Le blog de Christian Picquet

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jeudi 12 janvier 2017

La gauche, entre anéantissement et reconstruction

Résumons la situation au seuil de ce mois de janvier. L’année passée aura vu l’agonie du hollandisme gouvernant. Une agonie qui aura ouvert un véritable boulevard à une droite réorganisée autour de ses fondamentaux les plus revanchards et réactionnaires qui se puissent imaginer, comme à une extrême droite à laquelle personne ne semble plus vouloir contester la prétention à représenter « le peuple ». 2017 aura, dans ce contexte, pour enjeu de savoir si la marche à la débâcle pourra être stoppée et s’il demeurera, en France, une gauche en état d’incarner encore une solution de pouvoir pour les années à venir.

C’est un peu comme si, à une dizaine d’années de distance, se confirmait, dans ce pays focalisant depuis toujours les grandes tendances à l’œuvre sur le Vieux Continent, l’intuition de Fausto Bertinotti, lointaine figure de Rifondazione Comunista en Italie, estimant que la gauche européenne se trouvait devant le défi le plus difficile de son histoire, celui « de sa propre survie » (in Alternativa per il socialismo, août 2007).

Notre présidentielle, et le scrutin législatif qui lui succédera, vont en effet se dérouler à un moment charnière. Pour la France, l’Europe et la planète entière. Un moment où la transnationalisation du capital et les processus de financiarisation effrénés de l’économie mondiale auront un peu partout débouché sur des catastrophes : des tendances récessives et déflationnistes ; la menace, désormais permanente, d’éclatement de nouvelles crises spéculatives ; de faramineux reculs sociaux, avec l’aggravation des politiques austéritaires et le démantèlement des protections collectives du monde du travail ; la pérennité d’un chômage de masse et l’extension incessante de la précarité pour les classes populaires ; la perte vertigineuse de substance de la démocratie, principalement engendrée par le transfert de la réalité des pouvoirs vers des institutions opaques soustraites à tout contrôle public, et l’affaissement consécutif de la souveraineté des citoyens ; des situations de chaos, conjuguées à un enchaînement de turbulences paroxystiques à l’échelon de diverses nations ; une montée des tensions internationales sans équivalent depuis la Guerre froide...

Un moment aussi où, sur fond de révolte des peuples contre ce qu’on leur fait subir, le cycle du social-libéralisme, qui avait dominé les gauches d’un continent à l’autre sur deux ou trois décennies, se sera révélé une totale faillite : toutes les formations ayant fait le choix du renoncement face à la globalisation capitaliste ne seront parvenues qu’à tourner le dos à leurs bases travailleuses et à obscurcir, auprès de millions d’hommes et de femmes, l’horizon d’une perspective transformatrice. Monsieur Martin Schulz, ancien président du Parlement européen et adversaire probable de la chancelière Merkel aux élections générales allemandes, se doit ainsi de reconnaître la menace mortelle pesant sur sa famille de pensée : « La social-démocratie est en péril (…). La justice et la démocratie sont radicalement remises en question : la justice par l’évolution économique objective, et la démocratie par les dégâts collatéraux qui résultent de ces déséquilibres. On s’en prend aux piliers fondamentaux du mouvement social-démocrate. (…) Ça ne va pas, ça pousse les gens sur les barricades, et à juste titre » (Le Monde du 6 janvier 2017). Pathétique, venant de l’un des principaux artisans de la conversion d’un large pan de la gauche continentale aux dogmes de la compétition à outrance, du libre-échangisme sans rivage, de la « réforme » des marchés du travail, de « l’esprit d’entreprise »...

De toute évidence, l’Europe est devenue la plaque sensible de ce changement complet de configuration. Avec, tout d’abord, l’effondrement de la conception qui aura présidé, dès le départ, à la construction d’une Union européenne agissant pour le seul compte des marchés et des banques, visant à la généralisation du dumping social ou fiscal et de la flexibilité du travail, bafouant la volonté des populations, et s’alignant sur le leadership impérial des États-Unis. Avec, également, ces crises politiques systémiques qui auront successivement frappé l’Autriche, l’Espagne, la Belgique, l’Italie ou encore la Grande-Bretagne et la France, guettant maintenant jusqu’à l’Allemagne. Avec, enfin, les reflux concomitants de la social-démocratie, dont les dirigeants se seront au fil du temps mués en hérauts « progressistes » de la contre-révolution libérale : ce Pasok entraîné dans une quasi-disparition de la scène politique grecque ; ce Parti socialiste autrichien (l’un des fleurons de la II° Internationale) guetté par la marginalité avec ses 11% recueillis lors de la dernière élection présidentielle ; ce Labour britannique et ce SPD allemand enlisés dans une panne de projet ne les autorisant même plus à disputer le pouvoir aux conservateurs ; cette défaite cuisante de Monsieur Renzi et de son Parti démocrate au référendum italien du début décembre ; sans parler de cette piteuse renonciation de François Hollande à solliciter des Français le renouvellement de son mandat...

Cependant, alors que la doxa néolibérale aura fini par rencontrer ses limites, et que les stratégies de ceux qui la croyaient indépassable se seront révélées un fiasco lamentable, le problème vient du fait que n’apparaît nulle part à gauche d’alternative crédible, c’est-à-dire à même de conquérir l’adhésion d’une majorité de citoyens. À moins que, lorsqu’une telle relève aura surgi et cherché à retrouver le chemin des travailleurs, comme cela aura été le cas en Grèce avec Syriza, on ait tout fait pour l’abattre ou, à tout le moins, pour lui interdire de mettre en application son programme. Aussi, l’espace laissé vacant s’avère-t-il maintenant occupé, de Vienne à Rome, de Bruxelles à Londres, et jusqu’à Berlin, par des aventuriers de la pire espèce, des droites recourant sans vergogne à la plus détestable des démagogies identitaires, voire des extrêmes droites fascisantes. Ce qui aura ouvert, à chaud, un débat dans l’ensemble des gauches européennes, voyant celles-ci se polariser entre ceux qui veulent aller au bout de la conversion au nouveau capitalisme, et qui veulent pour cela rompre définitivement avec l’idée de compromis social ayant historiquement fondé la spécificité de la social-démocratie, et ceux qui s'orientent vers une recomposition cherchant à sortir de l’atonie gestionnaire pour retrouver un enracinement populaire.

C’est, pour dépeindre l’enjeu auquel nous sommes confrontés, une course de vitesse qui se trouve partout engagée. Entre l’aggravation des dévastations déjà initiées au fil des années, ou carrément les solutions du pire dont les peuples feront dramatiquement les frais quoiqu’elles prétendent répondre à leurs attentes, et la reconstruction de perspectives capables de faire renaître l’espoir du changement politique et social. Le défi se révèle tel que l’on ne saurait se satisfaire de raisonnements routiniers, de postures de témoignage, d’envolées tribunitiennes aussi plaisantes soient-elles à l’oreille, de démarches résumées à l’occupation du seul espace de la radicalité. C’est à la définition d’une visée dont l’ambition apparaisse clairement majoritaire au plus grand nombre qu’il convient de s’atteler. Et cela suppose de chercher à rassembler le plus largement possible.

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mercredi 4 janvier 2017

Voeux pour conjurer un désastre

La prestation télévisuelle du président de la République, ce 31 décembre, aura été à l’image de son quinquennat. Angoissante, dans son incapacité de relever les très lourds défis de l’heure... Défi que représente un monde devenu éruptif sous l’impact d’une contre-révolution libérale provoquant régressions sociales, dislocations nationales, concurrences exacerbées, guerres et terrorisme. Défi que constitue une France à la recherche d’elle-même, percutée par les vents mauvais d’une offensive inégalitaire contredisant les principes de sa République et se fixant pour dessein de détruire toutes les survivances de son pacte social issu de la Résistance. Défi que dessine un peuple n’ayant rien oublié de ses exigences de solidarité, mais accusant le coup de ses défaites des dernières années et se retrouvant désarmé par l’inexistence d’une offre politique de gauche à même de le remobiliser. Défi, précisément, auquel nous renvoie une gauche sortant du quinquennat toutes les trahisons en état de désintégration idéologique, de fragmentation militante, de sidération politique.

