Le blog de Christian Picquet

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 11 septembre 2018

Splendeurs et misères du macronisme, ou... quand Jupiter tombe de l'Olympe

Monsieur Macron avait pris ses quartiers d’été sonné par le scandale Benalla. Il sera rentré au milieu du séisme politique provoqué par la démission de son ministre de la Transition écologique et solidaire. Ce dernier événement marque la fin de l’imposture sous le sceau de laquelle avait débuté ce quinquennat.

Nicolas Hulot symbolisait le « en même temps » par lequel l’élu de mai 2017 prétendait mener de concert une contre-révolution libérale comme le pays n’en avait encore jamais connue et améliorer la situation de ses habitants, le tout conduit sous le signe de « l’exemplarité » revendiquée de sa gestion des affaires. En quelques mots, le 28 août, la désormais ex-éminence aura mis en exergue la vérité d’une entreprise dont l’action se trouve tout entière inspirée par le business et les lobbies au service de celui-ci.

Ses mots résonnent comme un réquisitoire. Quand il dénonce « la présence de lobbyistes dans les cercles du pouvoir. C’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? » Quand il ajoute, lui qui n’aura jamais mesuré sa solidarité avec l’action gouvernementale, y compris dans ses dimensions les plus désastreuses (comme la privatisation en cours du rail français, qui va à l’encontre de la plus élémentaire exigence écologiste) : « La pression du court terme sur le Premier ministre est si forte qu’elle préempte les enjeux de moyen et long terme. (…) Avons-nous commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Non. Avons-nous commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? Non. Ou à enrayer l’érosion de la biodiversité ? Non. » Ou quand il enfonce en ces termes le clou : « La planète est en train de devenir une étuve, nos ressources naturelles s’épuisent, la biodiversité fond comme neige au soleil. Et on s’évertue à réanimer un modèle économique qui est la cause de tous ces désordres. »

Le ministre le plus populaire ne saurait, évidemment, être confondu avec un anticapitaliste militant. Il n’en aura pas moins, en donnant son congé du gouvernement, confirmé ce que tant d’entre nous affirment depuis des lustres : la course au rendement maximal, le dogme de la rentabilité financière, la déréglementation à tout-va, le libre échangisme érigé en dogme intangible, auxquels communient l’ensemble des dirigeants de l’Union européenne, vont à l’encontre du sauvetage de la planète et de son écosystème. Il en sera, de lui-même, parvenu à la conclusion qu’il était chimérique, du sein d’une équipe née de la volonté du capital financier de plier la France à ses intérêts les plus étroits, de penser inverser une tendance qui, par exemple, à l’inverse des décisions de la Cop21, aura vu les États du Vieux Continent augmenter de 1,8% leurs émissions de gaz en 2017, notre Hexagone faisant pour sa part la course en tête avec une croissance de 3,2% de ses rejets.

Impossible, en clair, d’être écologiste, de prendre au sérieux les menaces pesant sur l’existence humaine, d’endiguer le dérèglement climatique, d’assainir notre alimentation, de limiter le trafic routier en privilégiant les transports collectifs et le ferroutage, d’engager la transition énergétique, d’imaginer un nouveau modèle de développement… sans traiter le mal à la racine. Sans prendre le pouvoir sur la finance. Sans maîtriser l’économie en la réorientant dans le sens de l’intérêt général. Sans donner un rôle moteur à l’intervention publique, donc à des services publics redéployés, à un pôle bancaire national, à un vaste secteur industriel répondant à nos besoins stratégiques les plus cruciaux, sans compter une économie sociale et solidaire soucieuse d’échapper au fétichisme marchand. Sans mettre au pas les intérêts privés et les lobbies qui entendent se substituer à la délibération citoyenne et à la souveraineté populaire. Sur ce plan, Monsieur Hulot a totalement raison : in fine, la question revient à savoir qui dirige et à quelles fins, elle pose à la société le problème nodal de la démocratie. Non seulement on ne peut concilier exigence écologique et néolibéralisme, mais l’idée même de « capitalisme vert » est une tartufferie…

Le coup de tonnerre qu’aura représenté le départ du numéro trois de l’équipe gouvernante mérite cependant que l’on pousse la réflexion sur la période que nous abordons. Je m’étais efforcé d’en poser de premiers jalons à travers ma note du 7 août, dans la foulée de l’affaire Benalla. J’y reviens, pour constater que, dans ses dimensions essentielles, la Macronie acquitte maintenant le prix d’un pari en total décalage avec la réalité.

En décalage, en premier lieu, avec une conjoncture économique qui voit l’activité se rétracter, les conditions d’une crise bancaire se réunir progressivement à l’échelle de l’Europe, un nouveau krach financier se profiler à l’horizon. Ce qui rend parfaitement inopérant le laisser-faire néolibéral cher à l’ancien banquier de chez Rothschild, hypothèque de ce fait la relance des investissements autant que la création d’emplois ou l’amélioration du pouvoir d’achat, prive le « maître des horloges » présidentielles de la faculté d’entretenir le mirage d’un embellissement futur des conditions de vie de la population.

En décalage, de même, avec la désintégration s’accentuant de la construction capitaliste de l’Europe. Une désintégration qui frappe de vacuité les exhortations du locataire élyséen à pousser les feux d’un fédéralisme pour lequel il ne trouve guère d’alliés. En dépit de ses engagements réitérés à respecter la discipline ordolibérale en matière de finances publiques, il ne se trouve nullement payé de retour par la droite conservatrice d’outre-Rhin, elle-même en proie à la concurrence d’une extrême droite ascendante, ce qui l’amène à se préoccuper prioritairement de l’installation de l’un de ses représentants à la tête de la future Commission européenne. Une manière, pour Madame Merkel, de rappeler à sa base électorale comme à son partenaire du prétendu « couple » Berlin-Paris, qu’elle n’envisage d’Europe que… sous hégémonie allemande.

En décalage, également, avec un contexte planétaire dominé par l’aiguisement des concurrences économiques et des rivalités géostratégiques. Les tensions politiques qui en résultent entre puissances en lutte pour la redéfinition des rapports de force, les compétitions qui s’intensifient entre firmes transnationales pour le contrôle des marchés et des matières premières, l’accumulation des menaces de guerre que tout cela engendre en diverses régions, amenuisent la crédibilité de la diplomatie jupitérienne. Celle-ci s’en trouve amenée à revoir à la baisse les ambitions proclamées à grand renfort de trompes, voici à peine un an. À preuve, s’exprimant devant la Conférence des ambassadeurs, le 27 août, l’apôtre d’une « verticalité » très aristocratique n’aura plus parlé de la France que pour lui désigner un rôle de « médiatrice ». Très loin des discours qui, des décennies durant, exaltaient la vision indépendante qu’elle était supposée porter à l’échelle du globe tout entier.

En décalage, encore, avec la fracture démocratique française. Cette fracture que les agissements d’une barbouze de second ordre, conjugués à la révélation régulière des puissants intérêts privés (les fameux « lobbies » dénoncés par Nicolas Hulot) auxquels se trouvent liés divers ministres ou personnages influents de l’Élysée, auront brutalement rouverte. Les fragilités du césarisme élyséen, qui n’aura pu s’installer aux commandes qu’à la faveur de l’effondrement de l’ancien ordre politique vermoulu, sans toutefois disposer d’une assise populaire majoritaire, se seront du même coup révélées au pays.

En décalage, enfin, chacun vient d’en prendre conscience, avec des urgences écologiques tout autant incompatibles que les besoins sociaux avec la volonté de tout sacrifier aux injonctions de ces « premiers de cordée » que caractérise une soif inextinguible d’accaparement de tout ce qui représente une source de profit.

En résumé, cette accumulation d’incompréhensions explique que le dispositif macronien se fût aussi rapidement déréglé. Que l’autorité présidentielle se retrouvât considérablement affaiblie (au point que la popularité d’Emmanuel Macron s’avérât maintenant moindre que celle de son prédécesseur au même moment de son quinquennat), ce qui serait déjà un énorme problème dans une V° République qui fait du premier personnage de l’État la clé de voûte du bon fonctionnement des institutions, mais qui devient un facteur de crise majeure pour un prétendant au rôle de César. Que le bloc social et politique sur lequel s’appuyait le nouveau clan aux affaires ne cessât de s’effriter, démissions et dissonances (quand il ne s’agit pas de limogeages comme celui que vient de subir le porte-parole du Château) se multipliant du côté des forces et personnalités que l’occupant du Trône s’était efforcé de rallier à lui. On voit jusqu’à la nouvelle ministre des Sports, nommée parce que la précédente se trouvait en délicatesse avec le fisc, ruer dans les brancards en découvrant l’ampleur des coupes budgétaires dont son administration va être l’objet en 2019…

Lire la suite...

vendredi 24 août 2018

Uri Avnery disparu, "l'Autre Israël" en deuil...

Voilà une grande voix qui va nous manquer… Je veux parler de celle de Uri Avnery (né Helmut Ostermann), dont la disparition ce 20 août laisse orphelins celles et ceux qui, en Israël et dans le monde, livrent l’âpre bataille que l’on sait en faveur d’une paix dans la justice au Proche-Orient.

Né en 1923, Uri Avnery aura fait partie de ces Juifs contraints de fuir l’Allemagne à l’arrivée au pouvoir des nazis, qui chercheront en Palestine, terre à laquelle ils se sentaient liés par la tradition juive, un refuge où il leur serait possible de retrouver un peu de sécurité. Il aura ainsi, dès son plus jeune âge, été le témoin vivant de la spécificité contradictoire du futur Israël : à la fois phénomène colonial reposant sur la spoliation d’un autre peuple, et terre d’accueil pour une fraction – qui devait aller croissant au fil des années – de ces hommes et femmes en butte à l’antisémitisme meurtrier se répandant à toute vitesse sur l’Europe de l’entre-deux guerres.

