Le blog de Christian Picquet

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vendredi 30 septembre 2016

Garder le cap d'une paix juste entre Israéliens et Palestiniens

Avec la mort de Shimon Pérès, à l’âge de 93 ans, s’efface l’un des derniers représentants de la génération des fondateurs d’Israël. « Façonné entre Shtetl et Yishouv », comme le note joliment la nécrologie que lui consacre Le Monde, en clair issu du Yiddishland de Pologne où il vécut dans sa chair les persécutions antisémites, avant de prendre sa place parmi les pionniers de l’installation d’un « Foyer juif » en Palestine lorsque celle-ci était encore sous mandat britannique, dernière figure de cet establishment travailliste (lointain héritier du sionisme ouvrier des origines et du mouvement kibboutzique) qui dirigea le pays sans interruption jusqu’en 1977, le personnage aura été seize fois ministre, deux fois Premier ministre et enfin président du pays. L’opinion internationale conserve de lui l’image de l’homme de dialogue, négociateur qu’il aura été des accords d’Oslo, prix Nobel de la paix à ce titre, en compagnie de ses deux partenaires du processus qui devait instaurer une autonomie intérimaire pour les Palestiniens, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat. La trace que cet homme aura laissé à l’échelle planétaire m’amène à revenir sur le sujet qui me tient tant à cœur depuis des années : la paix entre Israéliens et Palestiniens.

Avant d’en arriver au vif du sujet, il me faut cependant dire un mot de l’héritage de cette personnalité à l’envergure internationale. Pour, malheureusement, relever qu’il ne coïncide pas vraiment avec ce que les commentateurs en retiennent généralement. Pour le dire sans ambages, je considère que l’homme n’aura pas peu contribué à la dégénérescence présente de la politique israélienne. Si l’on ne peut contester son rôle dans les pourparlers initiés avec la Résistance palestinienne, qui devait conduire à la poignée de mains historique de la Maison Blanche en 1993, on ne saurait oublier les indécisions, volte-face et retournements de veste qui en firent un politicien opportuniste et manœuvrier, plutôt qu’un visionnaire.

Longtemps actif au cœur de l’appareil militaire de l’État hébreu, ce qui devait lui faire jouer un rôle décisif dans l’acquisition de l’arme nucléaire par Tel-Aviv… À ce point emporté par ses obsessions sécuritaires qu’il ignora longtemps les premières vagues de colonisation des territoires conquis en 1967 par Tsahal… Ayant, à plusieurs reprises, intégré des coalitions d’union nationale avec une droite qui était, depuis toujours, partisane d’un « Grand Israël »… Incapable de relancer les négociations avec l’Autorité palestinienne après l’assassinat de Yitzhak Rabin, bien qu’il fût alors à la tête du gouvernement… Ayant, parce qu’il n’avait rien fait pour empêcher l’enlisement des discussions israélo-palestiniennes, qui devait être consacré à Camp David et à Taba, laissé le Likoud de revenir aux affaires, autorisant Ariel Sharon à engager cette guerre totale contre les Palestiniens, qui se poursuit de nos jours… Apportant sa caution à cette équipe de faucons, puisqu’il n’hésita pas à y occuper le stratégique ministère des Affaires étrangères… S’étant ainsi rendu complice de la répression brutale de la deuxième Intifada, donc de la mise à mort des accords d’Oslo qui en résulta… Quittant finalement les rangs du Parti travailliste pour se rallier à la nouvelle formation lancée par le général Sharon, Kadima, cet ultime épisode lui ayant d’ailleurs valu d’accéder à la présidence de l’État… Ayant apporté sa pierre à la négation du génocide arménien par les autorités de son pays, au point de ne vouloir le qualifier que de « tragédie » (il aura fallu attendre cette année pour que le président du Comité de l’Éducation, de la Culture et des Sports de la Knesset se reconnaisse « une obligation morale de reconnaître les événements de 1915 comme un génocide »)… On comprend que la gauche israélienne, et le « camp de la paix » plus généralement, garde de lui un souvenir plutôt amer.

Si je veux, par cette note rédigée à l’occasion de la disparition de Shimon Pérès, revenir sur la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens, c’est qu’il est de bon ton, ces derniers temps, du côté des Chancelleries, de considérer que cette question n’est plus l’épicentre des convulsions dramatiques secouant le Proche et le Moyen-Orient. D’affirmer que la dislocation de pays entiers, comme la Syrie ou l’Irak sans parler de la Libye, conjuguée à une terreur jihadiste étendant son influence jusqu’en Afrique ou en Asie autant qu’au retour en force de la puissance perse dans le monde musulman, constituent des défis de bien plus grande importance, lesquels justifieraient le désintérêt des grandes puissances pour un conflit quasiment centenaire. Le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique peut, à cet égard, constater : « La cause palestinienne n’est plus la mère de toutes les batailles diplomatiques. Depuis les printemps arabes, les priorités ont été inversées. Le dossier palestinien a été rétrogradé. »

Je crois exactement l’inverse. Tant que le sang continuera de couler de cet abcès purulent, la situation des Palestiniens restera, pour des millions d’êtres humains sur cette planète, le symbole de l’injustice faite aux peuples niés dans leurs existences nationales. On me dira, je l’entends déjà, que d’autres se battent pour faire admettre de la communauté internationale les massacres dont ils ont été victimes. D’ailleurs, les associations arméniennes ne viennent-elles pas seulement d’obtenir du Bundestag la reconnaissance du génocide turc du début du siècle dernier et de la responsabilité incombant à l’Allemagne dans ce crime contre l’humanité ? Force n’en est pas moins de constater qu’à priver les populations arabes de Cisjordanie, Jérusalem et Gaza de tout avenir souverain, à vouloir à tout prix refermer la porte qu’avaient entrouverte les accords d’Oslo, à s’employer à transformer une confrontation pour le droit en un affrontement d’essence religieuse, les pouvoirs israéliens successifs contribuent à faire grandir des haines à la longue inexpugnables. Ce faisant, ils entretiennent l’un des ferments principaux de déstabilisation d’une région essentielle aux équilibres géostratégiques mondiaux.

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vendredi 23 septembre 2016

Nul, à gauche, ne pourra dire qu'il ne savait pas...

Depuis l’ouverture de ce blog, voici plus de sept ans, j’ai délibérément choisi de l’utiliser prioritairement pour partager des arguments et des réflexions sur les questions fondamentales posées à la société française autant qu’à la gauche. Loin, donc, des tentations de l’immédiateté, de l’approximation, de l’appauvrissement des échanges, du rabougrissement du débat qui auront généralement accompagné l’essor des « réseaux sociaux ». Je n’ai que rarement dérogé à cette règle. Mais j’éprouve à présent trop d’inquiétudes devant ce dont nous sommes menacés, pour ne pas vous livrer ce pur coup de colère.

Tout récemment, mon ami Pierre Laurent se demandait si la gauche française n’était pas devenue, à l’instar de la droite d'antan, « la plus bête du monde ». De fait, tandis que de notre côté s’affiche le désarroi devant ce que nous lègue un quinquennat à bout de souffle, à moins que l’on ne se complaise à l’instar de quelques-uns dans la laudation de son bilan calamiteux, l’adversaire dessine sans contradicteur la contre-révolution politique et sociale qu’il appelle de ses vœux. Ne nous y trompons pas : si la direction des « Républicains » se révèle profondément divisée sur la stratégie apte à lui permettre de revenir aux affaires pour longtemps, les divers prétendants à sa « primaire » n’en partagent pas moins la commune volonté de faire basculer la France dans un modèle de société qui achèvera de détruire le « pacte » sur lequel la République s’était vue reconstruire par la Résistance.

