Le blog de Christian Picquet

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samedi 25 juin 2016

Le "Brexit", ou la faillite de l'Europe marchande et financière

« Brexit »! L’accident majeur, pour la construction européenne telle qu’elle se déployait jusqu’alors, s’est produit ce 23 juin, avec le vote des Britanniques en faveur du retrait de l’Union. N’en minimisons surtout pas les probables conséquences en chaîne.

Pour la première fois depuis la conclusion du Traité de Rome, en 1957, alors que l’on ne cessait sans la moindre précaution d’étendre le « marché unique » et la déréglementation financière à de nouveaux États, c’est l’une des principales puissances du continent qui fait défaut. Le précédent créé ouvre inévitablement une dynamique involutive, le fossé grandissant entre les peuples et leurs élites dirigeantes s’avérant de nature à susciter de nouvelles vocations au départ. Au-delà, c’est la dislocation du Royaume Uni qui se profile, avec la séparation possible de l’Écosse et la question reposée de la réunification de l’Irlande. Sans compter que les mouvements spéculatifs que le référendum britannique va inévitablement déchaîner sur les places boursières, mouvements qui viennent notamment de voir le Dow Jones flamber quand tous les autres indices se repliaient, peut devenir le catalyseur d’une crise financière au souffle bien plus dévastateur que celle de 2007-2008.

La victoire du « Leave » n’est un coup de tonnerre que pour ceux qui s’évertuaient, contre toute évidence, à ignorer les signes de désagrégation d’un édifice tout entier dévolu à la satisfaction des exigences des transnationales et des marchés. Nous avions pourtant été un certain nombre à affirmer, l’été dernier, que l’extrême violence avec laquelle on avait répondu aux demandes des Grecs et de leurs représentants nouvellement élus n’était qu’une victoire à la Pyrrhus pour ces bonzes de Bruxelles indifférents aux souffrances des populations, ces dirigeants allemands imposant leur loi à l’ensemble européen, tous ces gouvernants ayant sacrifié les intérêts de leurs nations et de leurs peuples à la mise en œuvre des préceptes du dogme libéral.

Relisant, pour la rédaction de cette note, ce que j’écrivais le 13 juillet 2015, je suis tombé sur ces lignes : « Au fond, ce que démontre le bras-de-fer qui vient de s’achever, c’est avant tout qu’une Europe construite sur ses bases actuelles va à sa perte. L’arrogance et la brutalité des oligarques ne peuvent désormais plus dissimuler que l’on ne pourra plus continuer longtemps avec un euro construit sur des critères absurdes, une construction dominée par une puissance allemande acharnée à faire prévaloir ses intérêts, un endettement abyssal utilisé pour régenter les choix de chacun des pays membres, des dispositifs austéritaires qui éloignent chaque jour un peu plus l’horizon d’un redémarrage des économies (…), des égoïsmes nationaux encouragés par la disparition de toute logique de solidarité, des peuples systématiquement tenus à l’écart des décisions par des conceptions profondément antidémocratiques. Une page de l’histoire continentale vient, de toute évidence, de se tourner. Parce qu’un peuple a osé dire « non » à une politique que l’on disait jusqu’alors indépassable et irréversible, on lui a répliqué avec toute la violence qu’octroie à une poignée de hiérarques et de technocrates la mondialisation marchande et financière. La construction européenne a du même coup révélé ce qu’elle était devenue en vérité, par-delà ses généreuses déclarations d’intention : un instrument de domestication des plus faibles de ses membres par les plus forts. (…) Ou l’Europe retrouvera rapidement la voie de la coopération et d’un développement solidaire, ou elle s’abîmera sous le choc d’intérêts antagoniques qui auront tôt fait d’encourager le nouvel essor des sauvageries nationalistes. Pour le dire avec d'autres mots, ce sont d'autres tempêtes et même des crises majeures qui sont devant nous. » Nous y sommes bel et bien…

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mercredi 22 juin 2016

Détournement de "primaire"...

Il faut lui reconnaître au moins un talent : si François Hollande aura incarné une présidence exécrable pour quiconque revendique une appartenance à la gauche dans ce pays, il excelle dans les parties de billard à multiples bandes. Dernier exemple en date, avec la complicité de Jean-Christophe Cambadélis, il se sera débrouillé pour faire ratifier, par le conseil national du Parti socialiste, un projet de « primaire » taillé sur mesures pour satisfaire son désir de retourner devant les électeurs et solliciter d’eux le renouvellement de son mandat.

Ledit projet n’a, évidemment, guère de rapport avec le processus qu’appelaient de leurs vœux, au mois de janvier, les signataires de l’appel à « une primaire des gauches et des écologistes ». Lorsque ceux-ci refusaient d’imaginer que ne puisse être défendu le « projet dont la France a besoin » au second tour de la prochaine présidentielle, lorsqu’ils disaient vouloir « du contenu, des idées, des échanges exigeants », lorsqu’ils se distinguaient avec force des « renoncements » du pouvoir en place, lorsqu’ils proclamaient l’impératif besoin d’une « réappropriation citoyenne » des enjeux du rendez-vous de 2017 grâce à des « rencontres autorisant des délibérations ouvertes et sérieuses », ils ne définissaient certainement pas cet ersatz de consultation. Réduit qu’il se trouve au périmètre de ce que le premier secrétaire du PS nomme « la gauche de gouvernement », et qui ne désigne rien d’autre que la coalition des mini-partis alliés à la rue de Solferino au sein de la « Belle Alliance populaire ».

Parlons en toute franchise. La manœuvre serait simplement minable, si elle ne conduisait immanquablement toute la gauche à une terrible Berezina. Sans doute, en acceptant la concurrence d’autres prétendants dans le cadre d’une « primaire », aussi vidée de portée fût-elle, le tenant du titre reconnaît-il implicitement avoir perdu toute légitimité à se présenter en « candidat naturel » des socialistes et de la gauche. Mais un rendez-vous conçu dans son seul intérêt, organisé au demeurant à trois mois du premier tour de l’élection, ne changera en rien les données du problème.

À supposer qu’il disposât encore des moyens de se représenter sans subir la plus sèche des sanctions, compte tenu du rejet dont il fait l’objet jusque parmi ses électeurs d’avril 2012, qui peut sérieusement croire que François Hollande ait la moindre chance de rassembler la gauche en 2017, de lui permettre d’accéder au second tour, et d’empêcher que la présidentielle ne se dénoue par la victoire du représentant d’une droite ultraradicalisée, à moins que ce ne soit Madame Le Pen qui finisse par profiter de la dérive libérale orchestrée quatre ans durant depuis le sommet de l’État ? Qui ne voit que la volonté de distinguer une « gauche de gouvernement » d’une gauche que l’on méprise hautainement en la prétendant repliée sur la protestation stérile revient à fragmenter, durablement et très profondément, le camp progressiste, selon le scénario si souvent évoqué par le Premier ministre en même temps qu’il exprimait son souhait d’une recomposition au centre l’échiquier hexagonal ?

C’est l’écologiste Yannick Jadot qui était dans le vrai, le week-end dernier, en affirmant au Monde que la raison voudrait que le président sortant rende « un grand service à la gauche » en renonçant à se représenter. Et il serait d’ailleurs tout aussi censé que tous ceux qui l’ont accompagné jusqu’au terme de son quinquennat, qu’il s’agisse de Messieurs Valls ou Macron, fassent de même. Il ne faudrait toutefois pas, maintenant que l’appareil du Parti socialiste a décidé de sacrifier l’avenir de la gauche à sa propre sauvegarde, que d’aucuns se laissent prendre à ce piège mortel.

Je le dis solennellement aux dizaines de milliers d’hommes et de femmes qui s’étaient reconnus dans l’appel à une authentique « primaire », comme à mes amis socialistes qui n’ont cessé de chercher le chemin d’une alternative aux orientations gouvernementales, l’heure n’est ni à l’abattement devant tant de duplicité cynique affichée, ni à la tactique pour tenter de répondre à une initiative d’emblée pervertie, ni à la multiplication des candidatures en espérant déterminer ainsi qui sera le mieux placé pour s’opposer à un président calamiteux. Car le danger, à l’arrivée, serait de voir le débat politique devenir encore plus confus et le peuple de gauche sombrer dans une totale désespérance.