Après un bref passage dans l’Irgoun, organisation juive clandestine combattant le mandat britannique sur la Palestine qu’il quittera en désaccord avec son positionnement d’extrême droite, il participera à la guerre de 1948, qui devait donner naissance à l’État d’Israël, dans la brigade Shualei Shimson. Ayant quitté Tsahal, où il aura de toute évidence pris conscience de l’impasse sanglante où menait l’expropriation des terres arabes, il entamera à ce moment le combat de sa vie contre la négation des droits des Palestiniens. Par la plume comme par l’action publique, d’abord comme chroniqueur du Haaretz, puis à la tête de l’hebdomadaire Haolam Hazeh, avant d’être élu par deux fois à la Knesset sur une liste « centriste », cela l’exposera à d’innombrables campagnes de haine, à des agressions violentes (telle celle qui lui valut la fracture de ses deux bras, en 1953, à l’instigation de militaires de l’« Unité 101 », troupe d’élite alors dirigée par Ariel Sharon), et même à une tentative d’attentat.

Ayant, comme d’autres, échoué à bâtir une alternative politique à un système dominé par des partis niant en commun le fait national palestinien par-delà leurs divergences idéologiques, c’est à partir de la société civile qu’il déploiera son action jusqu’à son dernier souffle. Militant d’une solution à deux États, il sera même, en 1982, un précurseur du dialogue israélo-palestinien qui débouchera sur les accords d’Oslo dix ans plus tard, rencontrant Yasser Arafat alors que ce dernier était assiégé à Beyrouth par l’armée israélienne. Après le reflux et la désintégration de la puissante vague de mobilisation pour la paix qu’emmènera un temps le mouvement Shalom Arshav (La Paix maintenant), il fondera en 1994 Gush Shalom (Bloc de la paix), dont il ne cessera par la suite d’être la figure tutélaire.

Celles et ceux qui, dans ma génération, prendront conscience du défi historique que représente la relation entre Israéliens et Palestiniens pour le devenir de toute la région, auront pour la plupart découvert Uri par un article donné au numéro spécial des Temps modernes (la revue dont Jean-Paul Sartre assumait la direction) consacré, en avril 1967, à cette question. Significativement intitulé « Israël, fait colonial ? », il y exposait dès cet instant ce qui caractérisera ses positions sur les cinquante années suivantes : le refus des approches schématiques qui ont pour seul effet d’interdire la recherche d’une solution politique fondé sur le droit et non plus sur la force des armes ; et la défense intransigeante du principe d’égalité entre peuples ayant un droit identique à exister dans le respect de leur souveraineté. Qui connaissait la rectitude de sa pensée n’aura, par conséquent, pas été étonné de le voir s’élever, en 2016, contre certaines dérives de la campagne « BDS » : « Le débat BDS peut attiser les haines réciproques, élargir l’abîme entre les deux peuples, les séparer encore davantage. Seule une coopération active entre les camps de la paix des deux bords peut obtenir la seule chose dont l’un et l’autre ont désespérément besoin : LA PAIX. »

Sa dernière bataille, Uri la livrera contre la loi adoptée – à une courte majorité de la Knesset – par la droite ultrasioniste, faisant d’Israël « l’État-nation du peuple juif ». Une décision consacrant une situation d’apartheid institutionnel à l’encontre des composantes chrétienne, arabe ou druze, et visant à barrer inexorablement le chemin à toute négociation ayant pour objectif le partage de la Palestine en deux États souverains. Dans la dernière des chroniques qu’il publiait régulièrement sur le site Internet de son mouvement, Uri développera une conception de l’existence juive aux antipodes de ce que martèle ad nauseam le clan de fanatiques extrémistes et religieux aujourd’hui en charge des destinées d’Israël. À ses yeux, les Juifs, constituent un peuple « dispersé à travers le monde et appartenant à de nombreuses nations, avec un sentiment fort d’affinité avec Israël. Nous, dans ce pays, nous appartenons à la nation d’Israël, dont les membres hébreux font partie du peuple juif ».

Ces propos de sagesse, récusant les logiques sans issues de colonisation à outrance et de guerre ethniciste, expliquent le deuil dans lequel nous nous sentons plongés. C’est bien l’un des plus prestigieux héritiers du judaïsme des Lumières qui vient de nous quitter. « L'Autre Israël » se retrouve privé du porteur d’une mémoire juive que l’on veut par tous les moyens effacer au plus haut niveau du pays. Et le mouvement international de solidarité voit disparaître l’un de ses plus précieux points d’appui.

mardi 7 août 2018

Pourquoi Macron entre dans la zone des tempêtes

Je l’écrivais dans mon dernier post, je m’étais attelé à l’écriture de deux notes s’efforçant de prendre un peu de recul (l’une faisant le point sur l’état d’avancée du projet de l’équipe en place, l’autre portant sur le basculement de l’ordre du monde et de l’Europe). Les événements de cette fin juillet m’auront amené à changer mes plans. Alors que les vacances parlementaires viennent de débuter et que l’actualité politique fait une pause, j’ai repris la chronique sur la situation du macronisme, non sans l’avoir toutefois quelque peu réorganisée et complétée d’un certain nombre de développements. Ce qui est devenu une affaire d’État, avec la mise au grand jour des agissements plus que troubles de l’adjoint au chef de cabinet du président de la République et de quelques autres, sera en effet apparu, à mesure qu’en haut lieu on se sera montré impuissant à l’étouffer, comme un révélateur. Des limites qu’est en train de rencontrer le petit clan vainqueur des scrutins de 2017.

Jusqu’à ce mois qui vient calamiteusement de le plonger dans une tourmente aux implications encore imprévisibles, on peut imaginer qu’Emmanuel Macron escomptait de son interminable discours devant le Congrès, le 9 juillet, qu’il octroie un nouveau souffle à son quinquennat. On peut de même supposer qu’il attendait de la victoire des Bleus en Coupe du monde de football, qu’elle lui permette de franchir la trêve estivale auréolé d’un regain de popularité. On peut aussi penser, qu’en recevant centrales syndicales et organisations patronales à l’Élysée le 17 juillet, il imaginait délivrer au pays le message qu’il entendait renouer le dialogue avec ces « corps intermédiaires » qu’il méprisait aves ostentation depuis une année. La réalité de l’affaiblissement de son autorité sera venue brutalement se rappeler à lui, grâce en soit rendue à ce Monsieur Benalla qui, bien involontairement, aura éclairé nos concitoyens sur ce qui se passait dans l’ombre de la rue du faubourg Saint-Honoré. Le scandale n’est cependant qu’une (toute petite) dimension du changement des coordonnées de la politique française, entamé avec l’affrontement entre l’exécutif et les cheminots, autour de ce considérable enjeu de société que représente la privatisation du rail.

En écrivant ces lignes, j’imagine la surprise de certains. La mobilisation des agents de la SNCF ne sera, il est vrai, pas parvenue à obtenir le retrait du « pacte ferroviaire » portée par le gouvernement. L’échec, puisque c’en est un, ne s’inscrit néanmoins pas au nombre des défaites cinglantes essuyées par le mouvement social depuis une dizaine d’années. D’abord, parce que ses acteurs auront su déployer leur lutte dans l’unité et sur la durée, contraignant les gouvernants et la direction de l’entreprise à certaines concessions, ce qui en aura fait un conflit exemplaire à bien des égards. Ensuite, parce que les cheminots auront, ce faisant, posé devant la nation les questions primordiales du devenir du service public à la française et, plus généralement, de politiques publiques menacées de dislocation par une logique de dérégulation appliquée sans retenue. Enfin, parce que cette confrontation aura donné toute la mesure du mécontentement populaire, palpable à travers le soutien dont elle aura bénéficié jusqu’au bout de la part d’une moitié de l’opinion, en dépit des difficultés causées aux usagers.

Les problèmes présentement rencontrés par l’occupant du Trône peuvent-ils mettre en cause sa détermination à aller jusqu’au bout de son dessein ? Fou qui le prétendrait. Devant députés et sénateurs réunis à Versailles, il aura ainsi déroulé ce qui charpentera l’an II de son mandat. À savoir la volonté d’accoucher d’une société où, sous couvert d’« égalité des chances » (et non des droits, évidemment), les individus seront appelés à plonger dans un univers de compétition à outrance et de difficultés aggravées, où la « libération » du travail deviendra synonyme de diminution de son « coût » imputé, où les cadeaux sociaux ou fiscaux consentis aux possédants s’avéreront prolongés d’une attaque généralisée contre les protections collectives et d’une limitation drastique du niveau des salaires comme des pensions. C’est-à-dire d’une inégalité galopante entre les revenus.

Il a souvent été dit que notre président « en marche » s’inspirait de la théorie du « ruissellement », selon laquelle l’accroissement des privilèges d’un tout petit nombre finirait par se traduire en relance de l’économie, en investissements créateurs d’emplois, donc en amélioration du sort de toute la population. De toute évidence, ce n’est pas exact. Confronté à une globalisation au sein de laquelle les concurrences s’aiguisent entre puissances et firmes transnationales, j’y reviendrai, il veut simplement délivrer le capital de tout ce qui pourrait encore l’entraver, afin de lui permettre de faire face à un environnement ensauvagé. Sans le moindre égard pour le sort de celles et ceux qui paieront cette orientation d’un plus grand éloignement du « partage du gâteau »...

