Le blog de Christian Picquet

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jeudi 31 octobre 2019

Retrouver la République et la lutte de classe

Je l’évoquais dans mon précédent post, le climat politique se fait décidément mauvais. Les mots haineux, les théories stigmatisantes, les appels plus ou moins assumés à la purification ethnique de notre pays ne font pas qu’enfiévrer les esprits, ils encouragent le passage à l’acte. Ce qui s’est passé, ce 28 octobre, devant la mosquée de Bayonne, est à cet égard un signal d’alarme. La xénophobie, le racisme antimusulmans tout autant que l’antisémitisme ne sont pas de simples opinions dérivantes. Ils conduisent certains secteurs de la société, et non simplement quelques esprits égarés, à les traduire en volonté de tuer. Prenons bien garde à cette américanisation de notre existence collective : outre-Atlantique, les prêches suprémacistes qu’a libérés l’accès de Donald Trump à la Maison Blanche font des mosquées ou des synagogues des cibles régulières.

Foin de la langue de bois : la responsabilité du président de la République est ici directement engagée. En choisissant, au début de ce mois, de désigner « l’immigration » comme l’un des fléaux qu'affrontent les « classes populaires », il a ouvert une fatale boîte de Pandore. Non que d’autres n’aient déjà dit la même chose avant lui, mais c’est le premier magistrat du pays qui, cette fois, s’est aventuré sur ce terrain marécageux, conférant à ce genre de propos une tout autre portée. Je le soulignais, pour cette raison, dans mon rapport sur le moment politique présent, devant le conseil national du Parti communiste français, le 12 octobre : « On voit bien le but recherché. Il veut faire diversion sur les questions identitaires pour ne pas avoir à parler de la question sociale. Il cherche à détourner l’exaspération des citoyens contre les migrants. mais on voit bien aussi les dégâts que peut provoquer une stratégie qui s’emploie délibérément à empuantir le débat public. Le parti de Le Pen n’a presque plus rien à dire, sinon aller jusqu’au bout de sa proposition d’épuration de la société française, d’autres parlent avec ses mots. Et à ses franges, les pires discours trouvent une légitimité à s’exprimer sans complexe. Comme lorsqu’un Zemmour reprend à son compte une rhétorique tout droit sortie des factions antisémites du XIX° siècle et des ligues fascistes de l’Entre-Deux guerres, pour s’en prendre aux étrangers, aux musulmans, à ce qui n’est pas son fameux ‘’homme blanc, hétérosexuel et catholique’’, bref pour s’en prendre à tout ce qui fait l’identité républicaine de la France. »

S’engouffrant dans la brèche, non seulement ledit Zemmour mais les partisans nationaux-libéraux de Madame Maréchal ont promptement retrouvé les accents du fascisme. Ce dernier ne saurait, en effet, s’imaginer de nos jours dans les formes qu’il revêtit dans les années 1920 et 1930. Les temps ont changé et l’affaiblissement du mouvement ouvrier autorise l’extrême droite à remiser (au moins pour un temps…) les défilés aux flambeaux et les gourdins de ses détachements sombres. Elle n’en poursuit pas moins l’objectif du remodèlement ethnique de la nation, lequel suppose la désagrégation de la République et de ses principes fondateurs. Gérard Noiriel, dans son excellent pamphlet Le Venin dans la plume (aux éditions La Découverte), est parfaitement fondé à souligner ce qui relie Édouard Drumont, grand pourfendeur de la « France juive » à la fin des années 1800 et l’un des principaux inspirateurs de Mein Kampf ultérieurement, à un Zemmour aujourd’hui. De l’un à l’autre, on retrouve la même vindicte délirante, les mêmes obsessions complotistes, la même détestation de la modernité, le même appel à la restauration des ordres et hiérarchies de l’Ancien Régime, la même attente d’une régénération par la lutte contre « l’Anti-France ».

Et lorsque le chroniqueur du Figaro-Magazine, désormais salarié de CNews où il a chaque soir antenne ouverte, en vient à se réclamer du général Bugeaud qui, au début de la colonisation de l’Algérie, « commence à massacrer les musulmans et même certains juifs », c’est l’apologie délibéré du crime de masse qui fait son grand retour dans notre vie publique. On ne peut considérer comme une pure coïncidence que, quelques jours plus tard, un ancien candidat du Front national en arrive à ouvrir le feu sur un lieu de culte musulman…

Bien des commentateurs en viennent à présent au constat que la controverse sur les dangers attribués à l’immigration a échappé au premier personnage de l’État. Je le crois volontiers. D’autant qu’un gouffre sépare les sentences apocalyptiques de la réalité des chiffres : on ne dénombre présentement que 11% de personnes nées à l’étranger, ce chiffre incluant celles et ceux qui ont obtenu la nationalité française ; 33 500 individus seulement entrent chaque année sur ce sol au titre de l’immigration « économique » ; et les premiers concernés par la concurrence si souvent dénoncés comme pénalisant les salariés, sont… le plus souvent les immigrés des années précédentes.

Reste, tout de même, que Monsieur Macron ne songe nullement à changer de braquet, réservant le second passage de sa lame accusatrice à Valeurs actuelles, hebdomadaire officieux de l’ultradroite occidentaliste. Tout à son entreprise de « triangulation » du débat politique, à travers laquelle il cherche à couper l’herbe sous le pied de Madame Le Pen, il va jusqu’à reprendre à son compte la phraséologie de cette dernière, s’en prenant par exemple aux « droits-de-l’hommistes main sur le coeur » et à un « tiers-mondisme non-aligné aux relents marxistes ». L’objectif est clairement réaffirmé d’une remise en cause des dispositifs d’accueil des réfugiés et, singulièrement, de l’aide médicale d’État. Sa démarche l’amène, presque inévitablement, à amorcer une véritable bombe à fragmentations, lorsqu’il explique que s’additionneraient désormais « fait migratoire » et « fait religieux ». Il contribue, ce faisant, à cette dérive porteuse de guerre civile qui amalgame immigration, droit d’asile, islam, intégrisme et terrorisme.

Il suffit, désormais, qu’un fonctionnaire, rallié au salafisme mais ayant échappé à la vigilance de son administration, assassine quatre de ses collègues au coeur de la préfecture de police de Paris, pour que l’on en appelle à une « société de vigilance » destinée à traquer les « signaux faibles » de radicalisation religieuse, le ministre de l’Education nationale allant jusqu’à s’alarmer des « petits garçons qui refusent de tenir la main des filles ». Il suffit qu’un élu lepéniste de la Région Bourgogne-Franche-Comté invective, en pleine assemblée, une femme voilée accompagnant une sortie scolaire, ce qui met ce conseiller hors-la-loi, pour que des éminences gouvernementales s’aventurent, contre les principes codifiées de la laïcité, à dénoncer « la pratique régulière et ostentatoire de la prière » ou assènent que « le voile n’est pas souhaitable dans notre société » (propos allant très au-delà de l’interdiction, parfaitement justifiée elle, de marques d’appartenance religieuses dans l’institution scolaire ou, s’agissant de leurs agents, dans les service publics). Force est ainsi de constater que l’on glisse insidieusement de l’encouragement à la « vigilance » de chacun et chacune face à des comportements proto-terroristes (encouragement qui, en lui-même, pose déjà un problème considérable en ce qu’il confie à la population une mission relevant prioritairement de la puissance publique) à une société de la suspicion généralisée, voire de la délation, d’où ne peuvent sortir que des communautarismes exacerbés, se dressant les uns contre les autres.

Jusqu’ici, notons-le quitte à déplaire aux théoriciens du « grand remplacement » ou aux contempteurs d’une « islamophobie » qui gagnerait tout le corps social, la digue républicaine a plutôt résisté. Le sondage dont le Journal du dimanche a cru bon de faire sa manchette, le 27 octobre, en atteste. Certes, une très grande majorité de nos concitoyens (très au-delà, donc, des « Français de souche » chers à certains ou des « Blancs dominants » que fustigent d’autres à longueur de temps) se disent favorables à l’interdiction des signes religieux pour les parents accompagnateurs de sorties scolaires, mais ils étendent leur refus à l’ensemble des pratiques confessionnelles et non au seul voile islamique. Plus significativement encore, la question identitaire agitant les plateaux télévisuels se voit supplantée, dans les préoccupations des Français, par les problèmes de santé, d’emploi, de pouvoir d’achat, de sécurité ou de défense de l’environnement. 62% des sondés se montrent en outre favorables aux repas de substitution dans les cantines pour les élèves musulmans ou juifs ne consommant pas de porc. Comme quoi, la volonté d’intégration de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions intimes, continue de s’opposer aux opérations de diversion etc de division.