Amputation de cent milliards, voire bien davantage, de la dépense publique ; nouvel allongement de l’âge du départ à la retraite ; accélération du démantèlement des protections collectives contenues dans le code du travail, jusqu’à la suppression (pour certains) de toute durée légale du travail ; volonté concomitante d’amenuiser les pouvoirs, déjà fort rognés, du mouvement syndical ; plafonnement de l’ensemble des allocations sociales et dégressivité accentuée des indemnités chômage ; abrogation du tiers-payant généralisé ; « choc fiscal » au profit des entreprises, couplé à la suppression éminemment symbolique de l’impôt sur la fortune ; hausse de trois points au moins de la TVA ; redéfinition des missions de l’État et remise en cause simultanée du statut de la fonction publique : les ultralibéraux n’ont pas tort d’évoquer une « thérapie de choc », au bénéfice du capital s’entend. Demain, la « présidence des riches », le gouvernement des financiers et des rentiers, si rien ne vient s’opposer à son retour, sera de nouveau tout-puissant…

Et ce n’est là qu’une (petite) dimension de ce qui nous est promis si le parti de la revanche l’emporte. Entre ceux qui, au nom des « économies » à réaliser, appellent à étrangler la démocratie locale en trucidant notamment l’échelon départemental… Ceux qui veulent gouverner par ordonnances dès les premières semaines de la nouvelle mandature, afin de frapper de stupeur les citoyens et de les empêcher de résister… Ceux qui, se lançant à la reconquête des électeurs du Front national, préconisent la substitution du droit du sang à l’actuel droit du sol, comme fondement de l’acquisition de la nationalité… Ceux qui considèrent désormais que la Constitution, c’est-à-dire le texte sanctuarisant l’État de droit, s’avère un obstacle au déploiement des prérogatives régaliennes de la puissance publique et qui, prétextant du terrorisme, imaginent l’ouverture d’un Guantanamo à la française où l’on internerait administrativement quiconque figurerait dans le fameux fichier « s »… Ceux pour qui l’identité française se trouverait minée par la présence, sur le sol national, de quelques millions de personnes de culture ou de confession musulmanes, et qui alignent dans ce cadre les propositions d’interdictions légales (du voile à l’université, du « burkini », du salafisme etc.)… Ceux qui, entraînés par leurs comportements de voyous et n’hésitant pas à flirter avec l’ethnicisme pour mieux épouser la radicalisation d’un large pan de leur base, vont jusqu’à enjoindre une France aux origines mélangées de ne plus se reconnaître que les Gaulois pour ancêtres… Ceux qui, indifférents à la souffrance de centaines de milliers d’hommes et de femmes fuyant les guerres et les dictatures, appellent les élus locaux à refuser de les accueillir un peu partout sur le territoire, bafouant du même coup ce que le pays avait ratifié en 1948 dans la Déclaration universelle de droits… La patrie de Voltaire, de Rousseau, de Condorcet, de Hugo ou de Jaurès affronte le vent mauvais d’un néopétainisme.

Personne ne pourra, dès lors, prétendre n’avoir pas su ce qu’il adviendra si la gauche est éliminée du second tour de la présidentielle et si, par l’effet mécanique du fonctionnement des institutions, elle ne subsiste qu’à un niveau résiduel dans l’Assemblée nationale élue quelques semaines plus tard. Il n’en est que plus atterrant que chacun fasse comme si tel n’était pas l’enjeu primordial de la confrontation qui s’amorce. François Hollande, rejeté par le pays et le peuple de gauche, donc incapable de rassembler le camp progressiste et de l’emmener au succès face aux « Républicains » et au Front national, dès lors qu’il s’emploie à installer l’idée qu’il peut, a minima, représenter un moindre mal face au séisme qui se prépare. La gauche du Parti socialiste et les écologistes, empêtrés dans des divisions et des querelles incompréhensibles du plus grand nombre, lorsqu’ils privilégient la participation à des « primaires » confuses, qui leur interdit de contribuer au rassemblement des énergies disponibles autour d’une candidature unique porteuse d’une perspective d’alternative. Jean-Luc Mélenchon, engagé dans une course en solitaire l’ayant amené à tourner unilatéralement la page du Front de gauche, puisqu’il refuse tout partenariat avec d’autres composantes de la gauche, les socialistes anti-austérité entre autres, au nom de l’objectif qu’il a fait sien et qui consiste à simplement devancer, sur son seul nom, François Hollande dans les urnes.

Quelles que puissent être les raisons invoquées, ces postures ne font pas que préparer une terrible débâcle. Elles concourent, involontairement bien sûr, mais cela ne change rien à leur inconséquence, à la « trumpisation » de notre débat public. Pour me montrer plus précis, elles laissent s’opérer la victoire idéologique de ce bloc droitier qui voit maintenant converger de larges secteurs du camp adverse, autour de thématiques dont beaucoup ont été initialement portées par le parti lepéniste. Verra-t-on demain des éditorialistes hexagonaux contraints d’admettre qu’il n’y a plus personne pour s’opposer à cette poussée réactionnaire qui vise à remodeler de fond en comble notre pays ? Nous ne sommes, au fond, pas très éloignés de la situation des États-Unis, qu’un chroniqueur du Monde dépeignait, le 20 septembre, en relevant qu’il ne se trouve plus grand monde là-bas pour « contredire » un Donald Trump derrière lequel renaît l’« Alternative Right », inspirée de « l’extrême droite identitaire européenne » et du mouvement « suprématiste blanc américain raciste »

Devant de semblables périls, il est néanmoins permis d’espérer que l’intelligence collective finira par se frayer un chemin. Une lueur d’espoir se rallumerait, sans le moindre doute, si toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés par l’indispensable affirmation d’une alternative de gauche consentaient, déjà, à vérifier ensemble qu’existent les bases d’un programme à même de sortir la gauche de sa décrépitude présente et de la remettre en mouvement. Un programme ne visant pas simplement à témoigner, mais à gagner une majorité dans le pays. C’est-à-dire les quelques axes, entrant en cohérence, d’une plate-forme correspondant aux attentes d’un peuple qui fait une overdose des régressions qu’on lui a imposées...

À la différence des concurrences illisibles encouragées par des « primaires » incertaines, redeviendrait ainsi possible la convergence, à la présidentielle autant qu’aux législatives suivantes, des forces vives de notre camp. À en croire tous les sondages, celles-ci aspirent, pour la plus grande partie d’entre elles, à une politique retrouvant les fondamentaux de la gauche. Un second tour résumé au face-à-face entre une droite chauffée à blanc et une extrême droite dont les idées gangrènent insidieusement les consciences, n’est par conséquent en rien un scénario inéluctable. Il suffirait, pour faire mentir ces sombres pronostics, que se lève, très au-delà des partis, une force citoyenne bien décidée à rebattre les cartes. On me dira que je rêve, qu’il est trop tard pour conjurer le pire, que je demeure un utopiste invétéré. Je sais pourtant, d’expérience, que « là où est la volonté, il y a un chemin »...

samedi 17 septembre 2016

Le scandale Alstom appelle une alternative unitaire de gauche

S’il fallait une ultime démonstration que la crise française s’avère d’abord celle de son État, qui joua historiquement un rôle primordial dans la formation de cette nation, et par suite d’une République fondée sur la double exigence de la souveraineté du peuple et de la volonté générale, comme uniques mesures de la légitimité des décisions politiques, le scandale Alstom viendrait la fournir. À l’aube d’une bataille électorale plus décisive que jamais, ce dernier s’annonce, pour nos gouvernants, comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Je parle de scandale, à propos de la décision du PDG de ce qu’il subsiste de l’un des plus puissants conglomérats industriels de l’Hexagone, Monsieur Poupart-Lafarge, de transférer les activités de son usine de Belfort vers le site alsacien de Reichshoffen, au prix de la liquidation de 400 des 480 emplois concernés. J’eus plutôt dû, comme d’autres l’auront fait à juste titre, évoqué une affaire d’État. Car les comportements croisés de la direction de l’entreprise et du pouvoir politique sont révélateurs d’un cynisme sacrifiant l’avenir de tout un pays à des logiques financières prédatrices, au dogme de la concurrence sans bornes codifié à l’échelle de l’Union européenne, à la pression d’actionnaires cupides en quête de dividendes en progression constante.