Que nous aura dit François Hollande de tout cela ? Rien, puisqu’il entendait essentiellement se livrer à un exercice d’autosatisfaction devant lequel on en venait à se demander pourquoi il avait finalement renoncé à solliciter le renouvellement de son mandat. Ses mots tournaient désespérément à vide, lorsqu’après avoir fait passer à la hussarde sa loi de désarticulation du code du travail, il nous aura appelés à nous battre pour « la justice et le progrès ». Lorsqu’ayant enlisé l’économie française dans une austérité responsable d’un million de chômeurs supplémentaires en cinq ans, et alors que le nombre des personnes en recherche d’emploi à un titre ou à un autre s’est accru de 0,5% sur la seule année écoulée, il aura osé nous asséner que sa politique donnait ses premiers « résultats ». Lorsqu’ayant rendu inaudible la voix de la France en alignant sa diplomatie sur celle de l’Oncle Sam, il nous aura expliqué qu’elle était « admirée, attendue, espérée ».

Alors, plutôt que de céder, comme tout y inviterait, à la morosité ou au découragement, formons plutôt le vœu que 2017 sonne le retour du volontarisme pour la gauche et le réveil d’un peuple ayant si souvent surpris tous ceux qui le tenaient pour résigné. Rouvrir le chemin de l’espoir, faire renaître la France du commun, engager la reconquête de la paix : ainsi pourrait-on résumer nos résolutions pour l’avenir.

Rouvrir le chemin de l’espoir ? Parce que telle est la mission incombant à la gauche. Du moins à son aile, que je tiens pour toujours majoritaire dans la gauche profonde, qui n’a pas renié ses idéaux transformateurs. Nul ne l’ignore, c’est sur le sentiment que tous les programmes se ressemblent à peu de nuances près, que l’action publique s’apparente à une machine à trahir, que les gouvernants se succédant aux manettes se ressemblent comme des clones, que le suffrage populaire ne permet plus de se faire entendre, que la lutte elle-même se révèle impuissante face au cynisme des possédants, que prospère une colère sans perspectives. Et c’est cette dernière qui finit régulièrement par s’orienter vers les premiers aventuriers venus, vers les discours de stigmatisation de l’Autre, vers le miroir aux alouettes des emballements identitaires, vers de nouvelles formes de fascisme. L’antidote, aujourd’hui autant qu’hier, consiste à faire de la justice la priorité de notre camp, d’opposer l’humain au calcul égoïste, de faire passer la vie avant les logiques de la rente.

Faire renaître la France du commun ? Parce que c’est un choc frontal qui se prépare, face à une droite et à des milieux d’affaire qui entendent nous ramener des décennies en arrière, avec des droits sociaux réduits en miettes, des protections collectives anéanties à l’image d’une Sécurité sociale que l’on promet de privatiser, une richesse s’affichant avec insolence à un pôle de la société tandis que la précarité s’accroît sans cesse à l’autre, une démocratie politique et sociale mutilée à mesure que les marchés s’emparent de la réalité des pouvoirs. Et c’est à un ébranlement tout aussi historique que nous confronte un Front national dont une nouvelle avancée, voire la victoire désormais possible, menaceraient ce qui aura fait la grandeur de ce pays depuis deux siècles. Comme le soulignent si justement Pierre Dardot et Christian Laval, reposer le principe du commun, c’est questionner « le socle philosophique, juridique et économique du capitalisme » et viser « à porter au jour ce que cet édifice politique a refoulé, ce qu’il a interdit de penser et d’instituer » (in Commun, Essai sur la révolution au XXI° siècle, La Découverte 2014). C’est, en d’autres termes, renouer avec le combat pour la redistribution des richesses, esquisser les bases d’une économie fonctionnant sur d’autres critères que la course à la rentabilité financière, remettre à l’ordre du jour l’appropriation par la société des secteurs correspondant aux besoins vitaux de la population, faire émerger un modèle de développement écologiquement soutenable, prendre à bras-le-corps l’impératif d’institution d’une République garante de l’intérêt général et obéissant vraiment à la volonté générale, agir de sorte que notre pays relaie ces exigences par-delà les frontières tant il est vrai qu’elles portent partout l’alternative nécessaire aux règles de la « gouvernance » néolibérale.

Engager la reconquête de la paix ? Parce que l’on ne dira jamais assez que ce siècle à peine entamé s’avère déjà celui des barbaries résurgentes, des concurrences déchaînées, des redéploiements impériaux, du regain des replis nationalistes et des haines recuites, des belligérances militaristes. La confrontation, digne de la Guerre froide, entre Barack Obama et Vladimir Poutine aux dernières heures de 2016, à propos du piratage prétendu de la campagne présidentielle américaine, dit assez que nous sommes bel et bien entrés dans un cycle, lourd de très grands dangers, de tensions et de redéfinition au forceps des rapports de force internationaux. Notre pays a, je l’ai tant de fois écrit ici, un rôle primordial à jouer pour faire entendre le choix d’une culture universelle d’entente entre les peuples et les nations, pour faire prévaloir les options de la diplomatie sur celles du recours à la force, pour mettre à la disposition de la communauté internationale une ONU repensée. Mais rien ne pourra se faire si les opinions ne s’en mêlent pas, si elles ne changent pas la donne. L’inexistence de grands mouvements populaires de solidarité devant la tragédie d’Alep doit, de ce point de vue, être perçu comme un signal d’alarme. C’est à un grand sursaut mondial contre la guerre et pour le désarmement qu’appelle une mondialisation en convulsion. Au fond, s’adressant à ses « chers compatriotes d’Europe », Victor Hugo avait tout dit en écrivant, en août 1878 : « Hors de nous, les gouvernements tentent quelque chose, mais rien de ce qu’ils tâchent de faire ne réussira contre votre décision, contre votre liberté, contre votre souveraineté » (in Œuvres complètes, Politique, Bouquins 1985).

On me dira, je l’entends déjà, que je place la barre très haut. J’en conviens. Mais, si c’est bien d’un immense désastre que nous sommes menacés, il n’est interdit ni de rêver pour trouver l’énergie d’entrer dans une bataille d’une intensité telle que nos générations en auront peu connue, ni d’agir à contre-courant des difficultés pour conquérir le meilleur. C’est même la condition pour que, dans les mois qui viennent et tant que cela restera possible, nous ne renoncions pas à rassembler une majorité politique autour de propositions qui redonnent à la gauche ses belles couleurs. Tous mes vœux de bonheur, de réussite et de santé à chacun et chacune d’entre vous…

mercredi 21 décembre 2016

Alep, ou le bal des hypocrites

À n’en pas douter, Alep va s’inscrire dans la longue liste des cités écrasées et des populations martyrisées, quelque part entre Guernica, Grozny et Srebrenica. Devant l’horreur que nous avons toutes et tous ressentie, à l’instant où nous parvenaient images et récits de bombardements meurtriers, de civils écrasés sous des déluges de fer et de feu, d’êtres massacrés ou mutilés par centaines, la complicité est insupportable et l’indifférence méprisable. Mais que dire de l’hypocrisie et du cynisme d’État ? Car la compassion proclamée et les nobles intentions affichées par les discoureurs officiels, qu’ils fussent diplomates ou clercs abonnés des plateaux de télévision, ne doivent pas dissimuler la sordide réalité d’une époque en proie à une globalisation convulsive : dans ce nouveau crime perpétré contre l’Humain, tous les protagonistes ont leur part de culpabilité…

On se doit, évidemment, d’accuser Bachar al-Assad d’avoir voulu poursuivre sa sinistre carrière de potentat sanguinaire en transformant, à partir de 2011, l’affrontement qui l’opposait à un large pan de son peuple en une guerre civile sanglante. D’avoir ainsi usé de tous les moyens à sa disposition, y compris les plus abominables, pour briser une opposition démocratique fragile, afin de n’avoir plus pour adversaires principaux que les légions du jihadisme totalitaire, qu’elles fussent affiliées à « l’État islamique », à Al Qaida ou à diverses factions salafistes. D’avoir, grâce à l’appui de ses puissants parrains, transformé dernièrement en un champ de ruines ce qui fut la capitale économique de la Syrie, qu’il faudra des années à reconstruire, à supposer qu’il y eût des investisseurs et des gouvernements disposés à relever ce pari risqué.