La digue tient… mais pour combien de temps ? Petit à petit, soyons lucides, se resserre sur notre Hexagone le piège qui peut le désagréger et ouvrir le chemin à n’importe quelle aventure. Entre un néo-fascisme qui exploite cyniquement le mal-vivre afin d’empêcher le peuple de trouver une solution collective aux maux qui l’assaillent, et un intégrisme totalitaire qui prétend substituer la loi de Dieu à celle des humains, ce n’est certainement pas grâce à des néolibéraux aspirant à réduire toujours davantage le périmètre de l’État et les droits sans lesquels la justice est un vain mot, que l’horizon s’éclaircira. À preuve, à mi-mandat, l’écrasante majorité de nos compatriotes considèrent que l’élection d’Emmanuel Macron ne fut pas une bonne chose, ce qui permet au Rassemblement national de se retrouver au coude-à-coude avec la République en marche, dans les enquêtes d’opinion, en vue de la prochaine présidentielle.

Il est grand temps de retrouver la République. Celle qui consacre la nation comme une communauté politique, et non ethnique ou religieuse, de citoyens que ne distinguent ni leurs origines ni leurs croyances. Celle qui ne peut exister que par l’égalité et la fraternité imbriquées, lesquelles supposent que le combat contre l’inégalité triomphe de toutes les logiques de morcellement et de replis identitaires. Celle qui, grâce à une laïcité ne se confondant ni avec un subtile équilibre de la liberté de conscience avec la liberté de culte, ni avec l’exclusion de plusieurs millions d’hommes et de femmes, veut émanciper en aidant le corps citoyen à se soustraire à l’emprise des religions, des dominations ethniques et des dogmes aliénants.

Il est plus que temps, aussi, de replacer au coeur du débat public les véritables défis que doit relever notre société, si elle veut s’extraire de la spirale des régressions de toute sorte et des paniques idéologiques. Un an après le surgissement du mouvement des « Gilets jaunes », ces défis restent le chômage et la précarité, le pouvoir d’achat, le besoin de services publics étendus afin que chacune et chacun trouve sa place dans la collectivité, le droit à la santé et à une retraite permettant de vivre dignement, une nouvelle industrialisation favorisée par la conversion écologique de l’économie, la reconquête de l’égalité territoriale et de la démocratie citoyenne afin de recoudre la cohésion de la nation…

Ce sont toutes ces questions, loin des démagogies occupant le devant de la scène, que mettent à l’ordre du jour les rendez-vous sociaux et politiques des prochains mois, de la lutte des personnels de la santé à celle des privés d’emplois, de la journée du 5 décembre en défense des retraites aux élections municipales. C’est à elles que la gauche, si elle veut redevenir une grande force d’espérance, doit consacrer tous ses efforts. Car c’est de cette manière que les Lumières éclaireront de nouveau l’avenir…

mardi 8 octobre 2019

Une rentrée sous le signe du chaos et de ses dangers

Étrange rentrée politique, tout de même, que celle que nous venons de vivre ! D’un côté, la grande machine à lessiver les esprits se sera mise en branle, pour nous vendre l’image d’un président apaisé, plus à l’écoute des Français, soudainement soucieux de l’indépendance de la France face aux imprécations impériales du locataire de la Maison Blanche, ayant troqué l’image d’ami des ultrariches pour celle d’écologiste pourfendeur de l’écocide amazonien, le tout agrémenté de la mise en scène de quelques bains de foule ou autres « grands débats », dont chacun sait pourtant à quel point ils sont orchestrés pour regrouper principalement des partisans du pouvoir. De l’autre, jusque dans les colonnes de la très conformiste presse économique, se sera exprimée la sourde inquiétude que les efforts du monarque élyséen pour se refaire une légitimité se voient vite rattrapés, et même ruinés, par une réalité démentant en tout point le récit vendu à l’opinion par les communicants du Château.  

Ce ne sont pas uniquement les facteurs internes, en clair ces injustices de plus en plus insupportables au grand nombre et auxquelles il n’aura pas été porté remèdes depuis le surgissement du mouvement des « Gilets jaunes » voici presque un an – quelque part, Emmanuel Macron en fait l’aveu lorsqu’il lâche cette réflexion : « Je ne crois pas que tout ce qui, à un moment donné, a créé la colère sincère d’une partie de la population soit derrière nous » –, qui provoquent un climat lourd d’angoissantes incertitudes. C’est en tout premier lieu la crise de la globalisation néolibérale qui, de basse ou moyenne intensité qu’elle était jusqu’à présent, est en train d’entrer dans un nouveau temps, de très haute intensité celui-là. Où que l’on se tourne, le constat s’avère dorénavant implacable : l’accumulation des contradictions minant le monde capitaliste se révèle à la longue intenable. Paraphrasant une maxime en vogue dans un mouvement ouvrier à peine naissant, au dernier quart du XIX° siècle, on pourrait même dire que « ce monde inquiet sent la poudre ».   

En toile de fond, l’été 2019 sera venu le vérifier : notre Terre, ses habitants et l’ensemble de ses espèces vivantes se retrouvent menacés dans leur existence même. Qui oserait encore mettre en doute, à l’exception de Donald Trump naturellement, la réalité du dérèglement climatique, quand le monde vient de subir sa période la plus chaude depuis 2000 ans ? Qui peut ignorer que les chercheurs nous annoncent des sécheresses d’une amplitude doublée d’ici 2050 ? Qui ne constate que des pays subissent successivement cyclones, feux de forêt géants ou inondations meurtrières ? Qui ne voit que tout cela laisse présager de terribles convulsions politiques et sociales ravageant des régions entières, des conflits armés d’une extrême violence, des migrations démultipliées ?

Pourtant, les plans d’urgence qui s’imposeraient pour réduire la pollution et mettre en place des alternatives aux énergies carbonées comme aux modèles agricoles ou alimentaires en vigueur ne se trouvent à l’ordre du jour d’aucun sommet international, à commencer par ce G7 dont Biarritz aura été le théâtre en août dernier. C’est qu’une réelle transformation des modes de production et de consommation est impossible sans ruptures radicales avec un système reposant sur la course aux profits, la recherche de rendements financiers de court terme et la concurrence sauvage. Et que ceux qui prospèrent grâce à ce capitalisme littéralement fou n’ont que faire de la « destruction de la partie la plus pauvre de l’humanité », puisque c’est cette dernière qui fait les frais des désastres climatiques et environnementaux, comme le souligne si bien Monique Pinçon-Charlot (je vous conseille, à ce sujet, de vous reporter à l’entretien qu’elle aura donné à L’Humanité-Dimanche du 22 août).  

Il y a également, tous les économistes en conviennent, quels que soient d’ailleurs leurs tropismes idéologiques, une économie mondiale qui se dirige à grande vitesse vers un nouveau choc cataclysmique. Pour aucun des experts régulièrement convoqués sur les plateaux télévisuels, ne se pose dorénavant la question de sa possibilité. Tous ne s’interrogent que sur le moment où il surgira et sur ce qui en provoquera le déclenchement. L’impuissance des classes dirigeantes et des gouvernements à prendre les mesures propres à éviter de se retrouver précipités dans un gouffre n’en saute que davantage aux yeux.   

Au G7, ce conclave jouant au directoire de la mondialisation, on s’était officiellement fixé l’objectif de parler « régulation », « lutte contre les inégalités », taxation des géants du numérique, voire action contre l’évasion ou l’optimisation fiscales. Non seulement, ces divers points n’auront qu’à peine été soulevés, mais on aura soigneusement évité d’aborder ces enjeux primordiaux – et très concrets – que sont la redistribution des richesses au plan des nations comme à celui du globe, le renoncement à des accords de libre-échange aussi gaspilleurs d’énergies que ruineux pour les conditions d’existence des travailleurs et des agriculteurs, la reprise en main des grandes banques et la mise sous contrôle des opérateurs financiers, la réorientation de l’argent public vers des investissements créateurs d’emplois aussi durables qu’engageant la conversion écologique de l’économie. Les fondés de pouvoir du capital sont bien incapables de s’attaquer à la spirale démentielle où se voit engagé un ordre économique financiarisé à l’extrême. Ils ne sont plus guère aptes qu’à donner le change, qu’à présenter comme de grands changements les laborieux compromis établis entre des interlocuteurs qui se trouvent tous engagés, les uns contre les autres, dans des bras-de fer rendant chaque jour plus incandescente la conjoncture mondiale.

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vendredi 27 septembre 2019

Jacques Chirac, précurseur affable d'un bonapartisme de la décadence

La mort est généralement synonyme d’oubli… Celle de Jacques Chirac, survenue ce 26 septembre, ne fait pas exception à la règle. On encense jusqu’à la nausée le cinquième président de la V° République, quand on le fustigeait durant son règne, d’aucuns, à commencer par son successeur direct qui lui devait pourtant sa carrière, le caricaturant même sous les traits d’un nouveau « roi fainéant ». L’homme ne mérite néanmoins ni éloge amnésique, ni mépris dédaigneux. Il fut simplement le symbole de la dérive d’un personnel politique renonçant à la volonté politique pour s’adapter, assez piteusement, aux exigences de la globalisation capitaliste.

