Le blog de Christian Picquet

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mercredi 27 juillet 2016

Entre terrorisme et hystérie sécuritaire, la République prise en otage

Après Nice, Saint-Étienne-du-Rouvray… Revendiqué par « l ‘État islamique », l’assaut de deux exaltés contre une église catholique de cette ville de la périphérie rouennaise vient de causer un nouveau mort, un prêtre de 86 ans égorgé, et de blesser trois autres personnes. Nos pensées vont, naturellement, aux proches des victimes, et je veux ici exprimer toute ma solidarité à Hubert Wulsfranc, le maire communiste de Saint-Étienne-du-Rouvray et à son équipe municipale. Dans la foulée de l’acte monstrueux ayant fait presqu’autant de victimes que la tuerie du Bataclan, au soir du 14 juillet sur la Promenade des Anglais, est en train de se créer, en France, un climat de psychose dont on doit tout redouter. Il suffisait d’ailleurs de prendre connaissance des « une » de tous les magazines parus la semaine passée, sans exception aucune, pour le comprendre…

Je parle à dessein de psychose. Non que la menace du terrorisme ne fût pas réelle, qu’elle ne risquât pas de se concrétiser encore et encore dans les prochaines semaines. Chacun sait, en effet, que la question n’est plus de savoir si d’autres attentats, de masse ou non, vont être perpétrés, mais quand notre pays se verra de nouveau confronté à cette abomination. Il n’empêche que la réponse de notre communauté citoyenne ne saurait être la peur, la suspicion généralisée ou la restriction des libertés fondamentales. Au contraire, c’est dans sa cohésion autour de ses principes démocratiques, sur l’appréciation partagée du danger et de ses racines, par son intelligence collective pour tout dire, qu’il lui faut construire sa riposte.

Le débat sur la prorogation de l’état d’urgence laisse percevoir à quelles extrémités peut mener une surenchère dont le seul objectif est, non de rassurer des populations s’estimant légitimement menacées, ce qui est la mission première des pouvoirs publics, mais de tirer un gain électoral des pulsions immaîtrisées et des paniques identitaires que font inévitablement naître de semblables circonstances. Avec ses mots, ceux de la psychanalyse, qui ne sont pas ceux de l’action politique, Élisabeth Roudinesco pointe à juste titre le problème, pour L’Obs de ce 21 juillet : « En levant l’interdit de la pulsion de mort chez les terroristes, Daech lève aussi celui de la pulsion fasciste chez le citoyen ordinaire. » De ce point de vue, et l’opposition conservatrice et le gouvernement jouent avec le feu.

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lundi 18 juillet 2016

Nice : après les larmes, par-delà la colère...

La France une nouvelle fois ensanglantée… Par le plus vil des terrorismes… Celui qui, par-delà ses motivations affichées, s’en prend à des foules assemblées, joyeuses et pacifiques… Pour faire le maximum de victimes, frapper l’opinion de sidération, répandre l’effroi… C’est Nice et sa célèbre Promenade des Anglais qui auront cette fois été touchées, à l’occasion du traditionnel feu d’artifice ponctuant la fête nationale, en pleine période estivale… Nos cœurs se serrent devant tant de vies sacrifiées, tant de corps à jamais mutilés, tant de familles disloquées…

L’enquête éclaircira les conditions de l’attentat de ce 14 Juillet, la personnalité de son auteur, ses intentions véritables, la réalité de ses liens avec « l’État islamique » qui vient de le revendiquer comme l’un des siens. Quelles qu’en soient les conclusions, et dès lors que le contexte de la terreur jihadiste répandant la mort aux quatre coins du globe ne saurait être tenu pour étranger à l’acte monstrueux de Nice, jusque dans le mode opératoire utilisé et à travers le choix de la date ô combien symbolique de la célébration de la prise de la Bastille, quelques réflexions me paraissent s’imposer.

D’abord, si c’est bien une guerre que livre aux peuples et à leurs attentes de démocratie ce terrorisme global que l’on voit à l’œuvre de Bruxelles à Bagdad, de Bamako à Paris, de Tunis à Peshawar, aucun moyen militaire ne suffira, en lui-même, à la remporter rapidement. L’inefficacité d’un état d’urgence plusieurs fois prorogé en est, hélas, l’ultime démonstration. Naturellement, on ne contestera pas à nos gouvernants la décision d’intensifier le soutien logistique aux forces qui combattent le totalitarisme islamiste en Irak ou en Syrie, ni le recours à des mesures telles que la mobilisation de la « réserve opérationnelle » de la police et de la gendarmerie afin de sécuriser, autant que faire se peut, nos compatriotes. Tout autant, on suivra volontiers l’appréciation de la commission parlementaire qui, constituée à cet effet, vient de mettre en évidence les lacunes de nos services de renseignement dans la traque et le démantèlement des filières du crime intégriste, responsables des massacres du 13 novembre à Paris.

Cela dit, tant que du volcan proche et moyen-oriental continueront de s’écouler les laves de l’obscurantisme assassin, tant que seul le mépris répondra aux revendications nationales du peuple palestinien, tant que le monde musulman éprouvera un sentiment d’immense humiliation de la part de ce qu’il perçoit comme un « Occident » aux visées recolonisatrices, tant que les rivalités entre puissances régionales viendront alimenter des querelles religieuses inexpugnables telle l’opposition millénaire des chiites et des sunnites, nous le paierons de ces « guerres irrégulières » dont parle à juste titre le chercheur Élie Tenenbaum (in Nouvelles Guerres, L’État du monde 2015, La Découverte 2014). Ces guerres qui frappent en leur cœur les États et leurs habitants. C’est la raison pour laquelle, pour justifiée qu’elle pût être, la coercition doit se concevoir dans sa complémentarité à des solutions politiques fondées sur la recherche d’un développement économique solidaire entre le Nord et le Sud, le rétablissement du droit international partout où il se voit bafoué, l’appui aux peuples dans leur quête de liberté. Il faut avoir le courage de le dire.

D’où il découle une deuxième réflexion, concernant spécifiquement notre pays. L’agitation de la droite, tout juste capable d’en appeler à la remise en cause de l’État de droit, à l’ouverture de camps de rétention administrative supposant l’institution d’une nouvelle « loi des suspects », ou à l’interdiction de tous les rassemblements populaires de quelque nature qu’ils fussent, va l’engager dans une folle surenchère avec la démagogie de Madame Le Pen. Ce qui, forcément, avivera terriblement la peur de l’Autre et l’angoisse de chacun devant l’avenir. En passant à côté du problème majeur, qui pourrait mener à la désintégration de notre République, faute d’être traité avec l’urgence indispensable. S’interrogeant sur les raisons pour lesquelles quelques centaines de jeunes, de nationalité française ou issus de l’immigration tout en ayant noué mille liens avec cette nation de facto devenue la leur, en venaient à se retourner contre leur environnement proche, y compris lorsqu’il se trouve constitué d’autres musulmans, Gilles Kepel et Antoine Jardin auront récemment écrit : « L’islam politique n’apparaît plus seulement comme un projet de maîtrise et de reprise en main de la vie déstructurée dans les quartiers marginalisés, mais surtout comme une tentative de contrôle systématique de tous les aspects de l’existence. Cet horizon autoritaire semble offrir une garantie de stabilité, de retour à l’‘’ordre naturel des choses’’, en même temps qu’un moyen de définir de nouvelles ‘’logiques de l’honneur’’ » (in Terreur dans l’Hexagone, Gallimard 2015).

