Le blog de Christian Picquet

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lundi 21 mai 2018

Serge Vasset, "Tonton", nous a quittés

C’est au beau milieu du long pont de la Pentecôte, par un appel de l’ami Gérard Bohner, que j’ai appris la nouvelle, qui m’a laissé abasourdi. Serge Vasset venait de nous quitter, à l’âge de 62 ans. On savait qu’il luttait contre la maladie depuis quelque temps, mais rien n’annonçait sa disparition brutale. Le chagrin submerge aujourd’hui celles et ceux qui l’ont connu et ont partagé, au fil des années, ses espoirs et ses engagements.

Serge était l’une des figures les plus marquantes et les plus attachantes du courant longtemps incarné par la Ligue communiste révolutionnaire – où beaucoup le connaissaient sous le surnom de « Tonton » –, puis par la Gauche unitaire. Il y avait adhéré dans les années 1970, n’avait ensuite jamais renié cette appartenance, bien au contraire car il continuait à parler avec émotion de cette formidable école politique, mais c’est surtout au combat syndical chez les cheminots qu’il avait consacré l’essentiel de son énergie. Il avait ainsi appartenu au bureau national de la fédération CFDT, au temps où celle-ci constituait le fer de lance dans la confédération de la bataille pour un syndicalisme de transformation plutôt que d’adaptation, et avait été l’un des principaux acteurs des luttes dans ce secteur.

Farouche partisan de l’indépendance des syndicats, Serge n’avait toutefois jamais voulu tenir à distance l’action pour un changement politique radical, pour une société de liberté et d’émancipation. Ce qui avait fait de lui une personnalité reconnue de la vie publique de son département du Puy-de-Dôme. Désormais retraité, il siégeait d’ailleurs, ces dernières années, au conseil municipal de sa ville de Pont-du-Château. Cet esprit d’une finesse et d’une subtilité remarquables avait aussi la lucidité exigeante. Critique des enfermements sectaires et minorisants du gauchisme post-soixante-huitard, c’est tout naturellement qu’il s’était reconnu dans les positions de la minorité de la Ligue, dont je fus longtemps l’animateur, puis dans celles de la Gauche unitaire, dont il avait été l’un des fondateurs pour l’agglomération clermontoise.

Très au-delà de la politique et du syndicalisme, Serge était un passionné de la vie, randonneur cycliste, clarinettiste, grand amateur de rugby autant que de bons restaurants, adepte de la cueillette des champignons. Je garderai toujours le souvenir de ces soirées mémorables passées en sa compagnie – très souvent chez Gérard Bohner, parfois en compagnie d’autres amis, tel Claude Debons auquel l’unissait un passé syndical commun –, à « refaire le monde » autour de bouteilles qui se vidaient aussi vite qu’elles avaient été débouchées. Ce cuisinier émérite n’avait, au demeurant, pas son pareil pour vous improviser, lorsqu’il vous recevait au soir d’un meeting, un repas autour duquel nous devisions jusqu’à une heure avancée (ce qui rendait alors ma nuit fort courte, lorsque je devais reprendre le premier train du matin).

Ta disparition, Serge, nous laisse un sentiment de vide immense. Tu n’auras pas connu le dénouement du nouveau conflit qui mobilise tes camarades cheminots, pour l’avenir du service public ferroviaire. Je ne doute pas que tu l’aies suivi avec enthousiasme. Ta chaleur communicative, ta réflexion aiguisée et le fruit de ton expérience vont nous manquer en ces temps si difficiles. À ta compagne, Frédérique, à tes enfants, Pauline et Romain, j’adresse un témoignage d’amitié et de solidarité dans l’épreuve qu’ils traversent. J’en suis certain, toutes celles et tous ceux qui ont connu « Tonton » le partageront.

vendredi 18 mai 2018

SNCF : rendre aux citoyens la parole que Macron leur confisque

Pour paraphraser Mao Zedong, parlant en son temps de la révolution, on pourrait aujourd’hui dire que la lutte des classes n’est jamais un « dîner de gala ». Emmanuel Macron est en train d’en faire l’expérience, lui qui, depuis son entrée dans la vie active, n’a jamais quitté l’univers feutré des banques d’affaire et de la haute technocratie convertie au culte de la finance. Il croyait jusqu’alors, à l’instar des commentateurs colonisant les plateaux télévisés, que le mouvement social à la SNCF se trouvait au seuil de la débandade. Patatras !

La journée du 14 mai a vu la mobilisation des cheminots se réactiver comme aux premiers jours, et les fédérations syndicales conserver leur unité en dépit des manœuvres du gouvernement, preuves que le fléchissement du nombre de grévistes à certains moments n’est dû qu’à des variations conjoncturelles inévitables dans un conflit d’une si longue durée, non à une usure de la combativité. La « vot’action » lancée par les syndicats, pour permettre l’expression des agents sur le « pacte ferroviaire », s’annonce dans ce cadre comme une nouvelle sanction de la politique macronienne. Pour cette dernière, le coup de torchon pourrait s’avérer tout aussi sévère qu’à Air France, dont la direction avait imaginé, par son référendum interne, dresser une majorité de salariés contre leurs organisations représentatives. Pire, la révélation par la presse d’une note de hauts cadres de la SNCF laissant entrevoir, à travers le changement de statut, la volonté de privatiser la société par le biais de ses filiales, a pris Messieurs Macron et Philippe au piège de leurs mensonges : c’est bien le bradage au privé du fleuron de nos services publics que recouvre l’ouverture à la concurrence.