Et si nos concitoyens conservent de cette haute figure une image au fond nostalgique, c’est qu’il sut, à la différence des monarques qui se seront à sa suite installé sur le Trône, incarner une certaine image de la grandeur de la France. De lui, ils conservent pour cette raison en mémoire le refus d’entrer dans la guerre d’Irak à la suite des États-Unis en 2003 afin de ne pas s’associer à la transformation prévisible de toute une région en bourbier sanglant, l’attachement à une « politique arabe » qui devait le mener à défendre jusqu’au bout la perspective de deux États en terre de Palestine, le courage d’avoir reconnu la responsabilité des élites françaises dans la déportation des Juifs de l’Hexagone vers les camps de la mort, l’analyse précoce exprimée depuis le sommet de 2002 à Johannesburg du fatal engrenage initié par le dérèglement climatique, l’insistance sur ce qui relie notre histoire au patrimoine culturel de l’humanité avec cette traduction que demeure jusqu’à nos jours le musée du Quai-Branly.

De tout cela, par-delà les désaccords ayant pu nous opposer à un personnage qui domina le paysage à droite quelque cinquante années durant, nous lui restons redevables. Cela peut-il conduire à taire le reste ? Certainement pas. Jusque dans ses ambiguïtés, et dans la difficulté même que rencontrent aujourd’hui commentateurs ou historiens pour le caractériser, Jacques Chirac apparaît en effet l’artisan précurseur de la décomposition de notre vie publique.

Surgi du Thermidor par lequel la bourgeoisie française entreprit de porter un coup d’arrêt à la tempête révolutionnaire de 1789-1794, dont elle avait fini par s’effrayer, le bonapartisme n’a cessé d’être un trait marquant de notre existence collective. Par lui, les classes possédantes cherchèrent à répondre à une conflictualité sociale d’une intensité si exceptionnelle qu’elle focalise depuis toujours l’attention de l’Europe, et bien au-delà. À intervalles réguliers, surgissent par conséquent des personnages prétendant se situer en surplomb des classes en belligérance et nouer une relation directe avec « le peuple », à partir d’une posture autoritaire mâtinée de démagogie sociale et d’invocation tonitruante du prestige national. Raymond Aron avait trouvé les mots justes pour parler de cette « conjonction des extrêmes dans le mythe d’un héros national, le ralliement du parti d’ordre à l’aventurier adulé par les foules, l’explosion de ferveur montant vers le chef charismatique, la mobilisation des multitudes flottantes » (in Mémoires, Julliard 1983)

Il y eut des Bonaparte éminents, à commencer par le premier d’entre eux, et jusqu’au général de Gaulle qui entreprit avec succès de moderniser le capitalisme français au tournant des années 1960. Il y eut également des demi-soldes, postulant au rôle sans parvenir à être autre chose que les promoteurs de leurs aventures solitaires. Marx décrivait parfaitement les processus au terme desquels ceux-ci parvenaient à s’imposer : « La lutte des classes en France créa des circonstances et une situation telles qu’elle permit à un personnage médiocre et grotesque de faire figure de héros » (« Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », in Karl Marx, Oeuvres, Politique, La Pléiade 1994 ). Chirac relève d’évidence de cette catégorie, quoiqu’on ne puisse le considérer lui-même comme « grotesque ».

Construisant sa marche à la magistrature suprême après avoir transformé le parti gaulliste en machine au service de son ambition personnelle, porteur d’une offre censée sortir la droite de la déréliction où l’avaient laissée les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing aux lendemains de Mai 68, le chiraquisme s’avéra une longue succession de choix contradictoires. Au « travaillisme à la française » des premiers temps du RPR se vit substituer l’ultrareaganisme de la cohabitation avec François Mitterrand entre 1986 et 1988. Les diatribes flamboyantes de la campagne présidentielle de 1995 contre la « fracture sociale » débouchèrent sur le fameux plan Juppé, s’attaquant frontalement aux mécanismes de notre Sécurité sociale quelques mois plus tard. L’« Appel de Cochin » dénonçant le « parti de l’étranger » eut pour suite le ralliement feutré à l’Europe de Maastricht et du Traité constitutionnel. La libéralisation de l’économie qui fut une constante de se gestion, avec son cortège de privatisations et d’assauts contre ce qu’il demeurait du Pacte de la Libération, devait de même coexister avec les reculs ponctuant les épreuves de force de 1995 avec les cheminots et les agents du service public, ou de 2006 avec la jeunesse mobilisée contre le projet de CPE. Les sentences odieuses sur le « bruit et l’odeur » associés à nos concitoyens originaires de l’immigration, furent également suivies de tirades tout aussi incendiaires mais inverses visant le parti lepéniste (parti dont il n'hésita néanmoins pas à rencontrer le chef en catimini). Impossible, dès lors, d’identifier vraiment ce qui fit la cohérence d’une politique…

En pratique, aux différents postes de responsabilité qu’il occupa, à Matignon, à la Mairie de Paris ou à l’Élysée, Jacques Chirac ne cessa de gérer les équilibres instables d’une gestion des affaires dictée par les contraintes de la mondialisation néolibérale. En s’évertuant à donner le change, en prenant par exemple le visage rassurant du protecteur de notre modèle social, ou encore en accompagnant le bradage de notre patrimoine public de la création de « noyaux durs » théoriquement appelés à contrôler l’action des requins du privé, il n’en fut pas moins jusqu'au bout l’artisan de l’adaptation au forceps de la France à la volonté des secteurs dominants du capital, des marchés et des investisseurs étrangers, au prix de la dislocation sournoise de la République.

Dit autrement, la réalité de l’action chiraquienne fut ce mélange parfois déroutant d’une orientation au service des puissants, de démonstrations d’autorité illusoirement destinées à freiner la progression de l’extrême droite, de discours patelins visant à rassurer une société brutalisée par l’hyperfinanciarisation de l’économie autant qu’angoissée devant un avenir assombri, de promotion des obligés du Prince et d’affairisme, pour ne pas dire de « copinage », ruinant d’emblée les promesses vertueuses des proclamations officielles.

À l’arrivée, tout à sa poursuite éperdue d’un électorat s’évaporant dans l’abstention, lorsqu’il ne s’abandonnait pas aux sirènes du Front national, le chiraquisme finit par perdre une bonne partie de la base électorale qui avait si longtemps permis à son camp de gouverner le pays avec une certaine stabilité. Il ne devait ainsi gagner son ultime compétition, la présidentielle de 2002 qui allait le mettre aux prises à Le Pen père, avec seulement 19% des suffrages exprimés au premier tour. Seule, alors, l’exceptionnelle mobilisation de la jeunesse et de la gauche pour faire barrage à l'extrême droite lui valut un plébiscite… capital politique qu’il dilapida aussitôt en choisissant de ne satisfaire que son camp et le grand patronat.

À travers ce bilan, s’est écrit la suite, telle que nous l’avons vécue au fil de trois quinquennats. Une classe dirigeante désormais dépourvue de vision de long terme, ne trouvant même plus dans sa cupidité les points d’équilibre à même de fédérer ses différentes factions… Une France morcelée par des inégalités croissantes, meurtrie par le chômage et la précarité, en proie au mal-vivre engendré par les revenus sans cesse amoindris du monde du travail, déboussolée par sa perte de prestige sur le théâtre planétaire consécutive à son ralliement aux vues de l’Oncle Sam et de son bras armé otanien… Une démocratie mutilée par des présidences toujours plus ignorantes des attentes du pays, une citoyenneté atrophiée par une souveraineté populaire régulièrement bafouée, un ressort civique anesthésié par la montée concomitante des communautarismes et d’un individualisme consumériste…

__Au moins, pour sénile qu’il fut d’emblée, le bonapartisme de Jacques Chirac parvenait-il encore à faire illusion. Cela ne le prémunit ni des grandes secousses sociales de 1995, 2003 et 2006, les plus importantes que le pays ait connues depuis 1968, ni de l'échec cuisant essuyé à l'occasion du référendum de 2005 sur le projet de Constitution pour l'Europe. Si le soulèvement des banlieues l'entraîna à décréter l'état d'urgence pour la première fois depuis la guerre d'Algérie, il n'en évita pas moins un phénomène aussi déstabilisateur par sa résilience que les « Gilets jaunes ». Les apprentis-sauveurs suivants virent, eux, leurs prétentions se dégonfler en quelques mois à peine, au prix d’une crise de régime rebondissant régulièrement. Le temps était venu du bonapartisme de la décadence.

dimanche 4 août 2019

Une mort sur ordonnance ?