À suivre ces deux auteurs, on aboutira à la conclusion que ce n’est pas d’une « intégration » estimée impossible, ou encore d’un islam qui serait par nature et dans sa globalité incompatible avec son identité, que la France se voit menacée. Leurs analyses permettent même, peut-être, de saisir les mécanismes psychologiques à travers lesquels un être aussi manifestement dérangé que l’auteur du carnage de Nice en vient à trouver, dans une idéologie barbare, une apparente mise en cohérence de sa folie. S’avèrent bel et bien en question le lent déchirement du lien social, l’effondrement de nos services publics (à commencer par un système de santé à présent incapable de faire face aux maux d’une société percutée par une violence multiforme, maux qui demanderaient, par exemple, une assistance psychiatrique de haut niveau aux individus les plus fragilisés), le recul des solidarités citoyennes et de la légitimité du politique, le renoncement de la puissance publique à la nécessité de confinement des religions dans l’espace privé, l’affaiblissement d’un État en charge – dans notre tradition, du moins – de la cohésion du peuple autour de ses valeurs. Bref, les Français acquittent la note particulièrement salée de tout ce que le néolibéralisme a détruit sur deux ou trois décennies…

Dans ces conditions, stopper un processus de nature à favoriser toutes les dérives communautaristes, voire à aboutir à des tensions intestines aux effets potentiellement dramatiques, c’est s’atteler à la relève de la République. Donc, à la mise en œuvre d’un nouveau pacte de salut public. À l’élaboration d’un Plan Marshall pour les quartiers populaires et l’égalité des territoires. Au retour du principe de la liberté de conscience face à tous les tenants de la loi de Dieu. À la réhabilitation d’une citoyenneté faisant de chacun et chacune les acteurs conscients d’un destin commun.

Ce qui me conduit à la troisième réflexion de cette note. Elle a trait à la gauche. Celle-ci se voit présentement écartelée entre deux attitudes qui, pour professer des vues antagonistes, n’en aboutissent pas moins à se dérober aux véritables enjeux du moment. D’un côté, il y a ceux pour qui la bonne réponse aux paniques suscitées par le terrorisme passe par la surenchère sécuritaire et la reprise d’une rhétorique de stigmatisation d’une partie des Français, oubliant du même coup la mission de cohésion qu’il revient aux pouvoirs publics d’assumer. C’est la posture qu’un Manuel Valls aura choisi d’incarner... De l’autre, se coalisent tous ceux qui, en vertu d’un internationalisme abstrait ou du culte tout aussi désincarné de la mondialisation, veulent ignorer le nouveau phénomène totalitaire qu’est devenue la réaction fondamentaliste, refusant d’y voir autre chose qu’une réplique à l’interventionnisme néocolonial et à des discriminations ethniques ou religieuses. Un Olivier Besancenot peut, de ce côté, paradoxalement côtoyer un Emmanuel Macron...

L’une comme l’autre de ces appréhensions de la réalité font courir à notre camp politique autant qu’à la France un immense danger : il laisse, en effet, les solutions du pire, celles de la xénophobie instituée et de la volonté de remise en ordre musclée de notre société, conquérir les esprits sans rencontrer d’oppositions à même de convaincre. Du fait de la place que lui a assignée l’histoire, notre pays doit tout à la fois combattre sur la ligne de crête des valeurs de l’universalisme et s’employer à promouvoir une stabilisation pacifique autant que démocratique de ces vastes zones de la planète où se nourrit en permanence le projet globalisant du terrorisme. Il importe, à cette fin, de tenir à nos concitoyens le langage de la vérité. De faire en sorte qu’ils s’approprient les défis d’une période éminemment périlleuse. De les aider à comprendre pourquoi il faudra du temps pour décapiter l’hydre jihadiste. De les convaincre de la vacuité de comportements martiaux qui finissent immanquablement, tôt ou tard, par avouer leur impuissance devant un danger de cette nature. De les armer politiquement afin qu’ils fussent en mesure de se confronter aux ennemis de la citoyenneté, de la liberté de penser et de la laïcité, tout en cherchant, ici comme sur le théâtre planétaire, à rouvrir un chemin au progrès, à la justice et à l’égalité des droits.

Pour le dire autrement, devant les défis d’un engagement de longue haleine, notre communauté républicaine ne peut que se disloquer si elle cède, si peu que ce fût, à l’abdication, à la peur ou aux tentations des replis haineux. Sa force lui viendra, a contrario, de sa capacité d’action collective. Dans le prolongement des plus belles pages qu’elle aura su écrire, inspirée par l’héritage de sa Grande Révolution...

lundi 11 juillet 2016

Un pouvoir en pleine décomposition, une gauche à relever

Comme annoncé dans mon dernier post, je reviens aujourd’hui sur les leçons à tirer de l’affrontement social qui vient de marquer les esprits tout au long du printemps, et jusqu’à la trêve estivale s’amorçant. La communion de tout un peuple autour des Bleus, substitut à un élan de fierté que la politique ne suscite plus tant les partis dominants ne font plus que relayer une idéologie mondialisatrice (et non universaliste ou internationaliste) négatrices des particularités nationales, en a peut-être un peu altéré le souvenir, quelques jours durant. La finale de l’Euro 2016 achevée, la réalité ne va toutefois pas tarder à réimprimer sa marque aux comportements de nos compatriotes. Il en aurait d’ailleurs été de même si la compétition footballistique ne s’était pas achevée sur la défaite malheureuse de l’équipe de France. C’est, de la part d’élites pétries de certitudes, l’insulte communément faite à l’intelligence des peuples, que d’imaginer que les jeux du stade peuvent durablement brouiller leur perception des enjeux...

Ainsi, s’ils venaient à considérer qu’ils ont remporté un succès décisif en privant l’Assemblée nationale de tout échange sur leur projet de détricotage du code du travail, François Hollande et Manuel Valls commettraient-ils une très lourde faute. Certes, la seconde utilisation de l’article 49-3 vaut, sauf censure ultérieure du Conseil constitutionnel, adoption presque définitive de la loi contre laquelle des centaines de milliers d’hommes et de femmes se sont mobilisés. Bien sûr, deux signatures ont de nouveau manqué au dépôt d’une motion de censure de gauche contre un gouvernement totalement ignorant des attentes du pays comme des réactions de sa propre majorité parlementaire. Légalement, le pouvoir vient donc d’imposer sa volonté. Des trois mois écoulés, il n’en ressort pas moins avec une légitimité en lambeaux. Un nouveau moment politique s’ouvre et son issue va se révéler décisive pour l’avenir…

Chacun sait maintenant, à commencer par l’intéressé, que le président sortant a perdu toute chance d’obtenir le renouvellement de la confiance des Français l’an prochain. On n’affiche, en effet, pas impunément autant de mépris pour celles et ceux auxquels on doit d’avoir pu accéder aux plus hautes responsabilités. Non seulement, le peuple de gauche n’éprouve plus que de l’aversion pour celui qui lui a cyniquement menti en énonçant les fameuses promesses du discours du Bourget… Non seulement, une équipe se réclamant de la gauche achève son mandat sans être en mesure de se prévaloir, a minima, d’une modeste amélioration de la vie du plus grand nombre, ce qui est inédit dans notre histoire politique… Mais, pire, c’est de cet étroit cénacle qu’est venue l’une des plus graves attaques portées, depuis la Libération, aux protections collectives arrachées de haute lutte par le monde du travail.

Bien que ses concepteurs aient dû, devant un mouvement social massivement soutenu de bout en bout par l’opinion, reculé sur des dimensions non négligeables, le texte auquel Madame El Khomri a tenu à associer son nom sape l’un des piliers fondateurs de notre République. Celui qui conférait jusqu’alors à la loi la charge de garantir l’intérêt général contre toutes les logiques prétendant le morceler au gré d’une multitude de contrats usuels conclus sur la base de rapports de force favorables aux plus puissants. C’est ce que consacre bel et bien, rien de moins, la nouvelle hiérarchie des normes établie par l’article 2 de la « loi travail ».