Quelle autre qualification pourrait, en effet, s’appliquer au démembrement d’une entreprise agissant en des secteurs essentiels pour l’indépendance et la souveraineté françaises, une entreprise maîtrisant grâce à ses ingénieurs et à ses ouvriers des technologies de pointe, une entreprise que l’on aura d’abord séparée (c’était en 2010) des Chantiers de l’Atlantique, avant que sa branche énergie, soit 75% du chiffre d’affaires, ne fût (en 2014, cette fois) littéralement bradée à General Electric ? Au pactole que cette transaction aura permis à la multinationale américaine d’engranger, à l’image du marché de l’entretien et de la rénovation des turbines électriques du parc nucléaire français, représentant au bas mot dix milliards d’euros sur dix ans, avec une marge bénéficiaire d’environ 35% ? Au versement à l’ancien PDG, Monsieur Kron, d’une prime de quatre millions et demi d’euros (à laquelle sera venue s’ajouter une retraite chapeau de 260 000 euros annuels) pour récompense, en quelque sorte, du savoir-faire dont il venait de faire preuve en démantibulant l’un de nos fleurons industriels ? À l’évaporation des quelque six milliards de bénéfices que le groupe aura réalisés depuis dix ans, comme des quatre milliards qu’aura rapportés la vente de la branche énergie au géant d’outre-Atlantique, les porteurs de titres s’étant immédiatement répartis la somme d’un milliard en dividendes exceptionnels ? À la dilapidation improductive, c’est-à-dire à l’accaparement de ces sommes à d’autres fins que le développement de l’entreprise, des millions que Bercy aura versés depuis quatre ans à Alstom, au titre du Crédit d’impôt compétitivité-emploi (onze millions, pour ne prendre que cet exemple, en 2014) ? À la complicité qu’aura, au fil des ans, sous les quinquennats de Messieurs Sarkozy et Hollande, manifestée une puissance publique disposant pourtant – fût-ce à titre provisoire – de 20% des voix au conseil d’administration, et dont les moyens d’action sont d’autant plus réels que 60% du carnet de commandes de la firme, désormais réduite à sa seule activité transport, dépendent de l’argent de l’État ? Aux choix de la SNCF, autre entreprise sur laquelle le gouvernement peut exercer une certaine autorité dans la mesure où il la contrôle à 85%, qui aura récemment privilégié, pour la fabrication de 44 locomotives, son alliance avec le groupe Akiem… codétenu avec la Deutsche Bank ?

Tout, ici, vient illustrer ce funeste « modèle de la suprématie actionnariale sur la stratégie de l’entreprise », que dénonçait voilà quelques années l’ancien PDG de Saint-Gobain, Jean-Louis Beffa (in La France doit choisir, Seuil 2012). Et tout, du même coup, nous repose la question dont dépend, in fine, l’avenir : la gauche va-t-elle se relever, afin que la France et son peuple se voient ouvrir un autre chemin que celui de l’abdication devant les ravages d'une mondialisation sauvage ? Je dis bien la gauche, non cet ectoplasme politique qu’est devenu le clan aux affaires, sous la direction de François Hollande.

Tentant désespérément d’accréditer l’idée qu’il serait le seul à pouvoir éviter aux Français le retour calamiteux de Nicolas Sarkozy l’an prochain, le président de la République vient de révéler, à l’occasion d’un long entretien accordé à la revue Le Débat, l’inconsistance d’une pensée et le renoncement qui l’accompagne à l’idée même de régulation de l’économie. Alors que la tradition social-démocrate préconisait, à l’origine, d’opposer l’action publique aux excès du marché et aux inégalités dont la dynamique de celui-ci est nécessairement porteuse, il revendique son social-libéralisme par ces mots : « Il faut que l’État joue son rôle et l’exerce avec autorité pour que le marché soit plus efficace. »

La phrase, bien qu’assortie de toutes sortes de considérations formelles sur les fondements du socialisme, résonne comme un aveu. Pour le tenant du titre, il n’y a même plus objet à s’interroger sur la manière dont l’autorité politique, qu’il incarne au plus haut niveau, pourrait défendre l’intérêt général et, au moins, s’efforcer de défendre quelques équilibres fondamentaux, au bénéfice d’une nation comme d’un monde du travail sacrifiés sur l’autel du Dieu Finance. Que « le marché soit plus efficace », c’est d’évidence la philosophie qui a inspiré le laisser-faire qui coûte aujourd’hui si cher à Alstom, après avoir fait tant de dégâts auparavant à Florange, à Alcatel ou à EADS. C’est, surtout, une manière de faire allégeance à la conception de l’État que défendent avec constance les idéologues du néolibéralisme. Les amis du résident élyséen peuvent bien, à la moindre occasion, ironiser sur l’aventure solitaire de Monsieur Macron, ils affichent la même approche, celle que l’ancien ministre de l’Économie vient ainsi de résumer pour l’hebdomadaire Le Un : « À trop vouloir réguler, l’État s’est (…) transformé en étouffoir. »

Au-delà des effets d’annonce qu’impose l’émotion populaire, ce n’est clairement pas de ce côté que l’on prendra les dispositions structurelles qui seraient indispensables. D’abord, la mise en synergie de tous les moyens disponibles de l’État pour sauver le site de Belfort… Ensuite, le recours à la nationalisation d’Alstom, avec pour perspective de constituer de grands pôles industriels publics, aptes à connecter des secteurs aussi essentiels à la réindustrialisation des territoires que l’énergie et le transport… Enfin, l’élaboration d’une politique industrielle nationale, s’inscrivant dans le cadre de la conversion écologique de notre appareil économique, et se basant sur le développement d’un certain nombre de filières stratégiques…

Voilà qui devrait, pour ce qui est du moins des forces en recherche d’une alternative de gauche, être reçu comme un appel urgent à la responsabilité. Les derniers jours, tandis qu’à la Fête de L’Humanité le Parti communiste renouvelait son appel au rassemblement de toutes les énergies à même de battre la droite et l’extrême droite, en sortant des impasses et trahisons du hollandisme, on aura hélas vu se multiplier les signes d’impuissance et de fragmentation, du côté des socialistes opposés à la ligne gouvernementale, autant qu’à Europe écologie-Les Verts. Quatre personnalités qui s’alignent face à la candidature, potentielle quoique vraisemblable, du président sortant, qui convergent sur l’essentiel mais ne parviennent à s’exprimer ensemble qu’en faveur d’une « primaire » de tout le camp progressiste ; autant de prétendants chez les écologistes, qui préparent ardemment mais dans une totale confusion leur propre consultation militante : tout cela se révèle plutôt désespérant pour le peuple de gauche.

L’épisode Alstom aura au moins cette vertu de remettre les pendules à l’heure. Le pays se verra promis à une débâcle économique et sociale, notre camp tout entier ira à sa pure et simple désagrégation, si le théâtre électoral demeure verrouillé, comme il l’est, par la polarisation entre « Les Républicains » et le Front national, et si le match destiné à savoir qui de François Hollande ou Jean-Luc Mélenchon obtiendra le meilleur second rôle a, comme on se doit de le redouter, pour seul effet de laisser la gauche marginalisée pour des années. Il reste possible d’échapper au scénario-catastrophe, de remobiliser la grande majorité de celles et ceux qui avaient, en 2012, contribué à chasser la droite du pouvoir. À condition que le débat se recentre sur la politique à proposer à nos concitoyens… Que toutes celles et tous ceux qui se sentent concernés par l’objectif de faire renaître la gauche s’attellent à la définition d’un socle de propositions suffisamment précis pour redonner crédit à l’horizon de la transformation sociale… Que l’emporte la volonté de dépasser des différences à ce stade secondaires pour se retrouver sur l’essentiel… En résumé, que le fond l’emporte sur la forme, chacun devant tirer toutes les conséquences de ce qui s’énonce maintenant ouvertement : François Hollande, comme quiconque se revendiquerait de son bilan, ne pourra ni rassembler la gauche, ni reconquérir cette majorité populaire qui ressent les cinq années passées comme une trahison des engagements pris devant les électeurs, ni disputer le second tour de la prochaine présidentielle au bloc réactionnaire.