Il ne faudrait pas que les heurts de ce premier samedi d’août, dans les rues de Nantes, mettant aux prises manifestants et police, viennent estomper les questions que soulève la mort du jeune Steve Maia Caniço. L’affaire est trop importante, trop grave, du moins à mes yeux, pour que je ne livre pas ici, à mon tour, quelques éléments de réflexion.

D’abord, il convient de laisser s’exprimer l’émotion que nous éprouvons toutes et tous devant l’extinction, aussi révoltante qu’absurde, d’une jeune vie ; la victime voulait passionnément profiter des bonheurs simples d’une existence à peine entamée, en participant à un rendez-vous techno, dans la nuit de la Fête de la musique. Ensuite, il importe d’assurer sa famille, ses proches, toute cette jeunesse qui laisse éclater sa douleur et sa colère, de notre compassion et de notre solidarité. Enfin, il faut établir le diagnostic de ce que cette disparition brutale nous révèle du moment politique que nous traversons et de l’action de ceux qui nous dirigent. Car la mort de Steve – le fait que, pour la France entière, ce fût par son prénom qu’on l’appelle, dit à quel point nos compatriotes se sentent concernés – ne doit rien au hasard, ni à un banal concours de circonstances, ni même à une de ces « bavures » qui émaillent régulièrement l’activité policière.

Il faut un degré de cynisme à peine imaginable – mais, peut-être, devrais-je plutôt parler d’inhumanité très technocratique – pour avoir, à l’instar du Premier ministre flanqué de son ministre des Basses œuvres, je veux parler de Monsieur Castaner, manipulé un rapport déjà sujet à caution de l’Inspection générale de la police nationale, pour affirmer devant le pays qu’il n’existait pas de lien entre la mort du jeune homme tombé du quai Wilson de Nantes et l’action des forces de l’ordre. Alors que, pour mettre un terme à une fête qui s’éternisait quelque peu, l’unité de policiers concernée tira 33 grenades lacrymogènes, qu’elle utilisa pas moins de dix grenades de désencerclement, et qu’elle usa de douze cartouches des si dangereux lanceurs de balles de défense (d’aucuns ont évoqué, à propos de ces instants tragiques, un « nuage » de gaz lacrymogène). Même si les enquêteurs négligèrent d’entendre les témoins directs, ainsi que celles et ceux qui sautèrent eux-mêmes à l’eau pour s'échapper de la souricière, ces faits au moins sont établis. Ils témoignent, a minima, d’une disproportion des moyens utilisés contre une foule éventuellement indocile mais principalement festive. Et ils exigeraient que fusse élucidée la chaîne des responsabilités à chaque étape de l’intervention, que soit précisément établie la liste des fonctionnaires engagés, et que l’on sache qui ordonna in fine la charge.

Au-delà, qu’une Fête de la musique pût donner lieu à un pareil déchaînement de la part d’une police censée pacifier les situations tumultueuses avant de les réprimer le cas échéant, met clairement en cause la « doctrine du maintien de l’ordre » dont la conception n’est nullement du ressort des hommes et des femmes sur le terrain, mais de la très haute hiérarchie dirigeant l’institution et du pouvoir politique. Comment, ici, ne pas faire le lien avec la brutalité, sans précédent dans notre Hexagone depuis les heures sombres de la guerre d’Algérie, dont on fit preuve pour disperser les manifestations de « Gilets jaunes », au prix de dizaines d’éborgnés ou de mutilés, sans parler des centaines de blessés relevés dans les rues de samedi en samedi ? Comment ne pas se remémorer le cas de Madame Zineb Redouane, décédée à la suite du tir d’une grenade qui l’atteignit en pleine face alors qu’elle fermait ses volets du quatrième étage de son immeuble, à Marseille, fin 2018 ? Comment ne pas rapprocher l’attitude de l’IGPN, à propos de la disparition de Steve, de celle du magistrat ayant littéralement saboté les investigations sur les blessures infligées à Geneviève Legay, victime d'une charge policière, à Nice, en mars dernier… pour ne pas, devait-il avouer, gêner le président de la République ?

D’évidence, le clan aux affaires depuis deux ans a pris peur devant les réactions d’une société qu’il a, plus encore que ses prédécesseurs, contribué à déstabiliser. Il s’effraie au constat de la faiblesse de son assise populaire, que l’exaspération caractérisant les défilés de « Gilets jaunes » a si fortement mise en lumière. Comme tout gouvernement fragilisé, il se montre tenté par la politique du gros bâton, autorisant le recours à un arsenal illégal chez nombre de nos voisins et encourageant des méthodes qui ne font que faire grandir la violence dans le pays. Le général de Gaulle, en Mai 68, s’était lui-même montré enclin à faire appel à une répression de masse pour mater ce qu’il nommait la « chienlit », c’est-à-dire le soulèvement des étudiants et des ouvriers. Jusqu’à ce que quelques grands fonctionnaires républicains, au premier rang desquels le préfet Grimaud, et des syndicalistes policiers soucieux de leur mission ne viennent lui rappeler que l’on ne gagne jamais en légitimité en soumettant un peuple à la force brutale.

En proie à son emportement idéologique, pressé d’imposer à la France une purge libérale qu’elle refuse, Monsieur Macron ne bénéficie pas de la même sagesse et des mêmes conseils. La défense des libertés publiques est, pour cette raison, devenue un enjeu politique de première importance. Elle devrait, dans l’immédiat, se concrétiser par l’exigence que toutes les enquêtes aujourd’hui ouvertes suite aux plaintes déposées à propos des violences policières soient conduites jusqu’au bout, en toute transparence et dans le cadre de procédures judiciaires et non plus administratives. Une commission parlementaire devrait, dans le même temps, pouvoir être formée pour enquêter sur ce qu’est la véritable doctrine de l’équipe Macron-Philippe en matière de maintien de l’ordre. Il est grand temps que l’on sache quelles consignes sont données aux préfets et, dans la foulée, à la chaîne des commandements des unités de la police nationale, des Compagnies républicaines de sécurité et de la Gendarmerie nationale. Et, au vu des problèmes qui s’accumulent, au rythme notamment de ses mensonges (qui ne se souvient de ses propos fallacieux sur l’invasion prétendue de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 1° mai dernier ?), le ministre de l’Intérieur devrait sans délai être relevé de ses fonctions.

Le refus de voir la police, de corps républicain qu’elle devrait être, devenir une garde prétorienne d’un régime apeuré devrait rassembler toutes celles et tous ceux qui ont à cœur que la France demeure un État de droit. Je pèse mes mots en écrivant cela. Qui laisserait, en effet, s’installer pratiques arbitraires et impunités à la tête de la police, cette institution toujours sensible pour la démocratie puisqu’elle doit autant garantir la paix civile et l’ordre public que la liberté d’expression, s’interdirait ensuite de contester les atteintes à l’indépendance de la justice, les restrictions mises à la liberté de la presse, le viol des droits syndicaux ou la mise sous tutelle des contre-pouvoirs et autres « corps intermédiaires ».

Il est, par conséquent, temps que chacun prenne conscience de l’enjeu que ces questions représentent pour le vivre-ensemble : formations attachées aux principes de la République et mouvements citoyens… sans oublier les organisations de policiers elles-mêmes, du moins celles qui ne veulent à aucun prix que le lien s’affaiblisse davantage entre leur corps de métier et la population.

dimanche 21 juillet 2019

Une "affaire de Rugy" ? Plutôt une nouvelle affaire Macron...

Au ministère de la Transition écologique, les démissions se succèdent… sans se ressembler vraiment. Celle de Nicolas Hulot, voici moins d’une année, exprimait principalement de la désillusion devant une gestion sacrifiant délibérément l’avenir à la pression d’une poignée d’accapareurs égoïstes et de lobbies financiers à leur service. Celle de François de Rugy, ce 16 juillet, n’est que le point d’orgue d’une trajectoire faite de reniements à répétition et d’accommodements aux fastes auquel le pouvoir donne accès, pour peu que l’on sache laisser à distance ses convictions affichées.

Le départ de l’ancienne figure d’Europe écologie-Les Verts était inévitable, au vu des révélations qui se succédaient, jour après jour, sur ses dîners majestueux organisés aux frais de l’Assemblée nationale, sur la réfection un tantinet mégalomaniaque de ses appartements de fonction, ou sur le règlement des cotisations à son parti grâce à une indemnité parlementaire censée couvrir exclusivement ses frais de mandat. Des rapports vont être prochainement publiés sur la légalité de ces dépenses et il se murmure déjà que l’intéressé n’aurait pas commis d’infractions. La question n’est pourtant pas là. Car, à bien y regarder, ce feuilleton rendu encore plus sordide par les conditions dans lesquelles cette éminence, croyant échapper à la tourmente, éjecta sa directrice de cabinet elle-même incriminée pour avoir indument occupé un logement du parc social de la Ville de Paris, met en pleine lumière les mœurs de la Macronie.