Pour le dire autrement, les tenants du libéralisme d’inspiration anglo-saxonne qui, depuis Benjamin Constant et quelques autres, s’employaient à détruire l’héritage égalitaire de notre Grande Révolution, viennent de faire prévaloir leurs vues. Lesquelles vont profondément marquer le quotidien de la population active de notre pays. Car les salariés se verront dorénavant soumis à des conditions facilitées de licenciement. Plus encore, ceux qui possèdent un emploi mais devront consentir à des heures supplémentaires infimement majorées (de 10%, au lieu des 25% auxquels le droit du travail contraignait jusqu’à présent les employeurs), se retrouveront de facto aux prises avec des statuts éclatés et une durée légale de leur activité dynamitée. Ils se trouveront, par conséquent, inévitablement amenés à travailler plus pour… gagner moins.

Peu avant l’arrivée aux affaires du gouvernement de Lionel Jospin, une grande figure de gauche, l’ancien sénateur Gérard Delfau, écrivait : « Nous nous débattons dans cet univers où l’idée de progrès a cessé d’être opératoire, où l’avenir n’est que menace de régression… En fêtant le Bicentenaire de la Révolution, nous aurions dit un adieu nostalgique à l’ère des avancées sociales, même discontinues. La contrainte extérieure serait la plus forte, et il faudrait renoncer, presque rationnellement, au plein emploi, à la protection sociale, aux garanties du code du travail, etc. L’horloge de notre destin serait appelée à remonter le temps. Jusqu’où ? serait l’unique question. C’est ce que viscéralement je refuse » (in Gérard Delfau, Droit au travail, Manifeste pour une nouvelle politique, Desclée de Brouwer 1997). La charge visait, à l’époque, une droite par essence vouée à servir les desseins de l’aristocratie de l’argent. À presque 20 ans de distance, en la relisant, on mesure parfaitement que c’est à l’un des ciments historiques de notre vivre-ensemble, ainsi qu’à l’identité même du socialisme républicain que se targuait jusqu’à maintenant d’incarner la première formation de la gauche, que les deux têtes de l’exécutif ont porté atteinte avec leur loi ignominieuse.

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mardi 5 juillet 2016

"Le mouvement social est une chance pour la France et pour la gauche"

Dans la provocation et la geste autoritaire, François Hollande et Manuel Valls n’auront décidément reculé devant rien. Alors que la mobilisation sociale contre la destruction du code du travail aura franchi l’épreuve de la durée, ce 5 juillet, réunissant de nouveau des dizaines de milliers de manifestants… Alors que plus de la moitié des députés socialistes se sera, le même jour, retrouvée, contre l'avis du Premier ministre, sur une proposition d’amendement à la loi El Khomri consistant à refuser qu’un employeur puise déroger à la majoration, à hauteur de 25%, des heures supplémentaires s’il parvient à contraindre ses salariés à renoncer à ce droit au terme de l’un de ces fameux « accords d’entreprise » qui renverserait la hiérarchie des normes jusqu’alors en vigueur dans le droit du travail… Alors qu’il se sera ainsi confirmé que l’exécutif n’était pas simplement minoritaire dans le pays et parmi le peuple de gauche, mais aussi au sein de sa majorité parlementaire… Les deux personnages présidant aux destinées du pays auront choisi le passage en force, grâce à un nouveau recours à l’article 49-3, ce qui aura eu pour principale conséquence de priver la représentation nationale de toute discussion sur un projet contesté de toutes parts. Indice s’il en fût de son incessante dérive libérale, ce gouvernement aura pu déployer sa manœuvre avec la complicité d’une droite ayant très logiquement renoncé à chercher à le censurer, comme elle l’avait fait en première lecture. Cela rend encore plus indispensable le dépôt d’une motion de censure de gauche, afin que les attentes de nos concitoyens ne puissent être bafouées impunément par un pouvoir n’écoutant que les marchés financiers et les oracles de la Commission de Bruxelles. J’y reviendrai très prochainement.

En attendant, je vous livre ici l’entretien que j’ai accordé aux Nouvelles 31, l’organe de la fédération de Haute-Garonne du Parti communiste français. J’y reprends en effet une série de questions sur le moment politique présent, telles que je les aurai vues aborder lors d’initiatives auxquelles il m’aura été donné de participer ces derniers jours : à la Fête des Coteaux, dans le Calvados, le 26 juin ; lors d’un débat co-organisé à Reims, le 28 juin, entre la fédération communiste de la Marne et le courant socialiste « À gauche pour gagner », débat à l’occasion duquel j’aurai pu longuement échanger avec Marie-Noëlle Lienemann ; à Toulouse, le lendemain, lors d’une rencontre militante organnisée autour de la grande consultation citoyenne, organisée par le PCF, autour du questionnaire « Que demande le peuple ? »

Tu viens d’être élu au conseil national puis à l'exécutif du PCF. Comment l’as-tu vécu ?

Je remercie les camarades de la fédération d’avoir proposé ma candidature à ces responsabilités, et j’en mesure l’importance. Surtout en un moment où, comme le dit mon ami Pierre Laurent, « c’est le PCF qui tient la gauche debout ». Et où il lui revient, conformément à son histoire, de prendre les initiatives à même de nous éviter la débâcle, à la fin d’un quinquennat nauséeux.

Nous venons d’assister au vote du « Brexit » en Angleterre. N’est-ce pas la face cachée de l’iceberg ?

Les politiques néolibérales et libre-échangistes conduisent l’idée européenne à sa perte. Les peuples se sentent méprisés, attaqués sur leurs conquêtes. Dans le rapport actuel des forces, leur colère nourrit souvent la montée de droites extrêmisées et de formations xénophobes. Comme pour le « Brexit »...

De nouveaux fondements s’imposent pour la construction européenne, ceux d’une union de nations souveraines et de peuples associés, déterminant démocratiquement leur destin commun. À cette fin, il faut en finir avec l’austérité, renégocier les traités, tourner les politiques européennes vers l’emploi, les services publics ou la conversion écologique de l’économie. Remettre à plat l’architecture institutionnelle de l’espace communautaire, changer les orientations comme le statut de la Banque centrale, rediscuter le rôle de la monnaie unique et la place de la zone euro. La France doit proposer une conférence citoyenne sur tous ces points.

François Hollande est rejeté par une large majorité de nos concitoyens qui refusent de le voir candidat. Poutou, Mélenchon et d’autres sont déjà, depuis des mois, en campagne. Comment vois-tu la situation politique à gauche pour 2017 et le rôle du PCF ?

L’exécutif et ses soutiens sont rejetés par le pays. Leur divorce est même consommé avec la majorité du peuple de gauche, y compris avec les électeurs socialistes. François Hollande peut bien, avec l’ersatz de « primaire » que veut organiser la direction du PS, tenter de se remettre en selle, son bilan lui interdit de pouvoir rassembler la gauche et remporter la prochaine présidentielle.

Des énergies nombreuses se dégagent, de toutes les composantes de la gauche, du mouvement social, de l’aspiration montant de la société à un renouveau démocratique. Elles peuvent aboutir à l’émergence d’une proposition ayant l’ambition de reconquérir une majorité politique, sur des choix de transformation. Faute d’y parvenir, la gauche risque d’être éliminée de la présidentielle, marginalisée dans la future Assemblée, condamnée à l’impuissance face à une droite réactionnaire comme jamais et à un Front national aux portes du pouvoir.

C’est pour conjurer ce qui serait une catastrophe pour notre peuple que nous appelons à enclencher une vaste dynamique populaire. En commençant par traiter des questions de contenus : le « Pacte d’engagements » dont nous proposons l’élaboration à des milliers de mains répond à ce souci, et nous voudrions qu’il soit validé par une grande votation citoyenne à l’automne. Le plus large rassemblement, à gauche, dans un tel processus, est possible. Ce qui permettrait, pour la présidentielle, l’émergence d’une candidature commune n’apparaissant pas vouloir seulement témoigner mais gagner. Et aux législatives, pourraient être désignés des candidates et candidats portant un mandat élaboré au plus près des citoyens.

Nous sommes depuis des mois face à un mouvement social fort et à un gouvernement qui choisit la stratégie de la tension. Penses-tu que nous puissions faire revoir sa copie à Valls ?