En contraignant le clan aux affaires à promettre, en vue de son passage au Sénat, d’inscrire dans la loi « l’incessibilité » du capital de la SNCF – ce qui avait été refusé par la majorité au Palais-Bourbon –, et quoique l’on puisse redouter des formulations permettant de faire ultérieurement passer dans les faits ce qu’il est présentement impossible d’assumer devant le pays, les travailleurs du ferroviaire sont tout près de marquer un premier point. Les autres exigences figurant au cœur de la bataille (statut de l’entreprise, nécessité que les acquis du statut des cheminots soient étendus – et non mis en charpie – à tous les travailleurs de la branche, reprise de la dette par l’État sans que cela ne vienne justifier un regain d’austérité budgétaire, garanties d’un financement susceptible de répondre aux besoins de la collectivité et des territoires) restent, certes, à arracher. Mais démonstration est en train de se faire que Jupiter et ses ministres ne sont jamais forts que de la faiblesse des résistances qu’ils rencontrent. En clair, le vote à l’Assemblée nationale, en première lecture, des députés macronistes et « républicains » ne marque donc nullement la fin de l’épreuve de force.

Le flottement qui s’ensuit au sommet de l’État sonne comme un encouragement à redoubler d’efforts pour soutenir la grève du rail, pour construire sur la durée les mobilisations s’organisant en d’autres secteurs, pour élargir le rapport de force et permettre aux citoyens de s’emparer des enjeux de conflits touchant à l’intérêt général. D’autant que chaque jour, ou presque, nous délivre une illustration supplémentaire que le locataire de l’Élysée n’est le président que du capital le plus accapareur et le plus cynique qui se puisse imaginer. Ainsi, ses affidés se multiplient-ils, ces derniers jours, pour justifier leurs orientations fiscales dont l’injustice vient d’être un peu plus mise en lumière par le dernier rapport de l’ONG Oxfam France : en quinze ans, notre Hexagone est devenu le leader planétaire de la distribution de dividendes dans les firmes cotées en Bourse, celle-ci a plus que doublé sur la période 2009-2016 (passant de 30% à 67,4%), et si la rémunération des actionnaires a retrouvé son niveau d’avant la crise financière de 2008-2009, c’est au détriment de l’investissement (lequel a baissé de moitié).

À cette triste réalité, les sondeurs objectent volontiers que l’opinion ne manifeste pas, à l’égard de Monsieur Macron, un rejet similaire à celui dont les quinquennats précédents faisaient l’objet. Comment pourrait-il en aller autrement, alors que la gauche s’est littéralement désintégrée à la faveur de la présidence de François Hollande, qu’elle n’incarne pas présentement une relève crédible, et que les échecs de tous les mouvements populaires des dernières années ont semé dans les esprits un terrible doute sur les capacités de l’emporter face à une classe dirigeante murée dans son intransigeance ? Les mêmes sondages n’en montrent pas moins que les Français ne sont pas dupes des inégalités creusées depuis un an. Et la colère massive qui se développe dans la fonction publique, dans la santé, à Air France, parmi les retraités, à l’université, ou en de nombreuses entreprises du privé, atteste que l’équipe en place s’adosse à une base sociale encore plus étroite que les précédentes.

Notre feuille de route est, en conséquence, parfaitement claire : tout faire pour que les secteurs autour desquels se focalise l’affrontement entre le capital et le travail – les salariés du rail et, plus généralement, ceux des services publics – arrachent des victoires. Après la journée du 14 mai, c’est le rendez-vous unitaire des fonctionnaires, le 22 mai, qui doit se traduire en déferlement. Dans la foulée, c’est l’appel à des manifestations dans chaque ville, le 26, à l’appel d’un large front de syndicats, d’associations et de partis, qui doit servir à renforcer la pugnacité des mouvements de lutte, à appuyer leurs plates-formes revendicatives, à entourer les organisations syndicales d’un large soutien populaire à l’heure où l’on décrie leur légitimité, à clamer que nos services publics sont le seul patrimoine de celles et ceux qui en sont dépourvus.