La bonne réponse, en l’occurrence, consiste à ouvrir pleinement la discussion sur le contenu de l’offre à partir de laquelle le plus grand nombre possible de formations et d’énergies pourrait se retrouver. Avec pour objectif de présenter une même candidature, dont l’ambition ne serait pas de témoigner ou de surenchérir dans une radicalité « antisystème », mais de réunir une majorité de notre pays. Sans s’abandonner, parce que les enjeux sont trop graves, à des jeux de postures, à des calculs anticipant les désastres de l’après-2017, ou encore à ce tropisme qui voit régulièrement une « petite gauche » s’imaginant alternative préférer son entre-soi aux grandes recompositions indispensables à des moments historiques.

Lors de son dernier congrès, le Parti communiste aura parlé d’un « pacte d’engagements », structuré autour de quelques engagements forts, « pacte » qui devra faire l’objet de la délibération collective de tous les secteurs disponibles de la gauche, avant de se voir soumis à l’approbation d’une vaste votation citoyenne. Sur ce socle fort et de nature à remobiliser notre camp social et politique, il deviendra possible de sélectionner celui ou celle qui apparaître le mieux à même d’incarner le rassemblement et l’espoir. Y compris à travers une « primaire » digne de ce nom, ou toute autre forme de consultation populaire…

C’est, me semble-t-il, la voie à suivre pour construire un rapport de force tel qu’il puisse déjouer les tentatives de diversion (ou de division) et nous sortir de la nasse dans laquelle les gouvernants comme leurs soutiens tentent de nous enfermer. Il est grand temps de passer aux travaux pratiques…

vendredi 17 juin 2016

Cessez de jouer avec les angoisses françaises !

Gare à ce que l’on est en train de provoquer dans les esprits de nos compatriotes ! En quelques jours, ces derniers se seront retrouvés confrontés à un enchaînement de violences qui, bien que sans rapports entre elles, ne leur renvoie pas moins l’image d’une société fragmentée, menacée dans son devenir, à laquelle on ne propose plus le moindre élan collectif, la plus petite perspective d’espoir.

Qu’importe, au fond, que rien ne permît d’assimiler des faits fort disparates : les affrontements de « hooligans » aux marges des compétitions de l’Euro 2016, auxquels se mêlent de temps à autres des jeunes venus des quartiers populaires environnants (ce fut notamment le cas, à Marseille, le 11 juin) ; le terrorisme, qu’en arrivent désormais à pratiquer quelques loups solitaires aveuglés par la propagande haineuse d’un jihadisme fort présent sur les réseaux sociaux, et qui vient de coûter la vie à un couple de fonctionnaires de police dans le département des Yvelines (comme il avait, quelques jours auparavant, semé la mort dans une discothèque gay de Californie) ; le vandalisme, pratiqué à grande échelle par des centaines d’individus mêlés à la grande manifestation du 14 juin contre la « loi travail » pour mieux la détourner de ses objectifs, phénomène au fond très révélateur de l’espace que la désespérance ambiante ouvre à un nouveau nihilisme aux objectifs fort obscurs…

Cette succession d’événements est de nature à faire grandir les peurs, à interroger toujours davantage le rapport des citoyens à leurs représentants, à répandre un sentiment d’insécurité d’autant plus déstabilisant que l’appareil coercitif étale ses grandes difficultés à remplir ses multiples tâches. D’autant que les gouvernants et leur opposition conservatrice y répondent au moyen d’un discours tournant désespérément à vide, celui de la dramatisation, de l’autorité autoproclamée et des promesses de restriction des libertés fondamentales.

Au sommet de l’État, on se sera ainsi engouffré dans la nouvelle séquence politique en faisant profession de détermination, en utilisant cyniquement la menace (bien réelle, par ailleurs) du terrorisme, et même en profitant du parasitage des manifestations par des éléments incontrôlés pour afficher une totale intransigeance sur une loi pourtant très minoritaire dans le pays, attitude qui sera allée jusqu’à l’assimilation de la première organisation syndicale française aux « casseurs » et à l’évocation de la remise en question du droit constitutionnel de manifester. Ce faisant, on aura cependant ouvert un boulevard à une droite si radicalisée dans ses fondamentaux réactionnaires qu’elle en arrive aujourd’hui à préconiser la criminalisation du mouvement social, voire l’instauration d’un régime d’exception qui ne dit pas son nom. Comme lorsqu’elle en appelle à l’ouverture de camps de rétention administrative, où se verrait enfermé, sans même une décision de justice, quiconque serait simplement suspect d’accointances avec les réseaux jihadistes...

Sauf que ces postures en miroir émanent de forces à la crédibilité déclinante. Si chaque enquête d’opinion atteste que les deux têtes de l’exécutif sortiront immanquablement carbonisées de l’affrontement social en cours, la droite n’est pas en bien meilleure forme, quoiqu’elle profitât mécaniquement, dans les intentions de vote, de l’impopularité record du pouvoir. Ce ne sont pas seulement ses divisions qu’elle paie à travers la piètre image de ses prétendants à la future « primaire », c’est sa totale absence de projet et une crise d’identité sans équivalent depuis la Libération. De sorte que c’est le Front national qui s’avère le seul parti en mesure de tirer bénéfice des angoisses françaises et des appels de ses rivaux à la remise en ordre de la France. À qui en voudrait la confirmation, les études récemment publiées sur les résultats des élections partielles des quatre ans écoulés la fournirait : non seulement l’extrême droite a très régulièrement accédé au second tour de ces scrutins, mais elle y aura systématiquement progressé en voix en dépit d’un taux d’abstention phénoménal…

Un pays plongé dans un tel état de tension appelle une politique d’apaisement. Les périls dont il se voit menacé, celui de la désagrégation autant que celui d’un fondamentalisme totalitaire trouvant ses relais parmi ses propres enfants, exige que l’on privilégie la cohésion républicaine plutôt que la brutalisation des relations sociales. C’est de ce point de vue que la mobilisation des salariés contre le démantèlement du code du travail, qui aura connu un impressionnant rebond en réunissant des centaines de milliers de personnes à Paris le 14 juin, représente une chance pour notre pays.

Une chance, parce qu’au-delà de la revendication du retrait du projet El Khomri, elle défend une certaine conception du progrès, un modèle de société fondé sur la défense des plus faibles par la loi et les conventions collectives, un principe d’égalité des droits entre l’ensemble des travailleurs, ce que disloquerait l’encouragement au « dumping » social présent dans le projet du gouvernement. Parce qu’elle repose sur une solidarité, réalisée dans la grève et dans la rue, entre toutes les victimes de la loi de la jungle libérale, et qu’elle fait en ce sens reculer les tentations du repli sur soi, les réflexes de panique, les pulsions identitaires qui finissent par dresser les uns contre les autres les divers segments du corps social. Parce qu’elle redonne un sens perceptible au clivage entre la droite, de tout temps obnubilée par la remise en cause des conquêtes arrachées de haute lutte au capital, et une gauche qui n’existe qu’en représentant le camp du travail et les intérêts du plus grand nombre.

Tout doit donc être mis en œuvre, dans les jours qui nous séparent du retour de la « loi travail » à l’Assemblée nationale, pour assurer une victoire à ce qui constitue d’ores et déjà l’une des plus grandes irruptions populaires depuis Mai 68. Les sept organisations du front syndical demandent la suspension du débat parlementaire, afin de permettre l’ouverture des négociations que Messieurs Hollande et Valls n’ont jamais permise. Dans le groupe des députés socialistes, très au-delà des « frondeurs », des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour proposer que l’on réécrive les articles contestés du projet, ou du moins que l’on revoie les équilibres de ce dernier sur divers points, comme la fameuse inversion de la hiérarchie des normes et la rémunération des heures supplémentaires. Quelle que fût la solution choisie, sur laquelle il appartiendra in fine aux confédérations ouvrières de se prononcer, la sortie de crise consiste bel et bien à revenir sur la philosophie gravement régressive du texte dit El Khomri.

D’évidence, à ce jour, le président de la République et son Premier ministre ne veulent pas en entendre parler, envisageant ouvertement un nouveau passage en force au Palais-Bourbon au moyen de l’article 49-3. Le premier, parce qu’il pense sans doute, contre toute logique, qu’une attitude martiale redressera son image en prévision de la prochaine présidentielle. Le second, car il espère manifestement, sur le champ de ruines dont pourrait accoucher ce rendez-vous, devenir le « refondateur » de sa famille politique, qu’il aura sciemment détruite à l’occasion de son passage à Matignon.