On se doit, bien sûr, d’accuser Vladimir Poutine, non de s’être engagé militairement contre les unités de la terreur islamiste – alors que les capitales occidentales hésitaient, pour leur part, à le faire –, mais de s’être porté au secours d’un régime aussi vacillant que détesté de très nombreux Syriens. Certes, d’aucuns nous disent que la violence des moyens utilisés par l’homme fort du Kremlin, sur le théâtre des combats, est à la mesure de sa crainte que la contamination du fanatisme religieux ne vienne s’étendre à l’ensemble du Moyen-Orient et ne s’enracine jusque dans les territoires musulmans de la zone d’influence russe. Mais nul n’est dupe : l’engagement de ses troupes et de son aviation, l’expérimentation sur ce champ d’opérations grandeur nature des équipements les plus récents et les plus sophistiqués dont il a doté son armée depuis 2011 (avec, rappelons-le, un programme de réarmement de 718 milliards de dollars jusqu’en 2020) doit d’abord à une volonté de redevenir un acteur incontournable de la scène internationale. Mission accomplie… au prix de vies perdues en si grand nombre qu’elles marqueront à jamais les consciences.

On se doit, dans la foulée, d’accuser les dirigeants iraniens, et avec eux les diverses milices placées sous leur égide, d’avoir prêté leur concours à cette abomination. Là encore, moins par souci de protéger les populations chiites de cette partie de la planète, quoiqu’elles fussent effectivement menacées dans leur intégrité par les délires exterminateurs des nouveaux talibans jihadistes, encore moins par intérêt pour l’avenir démocratique de la Syrie et de tout le Proche-Orient, mais pour redonner à leur pays le statut de puissance régionale. Ici encore, l’objectif aura été atteint : après avoir été contraint à un accord de dénucléarisation au cours de l’été 2015, mais y ayant également gagné en respectabilité, le nouvel empire perse se sera retrouvé, grâce au rôle militaire de premier plan joué par les Gardiens de la Révolution sur le terrain, en situation de modifier le rapport des forces dans l’aire arabo-musulmane. Voici désormais, de ce fait, le wahhabisme saoudien qui se trouve bousculé dans ses prétentions à la domination du monde sunnite et la Turquie de Monsieur Erdogan qui se voit contrainte de réviser certaines de ses ambitions...

On se doit, précisément, s’agissant de la Turquie, d’accuser le maître d’Ankara d’avoir pris sa part à l’enfer que connaissent les Syriens. Brandissant l’étendard du retour ottoman dans l’aire arabe, et avec l’obscénité caractéristique de l’autocrate qu’il est, tout devait à ses yeux être mis au service de sa logique de reconquête. Se comportant en digne héritier des responsables du génocide des Arméniens, rien ne l’intéressait plus que de briser, de toutes les manières possibles, l’aspiration montante des Kurdes à leur autodétermination. Il n’hésita donc pas, pour parvenir à ses fins, à changer d’alliances comme de chemises, passant du partenariat avec Assad à l’appui contre lui aux mouvements insurrectionnels islamistes, de la confrontation belliqueuse avec la Russie à l’idylle avec Poutine. Cette dernière lui ayant dernièrement permis, ce qu’il recherchait depuis si longtemps, d’investir militairement le nord du territoire syrien, afin d’y créer une « zone de sécurité » d’où il peut tout à loisir livrer une sale guerre aux combattants kurdes qui, eux, font face en première ligne à « l’État islamique ».

Mais on se doit, tout autant, d’accuser les États-Unis et les gouvernements ayant fait le choix de les suivre tels des caniches, Union européenne en tête, d’avoir au fil du temps contribué à transformer Proche et Moyen-Orient en un bourbier apocalyptique. Sans doute, foin de ces approches manichéennes qui faussent le jugement, Barack Obama n’est-il pas George W. Bush. Sauf que… Pour avoir cru, aveuglés par les théorisations bricolées du néoconservatisme en dépit du changement de locataire à la Maison Blanche, que leur hégémonie militaire suffirait à imposer leurs vues à cette zone aux frontières contestées et aux structures étatiques délabrées… Pour avoir imaginé, en dépit du fiasco qu’avait représenté l’invasion de l’Irak, que l’« Occident » ferait oublier son ignorance initiale des « Printemps arabes » en renversant le régime despotique libyen, puis pour avoir été tenté de faire de même avec le dictateur syrien (avant de renoncer devant les risques encourus), quitte à entretenir des relations inavouables avec certaines factions jihadistes ou en fermant les yeux sur les agissements troubles de la Turquie avec ces dernières… Pour avoir engagé, des frontières de la Russie jusqu’à ce monde arabe où l’ex-URSS avait longtemps construit une présence forte (au point que le Kremlin y conserve la base syrienne de Tartous, lui offrant son unique ouverture sur la Méditerranée), une entreprise de « refoulement » de l’influence de Moscou… Pour être, dans ce cadre, allé jusqu’à confronter le pouvoir russe à un nombre invraisemblable de provocations par l’entremise de l’Otan (à commencer par l’installation, en Europe orientale, des éléments du prochain système Anti-Balistic Misile et le déploiement d’une brigade blindée de l’US Army) et à le placer sur la liste des « menaces » pour la sécurité nationale américaine (après le virus Ebola mais avant… « l’État islamique »)… Les deux mandatures démocrates vont s’achever avec une Syrie devenue le champ clos d’une nouvelle guerre froide. Guerre froide travers laquelle se testent les futurs équilibres sur la planète. Pour le plus grand malheur d’un peuple qui s’en retrouve l’otage...

Et on se doit, tout particulièrement puisque cela nous concerne directement, d’accuser François Hollande et son gouvernement de comportement irresponsable ayant œuvré à l’impasse meurtrière que l’on sait. Alors que la France avait à juste titre su se porter au secours du Mali menacé par les émules africains de Daech, que le meilleur de ses traditions la prédisposait à faire entendre une voix forte et indépendante dans l’arène diplomatique, qu’elle pouvait être un acteur primordial d’une solution de paix et de démocratie pour toute la région, ses dirigeants ont préféré, dans la foulée du quinquennat précédent, s’aligner systématiquement sur Washington. Se plaçant au premier rang du redéploiement de l’Alliance atlantique sur le Vieux Continent. Pratiquant une surenchère indigne lors du conflit ukrainien et du débat sur les sanctions décrétées, à cette occasion, par l’Union européenne à l’encontre de la Russie. Jouant l’escalade militaire, jusqu’à vouloir (comme Nicolas Sarkozy l’avait fait précédemment avec Mouammar Kadhafi) entraîner la Maison Blanche dans une intervention destinée à chasser Bachar al-Assad de Damas. Négligeant l’importance, pour la restabilisation future du Proche-Orient, de dessiner une solution de justice au conflit israélo-palestinien, et facilitant au contraire le rapprochement de l’UE et d’Israël, au point de permettre que ce dernier État bénéficie d’un accès privilégié au marché européen. Et perdant, au final, ce qu’il lui restait de crédit et la possibilité même de peser sur le devenir d’une partie du monde qui lui est, pourtant, liée par l’histoire.