Nous le savons cependant, si l’on veut rendre béante la brèche qui vient de s’entrouvrir et faire reculer l’adversaire, toutes ces échéances doivent trouver des prolongements à même d’impliquer des millions d’hommes et de femmes. Jusqu’alors, il nous faut en effet le constater, les initiatives de rue, en fonction des forces appelantes, ne réunissent généralement pas toutes les composantes de l’opposition sociale et politique aux régressions néolibérales. Les salariés répondant en grand nombre aux appels syndicaux ne se retrouvent pas nécessairement (du moins dans des proportions semblables) dans d’autres convocations, et inversement. La convergence des combats, si souvent évoquée de manière inconsidérée, est une construction progressive, elle ne saurait se décréter. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on commettrait une faute grave en cherchant à englober trop hâtivement les secteurs en première ligne du bras-de-fer social dans des coalitions disparates, aux objectifs trop généraux.

Pour autant, chaque fois qu’on leur a fourni l’occasion de prendre la parole, nos concitoyens l’ont saisie, démentant tous les défaitismes et déjouant toutes les chausse-trappes. Nous l’avons vu à Air France, nous allons très probablement le vérifier à l’occasion de la « vot’action » à la SNCF. La soif de démocratie, de plus en plus étouffée par des pouvoirs autoritaires au service exclusif de l’oligarchie financière, va en effet de pair avec l’attachement aux principes d’égalité et de solidarité qui fondent notre modèle républicain, principes auxquels s’attachent si fortement nos services publics.

Il est de bon ton, du côté des puissants, de contester aux cheminots le droit de bloquer la contre-réforme dont ils sont pourtant les premières victimes, au motif que ses enjeux concerneraient la nation tout entière, donc relèveraient de ses représentants élus l’an passé. Comme nous n’avons vraiment rien à craindre d’une sollicitation du peuple sur la privatisation engagée de la SNCF, et au-delà sur le besoin de services publics dotés de moyens à la hauteur de leur mission, tous les acteurs de la confrontation en cours ne devraient pas un instant hésiter à mettre l’exécutif au défi d’organiser un référendum, et de permettre du même coup la tenue d’un grand débat démocratique sur la question.

Comme, en dépit de sa certitude feinte qu’elle disposerait du soutien d’une majorité de la population, la camarilla gouvernante est pleinement consciente des dangers que lui ferait courir une telle consultation, elle s’y dérobera forcément. Pourquoi alors, pour notre camp, ne pas faire montre d’audace ? Pourquoi ne pas autogérer une votation citoyenne, qui pourrait s’enraciner dans les territoires, à l’image de celle qui avait été réalisée à propos de la privatisation de La Poste, le 3 octobre 2009, entraînant la mobilisation de plusieurs millions de Français ? Pourquoi ne pas inviter organisations syndicales, associations et partis de gauche à se retrouver ensemble au sein d’un comité d’organisation, qui ferait entrer en synergie leurs engagements respectifs en faveur d’une République servant le bien commun ?

Les semaines à venir en offriront l’opportunité. Les séquences grévistes sont appelées à se prolonger, au moins jusqu’à la fin du mois de juin. Le vote des personnels de la SNCF va sans nul doute conforter les revendications de l’intersyndicale. Le Premier ministre dit vouloir enfin sortir du silence sur la dette de l’entreprise ferroviaire, ce qui devrait dissiper les brouillards à l’abri desquels il avançait jusqu’alors ses pions. Quant au débat parlementaire, il va se réactiver en s’ouvrant au Palais du Luxembourg. Autant d’échéances qui sont de nature à entretenir la détermination des travailleurs mobilisés. Sans compter que les pétitions qui se multiplient, en défense de la fonction publique ou pour un plan de financement du service public grâce à la mise à contribution des banques publiques et de la BCE, bénéficient d’un large soutien, illustration des évolutions à l’œuvre dans les profondeurs du pays.

Dans ces conditions, rendre aux citoyens la parole qu’un pouvoir né d’un concours de circonstances prétend leur confisquer, à propos d’un service public auquel ils ne cessent de manifester leur attachement, peut se révéler une modalité efficace d’isoler le Prince des ultrariches. Dans une récente interview télévisée, Laurent Brun, le secrétaire général des cheminots CGT, exprimait très clairement son intérêt pour une consultation organisée à l’échelle du du pays, quoique sa fédération n’ait pas qualité pour en prendre elle-même l’initiative. Le débat, initié par le PCF voici quelque temps, est maintenant pleinement ouvert…

mercredi 9 mai 2018

Quelle traduction politique pour le mouvement social ?

La semaine écoulée aura été riche d’enseignements. Elle aura un peu plus souligné le défi devant lequel se retrouvent les forces de progrès, à savoir l’impérative nécessité d’aborder une nouvelle étape du bras de fer opposant le mouvement social à la présidence des ultrariches. Et, à cette fin, de lui offrir un début de traduction politique, qui ne lui fût pas imposé de l’extérieur comme l’aura été la « Fête à Macron » du 5 mai, mais procède au contraire de sa dynamique réelle. C’est ce à quoi je veux consacrer cette note.