Ce qui explique que les exhortations de quelques « marcheurs » à compléter une orientation ultralibérale d’un volet social, la fameuse « jambe gauche » qui rétablirait l’équilibre avec une « jambe droite » hypertrophiée à force de musculation, résonnent dans le vide. Le « en même temps » ayant fait les beaux jours d’une campagne électorale n’est, de toute évidence, plus à l’ordre du jour. D’ailleurs, vous l’aurez peut-être relevé, lorsqu’il use à présent de la métaphore des « premiers de cordée », Monsieur Macron se garde bien d’assigner à ceux-ci la mission de tirer les suivants vers le haut. Il se contente, à leur propos, d’une évocation au cynisme sans borne : il leur revient de désigner à ceux d’en bas les points d’appui grâce auxquels, sauf à dévisser, ils pourraient se hisser vers le sommet, si du moins ils en avaient la force. Dans l’inflexible « monde nouveau » de notre Jupiter, la solidarité est devenue un mot vide de sens, et « l’ascenseur social » est réservé à qui parvient à imiter celui qui « réussit »...

Lire la suite...

lundi 23 juillet 2018

Ce que l'affaire Benalla nous dit du macronisme

J’avais annoncé vouloir mettre à profit cette période estivale pour prendre un peu de recul et revenir sur quelques questions d’importance. J’étais donc en train d’achever une note sur les raisons pour lesquelles, selon moi, Monsieur Macron venait d’entrer dans la « zone des tempêtes », lorsqu’aura éclaté le séisme Benalla. Un scandale d’une gravité exceptionnelle, n’ayant qu’un très petit nombre de précédent en France. On aura parlé, à son propos, d’une « affaire d’État ». Le qualificatif ne relève pas de l’abus de langage, dès lors que toutes ses ramifications, sans exception, remontent au « Château » et, plus encore, à son principal résident, clé de voûte comme on sait de nos institutions.

Les faits sont connus. Deux mois et demi après la commission des faits, il aura été révélé que l’un des plus proches collaborateurs du Prince, son chef adjoint de cabinet pour être précis, se sera rendu coupable, le 1° mai dernier, de violences contre des personnes manifestant place de la Contrescarpe à Paris, illégalement revêtu des attributs de l’autorité policière (casque et brassard). Que, pour ces événements tombant sous le coup de la loi, cet individu n’aura écopé que d’une suspension symbolique, après quoi il aura pu reprendre son action au plus près de l’hôte de l’Élysée et de son épouse. Qu’il aura même été, après ces actes et alors que nul ne pouvait en ignorer la gravité, gratifié d’un logement et d’un véhicule de fonction. Qu’il disposait, de surcroît, d’un badge d’accès à l’hémicycle de l’Assemblée nationale, privilège réservé à un très petit nombre et auquel le chef de l’État – donc, a priori, son entourage – ne peuvent prétendre selon les usages républicains. Que son parcours, du service d’ordre du Parti socialiste à la protection rapprochée du candidat « en marche » à l’élection présidentielle, s’avère des plus troubles, mélange d’arrivisme et de connivences au sein de l’appareil policier ou gendarmique, agrémenté de solides liens dans les milieux de la sécurité privée.

Il appartient à présent à la justice, aux commissions parlementaires qui se sont emparées du dossier, et à l’Inspection générale de la police nationale saisie des dérives du maintien de l’ordre le 1° mai, de faire toute la lumière sur cet engrenage. Celui-ci pose en effet des questions auxquelles les protagonistes, à commencer par le plus haut responsable du pays, ne pourront se dérober très longtemps. Pourquoi avoir, si longtemps, couvert Alexandre Benalla, que ses comportements délictueux autant que sa propension à la violence eussent dû placer sous le coup d’une procédure de licenciement depuis belle lurette ? La protection dont ce sulfureux personnage aura bénéficié ayant, de toute évidence, reçu l’aval du président, de quoi ce dernier se sentait-il donc redevable, au point d’avoir risqué son autorité par un pareil comportement ? Puisque la mission « d’observation », dont ce Monsieur Benalla était théoriquement chargé auprès des forces de l’ordre, se sera de facto transformée en engagement actif dans le tabassage de manifestants, quel échelon hiérarchique en avait auparavant pris la décision pratique, et pour quel motif le même individu assistait-il, aux côtés du ministre de l’Intérieur et du préfet de police, à la réunion de bilan de cette chaude journée dans les bureaux de la Direction de l’ordre public et de la circulation ? De quelles natures étaient ses liens avec de hauts fonctionnaires de police et de gendarmerie, au-delà de ceux qui se retrouvent actuellement suspendus et dans le collimateur de la justice pour avoir détourné des images de vidéo-surveillance à la veille de l’ouverture d’une information judiciaire ?

D’autres interrogations, sans doute plus désastreuses politiquement pour l’exécutif, se posent. En quoi les débordements, de longue date annoncés, en marge de la manifestation syndicale du Premier Mai, intéressaient-ils l’Élysée, au point qu’y ait été dépêché l’un de ses plus hauts représentants, accompagné au surplus d’un acolyte (lui-même réserviste de gendarmerie mobilisé, a-t-on appris de la bouche du porte-parole de Monsieur Macron, par le Commandement militaire de la présidence de la République, alors qu’il se trouve être un salarié de « La République en marche ») ? Quelle urgence aura bien pu justifier, alors qu’un mouvement social d’importance défiait les plans gouvernementaux de privatisation du service public ferroviaire, une semblable confusion des genres, entre l’Élysée, les services de police et le parti majoritaire ? À quelle motivation opérationnelle obéissait la décision de doter le sieur Benalla d’un matériel de transmission, dont il serait intéressant de savoir avec qui cela lui permettait de communiquer ? Quelles étaient les véritables attributions de ce monsieur, lui donnant l’autorité politique de commander aux fonctionnaires en charge de la sécurité présidentielle (et à leurs gradés), et le voyant bénéficier de passe-droits littéralement démesurés (au vu, en particulier, de sa faible expérience politico-professionnelle et de son jeune âge), s’il n’était que le simple « chargé de mission » que l’on nous dépeint parfois ?

Pour avoir observé un pesant silence, avant et après la révélation des troubles pratiques qu’abritaient depuis un an les lambris dotés du faubourg Saint-Honoré, ce qui résonne comme un aveu de culpabilité, il est devenu impossible à notre sémillant Jupiter de sacrifier quelques lampistes, voire son ministre de l’Intérieur (qui n’aura, manifestement, fait qu’obéir à son maître en ne saisissant pas la justice comme l’article 40 du code de procédure pénale l’y eût obligé, « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit (étant) tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République »).

Car c’est la nature du macronisme, jusqu’alors soigneusement dissimulée par de belles tirades sur le « monde nouveau » ou la « République exemplaire », qui vient d’être mise en lumière. Et le désordre provoqué par un barbouze de seconde zone est, pour cette raison, devenu une « affaire Macron ». Un Watergate à la française, si l’on préfère (n’oublions pas que la révélation des pratiques illégales de l’administration Nixon, aux États-Unis, en 1972, aura débuté par l’arrestation de deux obscurs cambrioleurs dans les locaux du Parti démocrate) !

Lire la suite...

mercredi 18 juillet 2018

Coupe du monde : quand la France retrouve ses belles couleurs...

Je ne voudrais pas casser l’ambiance, comme on dit, mais tout de même… Si le militant que je suis depuis toujours ne peut s’empêcher de prendre la plume pour proposer son regard sur l’émotion qui vient d’emporter le pays à l’heure des dernières épreuves de la Coupe du monde de football, impossible pour lui de ne pas entamer sa réflexion par deux pavés jetés dans la mare des consensus bien-pensants.

J’aurai ainsi, comme vous, du moins je l’imagine, été révulsé à l’écoute des déclarations de ces hauts personnages politiques s’employant à faire de l’équipe de France la quintessence des « premiers de cordée » célébrés par notre Manu Premier, que les obscurs citoyens que nous sommes se devraient de révérer, tant leur réussite viendrait mettre en accusation notre propre incapacité à devenir des « gagnants ». Par un mélange de haute technicité de leur jeu, d’ingéniosité tactique sur les pelouses, d’esprit fédérateur aussi, les Bleus auront su éliminer chacun de leurs concurrents, tandis que l’attachement qu’ils auront régulièrement affiché à leur patrie ne pouvait que leur attirer un immense soutien populaire. Eussent-ils cependant perdu les compétitions ayant, au final, fait d’eux des champions du monde, qu’ils n’auraient pas pour autant démérité du soutien d’un pays dont ils auront aussi fièrement porté les couleurs. À l’inverse de ce que tendent à suggérer bien des commentateurs, le sport n’est ni un instrument de promotion des plus forts imposant leur loi aux plus faibles, ni une manière esthétisée de faire la guerre.

De même, pour talentueux et sympathiques soient nos 24 joueurs, ils ne seront pas devenus, par la magie de quelques matchs, des icônes à vénérer sans la moindre modération. À l’origine, le football se voulait une discipline mettant en valeur le sens de l’engagement collectif, il s’enracinait de ce fait dans les villes et quartiers populaires, et se trouvait même porté par le mouvement ouvrier, au point d’avoir vu certains clubs arborer des dénominations évocatrices (à l’instar du célèbre « Red Star »). Il se sera retrouvé happé par le fric ruisselant sous l’égide de la globalisation capitaliste, frappé par des phénomènes sordides de corruption de ses instances dirigeantes, dévoyé par les gigantesques lobbies financiers et multimédiatiques s’employant à transformer une poignée de joueurs professionnels en stars milliardaires, marqué par l’écart sans cesse grandissant entre les équipes mises en vedette et les petits clubs amateurs à la peine pour survivre. Nos porteurs du maillot aujourd’hui doublement étoilé peuvent bien être issus de la France souffrante et oubliée des élites, ils n’échappent pas à cette triste réalité.

Ce qui ne retire rien, absolument rien, à l’importance de l’enthousiasme dont les rues de nos plus petits villages auront été le théâtre, cette dernière semaine. Lorsque tout un pays se dresse, par-delà ses fragmentations sociales ou culturelles, et communie dans le culte de ses représentants sportifs d’un court moment, lorsque sont entonnées jusqu’à épuisement ces Marseillaise dépourvues de toute empreinte agressive, lorsque nos trois couleurs se retrouvent brandies par toute une jeunesse sans que quiconque ne se soucie de la couleur de peau ou des origines de son voisin de fête, se révèle avec fracas ce qui fonde, ici, le sentiment d’appartenance à une commune nation.