Hollande, Valls et leurs ministres sont d’autant plus provocateurs qu’ils se savent désavoués par l’opinion sur la loi El Khomri. Ils n’ont même plus de majorité à l’Assemblée, d’où leur recours au 49-3. Il est donc possible de gagner, d’obtenir le retrait de ce projet ou sa suspension afin de rouvrir la négociation avec les syndicats. Le mouvement social est violemment attaqué, mais il est une chance pour la France et la gauche. Car il démontre que la régression n’est pas une fatalité et que d’autres choix sont possibles à gauche.

samedi 25 juin 2016

Le "Brexit", ou la faillite de l'Europe marchande et financière

« Brexit »! L’accident majeur, pour la construction européenne telle qu’elle se déployait jusqu’alors, s’est produit ce 23 juin, avec le vote des Britanniques en faveur du retrait de l’Union. N’en minimisons surtout pas les probables conséquences en chaîne.

Pour la première fois depuis la conclusion du Traité de Rome, en 1957, alors que l’on ne cessait sans la moindre précaution d’étendre le « marché unique » et la déréglementation financière à de nouveaux États, c’est l’une des principales puissances du continent qui fait défaut. Le précédent créé ouvre inévitablement une dynamique involutive, le fossé grandissant entre les peuples et leurs élites dirigeantes s’avérant de nature à susciter de nouvelles vocations au départ. Au-delà, c’est la dislocation du Royaume Uni qui se profile, avec la séparation possible de l’Écosse et la question reposée de la réunification de l’Irlande. Sans compter que les mouvements spéculatifs que le référendum britannique va inévitablement déchaîner sur les places boursières, mouvements qui viennent notamment de voir le Dow Jones flamber quand tous les autres indices se repliaient, peut devenir le catalyseur d’une crise financière au souffle bien plus dévastateur que celle de 2007-2008.

La victoire du « Leave » n’est un coup de tonnerre que pour ceux qui s’évertuaient, contre toute évidence, à ignorer les signes de désagrégation d’un édifice tout entier dévolu à la satisfaction des exigences des transnationales et des marchés. Nous avions pourtant été un certain nombre à affirmer, l’été dernier, que l’extrême violence avec laquelle on avait répondu aux demandes des Grecs et de leurs représentants nouvellement élus n’était qu’une victoire à la Pyrrhus pour ces bonzes de Bruxelles indifférents aux souffrances des populations, ces dirigeants allemands imposant leur loi à l’ensemble européen, tous ces gouvernants ayant sacrifié les intérêts de leurs nations et de leurs peuples à la mise en œuvre des préceptes du dogme libéral.

Relisant, pour la rédaction de cette note, ce que j’écrivais le 13 juillet 2015, je suis tombé sur ces lignes : « Au fond, ce que démontre le bras-de-fer qui vient de s’achever, c’est avant tout qu’une Europe construite sur ses bases actuelles va à sa perte. L’arrogance et la brutalité des oligarques ne peuvent désormais plus dissimuler que l’on ne pourra plus continuer longtemps avec un euro construit sur des critères absurdes, une construction dominée par une puissance allemande acharnée à faire prévaloir ses intérêts, un endettement abyssal utilisé pour régenter les choix de chacun des pays membres, des dispositifs austéritaires qui éloignent chaque jour un peu plus l’horizon d’un redémarrage des économies (…), des égoïsmes nationaux encouragés par la disparition de toute logique de solidarité, des peuples systématiquement tenus à l’écart des décisions par des conceptions profondément antidémocratiques. Une page de l’histoire continentale vient, de toute évidence, de se tourner. Parce qu’un peuple a osé dire « non » à une politique que l’on disait jusqu’alors indépassable et irréversible, on lui a répliqué avec toute la violence qu’octroie à une poignée de hiérarques et de technocrates la mondialisation marchande et financière. La construction européenne a du même coup révélé ce qu’elle était devenue en vérité, par-delà ses généreuses déclarations d’intention : un instrument de domestication des plus faibles de ses membres par les plus forts. (…) Ou l’Europe retrouvera rapidement la voie de la coopération et d’un développement solidaire, ou elle s’abîmera sous le choc d’intérêts antagoniques qui auront tôt fait d’encourager le nouvel essor des sauvageries nationalistes. Pour le dire avec d'autres mots, ce sont d'autres tempêtes et même des crises majeures qui sont devant nous. » Nous y sommes bel et bien…

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mercredi 22 juin 2016

Détournement de "primaire"...

Il faut lui reconnaître au moins un talent : si François Hollande aura incarné une présidence exécrable pour quiconque revendique une appartenance à la gauche dans ce pays, il excelle dans les parties de billard à multiples bandes. Dernier exemple en date, avec la complicité de Jean-Christophe Cambadélis, il se sera débrouillé pour faire ratifier, par le conseil national du Parti socialiste, un projet de « primaire » taillé sur mesures pour satisfaire son désir de retourner devant les électeurs et solliciter d’eux le renouvellement de son mandat.

Ledit projet n’a, évidemment, guère de rapport avec le processus qu’appelaient de leurs vœux, au mois de janvier, les signataires de l’appel à « une primaire des gauches et des écologistes ». Lorsque ceux-ci refusaient d’imaginer que ne puisse être défendu le « projet dont la France a besoin » au second tour de la prochaine présidentielle, lorsqu’ils disaient vouloir « du contenu, des idées, des échanges exigeants », lorsqu’ils se distinguaient avec force des « renoncements » du pouvoir en place, lorsqu’ils proclamaient l’impératif besoin d’une « réappropriation citoyenne » des enjeux du rendez-vous de 2017 grâce à des « rencontres autorisant des délibérations ouvertes et sérieuses », ils ne définissaient certainement pas cet ersatz de consultation. Réduit qu’il se trouve au périmètre de ce que le premier secrétaire du PS nomme « la gauche de gouvernement », et qui ne désigne rien d’autre que la coalition des mini-partis alliés à la rue de Solferino au sein de la « Belle Alliance populaire ».

Parlons en toute franchise. La manœuvre serait simplement minable, si elle ne conduisait immanquablement toute la gauche à une terrible Berezina. Sans doute, en acceptant la concurrence d’autres prétendants dans le cadre d’une « primaire », aussi vidée de portée fût-elle, le tenant du titre reconnaît-il implicitement avoir perdu toute légitimité à se présenter en « candidat naturel » des socialistes et de la gauche. Mais un rendez-vous conçu dans son seul intérêt, organisé au demeurant à trois mois du premier tour de l’élection, ne changera en rien les données du problème.

À supposer qu’il disposât encore des moyens de se représenter sans subir la plus sèche des sanctions, compte tenu du rejet dont il fait l’objet jusque parmi ses électeurs d’avril 2012, qui peut sérieusement croire que François Hollande ait la moindre chance de rassembler la gauche en 2017, de lui permettre d’accéder au second tour, et d’empêcher que la présidentielle ne se dénoue par la victoire du représentant d’une droite ultraradicalisée, à moins que ce ne soit Madame Le Pen qui finisse par profiter de la dérive libérale orchestrée quatre ans durant depuis le sommet de l’État ? Qui ne voit que la volonté de distinguer une « gauche de gouvernement » d’une gauche que l’on méprise hautainement en la prétendant repliée sur la protestation stérile revient à fragmenter, durablement et très profondément, le camp progressiste, selon le scénario si souvent évoqué par le Premier ministre en même temps qu’il exprimait son souhait d’une recomposition au centre l’échiquier hexagonal ?

C’est l’écologiste Yannick Jadot qui était dans le vrai, le week-end dernier, en affirmant au Monde que la raison voudrait que le président sortant rende « un grand service à la gauche » en renonçant à se représenter. Et il serait d’ailleurs tout aussi censé que tous ceux qui l’ont accompagné jusqu’au terme de son quinquennat, qu’il s’agisse de Messieurs Valls ou Macron, fassent de même. Il ne faudrait toutefois pas, maintenant que l’appareil du Parti socialiste a décidé de sacrifier l’avenir de la gauche à sa propre sauvegarde, que d’aucuns se laissent prendre à ce piège mortel.