Précisément, Emmanuel Macron a vite compris qu’il convenait de couper une nouvelle branche de son dispositif, pour éviter qu’à l’instar de l’affaire Benalla ce scandale ne vienne pourrir son été et rendre encore plus insupportable au pays sa contre-réforme du système des retraites. Malheureusement pour lui, le sacrifice du numéro deux de son équipe n’aura sans doute pas l’effet escompté, ce énième épisode des turpitudes du clan présidentiel venant plutôt conforter les Français dans l’idée que, décidément, « ils » ne vivent pas comme eux…

En d’autres termes, la fracture risque de se creuser davantage entre la politique et un peuple qui, en son immense majorité, souffre des décisions qui lui sont imposées (au point d'avoir dû, comme vient de l’établir l'Ifop, pour une moitié de nos concitoyens, se passer de vacances plusieurs fois ces dernières années pour des raisons financières, celles et ceux qui se reconnaissent dans les "Gilets jaunes" étant les premiers concernés). Alors que le Rassemblement national a confirmé, à l’occasion des dernières européennes, sa conquête d’une grande partie des suffrages de celles et ceux qui se sentent laissés-pour-compte du capitalisme globalisé (tout en consentant encore à se déplacer aux isoloirs), il y a de quoi s’inquiéter. Et s’indigner du jeu pervers du chef de l’État avec l’extrême droite...

Pour en revenir aux tribulations du petit Monsieur de Rugy, leur effet de souffle sera d’autant plus fort que les citoyens, passionnés pour la chose publique et attachés aux principes d’égalité proclamés par leur République, ont probablement saisi qu’elles ne mettaient pas en accusation des phénomènes de corruption, tels que les régimes précédents ont pu en connaître, mais le lien intime des gouvernants en place avec l’argent facile. C’est en ce sens qu’il y a moins, présentement, une « affaire de Rugy » qu’une nouvelle affaire Macron.

Le huitième président de la V° République n’a pu, en effet, s’installer sur le Trône qu’en gagnant les faveurs de tout ce que le monde des Importants compte d’actionnaires omnipotents, de barons d’une finance aussi mondialisée que prédatrice, de très hauts fonctionnaires empressés de servir les attentes du privé plutôt que l’intérêt général comme ils sont censés le faire. À peine installé, il n’a eu de cesse de renvoyer l’ascenseur à ceux auxquels il doit tout, la suppression de l’ISF devenant ainsi la marque symbolique autant qu’infâmante de ce quinquennat. En janvier de cette année, rendant public son rapport annuel, « Services publics ou fortunes privées », Oxfam International a pu par exemple établir qu’en 2018 les 5% des Français les plus riches possédaient 40% de la richesse nationale, 1% en détenant à eux seuls 20,6%. « Après les États-Unis, constatait donc l’ONG, la France est le pays qui a connu la plus forte progression de millionnaires en 2018. »

Comment s’étonner, après cela, dès lors qu’un « pognon de dingue » ruisselle sur le petit nombre qui possède déjà tout mais veut toujours davantage, qu’au sommet de l’État on s’arrange avec les règles comme avec l’éthique pour appartenir à ce monde enchanté où tout est permis à qui en possède les moyens. Les fautes commises par François de Rugy, si elles se confirmaient bien entendu, sont finalement fort légères au regard du cynisme sans bornes caractérisant une minuscule camarilla qui se croit installée pour l’éternité. Elles ont, de toute évidence, été encouragées par le sentiment de toute-puissance qui s’est emparé de cette phalange d’hommes et de femmes, aventuriers ignorant tout de la France ou courtisans aux affinités aussi changeantes que leur rapport au peuple s’avère ténu, ayant fracassé à la hussarde l’ordre politique ancien en 2017. Au premier rang desquels, on ne saurait l’oublier, le premier personnage de l’État qui leur a donné l’exemple, lorsqu’il était le ministre de l’Économie de François Hollande… et préparait consciencieusement sa candidature à la magistrature suprême en multipliant les dîners onéreux à Bercy.

J’entends ou je lis, de ci de là, que le monde politique dans son ensemble, communistes compris, se montrerait embarrassé par le dernier feuilleton. Tiens donc ! L’incrimination des élus et partis sans distinction aura peut-être pour effet de dédouaner une figure de la majorité jupitérienne de ses libertés avec la plus élémentaire morale. Mais elle amplifiera surtout cette crise galopante de la représentation qui finira, si rien ne vient y mettre un terme, par emporter la démocratie. Ils jouent, pour cette raison, avec le feu ceux qui, par servilité envers les puissants ou par souci de banaliser des comportements abhorrés du grand nombre, se livrent à cette entreprise de blanchiment.

Que des scandales similaires à ceux qui défraient la chronique, et ont sèchement interrompu plus d’un parcours ministériel depuis deux ans, aient précédemment émaillé un quinquennat se réclamant de la gauche, voilà qui n’est pas contestable. Les errements de l'époque, des fraudes de Monsieur Cahuzac aux agissements délictueux de tel ou tel notable hollandiste, avaient des racines identiques : à tant consentir aux règles du nouvel âge du capitalisme, nombre de sociaux-libéraux ont perverti jusqu'à leur rapport à la politique. Simplement, le macronisme a fait du cynisme, d’un cynisme porté à son paroxysme, la norme de l’exercice des responsabilités. Est ici en cause, au-delà de telle ou telle dérive personnelle, que la presse doit toujours avoir à cœur d’établir avec précision, une tendance qui se vérifie dans la plupart des grands pays. Sous les auspices d’un néolibéralisme ôtant aux citoyens toute voix au chapitre pour confier l’intégralité des leviers de commande à des marchés fonctionnant dans l’opacité la plus complète, les chefs d’État et de gouvernement en viennent à nouer une relation de verticalité absolue avec leurs peuples. Donc à se soustraire à tout contre-pouvoir et même au contrôle de leurs propres partis.

« Nous vivons une époque tout entière dominée par les chefs », écrit le chercheur Vincent Martigny (in Le retour du Prince, Flammarion 2019). En France, la tendance se voit exacerbée par les mécanismes néomonarchiques instaurés par une V° République qui a fini par s’affranchir des quelques principes démocratiques qui avait survécu aux six décennies nous séparant du coup de force gaulliste de 1958. D’éthique, le défi est, par conséquent, devenu politique. La gauche ne se reconstruira qu’en proposant aux Français un projet de République démocratique et sociale, offrant leur pleine cohérence au désir de citoyenneté comme à l’aspiration à la justice qui montent irrésistiblement de la société, l’année qui s’achève l’a amplement démontré.

dimanche 30 juin 2019

À propos de la nouvelle union populaire à construire

La gauche se retrouve-t-elle au seuil de son « année zéro », comme l’aura récemment titré un grand quotidien ? Précisément, le conseil national du Parti communiste français se sera réuni pour en débattre, entre autres choses, les 15 et 16 juin. Il avait à son ordre du jour l’analyse des résultats des élections européennes, le bilan de la campagne conduite par Ian Brossat et ses colistiers et colistières, la définition de la feuille de route du parti dans la nouvelle configuration hexagonale, la préparation des élections municipales qui se profilent dans quelques mois. Au terme de ces deux journées de travail, auront été adoptés une résolution précisant la démarche des communistes pour les prochains mois et un appel s’adressant aux citoyens, aux salariés, aux formations de gauche et écologistes, au mouvement social. Maître-mot de ces deux documents : le rassemblement, tant pour l’action que pour aboutir à une « union populaire qui porte un nouvel espoir pour la France ». C’est, pour moi, l’occasion de revenir sur ce qui peut faire renaître une gauche à la hauteur des attentes de nos concitoyens. Question sur laquelle un certain nombre d’entre vous m’ont interpellé à la suite de mon dernier post, mais aussi de la tribune que j’aurai donnée à L’Humanité du 12 juillet, que j’aurai complétée par la suite d’une autre, que m’avait demandée mes camarades de la fédération communiste de Haute-Garonne, pour notre journal, Les Nouvelles 31.

Inutile de revenir longuement sur la consultation du 26 mai et le paysage sinistré dont elle aura accouché. Le président de la République se sera, on le sait, employé à désintégrer la droite traditionnelle et à aggraver la balkanisation du champ politique, tout en se choisissant l’extrême droite comme l’adversaire dont il escompte faire un repoussoir, dans le but de pouvoir se lancer, aussi tranquillement que cyniquement, dans l’« acte II » de ses contre-réformes destructrices de ce qu’il reste de soixante-dix ans de conquêtes sociales et démocratiques. Non seulement, il n’empêchera pas les braises toujours incandescentes de la colère sociale de se rallumer, mais il prend surtout le risque d’alimenter, faute d’alternative de progrès, la dynamique de conquête dont profite de nouveau le Rassemblement national.