L’identité de la France, invoquée ad nauseam par les temps qui courent, ne se confond d’aucune manière avec un nationalisme revanchard, la nostalgie de la prétendue grandeur d’un empire colonial ayant causé tant de malheurs pour un grand nombre de peuples, l’obsession des filiations ethniques et des héritages religieux. Elle s’est structurée, au débouché de ces « heures tragiques que notre destin a traversées sans arrêt », comme le disait si magnifiquement Fernand Braudel dans son célèbre L’Identité de la France (Arthaud-Flammarion 1986), autour de l’idée républicaine. Une République qui, quelles que fussent les abominations commises en son nom, n’aura jamais voulu reconnaître que des citoyens et non des communautés fermées les unes aux autres, qui aura à l’inverse fait de l’intégration son fil conducteur, au point de placer la fraternité dans le prolongement de la liberté et de l’égalité dans son triptyque officiel.

C’est cette identité qui resurgit régulièrement, dans la joie de victoires footballistiques exceptionnelles ou en réaction aux épreuves sanglantes ayant régulièrement frappé les populations de l’Hexagone. Comme un défi au déchaînement des xénophobies et des égoïsmes nationaux, qui s’emparent présentement de zones entières de la planète et vont jusqu’à dresser des murs de honte face aux flux de réfugiés en quête d’une terre de paix et de démocratie... Comme la contestation vivante de tous ces prêches de haine qui cherchent à attiser les paniques morales, à opposer les individus entre eux, à assigner à chacun une identité dévoyée d’exclusion de l’Autre, à exalter des origines reconstruites ou des lois divines supposées intangibles, à fracturer la seule communauté faisant sens face à l’inhumanité toujours menaçante, celle des citoyens... Comme une réponse cinglante, forgée à la chaleur d’une longue expérience, à ces théories vénéneuses, ayant manifestement les faveurs du locataire actuel de l’Élysée, qui voudraient faire demain des curés ou des imams les nouveaux garants de la cohésion de nos territoires...

Il se trouve que, depuis vingt ans, c’est le foot qui sera devenu l’un des vecteurs de cette réaffirmation. Parce que chaque Français aura pu, comme cela avait été le cas en 1998, se reconnaître dans ces joueurs ou ces entraîneurs aux patronymes si représentatifs du creuset français, ces Paul Pogba, Antoine Griezmann, Kylian Mbappé, Benjamin Pavard, Olivier Giroud, Ousmane Dembélé ou… Didier Deschamps. Parce que la démission ou, pire, la déréliction des forces dont la mission serait théoriquement de faire vivre au quotidien les promesses de la République, à gauche tout particulièrement, auront contraint une aspiration persistant contre vents et marées dans les profondeurs du pays à trouver des chemins inattendus pour s’exprimer. Parce que, comme le rappelle Lilian Thuram, l’ex-défenseur des tricolores de 1998, fêter l’équipe de France est une manière de « satisfaire un besoin profond de partage. Nous avons besoin des autres pour exister. Or, nous vivons un moment où les discours politiques et leurs relais médiatiques conditionnent à la peur des autres. Des pays, des continents sont en train de se fermer, de céder au repli identitaire. Ces idéologies sont là pour casser les solidarités, briser les cohésions et empêcher de croire qu’il est possible de changer les choses. Dans ce contexte d’anxiété, les victoires de l’équipe de France servent de défouloir pour partager des émotions avec des gens qu’on aime » (L’Humanité, 16 juillet).

On avait beaucoup évoqué, voici vingt ans, une France « Black-Blanc-Beur ». L’expression n’était pas fausse, même si, à l’époque, on avait chargé l’engouement de la nation pour ses joueurs d’une dynamique civique et sociale qu’elle ne possédait d’évidence pas. Depuis, le creusement des inégalités et l’exacerbation des concurrences encouragés par un néolibéralisme destructeur de vies et de protections collectives, la montée en puissance du néofascisme lepéniste, le développement de toutes les formes de racisme, l’essor des fondamentalismes religieux, la récurrence du terrorisme islamiste auront continué leur œuvre désagrégatrice.

Bref, pas plus qu’il ne fera remonter durablement la popularité présidentielle dans l’opinion, ce 15 juillet d’exception n’est annonciateur, en lui-même, d’un nouvel élan du peuple français. Aussi enthousiasmantes fussent les images de ces foules célébrant un pays rassemblé par sa quête de solidarité, elles doivent donc être, simplement, considérées comme des rappels salutaires. Que le pire, le déchirement des nations par des détestations aussi recuites qu’entretenues par des aventuriers prospérant sur le malheur, peut parfaitement être conjuré. Et s’il se trouve, à présent, tant de voix, du côté des extrêmes droites européennes, pour dénier à nos footballeurs leur qualité de Français à part entière, c’est sans doute qu’ils auront fait vivre aux yeux du monde, sans peut-être s’en rendre compte, la modernité de l’idéal universaliste au cœur depuis toujours de notre modèle républicain.

mercredi 4 juillet 2018

Ce que nous devons, à gauche, retenir (et revendiquer) de Mai 68

L’achèvement du printemps 2018 nous aura confrontés à une double interrogation : sur ce qu’aura recouvert l’absence de « commémoration » du cinquantenaire des journées de mai et juin 1968 ; et sur ce qu’aura porté en germes le plus long mouvement social qu’ait connu la SNCF, la fin du mois dernier ne devant manifestement pas marquer la fin d’un conflit appelé, fait exceptionnel dans l’histoire des luttes sociales dans notre Hexagone, à se prolonger tout au long de la période estivale, voire au-delà. À dire vrai, l’un et l’autre de ces questionnements se recoupent. C’est ce dont j’ai voulu traiter à travers cette note.

L’entreprise intellectuelle de Pierre Nora (avec son célèbre, bien que fort contestable, Les Lieux de mémoire, paru en 1997 chez Gallimard) en avait fait très involontairement la démonstration en son temps, une « commémoration » officielle remplit le plus souvent une fonction idéologique précise : aseptiser les événements fondateurs d'une histoire, en colmater autant que possible les fractures encore ouvertes, recomposer ce faisant la conscience nationale dans l’objectif d’en effacer tout ce qui pût être porteurs de contestation de l’ordre en place. Pourtant, cette année, de « commémoration » de l’ébranlement soixante-huitard, il n’y eut pas. Tout au plus, en dehors de quelques ouvrages à l’intérêt variable, avons-nous assisté à une avalanche de rétrospectives à la portée amoindrie par une manifeste volonté de souligner, comme si on eût pu l’ignorer, à quel point les temps avaient changé.

Emmanuel Macron avait bien semblé, un court moment, tenté par l’organisation d’une opération de com’, à l’occasion de laquelle il eût pu enrôler quelques figures des sixties converties aux vertus de la marchandisation du monde, de Daniel Cohn-Bendit à Romain Goupil, sans parler de l’inénarrable Bernard-Henri Lévy. Sans doute, imaginait-il, de cette manière, exalter la « modernité » de son quinquennat et réduire 68 à cette libération des mœurs que lui et les siens se plaisent à applaudir, ou encore à ce « délire verbal sans mort d’homme » dont parlait Raymond Aron, l’un des plus brillants intellectuels conservateurs de l’époque (in La Révolution introuvable, Réflexions sur les événements de mai en toute liberté, Fayard 1968). S’il y a si vite renoncé, c’est que, franchissant les barrières générationnelles, les deux mois ayant fait basculer la France, voici cinquante ans, n’ont pas perdu leur portée évocatrice.

L’enquête publiée par Le Nouveau Magazine littéraire en mars dernier a sans doute suffi à sortir le clan au pouvoir de la suffisance où il se complaisait depuis un an. 78% des Français, interrogés par Harris Interactive, y considéraient que Mai 68 avait eu des conséquences positives pour notre société. Alors que l’on se préparait, en haut lieu, à une épreuve de force d’inspiration thatchérienne avec les cheminots, il y avait là de quoi inviter à la prudence de petits marquis qui ne se gaussent du concept de lutte des classes que pour mieux le mettre en pratique à travers chacune de leurs décisions.

D’autant que, on ne le redira jamais assez, les travailleurs du rail jouèrent un rôle déterminant dans la grève générale qui paralysa le pays, trois semaines durant, au printemps 1968. Eux, qui n’avaient pas cessé le travail en 1936, devinrent par la suite des fers de lance de la bataille sociale, au point que la direction de l’entreprise ait dû, après-guerre, recourir à la réquisition à quatre reprises, en mars 1951, août 1953, juin 1959 et mai 1961. Laurent Joffrin soulignait d’ailleurs, un jour, ce que le monde ouvrier dut aux cheminots en cette cruciale année : « L’arrêt des trains, c’est l’arrêt du pays. Les entreprises ne seront plus livrées. Les voyages deviendront difficiles. Les grossistes seront étranglés et l’industrie asphyxiée. Par solidarité ou par nécessité, l’économie française se retrouvera en hibernation au soleil » (in Mai 68, Histoire des événements, éditions du Seuil 1988).

À les relire présentement, ces lignes n’expliquent-elles pas pourquoi Jupiter a décidé, avec la brutalité que l’on sait, d’engager sa contre-révolution libérale par un affrontement avec ce secteur du monde du travail, afin de tenter d’en briser l’esprit de résistance et de persuader le corps social qu’il venait de perdre l’une de ses avant-gardes les plus efficaces ? Plus globalement, cette dimension primordiale du mouvement de Mai, qui en aura fait « un abrégé du conflit à la française », pour reprendre les mots de Jacques Julliard (« La culture du conflit », in Histoire de la France, éditions du Seuil 1990-2000), ne rend-elle pas compte de la haine réactionnaire qu’il a déchaînée ?