Résumons les traits saillants des derniers jours. D’abord, en guise de célébration du premier anniversaire de l’entrée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, tous les sondages auront de nouveau attesté que les illusions du « en même temps » se sont bel et bien dissipées : deux Français sur trois considèrent que la libéralisation de l’économie hexagonale ne s’accompagne d’aucun des volets protecteurs promis aux victimes de la dérégulation sauvage et de la compétition à outrance (ils ne peuvent qu’en avoir été davantage convaincus par la suppression, éminemment symbolique, de l’exit tax, cette fort timide disposition, datant du quinquennat Sarkozy et censée freiner l’optimisation fiscale). Ensuite, la colère sociale n’aura nullement reflué : non seulement, en dépit d’un matraquage médiatique devenu hallucinant, le mouvement des cheminots se maintient à un très haut niveau (avec un soutien redevenu ascendant selon l’Ifop, et l’approbation d’une large majorité des ouvriers, des salariés du secteur public et des jeunes), mais l’issue du référendum interne provoqué à Air France vient de signer le cinglant désaveu de son PDG, Monsieur Janaillac, contraint à la démission par son dédain des revendications salariales des personnels (attitude provocatrice rejetée à 55,44% des votants, pour une participation de 80% des effectifs de l’entreprise). Dans ce cadre général, le Premier ministre se sera vu contraint de consentir un premier recul, en recevant personnellement les représentants des fédérations cheminotes ; mais l’opération n’aura fait que mettre en scène une tentative de division du front syndical, sans que la moindre négociation ne s’ouvre sur les points clés du conflit. Enfin, si les manifestations du Premier Mai auront été marquées par une participation importante (bien plus forte qu’en d’autres années), cette journée aura, à Paris, servi de révélateur des dangers d’un vide politique considérablement aggravé par le tsunami électoral de l’an passé.

La violence de ce qu’il est maintenant convenu de désigner sous l’appellation de « Blacks Blocs » appelle évidemment une condamnation sans réserve. Les déclarations de Philippe Poutou, discernant une forme de légitimité dans l’incendie de magasins ou le saccage des mobiliers urbains, relèvent de ce point de vue de la franche imbécillité. Ces méthodes, comme l’idéologie pseudo-insurrectionnelle qui les inspire, se situent en rupture totale avec les traditions du mouvement ouvrier, lesquelles auront toujours privilégié l’action collective et l’implication majoritaire du monde du travail, pour affronter efficacement le capital. À rebours de cette histoire, le pastiche d’émeute du Pont d’Austerlitz n’aura abouti qu’à briser le principal défilé de cette journée et à entacher de discrédit les mobilisations dont il s’agissait pourtant de démontrer la complémentarité. De sorte que les groupes ayant, l’espace de quelques jours, défrayé la chronique auront parfaitement servi la stratégie d’un pouvoir feignant d’ignorer l’épreuve de force engagée, ou d’en minimiser la portée.

Pour autant, ce phénomène n’aura pu s’amplifier, ces derniers mois, en marge des manifestations syndicales, qu’à la faveur de l’étiolement de la vie publique, de la dislocation du monde partidaire, et de l’évanouissement de toute perspective crédible à gauche. À tant concentrer les pouvoirs autour de sa personne et d’une haute technocratie organiquement liée à la finance, à tant écraser de sa condescendance l’expression des souffrances populaires, à tant mépriser ses oppositions et les « corps intermédiaires », à tant piétiner le Parlement et les élus, à tant s’employer à refermer le moindre espace de débat contradictoire, la Macronie aura fini par transformer la désintégration de l’ordre politique ancien en flambées de nihilisme. Lesquelles emportent des secteurs de la société qui, bien qu’extrêmement minoritaires, n’en expriment pas moins une dérive idéologique préoccupante.

Comme aucune formation, à gauche et dans le mouvement ouvrier, ne peut à bon droit se dire porteuse d’un projet susceptible de rassembler demain une majorité du pays – pas plus la « France insoumise » que quiconque, n’en déplaise à la prétention de Jean-Luc Mélenchon d’être maintenant à la tête de « la grande union populaire qui sera l’alternative au pouvoir » –, nous entrons dans une période à très hauts risques. Où des éruptions sauvages, encouragées par un sentiment d’impasse politique, peuvent contribuer à diviser le salariat, à entretenir toutes les confusions et toutes les surenchères dans les profondeurs de la nation, à nourrir les tentations de l’autoritarisme au sommet de l’État comme du côté d’une droite extrémisée. C’est dans un tel contexte que se pose, avec un regain d’acuité, la question d’un prolongement politique de la conflictualité sociale.

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dimanche 29 avril 2018

La gauche doit reprendre la tête du combat contre l'antisémitisme

J’avais initialement prévu de consacrer cette nouvelle note à la poursuite de la réflexion entamée sur la « nouvelle confluence sociale et politique » si nécessaire dans l’épreuve de force engagée avec le pouvoir, autour du devenir de nos services publics. Mais voilà que 300 personnalités, en publiant dans Le Parisien du 22 avril un « Manifeste contre le nouvel antisémitisme », auront provoqué un malaise et des controverses dont les effets ne sont pas près de retomber. Au-delà de son contenu, qui le rend à mes yeux aussi insignable que contre-productif, et quelles que soient les intentions inavouées qu’il recouvre manifestement, je vais y revenir, le fait que le débat public puisse à présent se focaliser sur un tel texte signe la crise aiguë que traverse la nation française. Un symptôme que l’on doit d’autant moins prendre à la légère que cette dernière aura systématiquement vu se recouper la « question juive » avec la défense de la République.