Je le dis solennellement aux dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui s’étaient reconnus dans l’appel à une authentique « primaire », comme à mes amis socialistes qui n’ont cessé de chercher le chemin d’une alternative aux orientations gouvernementales, l’heure n’est ni à l’abattement devant tant de duplicité cynique affichée, ni à la tactique pour tenter de répondre à une initiative d’emblée pervertie, ni à la multiplication des candidatures en espérant déterminer ainsi qui sera le mieux placé pour s’opposer à un président calamiteux. Car le danger, à l’arrivée, serait de voir le débat politique devenir encore plus confus et le peuple de gauche sombrer dans une totale désespérance.

La bonne réponse, en l’occurrence, consiste à ouvrir pleinement la discussion sur le contenu de l’offre à partir de laquelle le plus grand nombre possible de formations et d’énergies pourrait se retrouver. Avec pour objectif de présenter une même candidature, dont l’ambition ne serait pas de témoigner ou de surenchérir dans une radicalité « antisystème », mais de réunir une majorité de notre pays. Sans s’abandonner, parce que les enjeux sont trop graves, à des jeux de postures, à des calculs anticipant les désastres de l’après-2017, ou encore à ce tropisme qui voit régulièrement une « petite gauche » s’imaginant alternative préférer son entre-soi aux grandes recompositions indispensables à des moments historiques.

Lors de son dernier congrès, le Parti communiste aura parlé d’un « pacte d’engagements », structuré autour de quelques engagements forts, « pacte » qui devra faire l’objet de la délibération collective de tous les secteurs disponibles de la gauche, avant de se voir soumis à l’approbation d’une vaste votation citoyenne. Sur ce socle fort et de nature à remobiliser notre camp social et politique, il deviendra possible de sélectionner celui ou celle qui apparaître le mieux à même d’incarner le rassemblement et l’espoir. Y compris à travers une « primaire » digne de ce nom, ou toute autre forme de consultation populaire…

C’est, me semble-t-il, la voie à suivre pour construire un rapport de force tel qu’il puisse déjouer les tentatives de diversion (ou de division) et nous sortir de la nasse dans laquelle les gouvernants comme leurs soutiens tentent de nous enfermer. Il est grand temps de passer aux travaux pratiques…

vendredi 17 juin 2016

Cessez de jouer avec les angoisses françaises !

Gare à ce que l’on est en train de provoquer dans les esprits de nos compatriotes ! En quelques jours, ces derniers se seront retrouvés confrontés à un enchaînement de violences qui, bien que sans rapports entre elles, ne leur renvoie pas moins l’image d’une société fragmentée, menacée dans son devenir, à laquelle on ne propose plus le moindre élan collectif, la plus petite perspective d’espoir.

Qu’importe, au fond, que rien ne permît d’assimiler des faits fort disparates : les affrontements de « hooligans » aux marges des compétitions de l’Euro 2016, auxquels se mêlent de temps à autres des jeunes venus des quartiers populaires environnants (ce fut notamment le cas, à Marseille, le 11 juin) ; le terrorisme, qu’en arrivent désormais à pratiquer quelques loups solitaires aveuglés par la propagande haineuse d’un jihadisme fort présent sur les réseaux sociaux, et qui vient de coûter la vie à un couple de fonctionnaires de police dans le département des Yvelines (comme il avait, quelques jours auparavant, semé la mort dans une discothèque gay de Californie) ; le vandalisme, pratiqué à grande échelle par des centaines d’individus mêlés à la grande manifestation du 14 juin contre la « loi travail » pour mieux la détourner de ses objectifs, phénomène au fond très révélateur de l’espace que la désespérance ambiante ouvre à un nouveau nihilisme aux objectifs fort obscurs…

Cette succession d’événements est de nature à faire grandir les peurs, à interroger toujours davantage le rapport des citoyens à leurs représentants, à répandre un sentiment d’insécurité d’autant plus déstabilisant que l’appareil coercitif étale ses grandes difficultés à remplir ses multiples tâches. D’autant que les gouvernants et leur opposition conservatrice y répondent au moyen d’un discours tournant désespérément à vide, celui de la dramatisation, de l’autorité autoproclamée et des promesses de restriction des libertés fondamentales.

Au sommet de l’État, on se sera ainsi engouffré dans la nouvelle séquence politique en faisant profession de détermination, en utilisant cyniquement la menace (bien réelle, par ailleurs) du terrorisme, et même en profitant du parasitage des manifestations par des éléments incontrôlés pour afficher une totale intransigeance sur une loi pourtant très minoritaire dans le pays, attitude qui sera allée jusqu’à l’assimilation de la première organisation syndicale française aux « casseurs » et à l’évocation de la remise en question du droit constitutionnel de manifester. Ce faisant, on aura cependant ouvert un boulevard à une droite si radicalisée dans ses fondamentaux réactionnaires qu’elle en arrive aujourd’hui à préconiser la criminalisation du mouvement social, voire l’instauration d’un régime d’exception qui ne dit pas son nom. Comme lorsqu’elle en appelle à l’ouverture de camps de rétention administrative, où se verrait enfermé, sans même une décision de justice, quiconque serait simplement suspect d’accointances avec les réseaux jihadistes...

Sauf que ces postures en miroir émanent de forces à la crédibilité déclinante. Si chaque enquête d’opinion atteste que les deux têtes de l’exécutif sortiront immanquablement carbonisées de l’affrontement social en cours, la droite n’est pas en bien meilleure forme, quoiqu’elle profitât mécaniquement, dans les intentions de vote, de l’impopularité record du pouvoir. Ce ne sont pas seulement ses divisions qu’elle paie à travers la piètre image de ses prétendants à la future « primaire », c’est sa totale absence de projet et une crise d’identité sans équivalent depuis la Libération. De sorte que c’est le Front national qui s’avère le seul parti en mesure de tirer bénéfice des angoisses françaises et des appels de ses rivaux à la remise en ordre de la France. À qui en voudrait la confirmation, les études récemment publiées sur les résultats des élections partielles des quatre ans écoulés la fournirait : non seulement l’extrême droite a très régulièrement accédé au second tour de ces scrutins, mais elle y aura systématiquement progressé en voix en dépit d’un taux d’abstention phénoménal…

Un pays plongé dans un tel état de tension appelle une politique d’apaisement. Les périls dont il se voit menacé, celui de la désagrégation autant que celui d’un fondamentalisme totalitaire trouvant ses relais parmi ses propres enfants, exige que l’on privilégie la cohésion républicaine plutôt que la brutalisation des relations sociales. C’est de ce point de vue que la mobilisation des salariés contre le démantèlement du code du travail, qui aura connu un impressionnant rebond en réunissant des centaines de milliers de personnes à Paris le 14 juin, représente une chance pour notre pays.

Une chance, parce qu’au-delà de la revendication du retrait du projet El Khomri, elle défend une certaine conception du progrès, un modèle de société fondé sur la défense des plus faibles par la loi et les conventions collectives, un principe d’égalité des droits entre l’ensemble des travailleurs, ce que disloquerait l’encouragement au « dumping » social présent dans le projet du gouvernement. Parce qu’elle repose sur une solidarité, réalisée dans la grève et dans la rue, entre toutes les victimes de la loi de la jungle libérale, et qu’elle fait en ce sens reculer les tentations du repli sur soi, les réflexes de panique, les pulsions identitaires qui finissent par dresser les uns contre les autres les divers segments du corps social. Parce qu’elle redonne un sens perceptible au clivage entre la droite, de tout temps obnubilée par la remise en cause des conquêtes arrachées de haute lutte au capital, et une gauche qui n’existe qu’en représentant le camp du travail et les intérêts du plus grand nombre.