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jeudi 15 décembre 2016

De quoi Fillon est-il le nom ?

Ne nous le cachons pas, le chaos qui règne présentement au sein de la gauche, et tout particulièrement les soubresauts aussi invraisemblables qu’illisibles auxquels donne lieu la préparation de la « primaire » socialiste (et je ne parle pas de la lugubre prestation, en cette mi-décembre, devant le Parlement, d’un Bernard Cazeneuve promu à Matignon à la seule fin d’y solder les comptes du hollandisme…), ont de quoi combler la droite. Pour un peu, on en viendrait à oublier qu’elle vient de se doter d’une nouvelle figure de proue. Celle de Monsieur Fillon, proprette et lisse en apparence, très « Neuilly-Auteuil-Passy » à moins qu’elle ne fût à l’image de son bocage sarthois d’origine...

Avec cette personnalité, refait surface une France que beaucoup croyaient disparue. Nul ne l’ignore en effet plus, l’ex-Premier ministre en exercice tout au long du quinquennat sarkozyste nous promet une ère de régression comme ce pays n’en avait plus connue depuis la Libération. Cela nous commande de réfléchir sur la nature et les conséquences de l’événement. En commençant par nous débarrasser de ces analyses manichéennes, que j'entends trop souvent énoncer autour de moi ces derniers temps, qui font fi de toute prise en compte des contradictions explosives qu’il révèle, et risquent de nous empêcher de prendre l’exacte mesure du danger auquel nous sommes confrontés.

À la simple lecture du programme économique et social du postulant au trône élyséen, on aura tôt fait de saisir la philosophie filloniste : tout y est orienté au bénéfice de l’aristocratie de l’argent. Une fiscalité qui entend avantager outrageusement le capital (avec, entre autres, l’abaissement à 25% de l’impôt sur les sociétés et un allègement d’environ six milliards de l’impôt des 10% de ménages les plus aisés), et qui veut a contrario pénaliser lourdement la masse de la population (ce que signe, entre autres, la volonté d’augmenter de deux points la TVA)... L’amputation de quelque 110 milliards de la dépense publique, articulée à la suppression de 500 000 postes de fonctionnaires, ce qui désigne l’intention de saigner à blanc les services publics comme les collectivités territoriales, interdisant du même coup à l’État d’assurer une série de ses missions fondamentales... Un nouveau report de l’âge du départ à la retraite, ce qui promet aux salariés d’espérer une cessation effective d’activité autour de 68 ou 70 ans, s’ils veulent du moins profiter d’un taux plein... Le démantèlement du dernier pilier encore debout de l’héritage du Conseil national de la Résistance, la Sécurité sociale, dont on évoque la privatisation, car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on annonce le déremboursement d’un très grand nombre de médicaments et de soins, le pactole étant depuis longtemps convoité par les grandes sociétés d’assurance... L’allongement de la durée légale du travail (pouvant aller jusqu’aux 48 heures autorisées dans l’Union européenne), que l’on veut rémunérer moins et coupler à un nouvel amenuisement de la protection des travailleurs, ce qu’exprime parfaitement l’intention d’édulcorer complètement le code du travail, le despotisme patronal pouvant d’autant mieux se déployer qu’il est préconisé de renvoyer les négociations sociales à l’échelon des entreprises... Le regroupement des aides sociales en une allocation unique, réforme dont on devine sans peine qu’elle a pour objet d’amenuiser un peu plus les défenses des laissés-pour-compte de cette purge antisociale…

Au plan « sociétal », le projet marquerait, si François Fillon venait à l’emporter en mai prochain, la victoire de cette droite « des valeurs » qui structurait les cortèges de « La Manif pour tous ». Un mélange inédit d’emportement clérical, lorsqu’il propose par exemple de réserver la procréation médicalement assistée aux couples hétérosexuels ou annonce mezza voce le grignotage du droit à l’interruption volontaire de grossesse, et d’autoritarisme identitaire, lequel se révèle à la fois obsédé par un islam bousculant la position dominante du catholicisme et déterminé à réécrire un « récit national » dont on devine qu’il a pour objet de refouler l’imaginaire républicain de notre pays. Sans parler de cette résurgence incroyable d’un antijudaïsme si lointainement ancrée dans la tradition chrétienne, qui aura vu le nouveau chef de file de la droite en appeler à combattre « les intégristes musulmans » comme… «  on a combattu la volonté des Juifs de vivre dans une communauté qui ne respectait pas toutes les règles de la République française » : c’est, hélas, en vertu de pareilles assertions, que l’on aura longtemps contesté aux Juifs la qualité de citoyens que leur avait accordée la Révolution française, et qu’on les aura assimilés à une « anti-France »

Il n’est, sous ce rapport, pas faux d’évoquer l’irruption, que ni les sondeurs ni les appareils politico-médiatiques n’avaient vu venir, d’un « poujadisme intelligent et modernisé », expression que je préfère de loin à celle dont on nous abreuve de « populisme », notion entretenant toutes les confusions. En d’autres termes, nous avons affaire à une synthèse idéologique très particulière, qui sera parvenue à fédérer, derrière un personnage plutôt falot, le grand patronat et un large secteur de la finance (dont on repère aisément les représentants dans son proche entourage), les petits entrepreneurs et les professions libérales chauffés à blanc par des années de propagande antifiscaliste et antisyndicale, et cette « France paroissiale et catholique » dont parle, dans Le Monde du 24 novembre, le chercheur Olivier Bobineau à propos de ce qui forme l’un des socles les plus solides de la droite française depuis toujours.

Monsieur Fillon n’est pas Donald Trump. Lui ne se sera jamais adressé aux victimes de la mondialisation libérale, cherchant uniquement à mobiliser un noyau dur sur une dynamique profondément réactionnaire, le cadre des « primaires » lui en fournissant l’opportunité, dès lors qu’elles sélectionnent leurs corps électoraux parmi les plus déterminés de chacun des camps en présence. Sociologiquement, celles et ceux qui auront fait le déplacement aux isoloirs les 20 et 27 novembre, au-delà du succès indéniable de la consultation, en sont d’ailleurs le reflet : ils seront principalement venus des zones huppées de l’Île-de-France et des départements métropolitains traditionnellement ancrés à droite, auront surreprésenté les segments les plus âgés et aisés de la population, sans que les plus jeunes et les zones populaires ne s’y soient impliqués.

Il n’empêche ! Comme le président élu outre-Atlantique, le vainqueur de ces deux dimanches électoraux de novembre aura su « prendre la vague ». Celle qui balaie un peu partout les sortants (Nicolas Sarkozy, mais aussi Alain Juppé, en auront sèchement fais les frais). Celle qui fait naître, d’une peur diffuse mais prégnante de l’avenir, la demande d’une main de fer pour conduire les affaires (la référence à Margaret Thatcher n’aura, de ce point de vue, pas été choisie au hasard). Celle qui déjoue les tentatives des états-majors partisans de verrouiller le jeu électoral, et qui porte sur le devant de la scène des aspirants à la fonction de « chef » qui ne sont, le plus souvent, que des caricatures d’hommes providentiels. En ce sens, on doit interpréter sa désignation comme le symptôme de la crise qui affecte présentement l’ordre économico-social dominant autant que les systèmes politiques institués.

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samedi 3 décembre 2016

Le naufrage d'un quinquennat... Et maintenant ?