Pour dire les choses plus crûment, je suis convaincu que nous sommes confrontés à un nouveau « moment antisémite ». Je reprends là une expression de Pierre Birnbaum, dont les savants travaux sur le sujet font autorité. Loin de moi, évidemment, en écrivant ces mots, la tentation de renvoyer notre contexte présent aux grandes tensions surgies à la fin du XIX° siècle ou dans l’entre-deux guerres. Il n’empêche ! Il y a de quoi s’alarmer lorsque les ripostes démocratiques révèlent, devant l’abomination, des divisions mortifères. Et, surtout, lorsque la gauche se montre si manifestement désemparée, impuissante qu’elle se trouve à définir une attitude à la hauteur, empêtrée qu’elle s’avère dans ses oscillations entre banalisation du danger et esquive des problèmes posés.

Je n’ai, pour ma part, pas été sollicité pour signer l’appel du 22 avril, ce qui est manifestement le cas de beaucoup de responsables politiques de gauche et d’intellectuels de même sensibilité. Si je l’avais été, j’aurais néanmoins mis un point d’honneur à refuser mon paraphe. Pour quatre raisons. D’abord, l’excès nuit aux causes les plus sacrées : prétendre que nous serions devant « une épuration ethnique à bas bruit », c’est-à-dire, si les mots gardent un sens, devant une sorte de « Nuit de cristal » rampante, ne correspond nullement à une réalité déjà suffisamment préoccupante pour que l’on n’en rajoute pas. Ensuite, il n’est pas acceptable d’écrire « qu’au vieil antisémitisme de l’extrême droite s’ajoute l’antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société » : cette grille de lecture aboutit à assimiler toute critique de la politique israélienne, largement partagée au sein de la gauche aujourd’hui, à une complaisance assumée avec les « bourreaux des Juifs », rien que cela. De même, il est détestable d’asséner que « les Français juifs ont 25 fois plus de risques d’être agressés que leurs concitoyens musulmans » : ce n’est certainement pas en se lançant dans cette compétition victimaire plutôt nauséabonde, que l’on retrouvera les conditions d’une union citoyenne indispensable contre toutes les formes de racisme, et il en est une qui touche nos compatriotes issus de l’immigration de culture musulmane. Enfin, conclure le texte (en clair, lui donner ce seul objectif) par la demande « que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des Juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence » a un effet doublement pervers : un combat politique se voit ramené à un enjeu étroitement religieux, et c’est l’ensemble des musulmans qui se trouvent du même coup amalgamés à l’antisémitisme de nouvelle génération, puisque ce sont leurs références théologiques qui en sont supposées les premières responsables.

Une fois cela dit, on ne saurait admettre que certains se saisissent des lourdes fautes commises par cette initiative pour se réfugier dans la dénégation d’un phénomène pourtant incontournable. Une association, dont je tairai le nom, par égard pour beaucoup de ses membres dont je sais l’attachement aux valeurs progressistes, vient par exemple de se contenter de dénoncer « le manifeste de la haine islamophobe ». Continuer à opposer la dénonciation (quelque peu complotiste…) de « l’islamophobie » à la réalité d’un antisémitisme qui devrait pourtant interpeller n’importe quel homme ou femme de gauche, équivaut à un refus de prendre en compte que cet appel est né, et a obtenu un indéniable écho, à la suite du choc provoqué par le meurtre de Mireille Knoll, le 23 mars dernier.

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mardi 24 avril 2018

Pour une confluence sociale et politique d'un nouveau type

Qui ne le sent ? Le mouvement social aborde, dans sa confrontation avec le pouvoir, un moment d’une grande complexité. En dépit de l’intransigeance à laquelle ils se heurtent, des tentatives éhontées de diviser le front syndical, d’un odieux matraquage médiatique destiné à dresser la population contre les grévistes, les cheminots tiennent bon. Au grand dam de ces commentateurs en vogue qui passent leur temps à chercher des signes d’essoufflement dans les variations, tout à fait normales, des taux de participation aux journées de l’intersyndicale. Pour autant, au-delà des agents du rail, nous en sommes toujours à une juxtaposition des conflits, non encore à une convergence des luttes.