Ce jusqu’au-boutisme confine à la folie, dès lors qu’il bafoue délibérément les attentes d’un peuple qui, sondage après sondage, crie son refus de la déréglementation financière et de la casse des protections collectives du monde du travail. Autrement dit, il conduit tout le monde au désastre : le Parti socialiste, c’est l’évidence, mais également la gauche tout entière, qui n’aura jamais été aussi divisée et atteinte dans son identité, et plus généralement la France, menacée qu’elle se trouve par des dérives sinistres. Plus vite il sera infligé une défaite à ces apprentis-sorciers, mieux cela vaudra pour tout le monde…

mardi 7 juin 2016

Retour sur le 37° Congrès du Parti communiste

En France, je veux le redire quitte à apparaître répétitif à certains, un congrès du Parti communiste français n’est jamais un événement anodin. Je le pensais alors que je n’en étais pas membre, j’en suis encore plus convaincu à présent que j’en fais la vérification pratique, « de l’intérieur » si je puis dire. S’il en va ainsi, c’est tout simplement parce que ce parti a marqué l’histoire du pays et de ses plus belles conquêtes… Parce qu’il représente toujours, en dépit des difficultés qu’il aura dû affronter ces dernières décennies, un repère pour des millions d’hommes et de femmes (qui, même s’il ne se sent pas de proximité particulière avec le PCF, n’a pas dans sa famille ou son entourage quelqu’un qui en est ou en a été adhérent ou sympathisant ?)... Parce que ses dizaines de milliers de membres, son implantation sur le territoire et dans le monde du travail, l’action au quotidien de ses nombreux élus en font toujours une force qui compte à gauche... Parce que cela lui permet de concentrer en son sein des capteurs irremplaçables de la réalité française…

Je sors précisément des travaux du 37° Congrès, qui s’est tenu du 2 au 5 juin à Aubervilliers. Mes camarades de Haute-Garonne m’avaient fait l’honneur et l’amitié de me désigner pour les représenter, aux côtés des douze autres délégués de la fédération départementale. Des échanges parfois difficiles de cette grande rencontre militante, je suis sorti animé d’un sentiment conforté : décidément, avec les amis de l’ex-Gauche unitaire, nous avons eu raison de nous regrouper avec les communistes dans un parti qui dispose de plus d’un atout pour se hisser au niveau des défis inédits d’une situation déterminante pour la gauche.

Naturellement, le travail « pointu » d’amendement mené par les délégués sur ce qui s’avère dorénavant leur projet pour les années à venir – il s’intitule « Le Temps du commun » – sera largement passé sous les « radars » de médias peu enclins à s’intéresser à autre chose qu’à l’échéance présidentielle de l’an prochain. Cela dit, pour peu que l’on voulût bien les observer, les discussions auxquelles aura donné lieu cette partie de l’ordre du jour – sur la définition d’un communisme de « nouvelle génération », sur les dimensions économique et sociale du projet du PCF, sur la question européenne, sur les axes du combat de nouveau déterminant pour la paix et la démocratie dans le monde, pour ne parler que de ces thèmes… – auront révélé une grande vitalité intellectuelle. De quoi démentir les regards méprisants qu’une petite élite enfermée dans ses certitudes porte sur tout un pan du mouvement progressiste français. Passons, car l’épicentre de ce congrès portait bel et bien sur la stratégie à mettre en œuvre d’ici 2017 et au-delà.

Le document finalement adopté à une très large majorité prend lucidement à bras-le-corps les innombrables défis d’un moment politique qui, au terme d’une gestion calamiteuse des affaires par un pouvoir ayant bafoué toutes les attentes populaires, peut voir la gauche – et, avec elle, le camp du travail et du progrès social dans son ensemble – transformée en champ de ruines pour de très longues années. Il s’articule autour de la perspective d’un « Front populaire et citoyen », entend ouvrir un débouché politique au réveil social qu’aura cristallisé la prétendue « loi travail » autant qu’aux aspirations qui montent avec force d’une société violentée par le néolibéralisme. Il affirme dans ce cadre sa volonté de voir porter un « projet de gauche » par le rassemblement des forces vives de la gauche politique et sociale, et appelle à construire un vaste processus, impliquant le plus grand nombre possible d’acteurs sociaux ou d’hommes et de femmes refusant de voir la France privée de cette voix singulière que lui conféraient jusqu’alors les idéaux émancipateurs de sa Grande Révolution.

On attendait, évidemment, le Parti communiste sur le bilan du Front de gauche et l’analyse des raisons pour lesquelles celui-ci aura accumulé les échecs au cours des quatre années écoulées. Il ne se sera pas dérobé, même si reste à faire l’analyse approfondie de l’impasse dans laquelle une expérience prometteuse se sera vue conduite. Réaffirmant son attachement à la visée majoritaire qui avait présidé au lancement de cette convergence unitaire en 2009, récusant néanmoins le solo (qui pourrait bien être funèbre, hélas) de Jean-Luc Mélenchon ces derniers mois, refusant plus particulièrement de se laisser entraîner dans le cul-de-sac de l’incantation impuissante, le PCF aura choisi le chemin lui permettant d’affronter l’infinie complexité de la conjoncture hexagonale présente. Un chemin incontestablement plus escarpé, mais ayant pour avantage de se donner l’intérêt général pour unique boussole…

Appelant, dans cet esprit, à un « pacte d’engagements communs » sur lequel puissent converger toutes celles et tous ceux qui « veulent une alternative à la politique gouvernementale »… Proposant que ledit pacte puisse être soumis à « une votation citoyenne » à l’automne… Avançant cinq axes autour desquels une large convergence pourrait demain se réaliser… S’engageant directement dans ce mouvement avec la grande « consultation populaire » dont il a pris l’initiative et qui devrait lui permettre de rencontrer un demi-million de Français au cours des prochaines semaines… Se fixant, à l’élection présidentielle, l’objectif d’une « candidature commune » à même d’éviter la balkanisation et la marginalisation de la gauche… Faisant état de sa disponibilité à une « primaire citoyenne ou toute autre forme de processus citoyen de désignation », si plusieurs candidatures se dégageaient pour défendre cette politique de gauche à laquelle Messieurs Hollande et Valls ont définitivement renoncé… Se gardant bien d’oublier l’échéance des législatives qui suivra la présidentielle, essentielle puisque ce sont les députés qui adoptent les lois et que le plus grand nombre d’entre eux doit être porteur d’un mandat élaboré au plus près du terrain… Le rendez-vous d’Aubervilliers aura mis dans le débat public des propositions de nature à faire bouger les lignes de notre côté de l’échiquier politique.

Sans doute, tous les débats n’auront-ils pas été tranchés à l’occasion de ces quatre jours, et il appartiendra à une conférence nationale, le 5 novembre, de tirer les conclusions pratiques de la bataille engagée. Mais un cap dynamique aura été tracé, et il peut rebattre les cartes à gauche. En regardant les centaines de participants de ce 37° Congrès redéfinir leur visée collective, il me sera revenu à l’esprit la réaction d’une amie très chère qui, fort sceptique au départ, me disait avoir été convaincue de cette tentative de rouvrir le champ des possibles, lorsqu’elle a lu cette phrase d’une récente interview de mon ami Pierre Laurent, selon laquelle « c’est aujourd’hui le PCF qui tient la gauche debout ». C’est l’évidence, relevait-elle, au vu de la dislocation qui nous guette.

C’était, au fond, le pari de ces assises que de donner un prolongement ambitieux à cette conviction. À mon sens, il aura été réussi. Et la présence attentive, tout au long des travaux, de représentants de toute la gauche, du président du Mouvement républicain et citoyen au secrétaire national d’Europe écologie, en passant par des personnalités socialistes de premier plan comme Marie-Noëlle Lienemann, Benoît Hamon ou Christian Paul, m’en semble la confirmation.

Pour compléter ce retour à chaud sur ces quatre jours qui pourraient bien influencer l’avenir, je vous livre ici mon intervention devant le congrès, le vendredi 3 juin.