Tout doit donc être mis en œuvre, dans les jours qui nous séparent du retour de la « loi travail » à l’Assemblée nationale, pour assurer une victoire à ce qui constitue d’ores et déjà l’une des plus grandes irruptions populaires depuis Mai 68. Les sept organisations du front syndical demandent la suspension du débat parlementaire, afin de permettre l’ouverture des négociations que Messieurs Hollande et Valls n’ont jamais permise. Dans le groupe des députés socialistes, très au-delà des « frondeurs », des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour proposer que l’on réécrive les articles contestés du projet, ou du moins que l’on revoie les équilibres de ce dernier sur divers points, comme la fameuse inversion de la hiérarchie des normes et la rémunération des heures supplémentaires. Quelle que fût la solution choisie, sur laquelle il appartiendra in fine aux confédérations ouvrières de se prononcer, la sortie de crise consiste bel et bien à revenir sur la philosophie gravement régressive du texte dit El Khomri.

D’évidence, à ce jour, le président de la République et son Premier ministre ne veulent pas en entendre parler, envisageant ouvertement un nouveau passage en force au Palais-Bourbon au moyen de l’article 49-3. Le premier, parce qu’il pense sans doute, contre toute logique, qu’une attitude martiale redressera son image en prévision de la prochaine présidentielle. Le second, car il espère manifestement, sur le champ de ruines dont pourrait accoucher ce rendez-vous, devenir le « refondateur » de sa famille politique, qu’il aura sciemment détruite à l’occasion de son passage à Matignon.

Ce jusqu’au-boutisme confine à la folie, dès lors qu’il bafoue délibérément les attentes d’un peuple qui, sondage après sondage, crie son refus de la déréglementation financière et de la casse des protections collectives du monde du travail. Autrement dit, il conduit tout le monde au désastre : le Parti socialiste, c’est l’évidence, mais également la gauche tout entière, qui n’aura jamais été aussi divisée et atteinte dans son identité, et plus généralement la France, menacée qu’elle se trouve par des dérives sinistres. Plus vite il sera infligé une défaite à ces apprentis-sorciers, mieux cela vaudra pour tout le monde…

mardi 7 juin 2016

Retour sur le 37° Congrès du Parti communiste

En France, je veux le redire quitte à apparaître répétitif à certains, un congrès du Parti communiste français n’est jamais un événement anodin. Je le pensais alors que je n’en étais pas membre, j’en suis encore plus convaincu à présent que j’en fais la vérification pratique, « de l’intérieur » si je puis dire. S’il en va ainsi, c’est tout simplement parce que ce parti a marqué l’histoire du pays et de ses plus belles conquêtes… Parce qu’il représente toujours, en dépit des difficultés qu’il aura dû affronter ces dernières décennies, un repère pour des millions d’hommes et de femmes (qui, même s’il ne se sent pas de proximité particulière avec le PCF, n’a pas dans sa famille ou son entourage quelqu’un qui en est ou en a été adhérent ou sympathisant ?)... Parce que ses dizaines de milliers de membres, son implantation sur le territoire et dans le monde du travail, l’action au quotidien de ses nombreux élus en font toujours une force qui compte à gauche... Parce que cela lui permet de concentrer en son sein des capteurs irremplaçables de la réalité française…

Je sors précisément des travaux du 37° Congrès, qui s’est tenu du 2 au 5 juin à Aubervilliers. Mes camarades de Haute-Garonne m’avaient fait l’honneur et l’amitié de me désigner pour les représenter, aux côtés des douze autres délégués de la fédération départementale. Des échanges parfois difficiles de cette grande rencontre militante, je suis sorti animé d’un sentiment conforté : décidément, avec les amis de l’ex-Gauche unitaire, nous avons eu raison de nous regrouper avec les communistes dans un parti qui dispose de plus d’un atout pour se hisser au niveau des défis inédits d’une situation déterminante pour la gauche.

Naturellement, le travail « pointu » d’amendement mené par les délégués sur ce qui s’avère dorénavant leur projet pour les années à venir – il s’intitule « Le Temps du commun » – sera largement passé sous les « radars » de médias peu enclins à s’intéresser à autre chose qu’à l’échéance présidentielle de l’an prochain. Cela dit, pour peu que l’on voulût bien les observer, les discussions auxquelles aura donné lieu cette partie de l’ordre du jour – sur la définition d’un communisme de « nouvelle génération », sur les dimensions économique et sociale du projet du PCF, sur la question européenne, sur les axes du combat de nouveau déterminant pour la paix et la démocratie dans le monde, pour ne parler que de ces thèmes… – auront révélé une grande vitalité intellectuelle. De quoi démentir les regards méprisants qu’une petite élite enfermée dans ses certitudes porte sur tout un pan du mouvement progressiste français. Passons, car l’épicentre de ce congrès portait bel et bien sur la stratégie à mettre en œuvre d’ici 2017 et au-delà.

Le document finalement adopté à une très large majorité prend lucidement à bras-le-corps les innombrables défis d’un moment politique qui, au terme d’une gestion calamiteuse des affaires par un pouvoir ayant bafoué toutes les attentes populaires, peut voir la gauche – et, avec elle, le camp du travail et du progrès social dans son ensemble – transformée en champ de ruines pour de très longues années. Il s’articule autour de la perspective d’un « Front populaire et citoyen », entend ouvrir un débouché politique au réveil social qu’aura cristallisé la prétendue « loi travail » autant qu’aux aspirations qui montent avec force d’une société violentée par le néolibéralisme. Il affirme dans ce cadre sa volonté de voir porter un « projet de gauche » par le rassemblement des forces vives de la gauche politique et sociale, et appelle à construire un vaste processus, impliquant le plus grand nombre possible d’acteurs sociaux ou d’hommes et de femmes refusant de voir la France privée de cette voix singulière que lui conféraient jusqu’alors les idéaux émancipateurs de sa Grande Révolution.

On attendait, évidemment, le Parti communiste sur le bilan du Front de gauche et l’analyse des raisons pour lesquelles celui-ci aura accumulé les échecs au cours des quatre années écoulées. Il ne se sera pas dérobé, même si reste à faire l’analyse approfondie de l’impasse dans laquelle une expérience prometteuse se sera vue conduite. Réaffirmant son attachement à la visée majoritaire qui avait présidé au lancement de cette convergence unitaire en 2009, récusant néanmoins le solo (qui pourrait bien être funèbre, hélas) de Jean-Luc Mélenchon ces derniers mois, refusant plus particulièrement de se laisser entraîner dans le cul-de-sac de l’incantation impuissante, le PCF aura choisi le chemin lui permettant d’affronter l’infinie complexité de la conjoncture hexagonale présente. Un chemin incontestablement plus escarpé, mais ayant pour avantage de se donner l’intérêt général pour unique boussole…

Appelant, dans cet esprit, à un « pacte d’engagements communs » sur lequel puissent converger toutes celles et tous ceux qui « veulent une alternative à la politique gouvernementale »… Proposant que ledit pacte puisse être soumis à « une votation citoyenne » à l’automne… Avançant cinq axes autour desquels une large convergence pourrait demain se réaliser… S’engageant directement dans ce mouvement avec la grande « consultation populaire » dont il a pris l’initiative et qui devrait lui permettre de rencontrer un demi-million de Français au cours des prochaines semaines… Se fixant, à l’élection présidentielle, l’objectif d’une « candidature commune » à même d’éviter la balkanisation et la marginalisation de la gauche… Faisant état de sa disponibilité à une « primaire citoyenne ou toute autre forme de processus citoyen de désignation », si plusieurs candidatures se dégageaient pour défendre cette politique de gauche à laquelle Messieurs Hollande et Valls ont définitivement renoncé… Se gardant bien d’oublier l’échéance des législatives qui suivra la présidentielle, essentielle puisque ce sont les députés qui adoptent les lois et que le plus grand nombre d’entre eux doit être porteur d’un mandat élaboré au plus près du terrain… Le rendez-vous d’Aubervilliers aura mis dans le débat public des propositions de nature à faire bouger les lignes de notre côté de l’échiquier politique.