Rien de surprenant à cela. Le mécontentement grandit dans l’Hexagone, face aux retombées désastreuses de la politique inégalitaire mise en œuvre au sommet de l’État. Les mobilisations sectorielles se multiplient, comme jamais depuis longtemps. L’appel interprofessionnel initié par la seule CGT, tardivement rejoint par Solidaires, le 19 avril, en a été l’intéressant révélateur. S’il ne pouvait revêtir une ampleur comparable aux initiatives, largement unitaires, du 22 mars à la SNCF et dans la fonction publique, il a néanmoins mis en visibilité la colère s’amplifiant parmi les travailleurs de l’État ou les personnels de la santé, l’entrée dans l’action des électriciens et des gaziers, sans parler des hommes et des femmes de la RATP, l’âpreté de l’affrontement des salariés d’Air France avec leur direction, le refus des licenciements dans le commerce et plus largement le secteur privé, les frémissements apparaissant dans l’Éducation nationale, la révolte s’approfondissant chez les retraités confrontés à l’amputation de leur pouvoir d’achat, le début de retour des chômeurs dans l’arène sociale, la reconduction de grèves étudiantes dans plusieurs établissements…

Reste qu’après tant d’années de reculs et d’échecs, tous ces mouvements ne peuvent se fédérer rapidement. Affichant des revendications différentes – portant sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la défense du service public, les statuts garantissant ce dernier, les conditions de travail, le refus de la ségrégation sociale à l’école ou à l’université –, ils ont besoin de temps pour parvenir à une conscience commune de leur complémentarité. D’autant que l’unité syndicale, en cours de reconstitution au niveau de plusieurs branches et secteurs professionnels, demeure fort fragile. Les dissensions persistent à l’échelon national et représentent un lourd obstacle à l’élaboration de la plate-forme qui offrirait un début de cohérence aux diverses mobilisations. Surtout, le monde du travail doit retrouver confiance en sa force, et se forger la conviction collective qu’il lui est de nouveau possible de remporter des victoires.

Les petits marquis aux commandes n’ignorent évidemment rien des contradictions de la situation. Ils n’en observent pas moins avec inquiétude ces sondages attestant que le président de la République a échoué à convaincre les Français, à l’occasion de ses dernières prestations télévisuelles (une majorité très nette d’entre eux marque, par exemple, sa défiance envers les orientations de notre monarque sur les services publics, ses choix vis-à-vis des zones rurales et péri-urbaines, ses justifications de la hausse de la CSG à l’encontre des retraités, et il se trouve désormais minoritaire sur la casse du code du travail avec les ordonnances de Madame Pénicaud). Ils ne sont pas davantage dupes des résultats des enquêtes concluant à l’impopularité de la grève cheminote : qu’en dépit des difficultés que celle-ci occasionne pour les usagers, il se trouve entre 43% et 47% des personnes interrogées pour la soutenir de semaine en semaine, constitue le signe que le pays sent confusément qu’une défaite du mouvement marquerait une nouvelle détérioration du transport ferroviaire et un approfondissement de fractures territoriales déjà insupportables, donc une dégradation de ses conditions d’existence. Au-delà de toutes leurs rodomontades, ils perçoivent lucidement que jamais l’opposition entre gagnants et perdants de la globalisation ne s’est faite aussi forte, phénomène qui se double du retour en force du clivage entre gauche et droite (l’ensemble des composantes de cette dernière s’étant, à l’Assemblée nationale, retrouvées dans l’approbation du projet de privatisation de la SNCF).

Et puis, il n’est pas anodin que les luttes, singulièrement celle des cheminots, aient commencé à produire de significatifs « bougers » idéologiques. Je fais, par exemple, allusion à la tribune récemment publiée par les responsables de la Fédération pour la nature et l’Homme. Alors que Jupiter a exigé de son ministre Hulot qu’il se porte à la rescousse de sa collègue des Transports, la très technocratique Madame Borne, ils viennent d’interpeller vertement son discours austéritaire et libre-concurrentiel, lui rappelant l’enjeu écologique de la nouvelle bataille du rail : « Le ferroviaire n’est pas l’ennemi de la finance publique, il est l’un de nos meilleurs alliés pour mener une transition écologique économiquement efficace, socialement juste et territorialement équitable » (Le Journal du dimanche, 15 avril 2018).

Point n’est besoin de chercher ailleurs les raisons pour lesquelles, en haut lieu, on veut aller vite, passer en force, amener les Français à se résigner à leur sort. On y a, en effet, parfaitement compris qu’une course de vitesse était engagée et, qu’à laisser aux mobilisations le temps de se consolider, le gouvernement pourrait perdre la partie. Aussi accélère-t-on le rythme des contre-réformes, affiche-t-on la plus odieuse arrogance face à des agents persistant à croire en l’intérêt général, ne laisse-t-on aucun « grain à moudre » aux directions syndicales les plus enclines à composer, annonce-t-on sans crier gare la filialisation du fret SNCF, encourage-t-on le PDG d’Air France à organiser un référendum d’entreprise dans le but de soulever les non-grévistes contre les syndicats, organise-t-on la fuite d’un rapport préconisant de « supprimer les subventions et la taxe sur les salaires qui permettent de financer les organisations syndicales », lance-t-on les cohortes policières à l’assaut des facultés occupées…

Sur les quelques semaines à venir, va se jouer la configuration du pays dans le futur. Nul n’a, par conséquent, le droit à l’erreur dans le camp progressiste. Les proclamations tonitruantes, les postures aussi avantageuses que gratuites, les calculs à courte vue se révèlent contre-productives, pour ne pas dire carrément dangereuses. Il convient plutôt de bâtir l’épreuve de force sur la durée, d’ériger le mur d’une solidarité agissante autour de cheminots grâce auxquels un début de dynamique sociale a pu se faire jour, d’enraciner les luttes en les dotant des objectifs revendicatifs et des échéanciers aptes à rassembler le plus largement possible, de jeter des ponts entre les secteurs entrant en action sans ignorer leurs différences et leurs rythmes spécifiques, de travailler à faire émerger les objectifs politiques pouvant le mieux faire sens pour une majorité de notre peuple.