En l’espace de quelques semaines, notre carte politique vient de se trouver bouleversée et la crise française d’entrer dans une phase de convulsions aiguës. La désignation de Monsieur Fillon, au terme d’une « primaire » tendue, conjuguée à l’éviction de Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, aura définitivement soldé l’héritage gaulliste de la droite : celle-ci retrouve, dans les conditions d’une globalisation libérale en pleine tourmente, son vieux visage autoritaire et cléricalo-conservateur, exhalant sa volonté de revanche sociale autant que sa détestation du principe égalitaire de la République, et faisant du même coup souffler sur le pays un discret parfum de vichysme. Le renoncement de François Hollande à solliciter le renouvellement de son mandat révèle, à son tour, le désastre sur lequel s’achève un quinquennat qui restera, dans les mémoires, comme celui de la trahison et de la duplicité.

Trahison, dès lors que le président élu grâce aux énergies rassemblées de toute la gauche en 2012 se sera assis sur l’intégralité de ses engagements de campagne : les belles envolées contre la finance « sans visage » auront cédé la place à une politique de « l’offre » ayant consisté à distribuer aux entreprises – sans conditions, ni contreparties – quelque 110 milliards d’euros tout au long de la mandature ; la promesse de satisfaction de la demande sociale d’égalité se sera vue remplacer par l’aggravation des injustices et un début de démantèlement du code du travail avec la loi El Khomri ; la perspective de renégociation des traités européens n’aura pas résisté plus de quelques jours à la mise en œuvre d’une austérité ayant eu pour seul effet de plonger le pays dans la dépression économique, la désindustrialisation, l’essor du chômage de masse, l’affaiblissement de ses services publics et de ses collectivités territoriales ; l’évocation d’un nouvel âge de la démocratie aura vite été reléguée aux oubliettes, sous l’impact d’un présidentialisme jamais remis en cause et devenu délétère, d’un mode de gouvernement de plus en plus autiste et allant jusqu’à s’en prendre aux libertés syndicales ou aux mobilisations populaires, de concessions répétées à la rhétorique sécuritaire de la droite ultra, et même de dérives dont la déchéance de nationalité restera le symbole atterrant ; quant au réenchantement du « rêve français », il n’en sera rien resté avec une diplomatie alignée, comme jamais auparavant, sur Washington.

Et duplicité, puisque le discours du Bourget n’aura été qu’un leurre destiné à s’assurer du soutien de l’électorat populaire, indispensable pour triompher de Nicolas Sarkozy, alors que le hollandisme s’était, depuis une trentaine d’années, défini par son tropisme d’adaptation à la contre-révolution libérale et par sa volonté de tourner la page de la tradition socialiste historique. L’habileté du clan qui vient de jeter l’éponge aura consisté à faire oublier la réalité de son orientation, afin de pouvoir s’installer aux commandes. Pourtant, regroupé sous un pseudonyme collectif avec ses futurs comparses du quinquennat, Messieurs Jouyet et Sapin pour ne prendre qu’eux, l’actuel chef de l’État expliquait, dès 1985, combien il lui paraissait indispensable de favoriser « une stabilisation des coûts du travail, une réduction (déjà entamée) des charges fiscales et sociales et aussi, il faut le redouter, une réduction d’effectifs dans certains secteurs ». Il plaidait, en outre, pour la généralisation de la flexibilité du marché du travail, l’instauration d’une forme de Smic jeunes, et la levée des « barrières qui protègent les secteurs assistés » en vertu du théorème selon lequel « la concurrence doit devenir un vecteur de transformation sociale » (in Jean-François Trans, La Gauche bouge, Lattes 1985). Tout était dit et allait inspirer, tout au long des cinq dernières années, la conduite des affaires au sommet de l’État. N’est-il pas à cet égard significatif que, s’autocongratulant sur son bilan, en dépit du fiasco personnel qu’il confessait aux téléspectateurs, ce président se disposant à sortir par la petite porte se soit encore livré à un vibrant plaidoyer en faveur… du libre-échange ?

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dimanche 27 novembre 2016

Après le vote des communistes...

Les communistes viennent de se prononcer sur leur choix pour l’élection présidentielle. À 53,52%, les 40 943 militantes et militants (72% des inscrits) s’étant exprimés ont opté pour le soutien à Jean-Luc Mélenchon, dans le cadre d’une campagne autonome et sans intégrer la « France insoumise ». Ce vote engage désormais le PCF.

Celles et ceux qui me suivent ici savent que j’avais, pour ma part, défendu l’autre option, majoritaire à la conférence nationale du 5 novembre, d’une candidature issue des rangs communistes. Une candidature devant porter les propositions autant que la démarche de rassemblement qui viennent aujourd’hui, remarquons-le, d’être confirmées à 92% des votants. Si la majorité qui s’est dégagée du vote de ces trois derniers jours s’impose à toutes et à tous, si le souci d’unité doit maintenant prévaloir de la part des différents points de vue, je n’ai évidemment pas changé d’avis sur l’impasse que représentent, à mes yeux, l’approche et la visée politiques défendues par Jean-Luc Mélenchon.

Ce dernier devrait d’ailleurs enregistrer avec lucidité ce que vient de mettre à jour le débat au sein du PCF. Alors qu’en vue du scrutin de 2012, les communistes avaient choisi à presque 60% d’entrer en campagne en faveur de celui qui portait alors les couleurs du Front de gauche, le vote de cette année se révèle plus serré. Beaucoup plus serré...

Ce qui, je le soulignais dans mon dernier post, démontre que l’on ne construit jamais de dynamiques conquérantes en tournant le dos aux constructions collectives, en ignorant les dangers guettant le peuple français (en l’occurrence celui de voir l’élection cardinale de nos institutions se dénouer en un affrontement entre une droite ultraréactionnaire et une extrême droite en marche vers le pouvoir), et en méprisant des aspirations sans cesse renaissantes à gauche (je veux, tout particulièrement, parler du besoin d’union de toutes les énergies voulant reconstruire une perspective de progrès après cinq années d’un quinquennat calamiteux).

De ce point de vue, il serait bien imprudent que les supporters de Jean-Luc Mélenchon se fient par trop à des enquêtes d’opinion pour l’instant flatteuses. Les secousses qui agitent régulièrement notre vie publique ne cessent en effet d’illustrer le décalage devenu abyssal entre le monde des communicants ou des instituts de sondages et la perception qu’ont les Français de la réalité et des offres politiques qu’on leur affirme incontournables.

Ne serait-ce que pour ce motif, le choix sorti en tête des votes communistes ce 26 novembre ne peut ni valoir approbation de la ligne de conduite du candidat Mélenchon, ni entraîner un quelconque renoncement au droit (je devrais plutôt évoquer un devoir) de critiquer, chaque fois que nécessaire, ce qui peut apparaître dangereux dans ses orientations ou prises de position. Pour ce qui me concerne, en tout cas, je ne dérogerai pas à ces principes…

Attendons, à présent, quelles que soient les divergences avec lui, de voir si et comment Jean-Luc Mélenchon tiendra compte de la volonté des communistes de demeurer indépendants de la « France insoumise », respectera en conséquence la pluralité de ses soutiens, et saura en tirer toutes les conclusions sur le respect dû à chacun à l’occasion d’élections législatives dont les enjeux seront tout aussi décisifs que ceux de la présidentielle.

Faisons, dans le même temps, en sorte que se concrétise par des actes d’ampleur la décision confirmée des communistes de poursuivre, jusqu’au dernier instant, la bataille pour le rassemblement d’une gauche d’alternative à la soumission au néolibéralisme. Parlons, sur ce point, sans détours : le soutien dorénavant officiel à Jean-Luc Mélenchon ne saurait être compris, de millions d’hommes et de femmes, comme un coup d’arrêt à la seule démarche qui peut encore empêcher que notre camp social et politique se trouve pulvérisé pour de très longues années. La rencontre nationale, annoncée pour le 10 décembre, dans l’objectif de faire progresser le dialogue entre toutes les forces disponibles à un travail commun en faveur d’une nouvelle majorité de progrès, n’en revêt qu’une plus grande importance.