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mercredi 1 juin 2016

François Hollande et Manuel Valls jouent avec le feu

Il paraît que l’exécutif s’est doté d’une « stratégie ». Non pour retrouver le chemin d’un peuple qui s’obstine à crier son refus de cette loi scélérate que Madame El Khomri est présentement chargée de défendre au Parlement (dernier indice de ce rejet, le sondage Ifop, publié par le Journal du dimanche du 29 mai, fait apparaître que 86% des Français demandent son retrait ou, au moins, la réécriture des articles controversés). Mais pour se sortir à moindre frais du guêpier où il s’est lui-même fourré en prétendant imposer à nos concitoyens une logique sur laquelle il ne dispose même pas d’une majorité à l’Assemblée nationale. Il s’agirait, nous disent des gazettes manifestement « éclairées » par des confidences élyséennes, de « déconnecter » entre eux les différents conflits sociaux, reculant là sur les conditions de travail à la SNCF, poussant ici à la ratification de l’accord portant sur le régime indemnitaire des intermittents du spectacle, dans l’objectif de sauver le cœur d’une loi qui réside, on le sait, dans la fameuse inversion de la « hiérarchie des normes ».

À bien y regarder, François Hollande fait ce qu’il a toujours fait, parce qu’il ne sait pas agir autrement. Diviser – le peuple, le monde syndical, la gauche, son propre parti, le groupe des parlementaires qui le soutiennent –, tel est son mode de gestion des affaires publiques. Et son Premier ministre se charge de l’explication de texte : « Si nous cédons à la rue et à la CGT, parce que nous serions obsédés à court terme par 2017, il ne resterait plus rien. » On croirait du Sarkozy dans le texte… D’ailleurs, chacun aura pu noter, à travers le choix des mots, que pour sauver la capacité des gouvernants à « réformer » la France, comme il le dit, Manuel Valls se montre prêt à sacrifier des centaines de députés socialistes et à ouvrir, ce faisant, un boulevard à une droite que l’on aura rarement connu aussi radicalisée dans ses postures ultralibérales et régressives. Tout cela pour satisfaire aux intérêts du grand patronat et de la finance (intérêts que Pierre Gattaz relaie si parfaitement, lorsqu’il traite les syndicalistes de « voyous » et même de « terroristes »), autant que les exhortations de la Commission de Bruxelles, laquelle, à en croire Monsieur Juncker, voit en la « loi travail » la brèche qui permettra ultérieurement d’aller bien plus loin…

Cette prétendue stratégie paiera-t-elle ? Usera-telle la combativité des secteurs mobilisés du monde du travail ? Parviendra-t-elle sur le fil, en seconde lecture au Palais-Bourbon, à faire avaliser le projet gouvernemental au moyen d’un nouveau recours à l’article 49 alinéa 3, que ne parviendrait pas à contrer le dépôt d’une motion de censure de gauche, au bas de laquelle, cette fois, il ne manquerait pas le nombre de signatures nécessaire ? Les toutes prochaines semaines le diront, avec ces temps forts que représentent les grèves dans l’énergie, le secteur du traitement des déchets ou les transports, puis la journée nationale du 14 juin. Quelle qu’en soit l’issue, que les gouvernants réussissent le pari de passer en force ou qu’ils doivent reculer, Messieurs Hollande, Valls et consorts sont d’ores et déjà certains d’enregistrer une défaite politique majeure.

Déjà illégitime, dès lors qu’elle va à l’encontre des engagements pris par le locataire de l’Élysée devant les électeurs en 2012, leur constante dérive libérale coalise contre elle les forces vives de la nation, ces travailleurs et cette jeunesse sans lesquels rien n’est et ne sera jamais possible pour quiconque se prévaut de la gauche, pour ne pas parler de ces petits entrepreneurs qui savent bien au fond d’eux-mêmes que la législation au centre de l’affrontement social actuel ne créera rigoureusement aucun emploi. Le pouvoir est nu, rejeté de toutes parts, privé de ce qu’il lui restait d’autorité, ayant perdu toute capacité de convaincre au-delà de ses derniers soutiens. Le dénouement de l’épreuve de force en cours n’en déterminera pas moins notre avenir.

Si le camp du travail et du progrès l’emporte, s’il obtient le retrait total du texte El Khomri ou la réouverture des négociations avec le front syndical, la victoire rendra confiance à des millions d’hommes et de femmes, elle redonnera du crédit à l’action collective, elle adressera un signal de résistance sans équivoque à ceux qui voudraient demain prendre le même chemin que nos actuelles têtes couronnées (la droite le sait pertinemment, elle qui ne conteste que pour la forme le projet gouvernemental, rêvant en vérité que ce dernier lui offre l’occasion d’achever l’adaptation brutale de notre Hexagone rebelle à la loi d’airain des marchés et de leurs fondés de pouvoir européens). Elle ne pourra que faciliter l’émergence à gauche d’une perspective conquérante, à l’ambition majoritaire renouvelée.

À l’inverse, si la bataille venait à être perdue, elle détériorerait encore la situation française. Il est alors à redouter que, confronté à des partis traditionnels n‘ayant à lui promettre que du sang et des larmes, et surtout privé d’un débouché politique à la hauteur de ses attentes, un nombre grandissant d’électeurs ne s’en aille chercher une solution du côté de l’extrême droite. Que l’on médite, à cet égard, le résultat de la toute récente élection présidentielle en Autriche.

Bien des commentateurs ont exprimé leur soulagement devant la victoire à l’arraché du candidat écologiste face au représentant du FPÖ, l’organisation-sœur de notre Front national. Il se sera même trouvé un éditorialiste du Monde, Arnaud Leparmentier, pour oser écrire : « L’’’orage parfait’’ qui allait emporter l’Europe selon les plus pessimistes s’éloigne : la crise grecque est moins aiguë et l’euro requinquée ; le flux des migrants vers la Grèce s’est divisé par dix en avril à la suite de l’accord contesté avec la Turquie ; le référendum britannique s’annonce sous des auspices favorables ; et la révolte populiste autrichienne a été stoppée in extremis. Ça va mieux… en Europe. » Il n’y aurait donc plus rien à réfléchir ? Quelle pitoyable perte de sens politique !

Certes, il aura bien manqué 31 000 voix à un mouvement dont, il y a quinze ans, la politologue Laurence Hubert disait qu’il « développe effectivement des tendances fascistes (…) et des idées d’extrême droite, elles-mêmes fort proches, évidemment, des idées fascistes » (in Jörg Haider le successeur, Kiron-Éditions du Félin 2000). Cela ne saurait toutefois occulter que, dans un pays dont il est de bon ton de vanter la vigueur économique, la droite traditionnelle et le Parti socialiste sortent du scrutin à l’état de structures résiduelles. Que le président finalement élu, Alexander Van der Bellen, n’est qu’un ectoplasme politique, émanation d’une écologie aseptisée parce qu’entièrement convertie au néolibéralisme. Que le mal-nommé Parti de la liberté reste donc l’unique force structurée (et structurante) du champ partidaire. Que, alors que les centres-villes comme les catégories les plus aisées lui ont fait barrage, ce sont les zones péri-urbaines ou rurales, ainsi que 86% des ouvriers, qui ont plébiscité l’extrême droite. Que tout cela ne peut que porter à son paroxysme un climat xénophobe dans une société percutée par l’intensification des flux migratoires. Et que cela ne manquera pas, dans une Autriche située au centre du Vieux Continent, cristallisant tous les bouleversements et toutes les belligérances affectant celui-ci, d’aviver les fantasmes (historiquement forts) de reconstitution d’une grande Allemagne impériale.

On m’objectera, je le sais, que nous sommes ici bien loin de la France. Pas si sûr. C’est, en effet, à l’échelle de l’ensemble de l’Union européenne que l’on voit affaiblir l’État-providence (symbole s’il en est de ce modèle social-démocrate dont l’Autriche fut longtemps un fleuron), que sont remises en cause les protections du salariat, que l’on fait sans fin flamber les inégalités et la précarité, que l’on efface les différences entre droite et gauche (au point qu’à Vienne, comme y appellent ici Manuel Valls ou son ministre Macron, les conservateurs gouvernent depuis des lustres avec les socialistes), que l’on piétine les souverainetés nationales et populaires, que l’on bafoue outrageusement le suffrage universel au bénéfice d’institutions ou élites soustraites à tout contrôle démocratique. Résultat : le « plafond de verre », que d’aucuns disaient indestructible face aux poussées des ultranationalismes réactionnaires et des néofascismes, se lézarde et peut à chaque instant céder. La France ne faisant pas exception à cette nouvelle donne, on le constate à chaque scrutin, on joue par conséquent avec le feu lorsque l’on méprise le refus des citoyens de voir anéanties des conquêtes que les générations passées avaient mis des décennies à arracher.