Des saillies d’un Éric Zemmour pourfendant un sombre complot pour « détruire la France traditionnelle », aux exhortations d’un Nicolas Sarkozy à « liquider l’héritage », pour en arriver en 2018 à la croisade de Madame Maréchal anciennement Le Pen cherchant à réunir les droites dans le but de « débrancher » le Mai français, la « pensée anti-68 », dont a si justement parlé Serge Audier (in La Pensée anti-68, Essai sur les origines d’une restauration intellectuelle, La Découverte 2009), s’est retrouvée au cœur de la guerre culturelle livrée par les classes dirigeantes à l’idée de changement progressiste. Surtout lorsque ladite idée se trouve portée par la levée en masse de millions d’hommes et de femmes...

Soyons toutefois précis. Les courants qui, ces dernières semaines, alors que le conflit faisait rage à la SNCF et dans les services publics, s’aventurèrent à imaginer un nouveau printemps des grèves, se sont lourdement trompés d’époque. Non que l’inégalité ne se fût pas, de nos jours, terriblement creusée à mesure que s’installait un nouveau capitalisme, transnationalisé et financiarisé comme jamais. Mais, depuis mai 1968, les cartes ont été rebattues.

Au terme d’une offensive de quelque trente années, les possédants sont parvenus à enclencher une révolution scientifique et technologique ayant remodelé à leur convenance l’ordre productif planétaire, pulvérisé les structures de classes antérieures, fragmenté le salariat, brisé les grandes concentrations industrielles de l’après-guerre, poussé les feux des logiques de dumping social, généralisé les délocalisations. La liquidation de droits conquis de haute lutte, la déréglementation de l’économie, la destruction orchestrée de l’État social, la flexibilisation du travail, la multiplication des statuts opposant les travailleurs entre eux, le matraquage idéologique visant à mettre en concurrence les individus sont devenues le quotidien de toutes celles et tous ceux qui n’ont que leur force de travail pour richesse.

Dans le même temps, alors que le mouvement ouvrier acquittait le prix de ces sévères défaites, les projets qui avaient si durablement donné sens à ses combats ont fini par afficher leurs échecs, voire leurs faillites, se révélant incapable de relever les gageures du nouveau siècle. De force incarnant l’espoir d’émancipation de l’humanité entière, au fil de trop de rendez-vous manqués et de tant de désillusions, la gauche n’a pas su résister à la spirale du déclin, du discrédit, de la division.

Croire, ou pire faire croire, dans ces conditions, qu’un grand chambardement était à l’ordre du jour sur le court terme s’avérait donc contre-productif, sinon carrément démoralisateur. La tâche nous incombant est plutôt, à la chaleur de chaque confrontation avec l’adversaire, de reconstruire les instruments d’un engagement efficace, de refonder le projet crédible pouvant insuffler de la dynamique à l’action sociale, de porter haut les objectifs politiques à même de changer le rapport des forces. Au service de cette démarche, qui se déploiera nécessairement sur la durée, Mai 68 n’est pas dénué d’enseignements toujours porteurs.

Lire la suite...

vendredi 15 juin 2018

Pour en finir avec le "populisme"

Le « spectre hantant l’Europe », pour reprendre les mots de Marx évoquant le communisme dans son célèbre Manifeste, serait-il devenu le « populisme » ? Reflets et produits des dérèglements majeurs qu’affronte le monde, des partis extrémistes et aventuriers ne cessent de monter en puissance dans la plupart des pays du continent.

Leur poussée s’avère telle que leurs thématiques se voient désormais reprises dans les programmes des formations de la droite traditionnelle. On l’aura vu en Italie (où le parti de Silvio Berlusconi sera passé sans crier gare sous la coupe de la Lega d’extrême droite), en Allemagne (où les conservateurs bavarois, espérant freiner l’ascension de l’Alternative für Deutschland, en seront venus à piller sans vergogne les saillies xénophobes de cette dernière), ou en France (où les fort mal-nommés « Républicains » se seront laissés aller à publier une littérature anti-immigration calquée sur la rhétorique lepéniste). Sans compter qu’aucun « plafond de verre » ne fait présentement plus obstacle à l’accession des mouvements concernés aux affaires : après la Hongrie, la Pologne, la Norvège, l’Autriche, c’est de l’autre côté des Alpes que l’étrange coalition de la Lega et du Movimiento Cinque Stelle vient de former un gouvernement, son premier acte ayant consisté à refouler un navire de quelque 600 réfugiés, l’Aquarius.

Pour peu que l’on se refuse à céder à l'incurie intellectuelle caractérisant tant d’analyses, on conviendra que le terme communément retenu de « populisme » ne permet guère de comprendre les phénomènes à l’œuvre. Quoique les organisations dont il est question se veuillent les porte-parole d’un peuple mythifié, elles ont pour traits communs de catalyser l’évolution réactionnaire de secteurs entiers des sociétés européennes, d’encourager les replis nationalistes ou carrément ethnicistes, de développer une contestation radicale de la démocratie dissimulée sous une dénonciation en règle des « systèmes » en place ou des élites dirigeantes, d’épouser le resurgissement des idéologies d’extrême droite, lorsqu’elles ne se confondent pas avec la renaissance de protofascismes se parant des atours de la « modernité ». Leur force vient de leurs capacités de surfer sur les souffrances et colères de larges pans des populations. Et ce sont les paniques culturelles et les quêtes d’identité, provoquées par un climat planétaire anxiogène comme par les gigantesques flux migratoires engendrés par le chaos où s’enfoncent de nombreuses régions, qui leur octroient la dynamique ascendante que l’on sait.

Plus précisément, cette tendance s’alimente à une triple source : un ordre mondial en pleine tourmente ; une Union européenne en proie à une désagrégation irréversible ; un mouvement ouvrier affrontant une crise authentiquement existentielle. La crise financière de 2007-2008 a ouvert un nouveau temps de convulsions, de menaces de krach rebondissant en permanence, de concurrences exacerbées, d’affrontements internationaux pour le contrôle des ressources du globe et la redéfinition des zones d’influence entre puissances, de désintégration des systèmes politiques en place conjuguée à la crise de la politique et à l’atrophie de la démocratie représentative, d’aggravation des menaces environnementales pesant sur l’existence humaine, de risques de guerre. Dans ce cadre, se fondant sur une impitoyable orthodoxie monétaire et budgétaire qui les transforment en un des principaux rouages de la globalisation marchande et financière, l’Europe des Vingt-Six et la zone euro taillent en pièces les droits conquis et les dispositifs de solidarité, généralisent la précarité et les inégalités, piétinent la souveraineté des nations et celle des citoyens, se claquemure dans l’indifférence et l’égoïsme à l’égard de la détresse caractérisant une part grandissante de l’humanité. Quant à notre camp, lourdement affaibli par les défaites subies ces dernières décennies autant que par l’adaptation de certaines de ses composantes aux exigences d’un capitalisme avide, il ne parvient plus à polariser les confrontations politiques et sociales, à conduire les batailles idéologiques qui s’imposeraient, à incarner une visée d’émancipation crédible pour le grand nombre, à porter des perspectives de changement rallumant un espoir du côté des peuples.

C’est cette conjonction de facteurs qui aura ouvert un espace considérable à des formations dont la démagogie peut rencontrer une forte adhésion populaire, bien qu’elles puissent conduire à des désastres sans précédent depuis la chute des fascismes au siècle dernier. C’est dire que rien n’apparaît plus impératif que de permettre à la gauche de retrouver l’élan libérateur qu’elle a progressivement perdu, de la reconstruire sur un socle de principes faisant pièce aux logiques de haine et de compétition de tous contre tous, de la rassembler sur des propositions aussi réalistes qu’audacieuses de justice et d’égalité face à ce qu’il faut bien appeler un défi de civilisation.

C’est dire également que ceux qui, pensant reconquérir un électorat perdu, s’emploient à incarner une autre variante de « populisme », commettent une faute calamiteuse. À vouloir concurrencer des partis dangereux sur leur terrain de prédilection – l’opposition des « gros » et des « petits », de la « caste » et de la « multitude », de « l’oligarchie » et d’un « peuple » désincarné –, à s’affranchir des repères que fournit pourtant cette lutte de classes féroce mettant aux prises exploiteurs et exploités, à quitter les rivages de la gauche (c’est-à-dire à rompre un lien primordial avec les valeurs d’universalisme et de fraternité portées par le mouvement ouvrier), on court le risque de dérapages qui ne sont jamais sans conséquences.

Les dernières prises de position de Jean-Luc Mélenchon en font foi. Peu après la formation de la coalition ultradoitière dorénavant à la tête de l’Italie, il écrivait : « Toute la presse eurobéate va faire bloc pour critiquer les ‘’populistes italiens’’, fermer les yeux sur les violences allemandes, encourager le pire, c’est-à-dire celui de la normalisation de l’Italie aux diktats de Schaüble, Merkel et autres dominants allemands qu’on ne nommera bien sûr jamais de cette façon. (…) Berlin peine à trouver des marionnettes convaincantes en Italie pour garantir sa domination. Pour l’heure, les vainqueurs de l’élection n’ont pas encore fait leur capitulation à la Tsipras. Je forme le vœu que l’alternative populaire en Italie soit tranchante et n’apparaisse d’aucune façon comme un renfort des ‘’eurobéats’’ ni comme des hésitants ou des supplétifs de la bonne société italienne horrifiée par l’audace populaire en quête de souveraineté. »

J’ai fait le choix de livrer cette citation dans sa quasi-totalité. Elle me paraît, en effet, révélatrice d’un glissement ne pouvant qu‘alimenter la confusion dans les esprits. Passons sur la tonalité anti-allemande farouche de ce texte, qui peut vite amener à relativiser le rôle des autres gouvernements de l’UE, même s’il n’est pas injustifié de dénoncer l’hégémonisme des dirigeants d’outre-Rhin. Mais ne négligeons ni le satisfecit implicitement délivré à un pouvoir transalpin dominé par l’extrême droite – lequel n’aurait pas « encore fait (sa) capitulation à la Tsipras » –, ni la formule sur « l’alternative populaire en Italie », dont l’ambiguïté vient de l’appréciation plutôt laudative, qui la précède, de l’axe Lega-M5S.