C’est la raison pour laquelle il convient, préalablement à toute discussion sur les modalités susceptibles de départager, par une votation si besoin est, les candidates et candidats affichant des approches convergentes, de s’atteler sans délai à la définition du pacte commun d’engagements qui peut seul redistribuer les cartes politiques. Le temps nous est désormais compté...

mardi 6 septembre 2016

Macron, le symptôme de la décrépitude d'un système

Je l’avoue bien volontiers, je partage l’exaspération de beaucoup d’amis, de camarades, croisés ces derniers jours, devant l’esbroufe médiatique suscité par la démission du ministre de l’Économie. Il est vrai que rarement la politique se sera vue abaissée à ce point, l’autopromotion d’un personnage, emblématique de la consanguinité entre la haute technocratie d’État et le monde des affaires bien qu’il affectât ostensiblement de pourfendre cette petite caste, ayant pour principal résultat de dessécher davantage le débat dans notre pays. Pourtant, je veux aujourd’hui revenir sur le départ de Monsieur Macron.

Non, bien sûr, que j’estime utile de redire, à la suite de tant de commentateurs, à quel point l’événement signe la décrépitude du clan gouvernant, à moins d’un an de l’élection présidentielle. D’ailleurs, qui eût pu ignorer cette réalité, alors que l’on n’avait encore jamais assisté à autant de lâchages ou de limogeages, en si peu de temps, au sommet de l'État, depuis les débuts de la V° République ? Il n’en demeure pas moins que ce dernier épisode en date de la déréliction de l’exécutif – déréliction qui n’induit pas, cela dit, que le tenant du titre renoncera à solliciter le renouvellement de son mandat dans quelques mois – révèle que nous vivons sans doute les derniers soubresauts d’une édification institutionnelle incapable d’affronter les coordonnées d’un nouveau moment historique, la fin de tout un cycle de notre vie publique, un changement d’époque pour tout dire.

Celles et ceux qui me font l’amitié de me suivre sur ce blog savent que je considère la globalisation entrée désormais dans une zone de tempêtes durables. Toute la planète vit à l’heure de gigantesques bouleversements. Avec une économie mondiale oscillant entre croissance molle, tendances récessives et menaces d’éclatement des nouvelles bulles financières qui se sont formées à la suite du précédent krach… Avec une crise écologique qui menace, chacun en est dorénavant averti, le devenir de l’humanité tout entière… Avec des compétitions qui s’exacerbent entre firmes transnationales et grands ensemble géopolitiques… Avec la déstructuration d’États n’assumant plus leurs fonctions habituelles de régulation politique… Avec la mise en cause des cadres nationaux au sein desquels put longtemps s’exercer la démocratie… Avec le transfert de la réalité des pouvoirs vers des marchés et institutions financières qui fonctionnent dans la plus totale opacité… Avec le dynamitage systématisé des normes sociales et environnementales sans lesquelles les populations ne disposeront bientôt plus de protections face aux déréglementations généralisées et au libre-échangisme déchaîné… Tout cela ayant pour effets conjugués de provoquer d’authentiques cataclysmes sociaux, de déchaîner les fanatismes et de faire grandir les tensions internationales…

C’est dans un pareil contexte, et conséquence directe de l’inaptitude des classes dirigeantes à y apporter des réponses un tant soit peu pertinentes, qu’un peu partout, de Washington à Berlin, de Londres à La Haye, les formes traditionnelles de la politique sont entrées dans un profond marasme. L’ébranlement des mécanismes bipartisans en place au prix de l’instabilité sans précédent qui atteint de nombreux États, le surgissement de forces que les politologues classent sans autre forme de procès dans la catégorie des « populismes », la menace que fait peser sur l’avenir de plusieurs pays l’arrivée aux portes du pouvoir de droites radicales et d’extrêmes droites porteuses d’une conception ethnique de la nation, l’aggravation des replis communautaires qui minent de plus en plus fréquemment les équilibres fondamentaux des sociétés, l’ascension d’aventuriers que dopent leur inconsistance programmatique autant que leur démagogie sans bornes, constituent autant de manifestations de cette toute nouvelle configuration. Quoique l’on eût parfois coutume, pour se rassurer, de n’y voir qu’un indice pathologique du malaise américain, le phénomène Trump n’est ainsi pas un cas isolé. Et la déroute que viennent de connaître, face à la très raciste Alternative pour l’Allemagne, les amis de la chancelière Merkel dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale, vient nous le confirmer.

La France réfracte ces différentes dimensions, avec d’autant plus de violence que son identité républicaine s’avère battue en brèche par une mondialisation sauvage comme par des politiques néolibérales anéantissant tous ses repères fondateurs. Des institutions à bout de souffle ; des « partis de gouvernement » prisonniers de leur adhésion aux vertus du nouveau capitalisme globalisé et renvoyant, pour cette raison, aux citoyens l’image de leur totale vacuité ; une droite ivre de revanche et en état de lepénisation avancée ; un Front national se nourrissant des angoisses identitaires s’emparant du pays, comme de régressions devenues insupportables pour les catégories populaires ; un Parti socialiste en voie d’implosion ; une gauche non gouvernementale tenaillée par la facilité de positionnements sans rapport avec le réel ; des électeurs exprimant leurs frustrations politiques et leurs humiliations sociales en se tenant de plus en plus à l’écart des rendez-vous démocratiques : tels s’avèrent les ingrédients de la crise française. Une crise qui peut parfaitement se dénouer de la pire des manières, dès le printemps 2017 peut-être, et qui, de toute manière, verra le prochain Prince, quel qu’il fût, accéder au trône pourvu d’une légitimité en lambeaux.

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jeudi 25 août 2016

Agiter la peur d'un "problème musulman" ? Ou retrouver la République ?

(Cette note a été remise à jour le 2 septembre)

Il se pourrait, avec le recul, que l’on se souvînt bientôt de cet été 2016 comme de celui qui aura consacré le grand basculement des perceptions et comportements d’un large pan de la population de ce pays. La cristallisation, pour me montrer précis, d’une obsession de ce qui est perçu par beaucoup désormais, au gré d’un débat public véhiculant informations angoissantes et affirmations hâtives, comme un « problème musulman ». Lorsque j’emploie le terme « problème », c’est pour décrire un ressenti excluant. N’ayons pas peur de la comparaison, cette dynamique n’est pas sans rappeler celle dont l’antisémitisme politique de la fin du XIX° siècle et des années 1930, sous l’influence d’un Drumont, d’un Vacher de Lapouge ou encore d’un Maurras, se nourrissait pour soulever des foules enfiévrées contre une « question juive » accusée de menacer l’âme française.

Rien, durant toute cette période estivale, ne sera venu permettre aux Français de prendre la moindre distance avec cette nouvelle obsession hexagonale. Sauf que, à tant agiter – parce que cela assure de l’audimat ou des ventes de papier à la hausse – le spectre de la menace terroriste (en elle-même, déjà suffisamment grave), à jeter en pâture à l’opinion des informations dont on ne songe même plus à vérifier les fondements, à faire de n’importe quelle provocation un fait de société sans cesse repris en boucle (comme le port sur quelques plages du « burkini », cette tenue que des intégristes extrêmement minoritaires présentent comme le gage d’une pratique religieuse authentique), on inocule à des millions de nos compatriotes le venin de la méfiance généralisée, du soupçon envers ses voisins, de la peur de l’Autre. On sème, ce faisant, les germes des tensions communautaires majeures de demain (bien au-delà de ce que certains baptisent « Français de souche », ou de ceux qui se montrent toujours prompts à exciper de leur héritage chrétien). Que l’on prenne bien la mesure de ce que nous disent les récents affrontements de Sisco en Corse, ou le sondage de l’Ifop témoignant de la très forte montée de l’hostilité des catholiques envers l’islam. Ils sont des signaux alarmants dont l’on ne devrait plus tarder à prendre la mesure.