Un moment fort de débat vient de s’achever dans la seconde composante historique de la gauche. Alors que les affrontements d’égos et les logiques d’appareils ne cessent d’éloigner les citoyens de la politique, il vient d’administrer une belle leçon de démocratie militante. S’ouvre maintenant le temps de la vigilance et, plus encore, de l’engagement à tout mettre en œuvre afin qu’il demeure, dans l’avenir, une gauche dans ce pays. Un engagement à faire vivre… envers et contre tout.

dimanche 20 novembre 2016

De nouveau, à propos du débat des communistes...

J’avais déjà abordé, en reproduisant ma propre intervention, le vote des communistes à l’occasion de leur conférence nationale du 5 novembre. J’y reviens aujourd’hui, alors que les adhérents et adhérentes vont, dans quelques jours, se prononcer à leur tour (ce sera les 24, 25 et 26 novembre) sur l’option qu’ils retiennent pour la prochaine élection présidentielle. Il importe en effet, très au-delà des militants et sympathisants du PCF, de prendre toute la mesure de ce qu’il s’y est passé.

Encore une fois, il m’apparaît de très faible intérêt que le secrétaire national du parti n’ait pas été suivi, après avoir choisi le soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon, sans pour autant entrer dans la « France insoumise » et en se prononçant en faveur d’une campagne indépendante du PCF. Pour surprenant qu’il ait pu apparaître aux commentateurs, l’événement n’a été que la traduction d’un bel exercice de démocratie, au cours duquel seule la qualité des arguments aura compté pour que chacun se forge une opinion.

En revanche, le vote des représentantes et représentants des fédérations communistes – non simplement des « cadres », le qualificatif utilisé par la presse pouvant laisser penser que la réunion du 5 novembre ne concernait que la direction nationale du PCF – constitue la sanction sans appel de la faute politique commise par Jean-Luc Mélenchon depuis son entrée en campagne solitaire et la proclamation de sa nouvelle formation, la « France insoumise ». Sauf à expliquer, comme n’auront pas manqué de le faire certains des amis du candidat, que le Parti communiste ne serait plus qu’une sorte de secte survivant à rebours de l’histoire, l’opinion de délégués désignés à l’échelon de tous les départements éclaire une réalité généralement ignorée des médias et des instituts de sondage.

On me dit parfois, des camarades ne partageant pas mon point de vue, que le vote du 5 novembre a surtout exprimé la lassitude des communistes devant les affronts ou les injures dont ils sont, presque quotidiennement, abreuvés de la part de celui auquel leur dévouement et leur implantation avaient pourtant permis d’être candidat à la dernière présidentielle. On m’assure, de la même façon, que s’est ainsi manifesté un sentiment diffus d’être arrivé au terme de l’expérience initiée en 2009 (par le PCF, le Parti de gauche et la Gauche unitaire), minée que celle-ci a été depuis, sur le terrain, par des mises en demeure détestables ou des comportements groupusculaires à répétition. Bref, la conférence nationale aurait d’abord fait preuve d’une réaction épidermique...

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mercredi 16 novembre 2016

Trump, le choc en retour d'une globalisation destructrice

Une semaine déjà… Je ne sais si, comme moi, vous l’aurez remarqué : passé le temps des surprises feintes, des déplorations sur-jouées ou des appels intéressés au retour des citoyens dans un autoproclamé « cercle de la raison », l’élection de Donald Trump aux États-Unis n’aura provoqué aucune remise en question du côté de nos Importants hexagonaux ou des représentants de nos partis établis.

Tout au plus, aurons-nous assisté à l’exultation de Monsieur Sarkozy ou de Madame Le Pen, trop heureux de dénoncer ces « élites » dont ils cherchent à se distinguer bien qu’ils en soient les authentiques rejetons. À la résignation de Monsieur Raffarin devant une victoire, devenue un peu plus imaginable, de l’extrême droite à la prochaine présidentielle. Ou à la réaction un tantinet gourmande de Jean-Christophe Cambadélis, appelant la gauche à cesser ses « enfantillages irresponsables » pour se ranger derrière un président sortant censé pouvoir conjurer la catastrophe en vue, en dépit du rejet populaire dont il fait l’objet. Il se sera même trouvé un député des « Républicains », Julien Aubert, pour imaginer que le temps était venu de prendre la défense de pratiques de pouvoir devenues insupportables au plus grand nombre : « Tout pays a besoin d’une élite », aura-t-il choisi d’expliquer dans un libelle (Salauds d’élus, éditions Cent Mille Milliards). Sans parler de la déclaration de candidature d’Emmanuel Macron, ce 16 novembre, lequel aura choisi ce moment si particulier pour se livrer à un exercice incroyablement archaïque de langue de bois, tout en creusant sans états d’âme son sillon ultralibéral…

Hallucinante légèreté, contrastant avec la gravité de ce qu’il faut bien caractériser de séisme ! Il n’est, à cet égard, pas abusif de considérer, comme le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, que ce 8 novembre aura revêtu une importance comparable à la chute du Mur de Berlin et au 11 Septembre. La fin de l’affrontement Est-Ouest, au tournant des années 1990, sanctionnait le triomphe de la contre-révolution libérale à l’échelle de la planète entière. Le spectaculaire attentat contre les Twins Towers de New York, douze ans plus tard, annonçait quant à lui l’entrée d’un monde en proie à des dérèglementations enchevêtrées dans une ère de convulsions et de terrorisme globalisé. Le sacre, à la tête de cette citadelle impériale que demeurent les USA, d’un aventurier milliardaire, fort-en-gueule, sans scrupules, raciste, sexiste et homophobe signe l’ouverture de cette crise multiforme de la mondialisation capitaliste, que nous étions bien peu nombreux, jusqu’alors, à pronostiquer. Faut-il y voir un signe ? Le Fonds monétaire international vient de s’alarmer des « effets négatifs » des processus économiques et sociaux à l’œuvre depuis trois décennies…

On peut toujours se rassurer en observant qu’une majorité d’Américains n’aura pas opté pour le sulfureux magnat de l’immobiliser et des médias (60,1 millions d’entre eux, contre 59,8 millions, s’y seront opposés), que sa désignation aura été l’effet induit d’une participation populaire encore plus faible qu’à l’accoutumée, qu’il aura profité d’un mécanisme électoral où un petit nombre de comtés dans de petits États peut faire élire un candidat minoritaire en suffrages, que le « président élu » ne pourra tenir une série de ses promesses manifestement irréfléchies. Certes. Cela ne change rigoureusement rien à la portée de l’événement.

Qu’un semblable personnage puisse demain s’installer dans le Bureau ovale, après avoir vaincu l’hostilité de la quasi-totalité des faiseurs d’opinion, infligé un camouflet aux caciques de son propre parti, triomphé de la défiance de Wall Street autant que du monde des arts et de la culture, terrassé l’opposition du camp progressiste et de toutes les nuances de la gauche, confronte le peuple nord-américain et, plus généralement, l’humanité à un authentique défi de civilisation.