Tout aussi révélatrice d’une tendance dont on ne saurait détourner le regard, m’apparaît l’initiative de deux grandes figures de Die Linke, Sarah Wagenknecht et Oskar Lafontaine, pour « dégager » la principale structure de la gauche allemande au profit d’un « mouvement » se revendiquant de la méthode des « Insoumis » français, ce que Jean-Luc Mélenchon aura chaleureusement appuyé. Au nombre des bases sur lesquelles elles fondent leur projet, les deux personnalités pourfendent la politique d’ouverture momentanée des frontières menée en 2015 par Madame Merkel, et elles n’hésitent pas à s’aventurer sur la pente savonneuse de la « préservation de la spécificité culturelle » de l’Allemagne, allant jusqu’à en appeler au « respect des traditions et de l’identité » du pays. Qu’il existe plus d’un motif de mettre en cause l’esprit néolibéral de la politique migratoire de la chancelière conservatrice allemande, où perce d’évidence l’intention d’affaiblir le salariat en le divisant un peu plus, est une chose. Qu’on lui oppose la défense de l’identité germanique, fût-ce avec le souci affiché de « regagner l’électorat populaire » de l’AfD, en est une autre. Il est des symboles avec lesquelles l’histoire interdit de jouer…

Loin de moi l’idée d’ouvrir ici une polémique. C’est une alerte que je souhaite au contraire lancer. Il est grand temps, à gauche, de cesser de s’aligner sur les analyses lapidaires de commentateurs décontenancés par la complexité du temps, pour désigner les courants aujourd’hui aux portes du pouvoir dans nombre de pays du Vieux Continent pour ce qu’ils sont : non un « populisme » dont on peine à fournir une définition, mais l’expression d’un ethnocentrisme autoritaire menaçant les sociétés de terribles fractures communautaires, d’un anéantissement des règles démocratiques, d’une mise sous le boisseau des droits des peuples et des travailleurs à s’auto-organiser pour défendre leurs intérêts. Du même coup, celles et ceux qui ont décrété qu’il convenait de tourner la page du clivage droite-gauche pour s’exalter des vertus supposées du « populisme de gauche » devraient au plus vite prendre acte de l’impasse dans laquelle ils se sont engagés.

Résumer une stratégie au « dégagisme », et prendre pour première cible les courants en lesquels s’est si longtemps reconnu le monde du travail, même si c’est officiellement pour prendre en compte les coordonnées d’un « nouveau monde », peut ouvrir le chemin à nos pires adversaires. À des nationalismes empreints de racisme… À des néofascismes se cherchant encore… À des néolibéraux trouvant là l’opportunité de dissimuler leurs visées régressives derrière des appels vibrants à défendre les libertés…

En complément de cet appel au ressaisissement, je reproduis ci-après un article donné à la revue Cause commune, pour sa livraison de janvier-février de cette année.

Lire la suite...

jeudi 7 juin 2018

Mouvement social : où en sommes-nous?

Foin de cette langue de bois qui, croyant éviter les problèmes, ne fait que désespérer les nôtres ! La lucidité sur les obstacles que nous pouvons rencontrer ne signifie nullement rendre les armes, encore moins « donner le point » à ceux que nous affrontons, alors que la bataille fait toujours rage. Elle permet, au contraire, d’identifier nos faiblesses pour mieux se concentrer sur celles de l’adversaire. Il est d’autant plus indispensable de se livrer à l’exercice que droite et macronistes viennent, à l’unisson, de ratifier le « pacte ferroviaire » au Sénat, déclenchant une intense campagne médiatique sur l’inutilité prétendue de la grève à la SNCF…

De toute évidence, après plus de deux mois d’une intensité rare, les mobilisations sociales ont atteint un palier. Alors que la colère s’accroît parmi les victimes d’une politique exclusivement tournée vers les puissants (à l’image de la toute récente évocation ministérielle d’une grande purge dans les dispositifs d’aide sociale, que le Canard enchaîné vient d’estimer à sept milliards), la journée unitaire appelée dans la fonction publique le 22 mai n’a pas enregistré la progression attendue du nombre de manifestants, en comparaison de celle du mois de mars. À leur tour, les manifestations convoquées un peu partout le 26 mai, à l’appel pourtant d’un large front d’organisations syndicales, de structures associatives et de partis, sont demeurées très éloignées de la « marée populaire » visée. Certes, il y aura eu du monde dans les défilés, le symbole d’une alliance inédite depuis longtemps aura marqué les esprits, les aires sympathisantes des organisations auront massivement répondu présentes (ce fut le cas, en particulier, pour le Parti communiste qui aura réuni d’importants cortèges). Mais le résultat n’aura pas été de nature à dynamiser l’affrontement social.

Est-ce à dire que le minuscule clan aux affaires se trouverait sur le point de l’emporter ? Certainement pas ! Bien sûr, il ne manque pas de beaux esprits pour nous assommer de ces formules selon lesquelles « la vigueur et l’ampleur du ‘’mouvement populaire’’ s’étiolent au fil des semaines » (point de vue exprimé, par exemple, par le chroniqueur Gérard Courtois, dans Le Monde du 30 mai). Sauf que, en dépit de ces pronostics gourmands, les cheminots tiennent bon (les variations des séquences de mobilisation se révèlent inévitables, du fait des amputations de salaires auxquelles consentent les grévistes), l’unité syndicale ne s’est délitée ni à la SNCF ni chez les fonctionnaires (bien que les gouvernants n’aient pas lésiné dans leurs tentatives en ce sens), le mécontentement grandit dans une santé sinistrée par les logiques de rentabilisation et de coupes claires dans les budgets, la question d’une journée interprofessionnelle vient d’être remise à l’ordre du jour par le congrès de Force ouvrière.

La bataille du rail, que l’on se félicite en haut lieu d’avoir gagnée, n’est pas sans avoir d’ores et déjà marqué des points non négligeables. Elle a contraint les sénateurs à inclure dans la loi « l’incessibilité » des actions de la SNCF et obligé le gouvernement, qui s’y dérobait, à reprendre une partie de la dette que l’État avait sans vergogne transféré à l’entreprise. La grève a ouvert devant le pays le débat sur le devenir du ferroviaire hexagonal, lequel ne sera nullement réglé lorsque les Assemblées, dans quelques jours, seront allées au bout de la procédure d’adoption du projet de loi. Elle a, au-delà, posé devant la collectivité la question de la défense et du redéploiement indispensables du service public à la française. Et elle a agi comme un impitoyable révélateur de l’injustice féroce caractérisant les décisions de Jupiter. Cela explique que le mouvement ne soit nullement isolé : quoique les usagers en aient éprouvé d’indéniables désagréments, les plus « mauvais » des sondages lui accordent 42% de soutien, attestant que l’opinion est si interpellée par l’enjeu de cette très longue confrontation qu’elle se retrouve polarisée par moitiés. Dit autrement, les cheminots savent qu’ils ne se battent pas en vain.

Ce n’est pas l’état général de l’opinion qui les démentira… Ainsi est-il toujours instructif de regarder de près les études réalisées par Ipsos et le Cevipof, car elles portent sur plusieurs milliers de personnes. Sa vague 18, conduite pour la période s’étendant du 25 avril au 2 mai et reposant sur 13 540 interrogés, établit un indice de satisfaction envers l’action gouvernementale allant de 0 à 3. Elle fait ressortir que la moitié des enquêtés se positionne à O, et qu’il s’en trouve 68% pour ne pas dépasser le 1. Ce qui ramène à un tout petit 18% le nombre des enthousiastes fidèles du Prince (le niveau 3). Le clivage de classe, une nouvelle fois vérifié par cette analyse, est particulièrement éclairant. Ce sont les « catégories supérieures » qui forment les gros bataillons des supporters du pouvoir, tandis que les classes travailleuses et populaires affichent la nette conviction que les orientations imposées à la nation ne les favorisent d’aucune manière.

Voilà qui nous replace, une fois encore, devant la complexité de la conjoncture. Il ne suffit pas qu’une terrible angoisse taraude nos concitoyens, et qu’une rage sourde agite un nombre grandissant de catégories, pour que cela se traduise automatiquement en essor et convergence des luttes. Avant qu’ils ne se lancent à l’assaut d’un ennemi affichant son mépris souverain pour leurs attentes, les salariés doivent se convaincre que des victoires sont possibles. C’est à la levée de cette hypothèque que notre camp social et politique doit, avant tout, consacrer ses efforts.

Force est, à cet égard, de procéder à un bilan soigné de la journée du 26 mai. Si elle a, positivement, contribué à décloisonner les actions des forces sociales et des organisations politiques, sa conception n’était de toute évidence pas adaptée. C’était faire preuve de précipitation que de vouloir catalyser l’opposition populaire au macronisme en ramassant sur un texte très général toutes les questions qui la constituent, donc sans prendre en compte la fragmentation des exaspérations, et sans adosser prioritairement l’initiative aux mouvements sociaux cristallisant aujourd’hui le bras-de-fer avec le régime. D’autant que les formations appelantes n’apparaissaient pas en situation de s’accorder, a minima, sur quelques propositions, dans le but de convaincre très largement que d’autres choix sont envisageables pour mettre un coup d’arrêt à la régression.