Sans doute, tous les débats n’auront-ils pas été tranchés à l’occasion de ces quatre jours, et il appartiendra à une conférence nationale, le 5 novembre, de tirer les conclusions pratiques de la bataille engagée. Mais un cap dynamique aura été tracé, et il peut rebattre les cartes à gauche. En regardant les centaines de participants de ce 37° Congrès redéfinir leur visée collective, il me sera revenu à l’esprit la réaction d’une amie très chère qui, fort sceptique au départ, me disait avoir été convaincue de cette tentative de rouvrir le champ des possibles, lorsqu’elle a lu cette phrase d’une récente interview de mon ami Pierre Laurent, selon laquelle « c’est aujourd’hui le PCF qui tient la gauche debout ». C’est l’évidence, relevait-elle, au vu de la dislocation qui nous guette.

C’était, au fond, le pari de ces assises que de donner un prolongement ambitieux à cette conviction. À mon sens, il aura été réussi. Et la présence attentive, tout au long des travaux, de représentants de toute la gauche, du président du Mouvement républicain et citoyen au secrétaire national d’Europe écologie, en passant par des personnalités socialistes de premier plan comme Marie-Noëlle Lienemann, Benoît Hamon ou Christian Paul, m’en semble la confirmation.

Pour compléter ce retour à chaud sur ces quatre jours qui pourraient bien influencer l’avenir, je vous livre ici mon intervention devant le congrès, le vendredi 3 juin.

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mercredi 1 juin 2016

François Hollande et Manuel Valls jouent avec le feu

Il paraît que l’exécutif s’est doté d’une « stratégie ». Non pour retrouver le chemin d’un peuple qui s’obstine à crier son refus de cette loi scélérate que Madame El Khomri est présentement chargée de défendre au Parlement (dernier indice de ce rejet, le sondage Ifop, publié par le Journal du dimanche du 29 mai, fait apparaître que 86% des Français demandent son retrait ou, au moins, la réécriture des articles controversés). Mais pour se sortir à moindre frais du guêpier où il s’est lui-même fourré en prétendant imposer à nos concitoyens une logique sur laquelle il ne dispose même pas d’une majorité à l’Assemblée nationale. Il s’agirait, nous disent des gazettes manifestement « éclairées » par des confidences élyséennes, de « déconnecter » entre eux les différents conflits sociaux, reculant là sur les conditions de travail à la SNCF, poussant ici à la ratification de l’accord portant sur le régime indemnitaire des intermittents du spectacle, dans l’objectif de sauver le cœur d’une loi qui réside, on le sait, dans la fameuse inversion de la « hiérarchie des normes ».

À bien y regarder, François Hollande fait ce qu’il a toujours fait, parce qu’il ne sait pas agir autrement. Diviser – le peuple, le monde syndical, la gauche, son propre parti, le groupe des parlementaires qui le soutiennent –, tel est son mode de gestion des affaires publiques. Et son Premier ministre se charge de l’explication de texte : « Si nous cédons à la rue et à la CGT, parce que nous serions obsédés à court terme par 2017, il ne resterait plus rien. » On croirait du Sarkozy dans le texte… D’ailleurs, chacun aura pu noter, à travers le choix des mots, que pour sauver la capacité des gouvernants à « réformer » la France, comme il le dit, Manuel Valls se montre prêt à sacrifier des centaines de députés socialistes et à ouvrir, ce faisant, un boulevard à une droite que l’on aura rarement connu aussi radicalisée dans ses postures ultralibérales et régressives. Tout cela pour satisfaire aux intérêts du grand patronat et de la finance (intérêts que Pierre Gattaz relaie si parfaitement, lorsqu’il traite les syndicalistes de « voyous » et même de « terroristes »), autant que les exhortations de la Commission de Bruxelles, laquelle, à en croire Monsieur Juncker, voit en la « loi travail » la brèche qui permettra ultérieurement d’aller bien plus loin…

Cette prétendue stratégie paiera-t-elle ? Usera-telle la combativité des secteurs mobilisés du monde du travail ? Parviendra-t-elle sur le fil, en seconde lecture au Palais-Bourbon, à faire avaliser le projet gouvernemental au moyen d’un nouveau recours à l’article 49 alinéa 3, que ne parviendrait pas à contrer le dépôt d’une motion de censure de gauche, au bas de laquelle, cette fois, il ne manquerait pas le nombre de signatures nécessaire ? Les toutes prochaines semaines le diront, avec ces temps forts que représentent les grèves dans l’énergie, le secteur du traitement des déchets ou les transports, puis la journée nationale du 14 juin. Quelle qu’en soit l’issue, que les gouvernants réussissent le pari de passer en force ou qu’ils doivent reculer, Messieurs Hollande, Valls et consorts sont d’ores et déjà certains d’enregistrer une défaite politique majeure.

Déjà illégitime, dès lors qu’elle va à l’encontre des engagements pris par le locataire de l’Élysée devant les électeurs en 2012, leur constante dérive libérale coalise contre elle les forces vives de la nation, ces travailleurs et cette jeunesse sans lesquels rien n’est et ne sera jamais possible pour quiconque se prévaut de la gauche, pour ne pas parler de ces petits entrepreneurs qui savent bien au fond d’eux-mêmes que la législation au centre de l’affrontement social actuel ne créera rigoureusement aucun emploi. Le pouvoir est nu, rejeté de toutes parts, privé de ce qu’il lui restait d’autorité, ayant perdu toute capacité de convaincre au-delà de ses derniers soutiens. Le dénouement de l’épreuve de force en cours n’en déterminera pas moins notre avenir.

Si le camp du travail et du progrès l’emporte, s’il obtient le retrait total du texte El Khomri ou la réouverture des négociations avec le front syndical, la victoire rendra confiance à des millions d’hommes et de femmes, elle redonnera du crédit à l’action collective, elle adressera un signal de résistance sans équivoque à ceux qui voudraient demain prendre le même chemin que nos actuelles têtes couronnées (la droite le sait pertinemment, elle qui ne conteste que pour la forme le projet gouvernemental, rêvant en vérité que ce dernier lui offre l’occasion d’achever l’adaptation brutale de notre Hexagone rebelle à la loi d’airain des marchés et de leurs fondés de pouvoir européens). Elle ne pourra que faciliter l’émergence à gauche d’une perspective conquérante, à l’ambition majoritaire renouvelée.

À l’inverse, si la bataille venait à être perdue, elle détériorerait encore la situation française. Il est alors à redouter que, confronté à des partis traditionnels n‘ayant à lui promettre que du sang et des larmes, et surtout privé d’un débouché politique à la hauteur de ses attentes, un nombre grandissant d’électeurs ne s’en aille chercher une solution du côté de l’extrême droite. Que l’on médite, à cet égard, le résultat de la toute récente élection présidentielle en Autriche.

Bien des commentateurs ont exprimé leur soulagement devant la victoire à l’arraché du candidat écologiste face au représentant du FPÖ, l’organisation-sœur de notre Front national. Il se sera même trouvé un éditorialiste du Monde, Arnaud Leparmentier, pour oser écrire : « L’’’orage parfait’’ qui allait emporter l’Europe selon les plus pessimistes s’éloigne : la crise grecque est moins aiguë et l’euro requinquée ; le flux des migrants vers la Grèce s’est divisé par dix en avril à la suite de l’accord contesté avec la Turquie ; le référendum britannique s’annonce sous des auspices favorables ; et la révolte populiste autrichienne a été stoppée in extremis. Ça va mieux… en Europe. » Il n’y aurait donc plus rien à réfléchir ? Quelle pitoyable perte de sens politique !