Ce climat poisseux facilite, dans les circonstances présentes, tous les amalgames et aboutit à mélanger des aspects aussi complexes que distincts, en dépit de leur étroite articulation : le chaos qui règne dans des zones entières de la planète, du Proche et Moyen-Orient à l’Afrique sahélo-saharienne ou à une partie de l’Asie, chaos engendré par la globalisation marchande et financière que l’interventionnisme aux connotations impériales des puissances occidentales a porté à son paroxysme ; les convulsions qui agitent le monde musulman dans son ensemble, et le voit désormais aux prises avec des conflits meurtriers de légitimité portant sur l’interprétation des textes sacrés, dans le même temps qu’ils ravivent la très vieille opposition entre sunnisme et chiisme ; la réislamisation, dans ce cadre, de nombre des sociétés concernées, du fait des choix délibérément effectués par leurs classes dirigeantes et du recul généralisé des perspectives progressistes, ce qui se traduit notamment par la décomposition des nationalismes laïques et des forces de gauche ; la montée induite d’un islamisme fondamentaliste, dont le projet théologico-politique s’avère d’essence littéralement totalitaire, en ce qu’il déclare une guerre totale aux valeurs universalistes nées des Lumières européennes, mais aussi aux acquis de tous les combats pour l’émancipation humaine, y compris dans l’aire arabo-musulmane ; la panne dangereuse que connaît, dans notre Hexagone, l’intégration des catégories populaires d’origine immigrée, bien qu’une grande partie d’entre elles fût maintenant de nationalité française, avec pour implications d’interpeller les principes égalitaires de la République et de creuser davantage les fractures sociales et spatiales à l’œuvre depuis des décennies ; le travail que la société française n’a toujours pas su conduire sur elle-même, à propos de son passé colonial et des survivances actuelles de celui-ci, ce qui exacerbe des mémoires antagonistes et concourt à des fragmentations périlleuses…

Il n’est, évidemment, pas dans mon intention de revenir dans cette note sur le fond de ces différents points. En revanche, que l’effroi devant un péril musulman commence à s’emparer des consciences, n’est pas seulement un danger pour les quatre ou cinq millions d’hommes et de femmes se rattachant peu ou prou à cette tradition. C’est une très lourde menace pour les fondements de notre construction républicaine.

On le perçoit, lorsque Nicolas Sarkozy, soucieux de s’assurer un avantage qu’il croit décisif sur ses rivaux de la prochaine « primaire » de la droite, balaie dédaigneusement les « arguties juridiques » ( ce qui désigne rien moins que l’État de droit ) qui pourraient venir gêner l’action des services de police : s’il allait, de retour à l’Élysée, jusqu’au bout de sa logique, il lui faudrait inévitablement s’engager dans une révision du préambule de notre Loi fondamentale, qui inclut les deux Déclarations des droits, celle de 1789 et celle, de portée universelle, de 1948. On n’a plus aucun doute sur les intentions homicides qui se font jour à droite vis-à-vis de nos libertés fondamentales, lorsque l’on écoute le fort peu subtil Monsieur Ciotti expliquer que « n'avons plus la capacité d'intégrer des centaines de milliers de personnes étrangères à notre culture » : officiellement, son propos cible le droit du sol, que sa famille politique a de tout temps cherché à rogner, mais ses mots (« des centaines de milliers de personnes étrangères à notre culture ») se révèlent de toute évidence choisis pour désigner implicitement ce qu’il n’ose pas (encore ?) désigner telle une « cinquième colonne » agissant dans les frontières de notre Hexagone. On le discerne à l’identique en entendant Monsieur Morin demander que l’on « israélise » nos dispositifs de sécurité : outre que le Shin Beth ne parvient pas mieux que ses homologues européens à déjouer les attentats, il est significatif que cette évocation vînt offrir une caution au viol systématique de la légalité internationale par les gouvernants de Tel-Aviv, à l’internement sans procès de milliers de détenus politiques palestiniens, ou au permis de tuer implicitement accordé aux soldats de Tsahal.

J’ajoute qu’on devine tout autant un vent mauvais se lever à la tête de l’Église de France, quand ses plus éminents représentants n’hésitent pas à exploiter honteusement l’odieux assassinat du prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray : il n’est pas anodin que, devant les corps constitués assemblés à l’occasion d’un hommage, le cardinal-archevêque de Paris, Monsieur André Vingt-Trois de son patronyme civil, osât s’en prendre au « silence des élites devant les déviances des mœurs et la légalisation de ces déviances » (allusion évidente à la loi instituant le « mariage pour tous »), avant que son collègue de Rouen allât jusqu’à assurer que « nous sommes au bout du modèle de la laïcité » (interview à Paris-Normandie du 31 juillet). Et, malheureusement, on le discerne jusque dans les rangs de la gauche : il n’est, pour le vérifier, que de constater la frénésie avec laquelle certains disent aujourd’hui vouloir mettre en chantier l’organisation d’un « islam de France ».

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lundi 15 août 2016

Hommage à Georges Séguy

La mort de Georges Séguy, ce 13 août, à l’âge de 89 ans, fait disparaître de notre vie publique une haute et belle figure du mouvement ouvrier français.

Résistant à 15 ans, arrêté par la Gestapo et déporté à Mauthausen, cheminot et syndicaliste, engagé dans les grandes grèves de 1947, devenu dès 1956 membre suppléant du bureau politique du Parti communiste français, il avait ensuite, de 1967 à 1982, assumé les fonctions de secrétaire général de la CGT. C’est à ce titre qu’il avait été l’un des acteurs centraux de Mai 68 et le principal négociateur des accords de Grenelle, arrachés au patronat et au gouvernement de Georges Pompidou par la plus grande grève générale de notre histoire. Infatigable lutteur, il avait ensuite consacré la dernière partie de sa vie militante à la présidence de l’Institut d’histoire sociale et à d’innombrables causes, telle celle du désarmement nucléaire qui l’avait placé au nombre des initiateurs de l’Appel des Cent pour la paix, à un moment où l’Europe vivait les débuts d’une nouvelle Guerre froide.

Bien sûr, Georges Séguy avait, au fil de ces décennies, traversé (il en avait, également, subi les amères retombées) les âpres débats ayant agité le PCF autant que la CGT. Cela l’avait conduit à se retirer de ses responsabilités nationales, au sein des deux organisations, en 1982. Il n’en avait pas moins été, au congrès de Grenoble de 1978, l’un des premiers à ouvrir à la confédération le chemin d’une réflexion stratégique fondamentale, notamment sur son rapport aux salariés, la démocratie syndicale, l’unité des organisations de travailleurs, ou encore l’articulation des combats sociaux avec les processus de transformation politique. Certaines de ses prises de position n’avaient néanmoins pas été sans raviver l’épineux problème de l’indépendance du syndicalisme à l’égard de gouvernements de gauche – je pense, par exemple, à son exhortation, peu avant l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée, en faveur du passage d’un « syndicalisme de contestation et de lutte à un syndicalisme de négociation et de participation ». Cela ne l’avait pas empêché d’avoir, dans le même temps, commencé à dégager la CGT de la Fédération syndicale mondiale, totalement située dans l’orbite de l’Union soviétique.

C’est sur un désaccord avec la ligne qu’il avait incarnée en Mai 68, en l’occurrence l’absence de débouché politique où la CGT et du PCF avaient laissé cet immense mouvement de la jeunesse et de la classe ouvrière, que j’avais, tout jeune encore, quitté les rangs communistes. Par un inattendu paradoxe, nos parcours respectifs nous avaient pourtant amenés à nous rencontrer vingt ans plus tard. Alors président de l’Institut d’histoire sociale, il avait abordé publiquement avec moi cette importante question du bilan du plus puissant mouvement social que notre Hexagone ait connu depuis les grèves de Juin 36. L’occasion lui en avait été donnée par l’interview que je lui avais demandée pour Rouge, dont j’assumais à l’époque la direction.

