations entre États aux intérêts opposés, de réhabiliter des principes de droit s’imposant à tous, de rouvrir le chemin à des solutions négociées se substituant aux recours à la force brutale. La France, conformément à son histoire, à ses valeurs universalistes et à ce que bien des peuples attendent légitimement d’elle, se doit de rompre avec les alignements atlantistes consentis à l’occasion des trois derniers quinquennats. Et son peuple se doit de rappeler, de toute urgence, à celui qui se croit devenu son souverain depuis qu’il s’est installé à l’Élysée, que ce ne sont pas les armes qu’il faut faire parler, mais que c’est la voix de la paix et du droit qu’il convient de faire entendre.

Plus que jamais, vient à l’ordre du jour la convocation, sous l’égide des Nations unies, d’une conférence internationale en charge du règlement des conflits au Proche et au Moyen-Orient, de la définition des transitions démocratiques indispensables en Syrie ou ailleurs, du rétablissement dans leurs droits fondamentaux des peuples trop longtemps spoliés, qu’il s’agisse des Palestiniens ou des Kurdes, de la mise en œuvre du plan de reconstruction économique et de codéveloppement solidaire dont a besoin une zone n’ayant que trop été dévastée de par les choix des grandes puissances. Il est grand temps que le débat s’ouvre, à ce propos, dans notre pays.

lundi 9 avril 2018

Macron peut perdre... Mais attention aux fausses manoeuvres !

Dans un moment tel celui que nous vivons, les choses évoluent très rapidement. Voilà donc que la mobilisation des cheminots, conjuguée à celle de la fonction publique et de beaucoup d’autres secteurs, déjoue les pronostics d’isolement que d’aucuns avaient formulés. En dépit des contre-vérités gouvernementales (selon lesquelles le changement de statut de la SNCF ne préluderait pas à sa privatisation), des insultes proférées en grand nombre contre les grévistes (ils seraient des « gréviculteurs », à en croire un sémillant député de « La République en marche »), d’un matraquage médiatique comme nous n’en avions pas connu depuis l’ex-ORTF au temps du général de Gaulle (cherchant à dresser les usagers contre les salariés en lutte pour le service public), les sondages renvoient une très instructive photographie : l’opinion est, dans ses profondeurs, polarisée.

Si, pour l’heure, ils indiquent (avec la fameuse « marge d’erreur » qui peut vite, on le sait, en inverser les résultats) que le soutien à la grève du rail est légèrement minoritaire, ils soulignent que la perception de celle-ci dépend de la position sociale des personnes interrogées : ouvriers, employés et jeunes, entre autres, soutiennent les cheminots, tandis que les catégories les plus aisées approuvent la contre-réforme ayant mis le feu aux poudres. Il s’est même trouvé une enquête qui manifestait un accord majoritaire avec le mouvement (à 46% contre 42%). Ce qui témoigne de l’aiguisement de la lutte des classes, moins d’un an après l’arrivée aux affaires de Monsieur Macron. Et qui indique que celui-ci se heurte à une quadruple difficulté.

D’abord, il a échoué à convaincre le pays sur le fond de son projet. À démontrer en quoi la transformation de l’entreprise publique en société anonyme, qui pourrait ouvrir son capital à des intérêts privés (animés par une logique de profitabilité) réglerait magiquement les problèmes de sa modernisation autant que ceux de ses investissements d’avenir. À répondre au défi d’une dette abyssale, engendrée par des choix d’un État qui ne veut toujours pas en assumer la charge en ces temps d’austérité sacralisée, ce qui explique la colère de l’ensemble des syndicats à l’occasion de la réunion destinée à traiter de ce point, le 5 avril. À justifier en quoi l’abolition du statut des cheminots représenterait une amélioration des conditions du transport ferroviaire, ce qui d’un seul coup renvoie les ministres à leur véritable obsession : précariser le monde du travail, comme seule réponse à la concurrence impitoyable que déchaîne une mondialisation financiarisée.

Ensuite, le pouvoir se révèle victime de sa gestion absolutiste des affaires du pays. Laurent Berger y est d’ailleurs allé de cette formulé dépitée : « La méthode Macron, c’est ‘’vous discutez et je tranche’’. » Dans le monde rêvé du macronisme, la démocratie sociale est une contrainte inutile, les « corps intermédiaires » une lourdeur insupportable, les conventions collectives (auxquelles on peut rattacher le statut des travailleurs du rail) une entrave à la liberté des dirigeants d’entreprise de décider sans entraves du sort des personnels. Non seulement la procédure des ordonnances, retenue pour faire passer à la hussarde la seconde loi travail, mais le contenu de ces dernières (avec le dynamitage des droits des syndicats et la diminution brutale de leurs moyens de défendre leurs mandants), avant la rebuffade infligée aux signataires de l’accord sur la formation professionnelle, ont ôté aux composantes syndicales les mieux disposées à l’égard de l’Élysée l’illusion qu’il y aurait, pour elles, du « grain à moudre » dans des processus de négociation. Ce n’est pas sans expliquer la tendance, qui s’affirme, à la reconstruction cahin-caha de l’unité, chez les cheminots autant qu’à l’échelon de plusieurs secteurs professionnels.

De même, en cherchant frénétiquement à briser les reins de l’un des derniers bastions du mouvement ouvrier, la Macronie a abouti à l’inverse de l’effet recherché. Les usagers peuvent bien grogner ou s’emporter devant les difficultés rencontrées les jours de grève, ils ressentent simultanément – et intuitivement – qu’une défaite des agents de la SNCF ne ferait qu’aggraver leur propre quotidien, fait de menaces sur l’emploi, de précarité sans cesse aggravée, de pertes régulières de pouvoir d’achat, de difficultés d’accès à des services publics par ailleurs asphyxiés, de retombées excluantes des inégalités territoriales. Le fait qu’à la mobilisation des cheminots s’ajoutât maintenant celles des fonctionnaires, des personnels de la santé et des Ehpad, des salariés d'Air France, des éboueurs parisiens, des employés de Carrefour ou des étudiants n’a fait que souligner l’enjeu crucial de l’instant politique et social. Le Roi-Soleil élyséen n’est aujourd’hui soutenu que par 27% des classes populaires, ne recevant l’appui massif que des « premiers de cordée ». L’entourloupe consistant à prétendre qu’il fut élu pour mettre en œuvre son programme a fait long feu…

Enfin, à la chaleur de l’affrontement social, toutes les faiblesses de l’entreprise macronienne, un temps oubliées tant notre juvénile président paraissait doter d’une baraka à toute épreuve, sont soudainement réapparues. On ne peut gouverner un pays dans un exercice de la responsabilité suprême plus solitaire encore que ne l’était celui du fondateur de la V° République, en réduisant le gouvernement à un simple conseil d’administration chargé d’avaliser les caprices du souverain, en piétinant la représentation parlementaire jusqu’à vouloir lui enlever les quelques prérogatives qu’il lui restait, en s’appuyant sur la seule expertise d’une poignée de technocrates ne jurant que par la vulgate néolibérale, en ayant construit un parti mobilisé par la seule promotion du Prince et ne disposant de ce fait d’aucun relais sérieux au sein des territoires.

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