Ainsi, le défi devant lequel nous nous retrouvons s’énonce-t-il aisément : la gauche sera sortie éreintée du quinquennat de François Hollande, les européennes l’auront vue affaiblie et dispersée comme jamais. Ou, désormais, elle prend collectivement les dispositions propres à lui permettre de se relever, de proposer un débouché crédible et une perspective possiblement majoritaire au pays, afin d’interrompre la danse macabre des macronistes et des lepénistes. Ou elle assistera, spectatrice impuissante, à un désastre historique, qui peut la disloquer et la laisser marginalisée pour très longtemps.

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dimanche 2 juin 2019

Six réflexions sur la nouvelle donne politique

Toute élection comporte sa part de surprise… C’est le propre de cette « indétermination » que le philosophe Claude Lefort associait à juste titre à la démocratie. Ce 26 mai n’aura pas dérogé à cette règle implicite. Elle se sera traduite par l’élévation inattendue de la participation et aura accouché d’une redistribution des cartes qui pourrait se révéler source de lourdes incertitudes, pour ne pas parler de menaces. Sans tenter une analyse exhaustive, exercice auquel tant d’autres se seront livrés avant moi, je voudrais simplement formuler six réflexions, avec pour modeste objectif d’aider au débat au sein de notre camp social et politique, je veux parler de la gauche, afin qu’il parvienne à surmonter sa légitime inquiétude au sortir de ces européennes.

1. QUAND LA PEUR DÉTERMINE LA PARTICIPATION. La première des surprises de cette consultation sera venue, évidemment, d’une participation plus forte qu’attendue dans vingt des vingt-huit pays de l’Union européenne : en moyenne, un électeur sur deux se sera déplacé aux isoloirs, ce qui ne s’était pas vu depuis 1994. On ne saurait cependant y déceler, à l’instar des européistes libéraux, un « nouveau souffle sur la construction européenne ». L’abstention sera, en effet, restée généralement bien supérieure aux élections nationales, témoignant d’une défiance massive persistante des populations envers ceux qui leur imposent directives dérégulatrices, reculs sociaux et évanouissement de leurs souverainetés. D’ailleurs, à l’image de notre Hexagone, la grève du vote aura principalement touché les laissés-pour compte de la mondialisation capitaliste, les classes travailleuses et populaires ou encore une très grande partie d’une jeunesse en proie à un vif sentiment de ségrégation sociale et éducative.

Le regain d’intérêt pour le vote aura manifestement eu pour premiers ressorts la crainte d’une poussée des extrêmes droites et des nationalismes ethniques, le désir grandissant de ne plus laisser le sort du continent entre les mains de ces pouvoirs libéraux et de ces élites technocratisées qui l’ont transformé en machine à régressions, sans parler de la prise de conscience aiguë de la gravité d’un défi climatique hypothéquant le devenir de la planète. Un sursaut plus défensif que véritablement enthousiaste, pour le dire autrement, ainsi que le note lui-même le directeur de l’Institut Jacques-Delors : « Le surcroît de participation n’est pas l’expression d’une joie d’être Européen, mais celle d’une peur sourde de ne plus pouvoir l’être » (Le Monde, 28 mai 2019).

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vendredi 24 mai 2019

Lorsqu'on est de gauche, deux raisons supplémentaires de voter Ian Brossat

Nous voici à quelques heures du verdict des urnes… Du scrutin des européennes, nous connaissons les enjeux, pour l’Europe autant que pour l’Hexagone. Inutile, dès lors, de nous y arrêter trop longuement. Sur fond d’exaspérations populaires qui ne trouvent pas de débouchés progressistes, réfractant une crise généralisée des systèmes politiques installés, notre Vieux Continent se prépare à vivre une poussée de partis d’extrême droite et de forces aventurières faisant feu de tout bois nationaliste et xénophobe. Ici, le pouvoir macronien tente de réaliser un hold-up sur ce rendez-vous politique. Il voudrait provoquer un réflexe de « vote utile » en sa faveur, face à un Rassemblement national qui, se nourrissant pourtant des politiques inégalitaires conduites au sommet de l’État ces deux dernières années, a largement reconquis le terrain qu’il avait perdu à l’occasion de la dernière présidentielle. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour un désastre. Le rejet de notre Jupiter élyséen atteint une ampleur telle que son coup de poker pourrait parfaitement se transformer, pour Madame Le Pen, en un fantastique argument électoral. À la poussée attendue de l’ethnicisme ultraréactionnaire chez nos voisins, correspondrait alors une crise aggravée de la légitimité de nos gouvernants, sans qu’y soit apportée une réponse à la hauteur du côté de la gauche, tous les sondages plaçant cette dernière sous la barre des 30% d’intentions de vote. Au fond, l’unique facteur positif de cette campagne gélatineuse, où tout pousse l’électorat populaire à s’abstenir, est la magnifique bataille menée par la liste emmenée par Ian Brossat. Qu’il me soit donc permis ici, alors que pour beaucoup le choix définitif se fera à l’ultime moment, de développer deux arguments sur les raisons, pour une électrice ou un électeur de gauche, de se saisir du bulletin rouge « Pour une Europe des gens, contre l’Europe de l’argent ».

Le premier a trait, évidemment, à la question européenne. Sans doute, est-ce surtout en fonction de motivations nationales, et principalement de leur degré de colère envers l’équipe en place, que se détermineront les Français qui se déplaceront aux isoloirs. Il n’empêche ! La satisfaction des revendications portées par le mouvement des « Gilets jaunes », comme par toutes les mobilisations sociales et citoyennes de ces derniers mois, confronte à l’obstacle que représente la construction libérale de l’Europe.

Certains des candidats se réclamant de la gauche s’obstinent à nous vanter les vertus d’une Union européenne qui deviendrait enfin démocratique, sociale et écologique. Louable souci, peut-être, l‘Europe étant bien l’espace pertinent à partir duquel pourrait – et devrait – s’imaginer le destin collectif des peuples qui y vivent, celui qui pourrait aider à relever les défis économiques, sociaux, et civilisationnels d’une globalisation ensauvagée. Sauf que, telle qu’elle a été engagée sur plusieurs décennies, cette Union est devenue un impitoyable carcan, que des ruptures aussi fortes qu’assumées doivent au plus tôt briser.

Chacun reconnaîtra aux communistes, et aux quelques courants qui se retrouvèrent à leurs côtés dans un combat politique et idéologique impitoyable, qu’ils virent plus clairement que d’autres la perversion du mécano né, dans le prolongement du Marché commun, de la création du Système monétaire européen (ancêtre de la monnaie unique) en 1979, de la libération des capitaux décidée par l’Acte unique en 1987, et des traités successifs – de Maastricht à Lisbonne, en passant par Amsterdam – qui ont prétendu bâtir l’Europe comme un grand marché bafouant le droit des nations et des peuples, délibérément soustrait à tout contrôle démocratique, et administré par une technostructure relayant de plus en plus servilement les vues de la finance.

Non seulement cette invention ubuesque, en son temps théorisée par Jean Monnet, ne fonctionna pas, mais le déclin organisé de la politique accompagna la destruction des principales conquêtes arrachées par les travailleurs après-guerre, l’instauration d’une véritable dictature de l’actionnariat, le constant approfondissement d’une austérité plombant le développement économique de nombreux pays, la confiscation de la faculté de création monétaire par une Banque centrale rendue indépendante par les traités. Elle conduisit à cette défiance fulgurante et à cette grève des urnes que d’aucuns feignent de déplorer tous les cinq ans. En clair, elle précipita le dépérissement de la démocratie sur tout l’espace continental. Plus encore, au final, elle consacra la concurrence effrénée entre pays membres et la suprématie du plus fort d’entre eux, en l’occurrence une Allemagne qui imposa à ses « partenaires » les règles budgétaires, monétaires et commerciales conformes à ses intérêts. Cheval de Troie de la mondialisation capitaliste, cette édification d’emblée pervertie n’accoucha jamais de l’Europe-puissance que tant de voix avisées exaltaient à l’origine, l’imperium américain continuant de s’exercer à travers l’Otan et mille autres liens de sujétion.

Sortir de cette nasse se révèle plus que jamais indispensable. Du moins si l’on veut rouvrir aux nations et à l’idéal européen lui-même le chemin du progrès, d’un nouveau modèle de développement apte à répondre aux défis de la transition écologique, et de la souveraineté restaurée des peuples. Et si l’on veut, en France, redessiner un horizon de changement auquel une majorité de nos concitoyens puisse, de nouveau, s’identifier. Chercher à atteindre ces objectifs « à traités constants », c’est-à-dire en demeurant dans les clous d’orientations qui n’ont d’autre visée que priver les peuples de la faculté de décider librement de leur avenir, apparaît une pure illusion. À l’inverse, évoquer l’éventuelle sortie de l’UE et de la zone euro au nom d’une autodétermination salutaire, relève de la fuite en avant dangereuse, les expériences de la Grèce et de la Grande-Bretagne attestant qu’une pareille option ne nous mettrait nullement à l’abri du déchaînement spéculatif des marchés.