Il fut, à cet égard, le premier haut dirigeant de la confédération à nouer un dialogue, franc mais parfaitement fraternel, avec l’un des principaux responsables de ce « trotskysme » qu’il avait, des années auparavant, combattu avec la plus inflexible détermination. Surtout, cet entretien avait été pour lui l’occasion d’initier ce retour critique, qu’il poursuivit par la suite, à propos de « l’échec politique » sur lequel s’était achevé le soulèvement historique de dix millions de travailleurs. Il y soulignait, dès ce moment, le contraste que cela représentait, à ses yeux, avec « le succès social » de la dynamique d’occupation des entreprises, plusieurs semaines durant, qui marqua le début de la fin du régime gaulliste (lequel devait chuter, moins d’un an plus tard, sur une tentative de plébiscite ratée).

Je ne suis pas peu fier d’avoir, à cette période de sa vie, rencontré ce militant ouvrier hors pair et d’avoir ouvert avec lui une réflexion essentielle. J’en ai, en tout cas, gardé le souvenir ému d’une intelligence aiguë, comme je n’en aurai pas rencontrée fréquemment. Plus tard, j’avais plusieurs fois rencontré Georges, qui n’avait pas plus que moi oublié notre échange. Déjà, il était fort diminué par l’âge et ce diabète qui le rongeait et devait lui coûter l’amputation des deux jambes. Mais cet inébranlable lutteur ne renonça jamais, ni à s’exprimer, ni à s’investir en faveur d’un autre avenir pour l’humanité.

C’est un honneur, pour moi, d’avoir aujourd’hui élu comme terre d’engagement cette région midi-pyrénéenne et cette ville de Toulouse qui l’avaient vu naître en 1927. Et il se trouve que, depuis un an, je suis de nouveau membre du parti qui peut se féliciter de l’avoir compté parmi ses membres éminents...

lundi 1 août 2016

En toile de fond du jihadisme, la crise européenne qui vient

Monsieur Christophe Barbier, le directeur de L’Express, vient de se risquer, dans la livraison du 20 juillet de son hebdomadaire et à propos des retombées du terrorisme qui nous assaille, au pronostic fort sombre de l’ouverture de « la plus grave crise politique des dernières décennies, parce qu’elle fissure l’unité du pays, interroge la crédibilité de la force publique et remet en question le rôle de la France dans le monde du XXI° siècle ». Bien que l’homme fût l’une des plumes (parmi les plus talentueuses, reconnaissons-le) de la pensée néoconservatrice à la française, je ne crois pas totalement infondée cette appréciation. En précisant néanmoins, pour que l’on prît toute la mesure du danger de cette période, que notre Hexagone n’est pas le seul à éprouver, face aux chocs ébranlant l’ordre international, la mise en cause de sa cohésion autant que de la légitimité de ses instances dirigeantes, nos amis belges en font eux aussi la douloureuse expérience. Et, surtout, en soulignant que cet enchevêtrement de secousses politiques nationales se déroule sur la toile de fond d’une tension européenne qui va s’aggravant, bien qu’elle fût un peu passée au second plan de l’actualité, en dépit du tout récent « Brexit ».

Or, comment ignorer l’imbrication de ces différentes dimensions ? Se peut-il que nul ne s’estime interpellé lorsque la société française voit des centaines de ses enfants (on parle d’un à deux milliers de jeunes) tentés par l’aventure de la « guerre sainte » en Syrie et, pour une fraction d’entre eux, déterminés à passer à l’action dans les frontières de leur propre patrie ? N’est-ce pas ici la traduction amère des politiques d’austérité et de dérégulation libérale qui, sur deux ou trois décennies, ont impitoyablement déchiqueté notre tissu social, fait croître le chômage et généralisé la précarité, disloqué les protections juridiques du salariat, désintégré les services publics, fracturé la collectivité citoyenne en amenant une série de catégories populaires à se sentir désormais en marge de leur pays ou ignorées de leurs représentants élus, transformé les quartiers populaires où se concentrent des populations généralement issues de l’immigration post-coloniale en véritables ghettos en proie à la délinquance autant qu’aux faux prophètes de l’islamisme radical ? Si, sur le Vieux Continent, c’est la France qui éprouve avec le plus de violence les effets de ce délitement de son corps social, peut-on ne pas y voir la marque de ce phénoménal affaissement d’une République ayant, au fil des deux siècles écoulés et dans ses principes fondateurs, constitué le ciment même de l’identité française ? Lorsque l’on voit le civisme aussi malmené qu’il l’est aujourd’hui, n’est pas que la démocratie paraît une valeur morte à beaucoup, dès lors que le peuple est privé de toute possibilité de contrôle sur les décisions théoriquement prises en son nom, que l’expression de son suffrage ne se traduit pratiquement jamais dans les orientations mises en œuvre au plus haut niveau, qu’il se trouve au quotidien confronté à une prolifération de règles et de normes décidées hors de son espace de souveraineté qu’est la nation ? L’Europe des marchés et de la finance, telle que l’ont forgée tous les pouvoirs, n’est-elle pas directement en cause ?

Le vote des Britanniques en faveur de la sortie de l’Union européenne n’a pas deux mois mais, versatiles comme ils savent l’être, les oracles médiatisés de la pensée unique en ont déjà oublié les leçons. Pour certains, le « Brexit » ne serait qu’une pure apparence, la nouvelle équipe gouvernante d’outre-Manche étant bon gré mal gré contrainte de négocier un maintien dans le cadre du grand marché unique, quand pour d’autres, recourant volontiers à une anglophobie n’ayant d’égale que leur germanophilie, l’édifice européen se trouverait à présent libéré d’un boulet. Au passage, tous se gardent bien de signaler que l’on vient à peine de passer le cap du premier anniversaire de l’accord léonin imposé au peuple grec, pour prix de son maintien dans la zone euro. Il est vrai que cette petite nation déjà trop martyrisée continue de subir la loi d’airain de créanciers totalement indifférents à son devenir. Surtout, on cherche cyniquement à taire l’accumulation de noirs nuages à l’horizon européen, nuages possiblement annonciateurs d’orages cataclysmiques.

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mercredi 27 juillet 2016

Entre terrorisme et hystérie sécuritaire, la République prise en otage

Après Nice, Saint-Étienne-du-Rouvray… Revendiqué par « l ‘État islamique », l’assaut de deux exaltés contre une église catholique de cette ville de la périphérie rouennaise vient de causer un nouveau mort, un prêtre de 86 ans égorgé, et de blesser trois autres personnes. Nos pensées vont, naturellement, aux proches des victimes, et je veux ici exprimer toute ma solidarité à Hubert Wulsfranc, le maire communiste de Saint-Étienne-du-Rouvray et à son équipe municipale. Dans la foulée de l’acte monstrueux ayant fait presqu’autant de victimes que la tuerie du Bataclan, au soir du 14 juillet sur la Promenade des Anglais, est en train de se créer, en France, un climat de psychose dont on doit tout redouter. Il suffisait d’ailleurs de prendre connaissance des « une » de tous les magazines parus la semaine passée, sans exception aucune, pour le comprendre…

Je parle à dessein de psychose. Non que la menace du terrorisme ne fût pas réelle, qu’elle ne risquât pas de se concrétiser encore et encore dans les prochaines semaines. Chacun sait, en effet, que la question n’est plus de savoir si d’autres attentats, de masse ou non, vont être perpétrés, mais quand notre pays se verra de nouveau confronté à cette abomination. Il n’empêche que la réponse de notre communauté citoyenne ne saurait être la peur, la suspicion généralisée ou la restriction des libertés fondamentales. Au contraire, c’est dans sa cohésion autour de ses principes démocratiques, sur l’appréciation partagée du danger et de ses racines, par son intelligence collective pour tout dire, qu’il lui faut construire sa riposte.