Il n’est qu’un enseignement à en retirer. C’est du pire que nous sommes menacés si rien ne vient relever une gauche digne de ce nom, incarnation de l’intérêt général. C’est la feuille de route de toutes celles et tous ceux qui en arrivent aujourd’hui aux mêmes conclusions. Qu’ils veuillent rester fidèles à leurs convictions socialistes, qu’ils soient des partisans d’une écologie de transformation ou d’une gauche anti-austérité, qu’ils portent l’expérience des luttes de la société, ou qu’ils entendent tout simplement sauver notre République et ses principes fondateurs…

mercredi 25 mai 2016

Le mouvement social et la crise politique appellent une perspective majoritaire

Par son obstination à faire passer en force sa loi de désintégration du droit du travail, par la surdité qui le caractérise face à l’exaspération montant des profondeurs du pays, ce gouvernement nous enfonce dans une crise politique aux retombées imprévisibles.

Messieurs Hollande, Valls et consorts escomptaient d’évidence, en interdisant à l’Assemblée nationale de débattre de la loi El Khomri au moyen de l’article 49-3, provoquer l’abattement des centaines de milliers de salariés qui se sont mobilisés, depuis le 31 mars, à la faveur de plusieurs journées d’action. Ils seront seulement parvenus à révéler qu’ils ne disposent plus de majorité parmi les députés, à faire croître la colère dans les entreprises, à s’isoler davantage d’une opinion ne cessant, de sondage en sondage, de demander le retrait d’une législation génératrice d’affaiblissement des protections collectives du monde du travail.

Alors que, contredisant les analyses des technocrates peuplant les allées du pouvoir, à rebours de celles des communicants dictant leurs argumentaires aux ministres, le mouvement social s’élargit à de nouveaux secteurs, de l’industrie pétrolière aux transports en passant par le secteur énergétique, aboutissant au blocage des raffineries et des dépôts de carburants, un pouvoir en pleine dérive aura choisi l’escalade et la provocation. Le voilà ainsi qui fait intervenir des centaines de policiers lourdement armés, flashballs et canons à eau à l’appui, pour dégager les grévistes bloquant les sites, tels ceux de Fos-sur-Mer ou de Douchy-les-Mines. Le voilà qui recourt à l’insulte et aux anathèmes envers la CGT et les syndicalistes engagés dans l’épreuve de force, n’hésitant pas à les assimiler implicitement à des terroristes qui prendraient en otages les populations. Les voilà qui, par l’entremise du locataire de Bercy, l’inénarrable Monsieur Macron, laisse entrevoir que la « loi travail » n’est en réalité que l’amorce d’une offensive destinée à instaurer un tout nouvel ordre social. Un ordre que l’économiste Jacques Généreux aura un jour, à juste titre, qualifié de « dissociété de marché individualiste » ou encore de « civilisation en marche arrière » (in La Grande Régression, Seuil 2010). Un ordre où, pour le dire autrement, les êtres humains qui sont, dans leur immense majorité dorénavant, des salariés, se trouveront livrés pieds et poings liés à de nouvelles et brutales servitudes.

Des gouvernants, déjà dépossédés de leur légitimité dès l’instant où ils se mirent à agir en totale contradiction avec ce qu’avaient été leurs engagements électoraux, qui perdent à présent toute autorité en s’arc-boutant sur une législation que les Français rejettent… Une démocratie, asphyxiée depuis bien des années par un système de monarchie présidentielle, et que laisse maintenant exsangue un exécutif qui ignore l’attente des citoyens dans le même temps qu’il piétine la souveraineté du Parlement comme jamais cela ne s’était encore fait sous la V° République… Un État, ébranlé dans ses missions régulatrices par la contre-révolution libérale, et dont on prétend qu’il peut imposer à la société les vues d’une minorité gouvernante à l'aide de ses seuls moyens coercitifs… Tout est désormais réuni pour placer notre Hexagone dans une situation littéralement explosive. Ce n’est donc pas simplement parce que les revendications du mouvement social relèvent de la plus évidente justice qu’il convient de poursuivre et intensifier le mouvement pour le retrait de la « loi travail ». C’est également dans la mesure où il en va de notre vie en commun, de l’avenir de la République, du devenir d’une citoyenneté ne se concevant pas sans démocratie sociale.

Il se trouve que je participe actuellement à une série de rendez-vous en des lieux très différents du territoire, à l’occasion desquels je traite de la nécessaire construction d’une perspective politique, offrant un débouché aux mobilisations en cours et répondant aux dangers qui menacent la gauche de déconfiture. J’étais encore, ce week-end, à la fête départementale de L’Humanité à Toulouse, où mes amis de la fédération communiste de Haute-Garonne m’avaient proposé d’animer un grand débat sur 2017 et après. Une belle fête, forte de milliers de participants, un bel échange à l’occasion duquel il m’aura été possible de dialoguer avec Salah Amokrane, l’un des créateurs du groupe Zebda, ainsi qu’avec les représentants d’autres partis de gauche qui avaient fait le déplacement. La semaine précédente, j’étais l’invité de la fête annuelle des Nouvelles de Loire-Atlantique (dont on célébrait la parution du millième numéro), à Saint-Nazaire, où j’aurai successivement participé à une table-ronde avec d’autres représentants de la gauche départementale, puis au meeting de clôture de ce beau rassemblement, où je serai intervenu aux côtés du secrétaire départementale de la CGT et du représentant de la Jeunesse communiste, dont chacun a pu noter la forte présence dans les manifestations. En guise de contribution aux réflexions qui agitent notre camp social et politique, je vous livre ici la retranscription de mon discours de ce dimanche-là.

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mardi 17 mai 2016

À propos des "violences" et... de "la" violence

C’est bien connu, lorsqu’une question les dérange, ceux qui gouvernent ou détiennent le quasi-monopole de l’information s’emploient très vite à parler d’autre chose. Il en va ainsi des phénomènes de violence qui émaillent, depuis des semaines, les manifestations contre la « loi travail ». Peu importe, pour ceux qui mettent en exergue ces faits, qu’ils impliquent au mieux quelques centaines d’individus. Peu importe que la contestation d’un texte de démolition sociale n’ait pas faibli puisque, en dépit de l’utilisation du 49-3 pour en interrompre la discussion à l’Assemblée nationale – et aussi sous le coup d’une colère légitime devant ce coup de force –, il se trouve toujours 54% des Français pour se déclarer solidaires des mobilisations. Alors que cette semaine va voir s’organiser de nombreuses actions dans les secteurs les plus divers du salariat, et que l’on peut hélas s’attendre à ce que des « débordements » soient montés en épingle pour tenter de retourner l’opinion, il n’est pas inutile d’aborder franchement ce problème des « violences ».

Disons-le sans détours, les phénomènes de casse en périphérie des cortèges ou d’affrontements anarchiques avec les forces de l’ordre ne sauraient d’aucune manière se justifier. La complaisance d’une fraction de l’extrême gauche pour ces incidents, ou la facilité avec laquelle certains retrouvent à cette occasion le confort de diatribes « antiflics » simplistes, apparaissent pour cette raison irresponsables. Ces actions ultraminoritaires viennent brouiller le message et les revendications du mouvement social, donc l’affaiblir au moment où il doit franchir un nouveau palier dans l’épreuve de force engagée. Pire, elles répandent un climat de crainte, voire de peur, parmi les manifestants de certaines villes (je pense, par exemple, à la Loire-Atlantique, d’où je reviens après avoir participé la fête annuelle des Nouvelles, et où de nombreux amis m’ont dépeint cette ambiance malsaine), dissuadant beaucoup de redescendre dans la rue.