En comparaison de cette double impasse, rompre avec la logique des traités, autrement dit affirmer des propositions s’opposant radicalement à eux, est une ambition tout à la fois mobilisatrice et réaliste. C’est celle que portent Ian Brossat et ses colistiers. Elle passe, par exemple, par le refus de soumettre les dépenses et investissements sociaux ou environnementaux au diktat des 3% de déficit public. Elle implique de conjuguer désobéissance à des règles insupportables et exigence d’un engagement de la France en faveur d’un nouveau traité, élaboré cette fois à partir des besoins humains. Elle permet de mettre en avant des objectifs dont le plus grand nombre puisse s’emparer, pour retrouver confiance en ses forces, tout en minant le fonctionnement actuel de l’Union. Je veux parler, entre autres, de la création d’un « fonds européen pour le progrès social et écologique et pour le développement des services publics », que la Banque centrale viendrait financer à taux zéro. Un dispositif qui remettrait en cause l’approche codifiée par les traités sans qu’il soit pour autant interdit par eux (le financement d’un tel fonds est même ouverte par l’article 123-2 du Traité de Lisbonne). L’heure se rapprochant où il faudra se saisir du bulletin correspondant le mieux à ses convictions, chacune et chacun se doit maintenant de s’interroger : le vrai vote utile, lorsque l’on est de gauche, ne serait-il pas là ?

Cela m’amène directement à la deuxième interpellation que je souhaitais adresser aux amis qui me font l’honneur de me lire et qui n’ont pas encore arrêté leur choix. Qui pourrait désormais ignorer que c’est la substitution de l’européisme libéral à l’horizon de la transformation sociale qui a été à l’origine de l’échec de toutes les expériences gouvernementales se réclamant de la gauche depuis 1981 ? Comment ne pas relever que cette longue suite de renoncements a fini, avec le quinquennat précédent, dans un délitement auquel n’échappe aucun courant ?

Dessiner une perspective qui puisse de nouveau enthousiasmer le monde du travail et la jeunesse, ouvrir simultanément un débouché aux mobilisations qui se multiplient sans cependant parvenir à faire basculer la situation en leur faveur, voilà bien l’une des priorités du moment politique. Si nous ne nous y attelons pas sans tarder, c’est vers les tenants de la haine et du mensonge que pourraient se tourner un nombre grandissant de ces hommes et ces femmes qui sont ivres de colère devant ce qu’ils subissent au quotidien, et s’avèrent en proie au désespoir de se sentir abandonnés.

Il ne suffit cependant pas de proclamer une intention, ni de déclamer de vibrantes professions de foi unitaires, pour retrouver la confiance de toutes celles et tous ceux qui se sont détournés de la gauche au fil du temps. Il faut répondre concrètement à leurs attentes. Participer à toutes les luttes pour se nourrir des revendications qu’elles mettent en avant. Ne pas se dérober devant le devoir de remettre résolument en cause les dogmes de la pensée unique. Travailler à réunir la gauche à partir d’une nouvelle méthode : sur des contenus ambitieux s’affranchissant des errements du passé ; en ne se contentant pas d’un dialogue de sommet, pour chercher à associer les salariés, les forces du mouvement social, les citoyens à la définition d’une nouvelle union populaire. C’est de cette manière qu’il deviendra possible de reconquérir une majorité dans le pays et de battre, simultanément, le président des ultrariches et ses faux adversaires de la droite extrémisée.

C’est de ce point de vue que le vote Ian Brossat peut se révéler un atout essentiel. Certes, les désaccords existant sur les questions européennes n’ont pas permis d’éviter la dispersion calamiteuse des listes de gauche pour le scrutin de ce 26 mai. Cela dit, les communistes ont depuis toujours, chevillée au corps, la volonté de rassembler au service du plus grand nombre. Un retour sur les plus belles heures de notre histoire nationale convaincra d’ailleurs les plus sceptiques : plus le PCF fut influent, plus la gauche tout entière fut forte, et plus elle sut se battre afin de changer la vie. Sans sa capacité d’initiative, le Front populaire, le Conseil national de la Résistance, ou l’Union de la gauche des années 1970 eussent-ils vu le jour et entraîné les dynamiques conquérantes que l’on sait ?

Redonner de la force, aujourd’hui, au Parti communiste français, c’est par conséquent prendre une assurance sur l’avenir. C’est l’aider à faire refluer le découragement pouvant naître d’un paysage politique dévasté et d’un rapport de force désespérément déséquilibré entre la droite et la gauche. C’est, dès le 27 mai, lui donner les moyens de s’adresser à l’ensemble de notre camp, pour engager la reconstruction indispensable à partir des urgences sociales et écologiques mises à l’ordre du jour par les confrontations des six derniers mois.

Ce dimanche, chaque voix va compter, puisqu’il n’y a qu’une unique circonscription électorale. Permettre à « l’Europe des gens » de franchir la barre éliminatoire des 5%, c’est envoyer d’un coup cinq députés de gauche supplémentaires au Parlement européen, à commencer par Ian et Marie-Hélène Bourlard, laquelle sera la première ouvrière à y faire son entrée depuis 30 ans. C’est être certain que, parmi le contingent français, il y aura davantage de combattants qui ne lâcheront rien, s’opposeront chaque fois que nécessaire à des politiques qui n’ont que trop duré, et s’efforceront de faire avancer des propositions de justice. Bref, voter communiste, comme appellent à le faire de nombreuses personnalités ne figurant pas parmi les soutiens habituels du PCF (de Josiane Balasko à Henri Pena-Ruiz, de l’ancienne députée européenne socialiste Françoise Casteix à l’ancien cofondateur du Parti de gauche Marc Dolez ou à Aurélie Filipetti, pour ne citer qu’eux), ce n’est pas opter pour un repli frileux. C’est au contraire faire le pari d’une gauche renouvelée et redevenue fidèle à ses mandants. Que chacune et chacun y réfléchisse…

vendredi 10 mai 2019

Deux ans après... Six mois après... Et maintenant ?

Les communicants du Palais nous l’avaient assuré, les conclusions que le président de la République s’apprêtait à tirer du « Grand Débat national » allaient frapper l’opinion de sidération. On évoquait alors un « effet waouh » … Patatras ! ce dernier aura fait triplement « pschitt » ... D’abord, parce que l’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame aura tout submergé, contraignant Emmanuel Macron à remballer provisoirement ses annonces, sans toutefois pouvoir empêcher qu’elles ne filtrent et révèlent leur indigence. Ensuite, parce que la conférence de presse du 25 avril n’aura fait que confirmer au pays l’obstination présidentielle à ne pas changer de cap, et même à droitiser davantage sa politique. Enfin, parce que la gestion du maintien de l’ordre, à Paris, le 1° Mai, initialement conçue comme une démonstration d’autorité, aura en réalité laissé percevoir un pouvoir en butte à une contestation toujours aussi vive, le nombre de manifestants s’étant avéré très supérieur à l’année précédente dans toute la France, en dépit d’un long « pont » et d’une période de congés scolaires en Île-de-France. Sans compter que le ministre de l’Intérieur se sera lamentablement pris les pieds dans le tapis de ses provocations (comme lorsque des unités de police auront disloqué une partie du cortège syndical, ou lorsque le même personnage aura voulu, contre toute réalité, transformé le reflux de manifestants paniqués dans les locaux du CHU de La Pitié en assaut sauvage d’une salle de réanimation). De sorte que, deux ans exactement après son installation, et six mois pratiquement après l’irruption des « Gilets jaunes » sur le théâtre hexagonal, le macronisme se montre parfaitement impuissant à juguler une crise politique sans antécédent depuis très longtemps. Le pays se trouve, du même coup, plongé dans une instabilité durable.

Ce 25 avril, le monarque élyséen se trouvait évidemment dans l’obligation d’au moins circonscrire l’incendie social – à défaut de pouvoir l’éteindre – qui fait rage depuis cet hiver. L’enjeu, pour lui, consistait à préserver, autant que faire se peut, les chances de la liste de « La République en marche » aux toutes proches élections européennes. Dans le système électoral présidant à ce scrutin en France, cet ersatz de proportionnelle assorti d’un seuil éliminatoire à 5%, sortir en tête lui permettrait de se prévaloir d’une légitimité en voie de reconstruction. Or, la soldate Loiseau peine à prendre son envol, concurrencée qu’elle se trouve par un Rassemblement national de plus en plus menaçant, mais aussi par des « Républicains » tutoyant désormais les 15% d’intentions de vote.