Bien sûr, dans l’histoire de ce pays, on aura déjà vu des fanatiques ultraréactionnaires et des pitres de la pire espèce convoiter la plus haute fonction. Certains d’entre eux se seront même installés à la Maison Blanche. Il était, néanmoins, jusqu’alors inédit que puisse triompher un Narcisse qui dissimule des opinions changeantes derrière une communication des plus habiles. Qui s’appuie sur le Ku Klux Klan et les tenants de la suprématie blanche (sans parler du site néonazi Daily Stormer). Qui stigmatise les immigrés et les minorités afro-américaine ou latino. Qui fait de l’« identité » et de la renaissance américaine le fil rouge de sa pensée. Qui préconise la construction d’un mur de 1600 kilomètres à la frontière mexicaine. Qui promet d’expulser quelque onze million de résidents clandestins. Qui se propose d’autoriser l’usage de la torture contre les jihadistes et l’assassinat de leurs proches. Qui dit vouloir abolir l’« Obamacare », ou du moins l’édulcorer considérablement, alors que cette loi bien imparfaite aura offert un minimum d’assurance maladie à des millions de personnes. Qui fait siennes les positions extrémistes du Tea Party sur l’avortement et la famille. Qui entend dénoncer l’accord de Paris sur le dérèglement climatique, au risque d’entraîner notre planète au bord du gouffre. Qui peut, en même temps, se livrer à de sourdes diatribes antisémites et à un éloge appuyé des entreprises provocatrices de Benyamin Netanyahou au Proche-Orient. Qui envisage froidement d’annuler le traité nucléaire récemment signé avec l’Iran. Qui s’inscrit dans la tradition de l’isolationnisme étatsunien, lequel n’impliquera pas uniquement l’interruption des pourparlers sur les partenariats transpacifique ou transatlantique, mais consacrera le retour à un unilatéralisme dont on sait d’expérience qu’il peut être lourd de dangers pour les relations internationales. Qui se montre capable d’annoncer un violent affrontement commercial avec la Chine, à travers sa proposition d’imposer de fortes taxes sur les exportations de celle-ci.

S’il ne nous faut pas céder à une dramatisation absurde, il importe tout autant de faire preuve de lucidité. Cette hystérisation du discours, cette violence des messages adressés à l’électeur des mois durant, cette posture belliciste adoptée vis-à-vis de la communauté internationale, cette xénophobie ouvertement assumée, cette « militarisation des esprits » que craint à juste titre Dominique de Villepin dans son dernier ouvrage (Mémoires de paix pour un temps de guerre, aux éditions Grasset), annoncent une période de grande instabilité. Où le pire devient parfaitement envisageable, où le basculement politique de la première puissance du monde peut devenir le point de départ d’une nouvelle et déflagratrice crise économique, où les risques de guerres peuvent à chaque instant s’enclencher.

N’oublions, en effet, jamais que les États-Unis disposent de leviers considérables dans le domaine monétaire et financier, qu’ils contrôlent les agences de notation comme la galaxie des banques d’affaires, qu’ils n’hésitent jamais à recourir à l’arsenal juridique à leur disposition pour asseoir leur prépondérance (plusieurs banques européennes l’ont éprouvé récemment à leurs dépens), qu’ils demeurent une hyper-puissance militaire et détiennent un arsenal nucléaire capable d’anéantir plusieurs fois notre Terre…

Reste que l’on ne répondra jamais à ces menaces sans aborder les raisons pour lesquelles les élections du 8 novembre viennent de déboucher sur un pareil désastre.

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mardi 8 novembre 2016

Retour sur la conférence nationale communiste du 5 novembre

Le dernier week-end représentait une date importante dans le débat à gauche. Les communistes se réunissaient, en effet, en conférence nationale pour faire le point sur leur bataille en faveur d’un large rassemblement de gauche alternatif aux dérives d’un quinquennat finissant, et pour arrêter leurs choix à propos des échéances électorales du printemps prochain. L’événement en aura été, la presse l’aura amplement relayé, la volonté des délégués de ne pas soutenir Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle (option 1 soumise au vote) et de lui préférer une candidature issue de leurs rangs, candidature qui porterait jusqu’au bout l’exigence de convergence de la gauche voulant retrouver le chemin d’une politique de progrès social et démocratique, s’affirmant donc prête à se retirer au cas où les efforts unitaires du PCF finissaient par être couronnés de succès (option 2). Une décision nette, puisque représentant 55,69% des délégués (274 voix) contre 44,30% (218 voix), 27 bulletins s’étant reportés sur l’abstention. Contrairement à ce qu’auront généralement retenu les commentateurs, il est très secondaire que le secrétaire national du parti, Pierre Laurent, n’ait pas été suivi sur sa position de soutenir la candidature de Mélenchon, dans le cadre d’une activité autonome des communistes. C’est plutôt l’échange sur la stratégie à suivre, pour relever les défis d’un rendez-vous crucial pour l’avenir de la France, qui doit retenir l’attention en ce qu’il intéresse toute la gauche. En guise de premier éclairage de ce débat, sur lequel je reviendrai très prochainement, je vous livre ci-dessous mon intervention devant la conférence de ce 5 novembre, en défense de la seconde option. Ce sont désormais les adhérents qui vont avoir le dernier mot, en se prononçant à leur tour les 24, 25 et 26 novembre.

« Même si je n’en tire pas la même conclusion que lui, je partage avec Pierre (Laurent) la conviction selon laquelle, dans notre débat, il nous faut toujours partir – je dirais grand angle – de la ligne de rassemblement que notre dernier congrès a adoptée, et qui réunit largement les communistes.

« Cette ligne nous a dotés devant le pays de l’image d’un parti agissant au seul service de l’intérêt général, en fonction des seules attentes de notre peuple. Mais surtout, elle est aujourd’hui la seule en mesure de déjouer le scénario-catastrophe dont nous sommes menacés : la victoire d’une droite extrémisée et ultralibérale, voire de l’extrême droite, avec une gauche laminée pour de très nombreuses années.

« Cette ligne est d’autant plus pertinente que rien n’est encore joué. Tout démontre même que les lignes peuvent à tout moment bouger.

« Ainsi, ce que vient de confirmer la « grande consultation citoyenne », après le mouvement social contre la loi El Khomri, c’est que le peuple français n’est pas résigné aux solutions libérales que lui proposent les partis d’alternance. De même, le discrédit des tenants de la politique gouvernementale est devenu tel, qu’ils peuvent parfaitement sortir battus de la « primaire » socialiste, alors que celle-ci était conçue pour servir une nouvelle candidature de François Hollande.

« De ce point de vue, la question à laquelle notre conférence nationale doit répondre est simple : quelle décision peut le mieux permettre de peser sur les rapports de force et de poursuivre jusqu’au bout notre démarche stratégique ?

« Cela me conduit, pour ma part, à considérer que l’option 1, le soutien à Jean-Luc Mélenchon, risque de mener le parti dans une impasse.

« Évitons, dans cette discussion, l’argument qu’utilisent certains camarades, dénonçant cette opinion comme une opposition de principe à la personne de Jean-Luc Mélenchon. Je ne me sens, pour ma part, nullement concerné, ayant contribué à construire avec lui le Front de gauche en 2009...

« Le véritable objet de notre discussion porte sur le fait que décider de soutenir Mélenchon en décembre mettrait de fait un terme à notre bataille pour un rassemblement large à gauche.

« Personne ne peut croire qu’après avoir opté pour un candidat déjà déclaré et en campagne, nous puissions revenir sur cette décision au cas où les lignes viendraient à bouger à gauche.

« J’ai bien entendu Pierre parler tout à l’heure d’une décision possiblement ‘’évolutive’’. Sauf que la candidature à laquelle il est proposé de nous rallier, elle, ne sera jamais ‘’évolutive’’ !

« Je ne doute pas de la conviction des camarades qui veulent poursuivre la bataille du rassemblement tout en choisissant l’option 1.

« Mais quelle lisibilité aurons-nous en choisissant un candidat qui dit sur tous les tons qu’il récuse l’idée même d’unité à gauche sur une politique d’alternative aux trahisons du quinquennat ? Quel espace nous restera-t-il face à un candidat qui explique qu’il n’y aura aucun accord politique avec quiconque, ni sur les axes d’une campagne qui se mène en rupture notable avec ce qui faisait l’accord du Front de gauche en 2012, ni sur la conduite de la bataille électorale ?

« Soutenir Jean-Luc Mélenchon dans ces conditions, c’est lui signer un chèque en blanc !