Pour autant, les rodomontades martiales du Premier ministre, comme les propos stigmatisants de son ministre de l’Intérieur à l’encontre des syndicats et des partis qui se tiennent à leurs côtés, sont parfaitement indignes. Pour avoir été, en des temps plus ou moins lointains, des hommes de gauche, ils savent fort bien que les bris de vitrines, le saccage des mobiliers urbains, les mini-guérillas avec la police n’ont jamais rien eu à voir avec le combat social, celui-ci reposant sur la légitimité des revendications avancées et le grand nombre qu’elle cherche à mettre en mouvement. Leur culture de jeunesse est-elle à ce point défaillante qu’il faille aujourd’hui leur rappeler en quels termes Friedrich Engels traitait des actes de sabotage par lesquels un prolétariat encore très désorganisé cherchait, au début de la révolution industrielle, à résister au despotisme patronal : « Plus les ouvriers anglais acquerront d’idées socialistes, plus leur exaspération actuelle, qui ne mènerait à rien si elle restait aussi violente qu’elle est maintenant, deviendra superflue ; plus leurs entreprises contre la bourgeoisie perdront en sauvagerie et en brutalité » (in La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Éditions sociales 1975) ?

Au-delà des principes, au-delà des « violences » qui déchaînent les diatribes, il n’est pas inutile d’en revenir à quelques vérités élémentaires sur… « la » violence réellement existante. Celle d’une société qui repose sur la brutalisation permanente des rapports sociaux. N’est-ce pas faire preuve de violence que de vouloir renverser la hiérarchie des normes jusqu’alors garanti par le code du travail, en sachant pertinemment que cela va lourdement accroître la sujétion des salariés à leurs employeurs ? N’est-ce pas gouverner avec violence que de bâillonner la représentation nationale et de prétendre imposer au pays une législation qu’il refuse à 70% de ses citoyens, à en croire tous les sondages sans exception ? N’est-ce pas ramener la France à une violence similaire à celle du patronat despotique et sans scrupules du XIX° siècle, que de rejoindre le Medef sur ses désidératas essentiels, aboutissant à ce que les actifs travaillent plus en gagnant moins, avec de surcroît des droits rabougris ? N’est-il pas d’une violence insoutenable de précariser sans fin le travail, comme le fait le texte de Madame El Khomri, en dessinant un modèle social dans lequel les licenciements de convenance deviendraient la norme et où, comme en Allemagne ou en Espagne, on ne reviendrait sur le marché du travail qu’en acceptant des emplois au rabais ? Pourquoi ne parle-t-on jamais de cette "violence"-là ?

Quant aux questions relatives au « maintien de l’ordre », si apparemment chères à nos éminences ministérielles et à une droite qui appelle à l’interdiction pure et simple des manifestations, parlons-en. Mais parlons-en vraiment ! La responsabilité des autorités politiques et administratives n’est-elle pas engagée lorsque les unités policières adoptent des comportements provocateurs, tronçonnant des cortèges pacifiques, ou se déployant au contact direct des participants, au risque de créer des tensions que ne manquent jamais d’exploiter les éléments perturbateurs ? À quel niveau hiérarchique ont été donnés les ordres aboutissant à déstructurer les défilés et à rendre impossible la tâche des organisateurs ? Pourquoi ne jamais mentionner, au nombre des situations entraînant des « bavures » parfois graves, l’anarchie dans laquelle est apparemment décidée la composition des escadrons au contact des manifestants, lesquels escadrons voient plus d’une fois coexister des personnels « en tenue » et des agents des brigades anticriminalité (ces derniers excellant sans doute dans l’interpellation musclée de malfaiteurs, mais étant peu préparés à garantir une liberté constitutionnelle, ce qui est pourtant, in fine, la mission de ceux qui assurent la sûreté des manifestations). N’est-il pas temps de dire aux Français si ces dérèglements en série sont une conséquence des suppressions de postes décidées sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, de l’épuisement d’une police ayant de plus en plus de difficultés à faire face aux nécessités de l’état d’urgence, ou d’une absence de contrôle de l’appareil coercitif par le pouvoir politique ?

Et puis, ne négligeons pas d’étudier d’un peu plus près l’étrangeté de ces commandos de « casseurs » qui apparaissent parfois extrêmement structurés. Une habitante de Rennes, ayant pu se mêler à eux, décrit dans Ouest-France un mode d’organisation quasi-militaire, des hommes obéissant à des mots codés et des techniques de destruction manifestement réfléchies. Se peut-il que nos services de renseignement soient à ce point inopérants qu’ils ne parviennent pas à en identifier les membres, à les bloquer avant qu’ils ne commettent leurs forfaits, à les interpeller après qu’ils soient passés à l’acte ? Difficile à croire, lorsque la préfecture de police n’hésite pas à interdire de séjour (une première !) quelques figures (dont elle n’a apparemment aucune difficulté à trouver le domicile) de la mouvance libertaire dans les arrondissements traversés par les manifestations parisiennes… À tout le moins, ces questions appelleraient une commission d’enquête parlementaire !

J’ai écrit cette note sous le coup de l’exaspération devant les campagnes médiatiques imputant aux opposants à la loi El Khomri la responsabilité des affrontements ne cessant de ponctuer les démonstrations de rue. Comme si l’on voulait préparer les esprits à la remise en cause du droit de manifester… Au demeurant, je l’ai dit, je trouve dangereux ou infantile la manière que l’on a eu de réagir à ces événements à gauche.

Il fut une époque où le syndicalisme policier majoritaire revendiquait son engagement républicain « au plus près du mouvement ouvrier ». Il se tenait en première ligne pour dénoncer toutes les provocations, y compris si elles émanaient d’un pouvoir politique aimant à susciter des troubles pour mieux vilipender ses opposants. Les temps ont changé. Les organisations représentatives des fonctionnaires de police se sont divisées, elles se sont moralement désintégrées sous l’impact d’une corruption envahissante, elles se sont aussi idéologiquement décomposées. Ce qui a ouvert un vaste espace à une droite ultrasécuritaire et à l’extrême droite dans la profession. Reste que les hommes et les femmes qui intègrent la police le font souvent sous les contraintes de la vie. Leur action est non seulement essentielle à la protection des populations, mais elle s’avère consubstantielle à l’existence d’un État de droit, donc à une vie démocratique digne de ce nom, pourvu qu’elle s’exerce dans le respect scrupuleux des principes de la République.

Il serait, par conséquent, temps de retrouver de bons réflexes. Ceux qui nous avaient jadis permis d’être à l’initiative de propositions portant sur le besoin d’un code de déontologie au sein d’un corps dont les agissements peuvent, par définition, contrevenir aux libertés fondamentales. Ou encore sur l’instauration de mécanismes indépendants de contrôle des conduites de cette institution, comme sur l’impérieuse nécessité d’une formation adaptée à la grande diversité de ses missions (on a vu à quel point la police était peu préparée au terrorisme de masse dont Paris a été la victime en novembre dernier). Pour me résumer d’une phrase : ni soumission à l’idéologie de l’ordre pour l’ordre, qui amène toujours aux pires dérives autoritaires, ni pitreries gauchisantes, qui reviennent à méconnaître à quel point le vivre-ensemble a besoin de dispositifs de sécurité assumés par la collectivité…

samedi 14 mai 2016

"Retrouver une ambition majoritaire à gauche"

En complément de ma note précédente sur ce que vient de changer, dans la gauche, le sordide épisode du 49-3, utilisé par le gouvernement pour faire passer en force la loi El Khomri, je mets en ligne cette tribune. Elle m’avait été demandée par L’Humanité et fut publiée quelques jours avant ma dernière contribution. Son thème m’apparaît suffisamment important pour que je vous la livre à présent si, bien sûr, vous ne l’avez pas déjà lue : « Congrès du PCF, primaire, Front de gauche, candidature : quelle stratégie politique pour l’élection présidentielle de 2017. »

« Parce qu’il rebat des cartes politiques pour au moins cinq années, le scrutin présidentiel représente l’échéance majeure de la V° République. En 2017 pourtant, c’est rien moins que l’avenir qui s’y jouera. Celui de la France, de la République, de la gauche…

« La mal-nommée "loi travail", destructrice de 150 ans de conquêtes sociales, aura provoqué un réveil social d’autant plus prometteur qu’il se voit soutenu par l’opinion. L’aspiration au renouvellement de la vie démocratique se sera spectaculairement exprimée avec ces "Nuits debout" qui se reproduisent quotidiennement depuis un mois. Jamais, divorce n’aura-t-il été aussi prononcé entre la grande majorité du peuple de gauche et des gouvernants ayant renié jusqu’au plus infime de leurs engagements.