Ainsi s’explique que l’on nous ait annoncé des mesures telles que le retour à l’indexation des retraites jusqu’à 2000 euros dès 2020 et de toutes les pensions à l’horizon de 2021, la réduction du taux d’entrée dans l’impôt pour les contribuables du bas de l’échelle, la pérennisation de la prime de 1000 euros défiscalisée et désocialisée, l’instauration d’un fonds de garantie pour le paiement des pensions alimentaires, un moratoire sur la fermeture d’écoles et d’hôpitaux. Sans parler du renoncement (au moins partiel) aux 120 000 suppressions de postes dans la fonction publique, ni de l’appel au rétablissement du dialogue avec les élus et « corps intermédiaires » que la tenue, le 6 mai, d’une grande « conférence » réunissant les « partenaires » syndicaux et associatifs est censée avoir matérialisée.

Ne le contestons pas, ces dispositions sont à mettre à l’actif de la mobilisation citoyenne. Leur coût n’est d’ailleurs pas négligeable. Monsieur Pisani-Ferry, grand architecte du programme du candidat Macron en 2017, le chiffre à quelque 20 milliards de dépenses supplémentaires non compensées en l’état actuel des choses, soit 1% du produit intérieur brut (Le Journal du dimanche, 28 avril 2019). Reste que rien n’aura vraiment répondu aux attentes de cette immense majorité de Français qui ne cesse de revendiquer la justice sociale et fiscale, la sauvegarde de la planète, la démocratie.

Quid, par exemple, des difficultés récurrentes de ces petits retraités percevant à peine plus de 2000 euros ? Des coupes claires annoncées dans la dépense publique, à l’effet ravageur pour l’ensemble de nos services publics, donc pour les territoires ? De l’augmentation du Smic et des salaires, au cœur du mouvement populaire en cours ? Du rétablissement de l’ISF, lui aussi exigé massivement ? De la réaffectation, tout autant demandée, des montants faramineux du CICE aux TPE et PME investissant et créant des emplois ? De la progressivité accentuée de l’impôt, dans le but de mettre enfin à contribution les ultrariches ? De la taxation des dividendes ou des mesures énergiques requises pour récupérer les dizaines de milliards de fraude fiscale réalisés par des spéculateurs avides ? De la cotisation des revenus purement financiers des entreprises et des banques, seule à même de pouvoir combler le déficit annoncé de la Sécurité sociale, estimé à 3,6 milliards par le Haut-Conseil du financement de la protection sociale ? De la transition écologique, renvoyée à l’incertaine délibération d’un très ministériel « Conseil de défense écologique » et d’un « Conseil de la participation citoyenne » censé comprendre 150 citoyens tirés au sort ? De la tenue, demandée par nombre d’organisations syndicales, d’une conférence nationale sur les salaires, la reconnaissance des qualifications et l’égalité salariale hommes/femmes, cadre d’une négociation authentique contrairement à l’exercice bien formel du show médiatique du 6 mai ? De l’aspiration démocratique, méprisée par la décision d’allègement de la procédure de déclenchement du « référendum d’initiative partagée » (ramenant, certes, le nombre de citoyens nécessaire à un million, mais laissant en l’état la proportion requise de parlementaires) ?

Seuls des naïfs auront pu se dire surpris par ce patent décalage avec une crise sociale n’ayant cessé de s’approfondir au fil des mois. Pas plus en politique qu’en mathématiques, la quadrature du cercle n’est imaginable, a fortiori quand la lutte des classes se fait plus âpre. En l’occurrence, porté à la magistrature suprême à la faveur d’un coup de force démocratique appuyé par les cadors du CAC 40 et une haute technocratie acquise à la vulgate néolibérale, le chef de l’État n’eût pu répondre à un pays en souffrance et en ébullition qu’en se détournant de ses puissants mentors. Ceux-ci, par l’entremise du président de l’influente Association française des entreprises privées, Laurent Burelle, l’avaient sèchement averti peu avant sa conférence de presse : « Les cent premières entreprises de ce pays que je représente sont légitimes à prendre leur part au débat actuel. Le cap de la première partie du quinquennat était le bon. Il ne faut pas en changer. Les mesures, courageuses, qu’il fallait prendre ont été engagées. La réforme de la fiscalité, avec la transformation de l’ISF en IFI et le prélèvement forfaitaire unique, la réforme du marché du travail, la réforme de la SNCF, ou encore la loi Pacte… tout cela va dans le bon sens. Je le répète, il faut maintenir le cap ! » (Le Figaro, 20 avril 2019). Impossible d’être plus clair… Message reçu, donc, cinq sur cinq par l’intéressé, qui aura ouvert sa déclaration liminaire du 25 avril par la réaffirmation de son intention de « préserver », « poursuivre » et « intensifier » des orientations qu’il juge « bonnes » tout en déplorant que les Français ne les aient pas comprises.

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samedi 6 avril 2019

Le macronisme enfonce la France dans une crise sans fin

Au soir de l’« acte XX » du mouvement des « Gilets jaunes », le 30 mars, les déclarations lénifiantes des éminences gouvernementales ne pouvaient plus prétendre au moindre crédit. Sans doute, la participation aux manifestations n’aura-t-elle cessé de varier d’une semaine sur l’autre. Évidemment, les violences du 16 mars dernier auront-elles été accueillies avec délectation en haut lieu. La vandalisation des Champs-Élysées, à l’initiative de ce qu’il est convenu d’appeler les « Black-Blocs » ou de groupes d’ultradroite fascisants, même si elle aura principalement visé des enseignes de luxe ou des établissements huppés de la capitale, ne pouvait en effet que diviser les participants à la mobilisation, susciter la peur parmi eux, brouiller les enjeux d’un moment politique aigu, concourir à l’affaiblissement du soutien de l’opinion à la colère sociale. Dit autrement, pas plus aujourd’hui qu’hier, le recours à une violence paroxystique, pour ne pas dire nihiliste, n’offre la moindre perspective à un mouvement populaire. Il n’empêche ! Le pouvoir d’Emmanuel Macron continue de se débattre avec une crise dont il ne sait manifestement pas comment sortir. La longueur de celle-ci, sa profondeur, l’ampleur du rejet du premier personnage de l’État et de ses ministres s’avèrent sans précédent dans l’histoire politique des six dernières décennies.

Cette crise est d’abord sociale, ce que personne n’ose dorénavant contester. Que, vingt samedis consécutifs, bravant fêtes et congés scolaires, affrontant menaces policières et intempéries, surmontant provocations d’élites bien nées et actions injustifiables de quelques « casseurs », il se trouve encore des dizaines de milliers d’hommes et de femmes dans les rues signe sans conteste une exaspération inédite depuis Mai 68 (ce qui n’induit évidemment pas que l’on puisse assimiler les deux conjonctures). Dans le même temps, la multiplication des batailles pour la justice et l’égalité intervient comme un autre marqueur de l’état d’incandescence de notre Hexagone, qu’il s’agisse des journées syndicales au caractère unitaire de plus en plus marqué (à l’instar de celle du 19 mars, qui aura vu de nouveaux secteurs, dans le monde enseignant par exemple, retrouver le chemin de l’action), des luttes dans les entreprises en butte au démantèlement ou aux suppressions de postes, de la résistance des personnels d’une santé sinistrée ou encore d’une fonction publique attaquée en vertu du dogme de la libre concurrence, de la révolte à fleur de peau d’une jeunesse scolarisée soumise à une impitoyable sélection de classe. Sans parler de cette politisation grandissante des mobilisations pour le climat, où l’on n’hésite plus à mettre en accusation un système capitaliste qui met les plus pauvres devant de terribles difficultés lorsque les fins de mois approchent, tandis qu’il place simultanément l’humanité devant le spectre de la « fin du monde ».

La crise est ensuite politique. Arrivé au gouvernail à la faveur d’un concours de circonstances, en l’occurrence l’effondrement de l’ordre politique ancien, le clan macronien aura commis l’erreur magistrale d’ignorer à quel point ses orientations n’étaient nullement portées par une majorité de citoyens. Emporté par le sentiment de toute-puissance que lui conféraient le système de monarchie présidentielle caractérisant la V° République, l’absence d’oppositions politiques crédibles ou un syndicalisme à la peine, il se sera employé à faire souffler sur la France une véritable contre-révolution libérale. Une contre-révolution articulant la liquidation de ce qu’il demeure du pacte social de la Libération avec un transfert gigantesque de la richesse vers le capital via une fiscalité plus injuste que jamais. Le mépris affiché par le souverain élyséen pour les « Gaulois réfractaires », les « Français fainéants » ou les « corps intermédiaires » archaïques, ne pouvait que réveiller l’attachement du pays profond aux valeurs de solidarité et de fraternité proclamées par sa République. Ce qui explique que neuf sondés sur dix (86%, pour être exact) considèrent, aujourd’hui toujours, en dépit de la fatigue des manifestants, de la difficulté des mouvements sociaux à remporter des succès ou de l’entrée en lice de groupes provocateurs, qu’il faut « réorienter la politique économique et sociale actuelle ».

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