« Quant aux législatives, là où il nous faudra rassembler largement l’électorat de gauche pour faire élire des députés communistes, la ligne de Mélenchon, consistant à dénoncer tout ce qui n’est pas la ‘’France insoumise’’, sera un très lourd handicap.

« Et je ne parle même pas de la volonté affichée par ledit Mélenchon de présenter partout des candidats qui devront s’inscrire dans le cadre de la charte de la ‘’France insoumise’’. À commencer – qui ne le voit ? – par les circonscriptions où nous avons déjà des députés ou que nous pourrions gagner…

« À l’inverse, l’option 2 nous laisse des marges de manœuvre infiniment plus grandes.

« Elle ne va évidemment pas sans difficultés. Elles doivent être discutées franchement. Mais, s’agissant de l’une des principales, la possibilité de nous doter d’une candidature apte à rassembler les communistes et à mener une bataille dynamique, l’intervention ce matin d’André (Chassaigne) prouve que nous pouvons parfaitement la surmonter.

« Par conséquent, les difficultés d’une candidature issue de nos rangs me paraissent moindres que les déboires dont nous menace le ralliement à Mélenchon. Parce qu’elle sera un haut-parleur pour notre politique. Parce qu’elle pourra peser en faveur d’une candidature d’union dès lors qu’elle annoncera d’emblée son intention de se retirer si nos efforts en ce sens viennent à porter leurs fruits. Parce qu’elle nous permettra de ne pas nous retrouver piégés par une entreprise politique dont nous ne partageons ni les expressions publiques, ni les objectifs affichés. »

samedi 29 octobre 2016

Vous avez demandé la police ? Ne quittez pas...

Traitant d’une crise politique, institutionnelle et morale comme notre pays n’en avait pas connue depuis longtemps, j’avais dans ma dernière note évoqué la révolte des policiers. Le sujet mérite que j’y revienne bien plus longuement, tant il s’avère révélateur du degré d’explosivité atteint par notre société. D’autant que la pression de toute une profession ne s’est à aucun moment relâchée, quoique le président de la République ait reçu ses représentants ce 26 octobre, et qu’il se soit engagé à dégager une enveloppe de 250 millions d’euros pour répondre à certaines revendications.

Sans qu’il soit ici question d’agiter l’épouvantail d’un 6 Février en miniature, les manifestations de ces derniers jours attestent de l’affaissement de l’autorité publique et de la perte vertigineuse de légitimité du pouvoir en place, de la haute hiérarchie policière, mais aussi, plus généralement, des partis d’alternance dont l’action globalement similaire a placé un corps des plus sensibles dans une situation intenable.

Pour un républicain un tant soit peu digne de l’étiquette, il n’est évidemment pas acceptable que des centaines de flics s’affranchissent de leurs obligations légales pour prendre la rue et y arborer les attributs de leurs prérogatives : gyrophares, brassards et… armes de service. Ne voir, dans un tel comportement, que l’expression d’une tendance séditieuse sournoise, doublée de la confirmation du poids de l’extrême droite dans l’institution (un fonctionnaire de police sur deux, au bas mot, apporte désormais ses suffrages au Front national) reviendrait néanmoins à commettre un contresens.

Évidemment, la police est un corps très particulier. S’il lui revient la charge de protéger les citoyens et d’assurer la paix publique, ce en quoi elle relève du service public, elle ne peut y parvenir qu’en réprimant quiconque contrevient à la loi commune ou s’en prend aux personnes et aux biens. Au demeurant, le monopole dont elle dispose, à l’instar des autres structures coercitives, de la détention et de l’usage d’armes létales la place en permanence sur la frontière ténue distinguant État de droit et régime d’exception.

Jean-Pierre Bordier, un très vieil ami que j’ai connu lorsqu’il occupait la fonction de secrétaire général adjoint de la Fédération autonome des syndicats de police (organisation à présent disparue mais qui fut largement majoritaire dans l’ensemble des services policiers, à l’exception des commissaires, tout en se proclamant très officiellement « au plus près du mouvement ouvrier »), avait un jour écrit : « Le rapport de la police à l’idée républicaine est ambigu, car faite pour fonctionner comme une administration sur le modèle du service public, la police pose trop de questions au droit, reste trop dépendante de l’État qui monopolise son action, préférant le secret à la vérité, l’opacité à la transparence, l’ordre à la démocratie, l’aspect répressif à l’aspect préventif » (« Sous haute surveillance », in Politique, La Revue, février-mars-avril 1994). 

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai toujours défendu l’idée d’une structure indépendante de contrôle de l’action policière, une « haute autorité » dirait-on certainement de nos jours. Cette instance devrait, à mes yeux du moins, être composée de personnalités morales à la qualité incontestable, de parlementaires et de représentants des associations agissant en défense des libertés et des droits de l’Homme (celles et ceux qui le souhaitent peuvent, sur ce point, se reporter au chapitre que je consacrais aux institutions dans mon ouvrage La République dans la tourmente, publié par les éditions Syllepse en 2003).

Une fois cela énoncé, il importe de ne pas perdre de vue deux évidences. D’abord, dès lors qu’elle a pour mission de faire respecter la loi, donc de prémunir la société des logiques de force qui sinon s’y exprimeraient avec la plus féroce inhumanité, l’activité policière va de pair avec l’exercice de la démocratie. Ensuite, quoique certains puissent en faire leur métier par goût un tantinet maladif de la « loi et de l’ordre », celles et ceux qui choisissent la police le font généralement ou par souci de défendre l’intérêt général et de participer ainsi à la vie de la nation, ou parce c’est pour eux le moyen d’échapper au chômage ou à la descente aux enfers de la précarité.

Autant dire que m’exaspère au plus haut point le discours antiflics dans lequel se complaît une petite gauche déconnectée de la réalité. Non qu’il ne faille pas dénoncer, avec la plus grande détermination, les « bavures » ou conduites liberticides dont des policiers peuvent se rendre coupables, soit qu’ils aient obéi aux ordres de leur hiérarchie, soit qu’ils aient cédé à quelque inclination personnelle. Mais le manichéisme, pour comprendre et se confronter à une institution de cette nature, m’apparaît recouvrir une impuissance caractérisée et une parfaite irresponsabilité. Sauf, naturellement, si l’on pense que violences et criminalité disparaîtront en même temps que le capitalisme, ou qu’un système de milices ouvrières a pu sous d’autres cieux faire la preuve de sa supériorité en matière de protection des êtres humains.

J’en reviens à la protestation actuelle. Impossible de ne pas y voir une réaction légitime. À la surcharge de missions qu’induit la menace terroriste, sans que le haut état-major policier n’y cherche des remèdes… À la sauvagerie que doivent affronter les policiers pour tirer certains quartiers ou cités de l’emprise de bandes et autres réseaux mafieux y faisant régner leur loi (les tentatives d’assassinats perpétrées contre quatre fonctionnaires à Viry-Châtillon n’en sont que les dernières illustrations)… À l’épuisante course aux chiffres que des hiérarques gérant l’institution comme une entreprise imposent, contraignant la profession à se concentrer sur des affaires subalternes afin de gonfler les statistiques, plutôt que sur les délinquances les plus sérieuses… À l’abandon dont sont dans le même temps victimes toutes les administrations publiques, dans un contexte d’austérité budgétaire sans cesse aggravé… Au mépris dont les agents (comme tous leurs collègues de la fonction publique) font l’objet de la part d’élites ne jurant que par les privatisations et la réduction du « périmètre » de l’État (y compris dans ce domaine crucial de la sécurité)… Au manque de respect et de considération que les « bleus » ressentent, à tort ou à raison, de la part de leurs compatriotes… À la multiplication de tâches indues qui, si l’appareil étatique n’était pas saigné à blanc par les prescriptions néolibérales, pourraient parfaitement être assumées par d’autres personnels…

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