« Voilà qui appelle, en urgence, un débouché politique. Une alternative qui permette à des millions d’hommes et de femmes de prolonger leurs refus de la régression et, plus encore, de se convaincre que d’autres choix s’avèrent non seulement nécessaires mais possibles. Faute de quoi, c’est d’une véritable débâcle que nous nous retrouverons sans doute menacés. Avec un peuple qui s’enfoncera un peu plus dans un découragement dévastateur. Avec une droite qu’un tel contexte rendra encore plus agressive. Avec un Front national qui se nourrira des souffrances populaires, au point de se rapprocher encore du pouvoir. Avec une gauche disloquée parce qu’au sommet de l’État on aura rêvé d’effacer ce qui la sépare de la droite, marginalisée pour très longtemps si elle se fait éliminer du second tour de la présidentielle.

« Conjurer ce scénario catastrophe impose évidemment de rejeter la stratégie d’un président sortant qui s’emploie, en brandissant ces menaces, à se relégitimer alors que l’électorat progressiste, et même la plus grande partie des adhérents et sympathisants socialistes, se détournent de lui. Mais on ne saurait pour autant céder à la tentation de l’entre-soi : ce ne sont ni le regroupement d’une "petite gauche" de témoignage, ni la reproduction des erreurs qui ont conduit le Front de gauche dans l’impasse, ni la proclamation d’une candidature s’affranchissant de tout processus collectif quoique prétendant réorganiser à ses conditions le jeu politique, qui relèveront les immenses enjeux du moment. La gauche doit impérativement échapper à ce double piège que constituent sa possible disparition du théâtre électoral l’an prochain et sa prise en otage par des sociaux-libéraux dont l’action ne fait que généraliser la précarité et remettre en cause les protections collectives des salariés.

« Attelons-nous donc au rassemblement des forces vives de ladite gauche, celles qui sont en recherche d’une proposition tournant résolument le dos aux errements d’un quinquennat nauséeux. Telle est, en effet, la condition de la renaissance d’une offre à l’ambition majoritaire affichée. Et travaillons au dégagement d’un nouvel espace de débat et d’action commune. Pour faire converger toutes les énergies disponibles, qu’elles soient issues de la gauche anti-austérité, qu’elles relaient les attentes de ces dizaines de milliers de socialistes restés fidèles à leurs valeurs, qu’elle portent l’héritage de l’écologie politique, ou qu’elles viennent de ces acteurs sociaux qui reprennent aujourd’hui la rue. Pour dessiner les contours du projet transformateur qui, ne se dérobant pas au défi de la formation d’une nouvelle majorité politique à la tête du pays, rouvrira à notre peuple le chemin de l’espoir.

« C’est ce qui guide le Parti communiste lorsqu’il se fixe pour objectif l’ouverture d’un processus permettant à des centaines de milliers de citoyens de s’emparer de l’élaboration d’un programme transformateur. C’est, au fond, l’intention qu’a laissé transparaître l’appel à une "primaire des gauches et des écologistes", en catalysant un désir profond de sortir des trahisons du hollandisme. C’est, surtout, ce qui ressort de la multiplicité des initiatives qui fleurissent sur le terrain et témoignent d’un intérêt renaissant pour la politique.

« Tout cela peut, en se fondant en un même élan, aboutir à une candidature qui relèvera la gauche à la présidentielle, autant qu’à des campagnes législatives destinées à désigner des députés mandatés pour mettre en œuvre un changement véritable. »

jeudi 12 mai 2016

Face à une dérive irréversible, l'amorce d'un sursaut prometteur...

C’est un point de non retour qui aura été atteint ce 10 mai. En dégainant l’article 49-3 de la Constitution, parce qu’il savait ne pas disposer de majorité sur les articles de sa « loi travail », l’exécutif n’aura pas seulement affiché son mépris du Parlement et bafoué du même coup la démocratie. Il aura, en se coupant de ses propres soutiens au Palais-Bourbon, ce qui constitue un fait sans beaucoup de précédents dans l’histoire de la République, ouvert une crise politique aux retombées imprévisibles sur la dernière année du quinquennat.

Pour justifier la procédure de l’adoption sans débat du texte défendu par Madame El Khomri, les bouches à feu du gouvernement dénoncent «l’obstruction» dont se seraient rendus coupables une partie des députés de gauche. Outre que ladite « obstruction » fait intégralement partie des méthodes à travers lesquelles peut parfois s’exercer la souveraineté du Parlement sur des législations considérées déterminantes, l’argument se révèle parfaitement inexact. Si le Conseil des ministres aura décidé d’interrompre brutalement les discussions de l’Assemblée nationale, jusqu’à ne pas permettre qu’un seul vote pût intervenir sur l’article 1 de la loi, c’est qu’il ne se trouvait pas suffisamment de députés socialistes pour faire acte de présence dans l’Hémicycle et soutenir son point de vue. Jusqu’alors, le chef du groupe majoritaire n’avait guère de difficultés à requérir la présence de députés « dans la ligne » afin de repousser les amendements contraires aux désidératas venus du sommet de l’État. Cette fois, ils n’étaient qu’une poignée à se montrer prêts à assumer, en séance et devant les caméras, leur soutien aux dispositions qui leur étaient proposées.

De sorte que, bien qu’il se voulût un acte d’autorité destiné à mettre un terme à la contestation d’une loi authentiquement réactionnaire, le recours au 49-3 enregistre plutôt l’isolement des gouvernants. Isolement, d’abord, face à un pays qui, de sondage en sondage, répète à 70% son refus de mesures balayant un siècle et plus de conquêtes syndicales, à commencer par cette fameuse hiérarchie des normes qui n’était rien d’autre que l’héritage d’un Front populaire ayant, voici 80 ans, instauré les conventions collectives dans le but de… protéger les travailleurs. Isolement, encore, face à un peuple de gauche qui ne cesse de signifier, avec les moyens à sa disposition, son exaspération devant une gestion ayant piétiné l’ensemble de ses promesses de changement. Isolement, enfin, face à cette majorité de militants et d’élus de gauche dont on voudrait qu’ils finissent par s’incliner devant la volonté de petits marquis claquemurés dans leurs palais nationaux, après avoir troqué leur fidélité envers les électeurs contre la soumission au fait du Prince.

N’ignorons pas la véritable portée de ce 49-3. Il se veut, même si nombre de députés socialistes n’en ont peut-être pas encore conscience, un acte de rupture, une entreprise de scission de la gauche. Sinon, on ne peut s’expliquer les propos martiaux des amis de François Hollande ou Manuel Valls, se promettant de mettre « dehors » (ce sont les termes utilisés) les « frondeurs », ou décrétant que la cohabitation avec eux était devenu impossible au sein du même parti. Et le dessein de cette fracturation recherchée n’aura pas tardé à se dévoiler davantage lorsque le Premier ministre aura rayé d’un trait de plume ce qu’il avait, voici quelques semaines, présenté comme une prise en compte des revendications exprimées dans la rue, à savoir la taxation des contrats à durée déterminée. Parlons clairement : dans la mesure où le va-et-vient parlementaire va se poursuivre, où la majorité sénatoriale de droite va désormais s’emparer de la loi sur laquelle le Palais-Bourbon se sera vu empêché d’exprimer son opinion, où elle en durcira évidemment l’esprit ultralibéral, rien ne garantit que ce texte scélérat ne sera pas finalement adopté, en seconde lecture à l’Assemblée, un nouveau 49-3 à l’appui, dans sa version initiale. Celle qui, précisément, avait provoqué la colère du monde du travail et de la jeunesse…

Telle est bien la raison pour laquelle, les enjeux s’étant considérablement élevés, il ne faut surtout pas baisser les bras. Les députés de gauche entendant demeurer fidèles à leur mandat auront, à cet égard, eu raison de chercher à réunir le nombre de signatures nécessaire au dépôt d’une motion de censure. L’équipe gouvernementale ayant perdu toute légitimité à agir en se réclamant du vote populaire de mai et juin 2012, sa politique n’étant plus faite que de coups de force autoritaires et d’escalades libérales, son mépris de la représentation nationale comme des aspirations citoyennes ne connaissant d’évidence plus de bornes, il convenait de chercher à la renverser. À partir d’un contenu clairement orienté à gauche, afin que le chef de l’État se trouvât contraint de désigner un nouveau locataire à Matignon, lequel aurait alors à engager devant les députés sa responsabilité sur un changement de cap, plus conforme à ce qu’attend notre peuple comme le plus grand nombre de celles et ceux qu’il a désignés pour le représenter. Qu’il ait manqué deux voix seulement à l’affirmation d’un acte politique quelque part fondateur, en dépit des craintes qu’il pouvait susciter de la part de parlementaires soumis aux plus cyniques chantages, est en soi prometteur pour l’avenir.