Le débat sur la prorogation de l’état d’urgence laisse percevoir à quelles extrémités peut mener une surenchère dont le seul objectif est, non de rassurer des populations s’estimant légitimement menacées, ce qui est la mission première des pouvoirs publics, mais de tirer un gain électoral des pulsions immaîtrisées et des paniques identitaires que font inévitablement naître de semblables circonstances. Avec ses mots, ceux de la psychanalyse, qui ne sont pas ceux de l’action politique, Élisabeth Roudinesco pointe à juste titre le problème, pour L’Obs de ce 21 juillet : « En levant l’interdit de la pulsion de mort chez les terroristes, Daech lève aussi celui de la pulsion fasciste chez le citoyen ordinaire. » De ce point de vue, et l’opposition conservatrice et le gouvernement jouent avec le feu.

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lundi 18 juillet 2016

Nice : après les larmes, par-delà la colère...

La France une nouvelle fois ensanglantée… Par le plus vil des terrorismes… Celui qui, par-delà ses motivations affichées, s’en prend à des foules assemblées, joyeuses et pacifiques… Pour faire le maximum de victimes, frapper l’opinion de sidération, répandre l’effroi… C’est Nice et sa célèbre Promenade des Anglais qui auront cette fois été touchées, à l’occasion du traditionnel feu d’artifice ponctuant la fête nationale, en pleine période estivale… Nos cœurs se serrent devant tant de vies sacrifiées, tant de corps à jamais mutilés, tant de familles disloquées…

L’enquête éclaircira les conditions de l’attentat de ce 14 Juillet, la personnalité de son auteur, ses intentions véritables, la réalité de ses liens avec « l’État islamique » qui vient de le revendiquer comme l’un des siens. Quelles qu’en soient les conclusions, et dès lors que le contexte de la terreur jihadiste répandant la mort aux quatre coins du globe ne saurait être tenu pour étranger à l’acte monstrueux de Nice, jusque dans le mode opératoire utilisé et à travers le choix de la date ô combien symbolique de la célébration de la prise de la Bastille, quelques réflexions me paraissent s’imposer.

D’abord, si c’est bien une guerre que livre aux peuples et à leurs attentes de démocratie ce terrorisme global que l’on voit à l’œuvre de Bruxelles à Bagdad, de Bamako à Paris, de Tunis à Peshawar, aucun moyen militaire ne suffira, en lui-même, à la remporter rapidement. L’inefficacité d’un état d’urgence plusieurs fois prorogé en est, hélas, l’ultime démonstration. Naturellement, on ne contestera pas à nos gouvernants la décision d’intensifier le soutien logistique aux forces qui combattent le totalitarisme islamiste en Irak ou en Syrie, ni le recours à des mesures telles que la mobilisation de la « réserve opérationnelle » de la police et de la gendarmerie afin de sécuriser, autant que faire se peut, nos compatriotes. Tout autant, on suivra volontiers l’appréciation de la commission parlementaire qui, constituée à cet effet, vient de mettre en évidence les lacunes de nos services de renseignement dans la traque et le démantèlement des filières du crime intégriste, responsables des massacres du 13 novembre à Paris.

Cela dit, tant que du volcan proche et moyen-oriental continueront de s’écouler les laves de l’obscurantisme assassin, tant que seul le mépris répondra aux revendications nationales du peuple palestinien, tant que le monde musulman éprouvera un sentiment d’immense humiliation de la part de ce qu’il perçoit comme un « Occident » aux visées recolonisatrices, tant que les rivalités entre puissances régionales viendront alimenter des querelles religieuses inexpugnables telle l’opposition millénaire des chiites et des sunnites, nous le paierons de ces « guerres irrégulières » dont parle à juste titre le chercheur Élie Tenenbaum (in Nouvelles Guerres, L’État du monde 2015, La Découverte 2014). Ces guerres qui frappent en leur cœur les États et leurs habitants. C’est la raison pour laquelle, pour justifiée qu’elle pût être, la coercition doit se concevoir dans sa complémentarité à des solutions politiques fondées sur la recherche d’un développement économique solidaire entre le Nord et le Sud, le rétablissement du droit international partout où il se voit bafoué, l’appui aux peuples dans leur quête de liberté. Il faut avoir le courage de le dire.

D’où il découle une deuxième réflexion, concernant spécifiquement notre pays. L’agitation de la droite, tout juste capable d’en appeler à la remise en cause de l’État de droit, à l’ouverture de camps de rétention administrative supposant l’institution d’une nouvelle « loi des suspects », ou à l’interdiction de tous les rassemblements populaires de quelque nature qu’ils fussent, va l’engager dans une folle surenchère avec la démagogie de Madame Le Pen. Ce qui, forcément, avivera terriblement la peur de l’Autre et l’angoisse de chacun devant l’avenir. En passant à côté du problème majeur, qui pourrait mener à la désintégration de notre République, faute d’être traité avec l’urgence indispensable. S’interrogeant sur les raisons pour lesquelles quelques centaines de jeunes, de nationalité française ou issus de l’immigration tout en ayant noué mille liens avec cette nation de facto devenue la leur, en venaient à se retourner contre leur environnement proche, y compris lorsqu’il se trouve constitué d’autres musulmans, Gilles Kepel et Antoine Jardin auront récemment écrit : « L’islam politique n’apparaît plus seulement comme un projet de maîtrise et de reprise en main de la vie déstructurée dans les quartiers marginalisés, mais surtout comme une tentative de contrôle systématique de tous les aspects de l’existence. Cet horizon autoritaire semble offrir une garantie de stabilité, de retour à l’‘’ordre naturel des choses’’, en même temps qu’un moyen de définir de nouvelles ‘’logiques de l’honneur’’ » (in Terreur dans l’Hexagone, Gallimard 2015).

À suivre ces deux auteurs, on aboutira à la conclusion que ce n’est pas d’une « intégration » estimée impossible, ou encore d’un islam qui serait par nature et dans sa globalité incompatible avec son identité, que la France se voit menacée. Leurs analyses permettent même, peut-être, de saisir les mécanismes psychologiques à travers lesquels un être aussi manifestement dérangé que l’auteur du carnage de Nice en vient à trouver, dans une idéologie barbare, une apparente mise en cohérence de sa folie. S’avèrent bel et bien en question le lent déchirement du lien social, l’effondrement de nos services publics (à commencer par un système de santé à présent incapable de faire face aux maux d’une société percutée par une violence multiforme, maux qui demanderaient, par exemple, une assistance psychiatrique de haut niveau aux individus les plus fragilisés), le recul des solidarités citoyennes et de la légitimité du politique, le renoncement de la puissance publique à la nécessité de confinement des religions dans l’espace privé, l’affaiblissement d’un État en charge – dans notre tradition, du moins – de la cohésion du peuple autour de ses valeurs. Bref, les Français acquittent la note particulièrement salée de tout ce que le néolibéralisme a détruit sur deux ou trois décennies…

Dans ces conditions, stopper un processus de nature à favoriser toutes les dérives communautaristes, voire à aboutir à des tensions intestines aux effets potentiellement dramatiques, c’est s’atteler à la relève de la République. Donc, à la mise en œuvre d’un nouveau pacte de salut public. À l’élaboration d’un Plan Marshall pour les quartiers populaires et l’égalité des territoires. Au retour du principe de la liberté de conscience face à tous les tenants de la loi de Dieu. À la réhabilitation d’une citoyenneté faisant de chacun et chacune les acteurs conscients d’un destin commun.