Pour cette raison, il s’avère quelque peu décalé d’écrire, comme vient de le faire Jean-Luc Mélenchon, à propos du 26 mai : « Le goût de ce type de rassemblement politico-social s’est découvert, il ne se perdra pas de sitôt. (…) Notre conviction, à ‘’La France insoumise ‘’, est qu’il n’existe pas d’autres parcours possible que la construction patiente de cette nouvelle majorité populaire par la formation d’une nouvelle conscience collective. Le travail a un objectif. J’ai parlé de Front populaire. » Désigner, dès à présent, à un processus qui ne l’a pas décidé, la perspective de la conquête du pouvoir, fût-ce à travers l’évocation toujours prometteuse d’un nouveau Front populaire, revient à ignorer totalement les nécessités d’une reconstruction pas-à-pas des moyens d’un combat efficace. Et ce, d’autant que la posture de la figure tutélaire de la « France insoumise » dissimule mal une volonté d’hégémonie sur un mouvement dont est, du même coup, évacué la diversité des motivations et des aspirations.

Pratiquer cette sorte de « saute-moutons » avec des conflits encore éclatés et d’une infinie complexité n’est certainement pas la réponse adéquate. C’est plutôt à leur soutien, à la consolidation du rapport des forces en leur faveur, à l’entrée en lice de nouvelles catégories de travailleurs à partir des plates-formes revendicatives pouvant le mieux les unir, que la gauche doit avoir le souci de concourir. Quelques semaines à peine nous séparent maintenant des congés d’été. Elles demandent une conduite tout en finesse.

Des rendez-vous sont programmés : le 9 juin à Paris, pour la marche sur l’Élysée des habitants des Hauts-de-France et de Normandie initiée par les fédérations communistes de ces régions ; le 12 juin, qui sera une nouvelle « journée sans cheminots » ; et le 14 juin, derrière les retraités qui manifesteront contre la hausse de la CSG. Il importe, en premier lieu, d’en assurer le plein succès.

Chacun doit, au demeurant, en revenir à un constat d’évidence : les organisations syndicales se retrouvent plus que jamais en première ligne du bras-de-fer engagé. C’est, dès lors, derrière elles et en appui à leurs exigences comme à leurs fronts unitaires, que les partis doivent se placer. Sans chercher à les supplanter, et sans tenter de dissoudre leurs spécificités dans des constructions qui ne procèderaient pas de la dynamique des confrontations...

L’apport des formations politiques au mouvement populaire viendra, dans ce cadre, de leurs capacités à nourrir la détermination des secteurs mobilisés de propositions audacieuses. En clair, de mesures tout à la fois réalistes, en ce qu’elles peuvent être appréciées comme porteuses de succès, et radicales, dans leur souci d’aller à la racine du mal inégalitaire qui ronge notre société. Le temps me paraîtrait, par surcroît, venu de soumettre à la plus large discussion le plan d’urgence qu’appelle la gravité des destructions à l’œuvre du néolibéralisme.

Ni programme pour une révolution sociale et écologique du XXI° siècle, ni programme de gouvernement à proprement parler, l’un et l’autre n’étant manifestement pas à l’ordre du jour, ledit plan d’urgence devrait concentrer en quelques points les grandes exigences que fait surgir le choc entre le capital et le travail, afin de commencer à dégager le chemin pour une alternative. À mes yeux, je l’ai souvent écrit ici, c’est au Parti communiste, fort de sa riche implantation et de l’expérience que lui apporte l’engagement de ses militantes et militants sur le terrain, qu’il revient d’initier une telle démarche et de s’adresser à toutes les forces disposées à s’atteler à un tel travail, que celles-ci agissent sur le théâtre politique ou qu’elles soient des composantes du mouvement social, dans le respect de l’indépendance de chacune.

Il ne faudrait évidemment pas oublier, la bataille n’en étant qu’à ses débuts, qu’il s’imposera toujours davantage d’y favoriser l’implication de millions d’hommes et de femmes, par-delà les secteurs en lutte. Chacun des terrains de confrontation en perspective relève en effet, autant que ceux d’aujourd’hui, non de demandes catégorielles mais de l’intérêt général. Il eût sans doute été possible d’aboutir, dès ce printemps, à une votation auto-organisée sur le ferroviaire public français, ou plus généralement sur l’avenir de nos services publics. Le soutien populaire apporté ce faisant aux mobilisations eût indubitablement contribué à placer sur la défensive un pouvoir dont les choix s’avèrent minoritaires dans le pays. Hélas, les conditions d’un large accord sur ce point n’étaient manifestement pas réunies. La nécessité d’une large participation citoyenne ne s’en reposera pas moins très rapidement, sans que les journées de manifestations ne suffisent seules à y répondre, et il ne faudra pas louper le coche une seconde fois.

Je me résume. Une nouvelle phase s’ouvre. Quoi qu’en disent les perroquets relayant servilement les désidératas du monarque élyséen, ce début d’été ne sonne l’heure de la retraite ni à la SNCF, ni du côté des agents de l’État. Une expérience s’est accumulée au long de ces derniers mois. L’action des cheminots sur une si longue période, événement rare dans l’histoire sociale de la France, a mis bien sûr en lumière l’âpreté et les difficultés du combat à mener pour contraindre l’adversaire au recul. Mais elle a également révélé l’inanité des tractations auxquelles certains se sont livrés, illustré le cynisme de gouvernants manifestant leur conscience aiguë des intérêts de leur classe, donc démontré à quel point l’action était incontournable. Celles et ceux que l’on ne cesse de fragiliser sont légions, de ces jeunes ayant subi l’insupportable ségrégation de « Parcoursup », aux personnels des hôpitaux ou des Ehpad, sans parler des habitants des quartiers populaires ou des salariés du privé en butte aux plans de licenciements. Il importe donc de se préparer au rebond de l’épreuve de force, et de concevoir cette dernière sur la durée. En ouvrant, à cette fin, une vaste réflexion collective sur les enseignements de ce printemps, comme sur la stratégie à suivre demain.

lundi 21 mai 2018

Serge Vasset, "Tonton", nous a quittés

C’est au beau milieu du long pont de la Pentecôte, par un appel de l’ami Gérard Bohner, que j’ai appris la nouvelle, qui m’a laissé abasourdi. Serge Vasset venait de nous quitter, à l’âge de 62 ans. On savait qu’il luttait contre la maladie depuis quelque temps, mais rien n’annonçait sa disparition brutale. Le chagrin submerge aujourd’hui celles et ceux qui l’ont connu et ont partagé, au fil des années, ses espoirs et ses engagements.

Serge était l’une des figures les plus marquantes et les plus attachantes du courant longtemps incarné par la Ligue communiste révolutionnaire – où beaucoup le connaissaient sous le surnom de « Tonton » –, puis par la Gauche unitaire. Il y avait adhéré dans les années 1970, n’avait ensuite jamais renié cette appartenance, bien au contraire car il continuait à parler avec émotion de cette formidable école politique, mais c’est surtout au combat syndical chez les cheminots qu’il avait consacré l’essentiel de son énergie. Il avait ainsi appartenu au bureau national de la fédération CFDT, au temps où celle-ci constituait le fer de lance dans la confédération de la bataille pour un syndicalisme de transformation plutôt que d’adaptation, et avait été l’un des principaux acteurs des luttes dans ce secteur.

Farouche partisan de l’indépendance des syndicats, Serge n’avait toutefois jamais voulu tenir à distance l’action pour un changement politique radical, pour une société de liberté et d’émancipation. Ce qui avait fait de lui une personnalité reconnue de la vie publique de son département du Puy-de-Dôme. Désormais retraité, il siégeait d’ailleurs, ces dernières années, au conseil municipal de sa ville de Pont-du-Château. Cet esprit d’une finesse et d’une subtilité remarquables avait aussi la lucidité exigeante. Critique des enfermements sectaires et minorisants du gauchisme post-soixante-huitard, c’est tout naturellement qu’il s’était reconnu dans les positions de la minorité de la Ligue, dont je fus longtemps l’animateur, puis dans celles de la Gauche unitaire, dont il avait été l’un des fondateurs pour l’agglomération clermontoise.

Très au-delà de la politique et du syndicalisme, Serge était un passionné de la vie, randonneur cycliste, clarinettiste, grand amateur de rugby autant que de bons restaurants, adepte de la cueillette des champignons. Je garderai toujours le souvenir de ces soirées mémorables passées en sa compagnie – très souvent chez Gérard Bohner, parfois en compagnie d’autres amis, tel Claude Debons auquel l’unissait un passé syndical commun –, à « refaire le monde » autour de bouteilles qui se vidaient aussi vite qu’elles avaient été débouchées. Ce cuisinier émérite n’avait, au demeurant, pas son pareil pour vous improviser, lorsqu’il vous recevait au soir d’un meeting, un repas autour duquel nous devisions jusqu’à une heure avancée (ce qui rendait alors ma nuit fort courte, lorsque je devais reprendre le premier train du matin).

Ta disparition, Serge, nous laisse un sentiment de vide immense. Tu n’auras pas connu le dénouement du nouveau conflit qui mobilise tes camarades cheminots, pour l’avenir du service public ferroviaire. Je ne doute pas que tu l’aies suivi avec enthousiasme. Ta chaleur communicative, ta réflexion aiguisée et le fruit de ton expérience vont nous manquer en ces temps si difficiles. À ta compagne, Frédérique, à tes enfants, Pauline et Romain, j’adresse un témoignage d’amitié et de solidarité dans l’épreuve qu’ils traversent. J’en suis certain, toutes celles et tous ceux qui ont connu « Tonton » le partageront.

vendredi 18 mai 2018

SNCF : rendre aux citoyens la parole que Macron leur confisque

Pour paraphraser Mao Zedong, parlant en son temps de la révolution, on pourrait aujourd’hui dire que la lutte des classes n’est jamais un « dîner de gala ». Emmanuel Macron est en train d’en faire l’expérience, lui qui, depuis son entrée dans la vie active, n’a jamais quitté l’univers feutré des banques d’affaire et de la haute technocratie convertie au culte de la finance. Il croyait jusqu’alors, à l’instar des commentateurs colonisant les plateaux télévisés, que le mouvement social à la SNCF se trouvait au seuil de la débandade. Patatras !