À présent, tout doit être mis en œuvre pour que le mouvement social franchisse un nouveau palier dans son développement. L’exemple du « contrat première embauche », il y a tout juste dix ans, atteste que, même adoptée dans un premier temps grâce aux artifices littéralement despotiques dont regorge la Loi fondamentale de notre V° République, une loi peut ensuite être abrogée sous la pression d’un rapport de force grandissant. Confédérations syndicales et organisations de jeunesse viennent de rendre public leur calendrier de mobilisation pour les prochaines semaines. Si, par centaines de milliers, voire par millions, les salariés et les citoyens s’avèrent au rendez-vous, il ne fait aucun doute qu’un pouvoir aussi affaibli ne pourra longtemps s’enfermer dans l’intransigeance.

Au-delà, cette configuration aux coordonnées totalement bouleversées, vient rouvrir la réflexion sur la perspective propre à sortir la gauche d’un embourbement fatal. Ce que démontre, au fond, l’épisode du 49-3 et de la tentative de censurer ses auteurs en mélangeant toutes les couleurs de l’arc progressiste, ce rose-vert-rouge annonciateur de renouveau, c’est le besoin de retrouver un horizon d’unité pour notre camp.

Ces derniers temps, le président de la République s’était efforcé de jeter les bases de sa nouvelle candidature, en 2017, autour de la double idée selon laquelle son quinquennat ne serait pas aussi calamiteux que ne le jugent les Français, et qu’il pourrait dès lors représenter un moindre mal face à une droite emportée par ses fantasmes de régression sociale et à une extrême droite devenue la première force politique du pays. Il vient en quelques heures, prisonnier de choix qui le coupent irrémédiablement de son parti et des électeurs qu’il convoite, de torpiller lui-même son dispositif de campagne. Le pire serait maintenant de le laisser nous entraîner à sa suite dans le naufrage.

Finalement, tout ce qu’avait laissé entrevoir l’appel à « une primaire des gauches et des écologistes » est en train de se confirmer… L’impossibilité, pour nos éminences ministérielles, de trouver une majorité autour de la « loi travail » nous dit que des forces disponibles à une alternative sont en train de se dégager. Les considérants de la motion de censure avortée, dans leur justesse, nous disent que les bases d’un accord existent bel et bien autour de mesures répondant aux grandes urgences de l’heure. Le fait qu’une pareille démarche ait pu accoucher d’un spectre politique allant de la tradition socialiste à celle du républicanisme social chère au Mouvement républicain et citoyen, en passant par ce qu'incarnent les groupes communiste et écologiste, nous dit qu’une candidature de gauche, très largement rassembleuse et ne se dérobant pas au défi du pouvoir, n’est plus un rêve.

Pourquoi donc ne pas s’atteler dès à présent à en construire les bases ? Par exemple, à travers des états-généraux de la gauche, cet automne, en charge d’élaborer une plate-forme d’engagements à partir de laquelle une dynamique de redressement pourrait s’amorcer ? Le débat est ouvert…

dimanche 1 mai 2016

Ce que nous dit "Nuit debout"

N’est-ce pas une très vieille leçon politique qui est en train de se confirmer, à travers le phénomène des « Nuits debout » ? J’écris cette note alors que l’initiative fête son premier mois d’occupation de la place de la République (c’est au soir d’une des premières journées d’action contre la loi El Khomri qu’elle vit le jour) et, surtout, que ceux qui s’y retrouvent chaque soir ont saisi l’occasion de la date symbolique du Premier Mai pour engager le dialogue avec les organisations syndicales ayant appelé au mouvement social en cours.

Lorsqu’un événement déchaîne les passions au point que l’on s’emploie à l’étreindre avec l’intention manifeste de l’étouffer, ou à l’inverse au point que l’on s’efforce hargneusement de le délégitimer en le dépeignant comme un ramassis de gauchistes « sans cerveau » (pour reprendre la formule d’un Nicolas Sarkozy ayant, il est vrai, fait ses preuves en matière de culture ou de finesse politique...), c’est que sa seule existence dérange. Et lorsque, par surcroît, il se perpétue dans le temps et fait des émules un peu partout sur le territoire national, c’est qu’il recèle quelque chose de profond.

Ne cédons, naturellement, pas à la facilité des raisonnements analogiques ou des emportements oublieux de la réalité. « Nuit debout » s’inspire d’évidence de l’expérience des « Indignés » qui avaient, du 15 mai au 12 juin 2012, pris possession de la Puerta del Sol à Madrid. Comme aujourd’hui au cœur de Paris, la délibération des participants avait pris la forme d’assemblées générales et de commissions gérant, aussi bien, les questions d’ordre pratique soulevées par ce gigantesque espace autogéré que l’élaboration de projets alternatifs à la globalisation marchande et financière. On pourrait également évoquer les concentrations « Occupy » nées outre-Atlantique ou outre-Manche. Les similitudes s’arrêtent toutefois à des exercices de démocratie se défiant des cadres institutionnalisés ou délégataires.

Puisque l’on se réfère tant à eux, « Los Indignados » avaient vu le jour dans une Espagne tout juste sortie de l’explosion catastrophique de la bulle immobilière en 2007-2008. Où l’effondrement de l’économie avait touché des secteurs aussi névralgiques que le BTP. Où le taux de chômage affectait presque le quart de la population active, et où les expulsions de logements concernaient des centaines de milliers de familles. Où plus de la moitié des jeunes de moins de 25 ans se retrouvaient sans emplois, alors que 27,5% des enfants étaient recensés sous le seuil de pauvreté. Où la corruption frappait les partis traditionnels comme nulle part ailleurs en Europe, et où la structuration syndicale du mouvement ouvrier s’était montrée incapable de prendre la tête de la résistance à une paupérisation dramatique. C’est dans ce contexte qu’une galaxie de « plates-formes » citoyennes, de réseaux sociaux et de collectifs de toutes sortes avait pris la tête d’une immense remobilisation populaire, laquelle devait culminer avec la gigantesque manifestation du 15 mai 2011 (d’où l’appellation « 15M » que s’était donné le mouvement).

Rien de vraiment similaire dans le printemps français actuel. Pour dramatique qu’il fût pour des millions d’hommes et de femmes, le délitement social est loin d'atteindre le paroxysme que l'on connaît de l’autre côté des Pyrénées. Si la crise démocratique, et même la décomposition de la République, se révèlent sans précédent depuis la Libération, la défiance du peuple français envers ses représentants n’est guère comparable au rejet de la corruption ravageuse d’une grande partie des élites, qui motiva l’insurrection civique dont le campement de Madrid fut l’expression. Quant aux carences déjà pointées du syndicalisme espagnol, on ne les retrouve nullement du côté des confédérations françaises, la majorité d’entre elles ayant tout de même pris la tête du combat pour le retrait de la « loi travail ». Des différences d’autant plus grandes que, dans notre Hexagone, l’ascension d’un Front national devenu, au fil du temps, une force postulant au pouvoir en se nourrissant de la détresse d’un large pan des classes travailleuses et populaires, vient brouiller les perceptions et réactions de l’opinion, ce qui hypothèque des réorganisations politiques et sociales telles qu’en a connu l’Espagne ces dernières années. Pointer les dissemblances, pour grandes qu’elles fussent, ne saurait pour autant amener à ignorer la très grande importance de ce que dit « Nuit debout », de l’état de notre société autant que de ce qui monte de ses profondeurs.

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