Ce qui me conduit à la troisième réflexion de cette note. Elle a trait à la gauche. Celle-ci se voit présentement écartelée entre deux attitudes qui, pour professer des vues antagonistes, n’en aboutissent pas moins à se dérober aux véritables enjeux du moment. D’un côté, il y a ceux pour qui la bonne réponse aux paniques suscitées par le terrorisme passe par la surenchère sécuritaire et la reprise d’une rhétorique de stigmatisation d’une partie des Français, oubliant du même coup la mission de cohésion qu’il revient aux pouvoirs publics d’assumer. C’est la posture qu’un Manuel Valls aura choisi d’incarner... De l’autre, se coalisent tous ceux qui, en vertu d’un internationalisme abstrait ou du culte tout aussi désincarné de la mondialisation, veulent ignorer le nouveau phénomène totalitaire qu’est devenue la réaction fondamentaliste, refusant d’y voir autre chose qu’une réplique à l’interventionnisme néocolonial et à des discriminations ethniques ou religieuses. Un Olivier Besancenot peut, de ce côté, paradoxalement côtoyer un Emmanuel Macron...

L’une comme l’autre de ces appréhensions de la réalité font courir à notre camp politique autant qu’à la France un immense danger : il laisse, en effet, les solutions du pire, celles de la xénophobie instituée et de la volonté de remise en ordre musclée de notre société, conquérir les esprits sans rencontrer d’oppositions à même de convaincre. Du fait de la place que lui a assignée l’histoire, notre pays doit tout à la fois combattre sur la ligne de crête des valeurs de l’universalisme et s’employer à promouvoir une stabilisation pacifique autant que démocratique de ces vastes zones de la planète où se nourrit en permanence le projet globalisant du terrorisme. Il importe, à cette fin, de tenir à nos concitoyens le langage de la vérité. De faire en sorte qu’ils s’approprient les défis d’une période éminemment périlleuse. De les aider à comprendre pourquoi il faudra du temps pour décapiter l’hydre jihadiste. De les convaincre de la vacuité de comportements martiaux qui finissent immanquablement, tôt ou tard, par avouer leur impuissance devant un danger de cette nature. De les armer politiquement afin qu’ils fussent en mesure de se confronter aux ennemis de la citoyenneté, de la liberté de penser et de la laïcité, tout en cherchant, ici comme sur le théâtre planétaire, à rouvrir un chemin au progrès, à la justice et à l’égalité des droits.

Pour le dire autrement, devant les défis d’un engagement de longue haleine, notre communauté républicaine ne peut que se disloquer si elle cède, si peu que ce fût, à l’abdication, à la peur ou aux tentations des replis haineux. Sa force lui viendra, a contrario, de sa capacité d’action collective. Dans le prolongement des plus belles pages qu’elle aura su écrire, inspirée par l’héritage de sa Grande Révolution...

lundi 11 juillet 2016

Un pouvoir en pleine décomposition, une gauche à relever

Comme annoncé dans mon dernier post, je reviens aujourd’hui sur les leçons à tirer de l’affrontement social qui vient de marquer les esprits tout au long du printemps, et jusqu’à la trêve estivale s’amorçant. La communion de tout un peuple autour des Bleus, substitut à un élan de fierté que la politique ne suscite plus tant les partis dominants ne font plus que relayer une idéologie mondialisatrice (et non universaliste ou internationaliste) négatrices des particularités nationales, en a peut-être un peu altéré le souvenir, quelques jours durant. La finale de l’Euro 2016 achevée, la réalité ne va toutefois pas tarder à réimprimer sa marque aux comportements de nos compatriotes. Il en aurait d’ailleurs été de même si la compétition footballistique ne s’était pas achevée sur la défaite malheureuse de l’équipe de France. C’est, de la part d’élites pétries de certitudes, l’insulte communément faite à l’intelligence des peuples, que d’imaginer que les jeux du stade peuvent durablement brouiller leur perception des enjeux...

Ainsi, s’ils venaient à considérer qu’ils ont remporté un succès décisif en privant l’Assemblée nationale de tout échange sur leur projet de détricotage du code du travail, François Hollande et Manuel Valls commettraient-ils une très lourde faute. Certes, la seconde utilisation de l’article 49-3 vaut, sauf censure ultérieure du Conseil constitutionnel, adoption presque définitive de la loi contre laquelle des centaines de milliers d’hommes et de femmes se sont mobilisés. Bien sûr, deux signatures ont de nouveau manqué au dépôt d’une motion de censure de gauche contre un gouvernement totalement ignorant des attentes du pays comme des réactions de sa propre majorité parlementaire. Légalement, le pouvoir vient donc d’imposer sa volonté. Des trois mois écoulés, il n’en ressort pas moins avec une légitimité en lambeaux. Un nouveau moment politique s’ouvre et son issue va se révéler décisive pour l’avenir…

Chacun sait maintenant, à commencer par l’intéressé, que le président sortant a perdu toute chance d’obtenir le renouvellement de la confiance des Français l’an prochain. On n’affiche, en effet, pas impunément autant de mépris pour celles et ceux auxquels on doit d’avoir pu accéder aux plus hautes responsabilités. Non seulement, le peuple de gauche n’éprouve plus que de l’aversion pour celui qui lui a cyniquement menti en énonçant les fameuses promesses du discours du Bourget… Non seulement, une équipe se réclamant de la gauche achève son mandat sans être en mesure de se prévaloir, a minima, d’une modeste amélioration de la vie du plus grand nombre, ce qui est inédit dans notre histoire politique… Mais, pire, c’est de cet étroit cénacle qu’est venue l’une des plus graves attaques portées, depuis la Libération, aux protections collectives arrachées de haute lutte par le monde du travail.

Bien que ses concepteurs aient dû, devant un mouvement social massivement soutenu de bout en bout par l’opinion, reculé sur des dimensions non négligeables, le texte auquel Madame El Khomri a tenu à associer son nom sape l’un des piliers fondateurs de notre République. Celui qui conférait jusqu’alors à la loi la charge de garantir l’intérêt général contre toutes les logiques prétendant le morceler au gré d’une multitude de contrats usuels conclus sur la base de rapports de force favorables aux plus puissants. C’est ce que consacre bel et bien, rien de moins, la nouvelle hiérarchie des normes établie par l’article 2 de la « loi travail ».

Pour le dire autrement, les tenants du libéralisme d’inspiration anglo-saxonne qui, depuis Benjamin Constant et quelques autres, s’employaient à détruire l’héritage égalitaire de notre Grande Révolution, viennent de faire prévaloir leurs vues. Lesquelles vont profondément marquer le quotidien de la population active de notre pays. Car les salariés se verront dorénavant soumis à des conditions facilitées de licenciement. Plus encore, ceux qui possèdent un emploi mais devront consentir à des heures supplémentaires infimement majorées (de 10%, au lieu des 25% auxquels le droit du travail contraignait jusqu’à présent les employeurs), se retrouveront de facto aux prises avec des statuts éclatés et une durée légale de leur activité dynamitée. Ils se trouveront, par conséquent, inévitablement amenés à travailler plus pour… gagner moins.

Peu avant l’arrivée aux affaires du gouvernement de Lionel Jospin, une grande figure de gauche, l’ancien sénateur Gérard Delfau, écrivait : « Nous nous débattons dans cet univers où l’idée de progrès a cessé d’être opératoire, où l’avenir n’est que menace de régression… En fêtant le Bicentenaire de la Révolution, nous aurions dit un adieu nostalgique à l’ère des avancées sociales, même discontinues. La contrainte extérieure serait la plus forte, et il faudrait renoncer, presque rationnellement, au plein emploi, à la protection sociale, aux garanties du code du travail, etc. L’horloge de notre destin serait appelée à remonter le temps. Jusqu’où ? serait l’unique question. C’est ce que viscéralement je refuse » (in Gérard Delfau, Droit au travail, Manifeste pour une nouvelle politique, Desclée de Brouwer 1997). La charge visait, à l’époque, une droite par essence vouée à servir les desseins de l’aristocratie de l’argent. À presque 20 ans de distance, en la relisant, on mesure parfaitement que c’est à l’un des ciments historiques de notre vivre-ensemble, ainsi qu’à l’identité même du socialisme républicain que se targuait jusqu’à maintenant d’incarner la première formation de la gauche, que les deux têtes de l’exécutif ont porté atteinte avec leur loi ignominieuse.

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