Bref, pour paraphraser Philippe Martinez, il importe de faire du « cousu main ». De relever les défis d’une construction revendicative qui pût combiner les aspirations particulières des diverses fractions du salariat et le besoin de créer entre elles du commun. De rendre complémentaires les responsabilités des organisations syndicales, auxquelles il revient de conduire la confrontation sociale vers des victoires qui redonneront au plus grand nombre le goût de la bataille, et les propositions portées par les forces politiques afin de convaincre l’opinion qu’il existe d’autres choix possibles que la soumission aux règles de la mondialisation financiarisée.

C’est, dès lors, une confluence sociale et politique d’un nouveau type qu’il faut faire émerger. Confluence qui s’inscrive dans le prolongement du mouvement en cours, et ne prétende en aucun cas s’imposer à lui. Qui recherche les coopérations entre sphères sociale et politique, dans le respect des missions comme de l’indépendance de chacune. Qui permette aux organisations de travailleurs d’alimenter le débat public du fruit de leur expérience, et aux partis de nourrir le mouvement populaire de propositions aussi réalistes qu’ambitieuses. Qui récuse la volonté hégémonique qui pourrait naître du côté partisan, autant que le repli des forces sociales derrière la ligne Maginot illusoire de l’ignorance du politique. Qui s’emploie, à l’inverse de ces impasses, à refonder une confiance mutuelle entre les uns et les autres.

Autant dire que je n’ai pas changé d’avis à propos de la « fête à Macron », que le député « insoumis » François Ruffin et l’universitaire Frédéric Lordon se proposent de célébrer le 5 mai. Cette initiative n’apparaît justifiée ni par la nécessité de faire descendre dans la rue des manifestants empêchés de se mettre en grève – le 1° Mai, quelques jours auparavant, de par son caractère férié, le permet tout autant, et il aura l’immense mérite d’être initié par un début d’union syndicale –, ni par une visée qui rassemblerait plus largement – la convergence des colères contre l’équipe aux affaires est un mot d’ordre trop frustre pour faire avancer l’alternative politique dont l’inexistence se fait aujourd’hui si cruellement sentir. En se plaçant dans un rapport d’extériorité à un mouvement social aux enjeux d’avenir cruciaux mais à la réalité multiforme, et en cherchant à plaquer sur lui leur ligne protestataire et « dégagiste », Ruffin et Lordon prennent même des risques inconsidérés : celui de réveiller de très vieilles méfiances, par leur mépris assumé pour les concertations unitaires ; de télescoper les stratégies syndicales ; de paraître (à tort ou à raison) se défier de celles et ceux qui se retrouvent en première ligne du front social ; de contribuer à brouiller, dans la perception des citoyens, la signification profonde du combat cheminot ; de rouvrir des fractures qui commençaient progressivement à se combler au sein des secteurs en lutte.

Foin de polémiques toutefois. C’est autour de la question du service public, de son redéploiement et de sa modernisation, de la nouvelle relation à nouer avec ses usagers, des moyens de le financer par la réorientation notamment du système bancaire français et européen, que peut à cette étape s’ébaucher une véritable confluence sociale et politique. C’est à partir d’elle qu’il semble envisageable de relancer l’interpellation de l’opinion et de faire de celle-ci un acteur de premier plan de la reconstruction d’un rapport de force face au clan macronien. Et c’est également sur ce terrain que le cadre réunissant présentement douze formations de gauche se trouvera en mesure de démontrer sa fonctionnalité.

Comme le propose le Parti communiste français, une votation citoyenne, auto-organisée sur l’ensemble du territoire national, voyant syndicalistes, associatifs et militants politiques agir de concert, pourrait offrir à des millions d’hommes et de femmes l’occasion d’exprimer leur attachement à l’un des piliers fondateurs de notre République, notre service public à la française, tout en manifestant leur aspiration à recouvrer une expression démocratique souveraine, plus bafouée que jamais depuis un an. Mettons sans délai cette idée en discussion, prenons tous les moyens de la concrétiser, recouvrons notre sens de l’initiative en nous préservant des manœuvres délétères, n’ayons pour seule préoccupation que de contribuer au succès du mouvement qui se lève… et nous pourrons changer la donne.

dimanche 15 avril 2018

La mondialisation n'est pas seulement financière, elle est également guerrière

Au fracas des bombes et aux horreurs de la guerre qui, depuis des lustres, ensanglante le Proche-Orient, viennent une fois encore de s’ajouter, ce 14 avril, les frappes de missiles de croisière tirés en grand nombre depuis des frégates ou des avions de trois armées « occidentales », contre des installations militaires syriennes. Bien qu’elle pût apparaître à beaucoup comme ne changeant rien à la situation abominable de cette partie du monde, cet acte pourrait en réalité aggraver les convulsions de la région, et enfoncer la mondialisation dans un cours militariste aux conséquences absolument imprévisibles.