La journée du 14 mai a vu la mobilisation des cheminots se réactiver comme aux premiers jours, et les fédérations syndicales conserver leur unité en dépit des manœuvres du gouvernement, preuves que le fléchissement du nombre de grévistes à certains moments n’est dû qu’à des variations conjoncturelles inévitables dans un conflit d’une si longue durée, non à une usure de la combativité. La « vot’action » lancée par les syndicats, pour permettre l’expression des agents sur le « pacte ferroviaire », s’annonce dans ce cadre comme une nouvelle sanction de la politique macronienne. Pour cette dernière, le coup de torchon pourrait s’avérer tout aussi sévère qu’à Air France, dont la direction avait imaginé, par son référendum interne, dresser une majorité de salariés contre leurs organisations représentatives. Pire, la révélation par la presse d’une note de hauts cadres de la SNCF laissant entrevoir, à travers le changement de statut, la volonté de privatiser la société par le biais de ses filiales, a pris Messieurs Macron et Philippe au piège de leurs mensonges : c’est bien le bradage au privé du fleuron de nos services publics que recouvre l’ouverture à la concurrence.

En contraignant le clan aux affaires à promettre, en vue de son passage au Sénat, d’inscrire dans la loi « l’incessibilité » du capital de la SNCF – ce qui avait été refusé par la majorité au Palais-Bourbon –, et quoique l’on puisse redouter des formulations permettant de faire ultérieurement passer dans les faits ce qu’il est présentement impossible d’assumer devant le pays, les travailleurs du ferroviaire sont tout près de marquer un premier point. Les autres exigences figurant au cœur de la bataille (statut de l’entreprise, nécessité que les acquis du statut des cheminots soient étendus – et non mis en charpie – à tous les travailleurs de la branche, reprise de la dette par l’État sans que cela ne vienne justifier un regain d’austérité budgétaire, garanties d’un financement susceptible de répondre aux besoins de la collectivité et des territoires) restent, certes, à arracher. Mais démonstration est en train de se faire que Jupiter et ses ministres ne sont jamais forts que de la faiblesse des résistances qu’ils rencontrent. En clair, le vote à l’Assemblée nationale, en première lecture, des députés macronistes et « républicains » ne marque donc nullement la fin de l’épreuve de force.

Le flottement qui s’ensuit au sommet de l’État sonne comme un encouragement à redoubler d’efforts pour soutenir la grève du rail, pour construire sur la durée les mobilisations s’organisant en d’autres secteurs, pour élargir le rapport de force et permettre aux citoyens de s’emparer des enjeux de conflits touchant à l’intérêt général. D’autant que chaque jour, ou presque, nous délivre une illustration supplémentaire que le locataire de l’Élysée n’est le président que du capital le plus accapareur et le plus cynique qui se puisse imaginer. Ainsi, ses affidés se multiplient-ils, ces derniers jours, pour justifier leurs orientations fiscales dont l’injustice vient d’être un peu plus mise en lumière par le dernier rapport de l’ONG Oxfam France : en quinze ans, notre Hexagone est devenu le leader planétaire de la distribution de dividendes dans les firmes cotées en Bourse, celle-ci a plus que doublé sur la période 2009-2016 (passant de 30% à 67,4%), et si la rémunération des actionnaires a retrouvé son niveau d’avant la crise financière de 2008-2009, c’est au détriment de l’investissement (lequel a baissé de moitié).

À cette triste réalité, les sondeurs objectent volontiers que l’opinion ne manifeste pas, à l’égard de Monsieur Macron, un rejet similaire à celui dont les quinquennats précédents faisaient l’objet. Comment pourrait-il en aller autrement, alors que la gauche s’est littéralement désintégrée à la faveur de la présidence de François Hollande, qu’elle n’incarne pas présentement une relève crédible, et que les échecs de tous les mouvements populaires des dernières années ont semé dans les esprits un terrible doute sur les capacités de l’emporter face à une classe dirigeante murée dans son intransigeance ? Les mêmes sondages n’en montrent pas moins que les Français ne sont pas dupes des inégalités creusées depuis un an. Et la colère massive qui se développe dans la fonction publique, dans la santé, à Air France, parmi les retraités, à l’université, ou en de nombreuses entreprises du privé, atteste que l’équipe en place s’adosse à une base sociale encore plus étroite que les précédentes.

Notre feuille de route est, en conséquence, parfaitement claire : tout faire pour que les secteurs autour desquels se focalise l’affrontement entre le capital et le travail – les salariés du rail et, plus généralement, ceux des services publics – arrachent des victoires. Après la journée du 14 mai, c’est le rendez-vous unitaire des fonctionnaires, le 22 mai, qui doit se traduire en déferlement. Dans la foulée, c’est l’appel à des manifestations dans chaque ville, le 26, à l’appel d’un large front de syndicats, d’associations et de partis, qui doit servir à renforcer la pugnacité des mouvements de lutte, à appuyer leurs plates-formes revendicatives, à entourer les organisations syndicales d’un large soutien populaire à l’heure où l’on décrie leur légitimité, à clamer que nos services publics sont le seul patrimoine de celles et ceux qui en sont dépourvus.

Nous le savons cependant, si l’on veut rendre béante la brèche qui vient de s’entrouvrir et faire reculer l’adversaire, toutes ces échéances doivent trouver des prolongements à même d’impliquer des millions d’hommes et de femmes. Jusqu’alors, il nous faut en effet le constater, les initiatives de rue, en fonction des forces appelantes, ne réunissent généralement pas toutes les composantes de l’opposition sociale et politique aux régressions néolibérales. Les salariés répondant en grand nombre aux appels syndicaux ne se retrouvent pas nécessairement (du moins dans des proportions semblables) dans d’autres convocations, et inversement. La convergence des combats, si souvent évoquée de manière inconsidérée, est une construction progressive, elle ne saurait se décréter. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on commettrait une faute grave en cherchant à englober trop hâtivement les secteurs en première ligne du bras-de-fer social dans des coalitions disparates, aux objectifs trop généraux.

Pour autant, chaque fois qu’on leur a fourni l’occasion de prendre la parole, nos concitoyens l’ont saisie, démentant tous les défaitismes et déjouant toutes les chausse-trappes. Nous l’avons vu à Air France, nous allons très probablement le vérifier à l’occasion de la « vot’action » à la SNCF. La soif de démocratie, de plus en plus étouffée par des pouvoirs autoritaires au service exclusif de l’oligarchie financière, va en effet de pair avec l’attachement aux principes d’égalité et de solidarité qui fondent notre modèle républicain, principes auxquels s’attachent si fortement nos services publics.

Il est de bon ton, du côté des puissants, de contester aux cheminots le droit de bloquer la contre-réforme dont ils sont pourtant les premières victimes, au motif que ses enjeux concerneraient la nation tout entière, donc relèveraient de ses représentants élus l’an passé. Comme nous n’avons vraiment rien à craindre d’une sollicitation du peuple sur la privatisation engagée de la SNCF, et au-delà sur le besoin de services publics dotés de moyens à la hauteur de leur mission, tous les acteurs de la confrontation en cours ne devraient pas un instant hésiter à mettre l’exécutif au défi d’organiser un référendum, et de permettre du même coup la tenue d’un grand débat démocratique sur la question.

Comme, en dépit de sa certitude feinte qu’elle disposerait du soutien d’une majorité de la population, la camarilla gouvernante est pleinement consciente des dangers que lui ferait courir une telle consultation, elle s’y dérobera forcément. Pourquoi alors, pour notre camp, ne pas faire montre d’audace ? Pourquoi ne pas autogérer une votation citoyenne, qui pourrait s’enraciner dans les territoires, à l’image de celle qui avait été réalisée à propos de la privatisation de La Poste, le 3 octobre 2009, entraînant la mobilisation de plusieurs millions de Français ? Pourquoi ne pas inviter organisations syndicales, associations et partis de gauche à se retrouver ensemble au sein d’un comité d’organisation, qui ferait entrer en synergie leurs engagements respectifs en faveur d’une République servant le bien commun ?

Les semaines à venir en offriront l’opportunité. Les séquences grévistes sont appelées à se prolonger, au moins jusqu’à la fin du mois de juin. Le vote des personnels de la SNCF va sans nul doute conforter les revendications de l’intersyndicale. Le Premier ministre dit vouloir enfin sortir du silence sur la dette de l’entreprise ferroviaire, ce qui devrait dissiper les brouillards à l’abri desquels il avançait jusqu’alors ses pions. Quant au débat parlementaire, il va se réactiver en s’ouvrant au Palais du Luxembourg. Autant d’échéances qui sont de nature à entretenir la détermination des travailleurs mobilisés. Sans compter que les pétitions qui se multiplient, en défense de la fonction publique ou pour un plan de financement du service public grâce à la mise à contribution des banques publiques et de la BCE, bénéficient d’un large soutien, illustration des évolutions à l’œuvre dans les profondeurs du pays.

Dans ces conditions, rendre aux citoyens la parole qu’un pouvoir né d’un concours de circonstances prétend leur confisquer, à propos d’un service public auquel ils ne cessent de manifester leur attachement, peut se révéler une modalité efficace d’isoler le Prince des ultrariches. Dans une récente interview télévisée, Laurent Brun, le secrétaire général des cheminots CGT, exprimait très clairement son intérêt pour une consultation organisée à l’échelle du du pays, quoique sa fédération n’ait pas qualité pour en prendre elle-même l’initiative. Le débat, initié par le PCF voici quelque temps, est maintenant pleinement ouvert…

- page 1 de 46