Certes, il aura bien manqué 31 000 voix à un mouvement dont, il y a quinze ans, la politologue Laurence Hubert disait qu’il « développe effectivement des tendances fascistes (…) et des idées d’extrême droite, elles-mêmes fort proches, évidemment, des idées fascistes » (in Jörg Haider le successeur, Kiron-Éditions du Félin 2000). Cela ne saurait toutefois occulter que, dans un pays dont il est de bon ton de vanter la vigueur économique, la droite traditionnelle et le Parti socialiste sortent du scrutin à l’état de structures résiduelles. Que le président finalement élu, Alexander Van der Bellen, n’est qu’un ectoplasme politique, émanation d’une écologie aseptisée parce qu’entièrement convertie au néolibéralisme. Que le mal-nommé Parti de la liberté reste donc l’unique force structurée (et structurante) du champ partidaire. Que, alors que les centres-villes comme les catégories les plus aisées lui ont fait barrage, ce sont les zones péri-urbaines ou rurales, ainsi que 86% des ouvriers, qui ont plébiscité l’extrême droite. Que tout cela ne peut que porter à son paroxysme un climat xénophobe dans une société percutée par l’intensification des flux migratoires. Et que cela ne manquera pas, dans une Autriche située au centre du Vieux Continent, cristallisant tous les bouleversements et toutes les belligérances affectant celui-ci, d’aviver les fantasmes (historiquement forts) de reconstitution d’une grande Allemagne impériale.

On m’objectera, je le sais, que nous sommes ici bien loin de la France. Pas si sûr. C’est, en effet, à l’échelle de l’ensemble de l’Union européenne que l’on voit affaiblir l’État-providence (symbole s’il en est de ce modèle social-démocrate dont l’Autriche fut longtemps un fleuron), que sont remises en cause les protections du salariat, que l’on fait sans fin flamber les inégalités et la précarité, que l’on efface les différences entre droite et gauche (au point qu’à Vienne, comme y appellent ici Manuel Valls ou son ministre Macron, les conservateurs gouvernent depuis des lustres avec les socialistes), que l’on piétine les souverainetés nationales et populaires, que l’on bafoue outrageusement le suffrage universel au bénéfice d’institutions ou élites soustraites à tout contrôle démocratique. Résultat : le « plafond de verre », que d’aucuns disaient indestructible face aux poussées des ultranationalismes réactionnaires et des néofascismes, se lézarde et peut à chaque instant céder. La France ne faisant pas exception à cette nouvelle donne, on le constate à chaque scrutin, on joue par conséquent avec le feu lorsque l’on méprise le refus des citoyens de voir anéanties des conquêtes que les générations passées avaient mis des décennies à arracher.

Il n’est qu’un enseignement à en retirer. C’est du pire que nous sommes menacés si rien ne vient relever une gauche digne de ce nom, incarnation de l’intérêt général. C’est la feuille de route de toutes celles et tous ceux qui en arrivent aujourd’hui aux mêmes conclusions. Qu’ils veuillent rester fidèles à leurs convictions socialistes, qu’ils soient des partisans d’une écologie de transformation ou d’une gauche anti-austérité, qu’ils portent l’expérience des luttes de la société, ou qu’ils entendent tout simplement sauver notre République et ses principes fondateurs…

mercredi 25 mai 2016

Le mouvement social et la crise politique appellent une perspective majoritaire

Par son obstination à faire passer en force sa loi de désintégration du droit du travail, par la surdité qui le caractérise face à l’exaspération montant des profondeurs du pays, ce gouvernement nous enfonce dans une crise politique aux retombées imprévisibles.

Messieurs Hollande, Valls et consorts escomptaient d’évidence, en interdisant à l’Assemblée nationale de débattre de la loi El Khomri au moyen de l’article 49-3, provoquer l’abattement des centaines de milliers de salariés qui se sont mobilisés, depuis le 31 mars, à la faveur de plusieurs journées d’action. Ils seront seulement parvenus à révéler qu’ils ne disposent plus de majorité parmi les députés, à faire croître la colère dans les entreprises, à s’isoler davantage d’une opinion ne cessant, de sondage en sondage, de demander le retrait d’une législation génératrice d’affaiblissement des protections collectives du monde du travail.

Alors que, contredisant les analyses des technocrates peuplant les allées du pouvoir, à rebours de celles des communicants dictant leurs argumentaires aux ministres, le mouvement social s’élargit à de nouveaux secteurs, de l’industrie pétrolière aux transports en passant par le secteur énergétique, aboutissant au blocage des raffineries et des dépôts de carburants, un pouvoir en pleine dérive aura choisi l’escalade et la provocation. Le voilà ainsi qui fait intervenir des centaines de policiers lourdement armés, flashballs et canons à eau à l’appui, pour dégager les grévistes bloquant les sites, tels ceux de Fos-sur-Mer ou de Douchy-les-Mines. Le voilà qui recourt à l’insulte et aux anathèmes envers la CGT et les syndicalistes engagés dans l’épreuve de force, n’hésitant pas à les assimiler implicitement à des terroristes qui prendraient en otages les populations. Les voilà qui, par l’entremise du locataire de Bercy, l’inénarrable Monsieur Macron, laisse entrevoir que la « loi travail » n’est en réalité que l’amorce d’une offensive destinée à instaurer un tout nouvel ordre social. Un ordre que l’économiste Jacques Généreux aura un jour, à juste titre, qualifié de « dissociété de marché individualiste » ou encore de « civilisation en marche arrière » (in La Grande Régression, Seuil 2010). Un ordre où, pour le dire autrement, les êtres humains qui sont, dans leur immense majorité dorénavant, des salariés, se trouveront livrés pieds et poings liés à de nouvelles et brutales servitudes.

Des gouvernants, déjà dépossédés de leur légitimité dès l’instant où ils se mirent à agir en totale contradiction avec ce qu’avaient été leurs engagements électoraux, qui perdent à présent toute autorité en s’arc-boutant sur une législation que les Français rejettent… Une démocratie, asphyxiée depuis bien des années par un système de monarchie présidentielle, et que laisse maintenant exsangue un exécutif qui ignore l’attente des citoyens dans le même temps qu’il piétine la souveraineté du Parlement comme jamais cela ne s’était encore fait sous la V° République… Un État, ébranlé dans ses missions régulatrices par la contre-révolution libérale, et dont on prétend qu’il peut imposer à la société les vues d’une minorité gouvernante à l'aide de ses seuls moyens coercitifs… Tout est désormais réuni pour placer notre Hexagone dans une situation littéralement explosive. Ce n’est donc pas simplement parce que les revendications du mouvement social relèvent de la plus évidente justice qu’il convient de poursuivre et intensifier le mouvement pour le retrait de la « loi travail ». C’est également dans la mesure où il en va de notre vie en commun, de l’avenir de la République, du devenir d’une citoyenneté ne se concevant pas sans démocratie sociale.

Il se trouve que je participe actuellement à une série de rendez-vous en des lieux très différents du territoire, à l’occasion desquels je traite de la nécessaire construction d’une perspective politique, offrant un débouché aux mobilisations en cours et répondant aux dangers qui menacent la gauche de déconfiture. J’étais encore, ce week-end, à la fête départementale de L’Humanité à Toulouse, où mes amis de la fédération communiste de Haute-Garonne m’avaient proposé d’animer un grand débat sur 2017 et après. Une belle fête, forte de milliers de participants, un bel échange à l’occasion duquel il m’aura été possible de dialoguer avec Salah Amokrane, l’un des créateurs du groupe Zebda, ainsi qu’avec les représentants d’autres partis de gauche qui avaient fait le déplacement. La semaine précédente, j’étais l’invité de la fête annuelle des Nouvelles de Loire-Atlantique (dont on célébrait la parution du millième numéro), à Saint-Nazaire, où j’aurai successivement participé à une table-ronde avec d’autres représentants de la gauche départementale, puis au meeting de clôture de ce beau rassemblement, où je serai intervenu aux côtés du secrétaire départementale de la CGT et du représentant de la Jeunesse communiste, dont chacun a pu noter la forte présence dans les manifestations. En guise de contribution aux réflexions qui agitent notre camp social et politique, je vous livre ici la retranscription de mon discours de ce dimanche-là.

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