À en croire les dirigeants américains, britanniques et français, leur « riposte ciblée » aurait été provoquée par la « ligne rouge » franchie par le régime de Damas, accusé d’avoir usé d’armes chimiques, le 7 avril, contre la ville de Douma aux mains des rebelles syriens. Pas de complaisances, ni de naïveté, à ce sujet. Il est parfaitement imaginable que l’oligarchie criminelle au pouvoir à Damas fût à l’origine de cette énième atrocité. Son passé démontre qu’elle se montre prête à tout pour défendre son pouvoir, y compris au recours à des méthodes innommables. Reste toutefois à en établir la preuve irréfutable, ce pour quoi l’Organisation internationale pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) dispose seule de l’autorité reconnue et de l’expertise nécessaire. Une mission de cet organisme devait d’ailleurs arriver sur le terrain quelques heures après les raids du 14 avril. Cela interroge sur la date choisie pour frapper l’appareil militaire syrien, comme si l’on craignait de s’en remettre à des conclusions susceptibles de démentir les discours officiels, et cela soulève, en retour, trois questions essentielles. Des questions auxquelles notre propre exécutif, qui a décidé de son engagement sans que le Parlement fût préalablement saisi et sans permettre à celui-ci de se prononcer par un vote, ne doit pas pouvoir se dérober à présent.

Qui, en l’occurrence, a décidé que la « ligne rouge » se trouvait dépassée par Bachar Al-Assad ? Le fait, pour la « coalition » occidentale de se revendiquer de la communauté internationale est, pour le moins, sujet à caution. Ladite communauté internationale a, en effet, pour unique représentation politique et juridique l’Organisation des Nations unies. Cette dernière n’a délivré aucun mandat aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à la France, elle n’a jamais considéré que leur qualité de membres permanents du Conseil de sécurité leur octroyait une liberté particulière d’agir à leur guise. Pire, comme le rappelle opportunément Paul Quilès sur son blog, et contrairement aux explications alambiquées de notre ministre des Affaires étrangères, Monsieur Le Drian, l’action de ces trois États s’est déroulée en rupture avec le chapitre VII de la Charte des Nations unies, autant qu’avec la résolution 2118 du 27 septembre 2013, qui confèrent audit Conseil de sécurité, et à lui uniquement, statuant collectivement, la faculté de décider d’interventions de ce type. Nous sommes, par conséquent, en présence d’un agissement unilatéral, et même illégal au regard du droit international, des trois piliers nucléaires du Pacte atlantique. Piliers au demeurant regroupés derrière l’actuel locataire de la Maison Blanche, dont chacun connaît la grande fiabilité diplomatique et la haute rigueur morale…

Comment ne pas trouver hallucinant que Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron s’embarquent dans pareille aventure, avec les seules cautions de la monarchie saoudienne, du pouvoir despotique d’Ankara et des dirigeants fanatisés de Tel-Aviv ? Chacun des régimes en question commet régulièrement son lot d’atrocités. Le prince héritier de Riyad, Mohammed Ben Salmane, au Yémen, où son offensive contre l’insurrection houthiste relève de la catégorie des crimes de guerre, ainsi que l’ont parfaitement établi l’Action chrétienne pour l’abolition de la torture et Amnesty International-France. Monsieur Erdogan à Afrine, contre les forces kurdes dont l’engagement fut pourtant déterminant pour briser les reins de l’État islamique. Et Benyamin Netanyahou à Gaza, son armée faisant chaque semaine des cartons contre des manifestants palestiniens désarmés protestant contre le blocus inhumain qui leur est imposé (des dizaines de morts et des milliers de blessés sont déjà à déplorer). Le droit international ne saurait se révéler à géométrie variable, en fonction des intérêts du moment des principales puissances du globe. Si l’on doit sanctionner sans hésitations le pouvoir de Damas lorsqu’il massacre sa population et concoure à la destruction de son pays, on ne peut simultanément se rendre complice d’autres actions meurtrières, au seul motif qu’elles proviennent d’affidés de l’Empire nord-américain.

De surcroît, peut-on admettre que les trois grandes puissances impliquées dans les bombardements du 14 avril osent se prévaloir de la morale, lorsqu’elles ont elles-mêmes fait preuve de la plus inqualifiable légèreté quant à l’application des conventions et traités relatifs à l’utilisation d’armes de destruction massive ? C’est, de nouveau, Paul Quilès qui nous remémore que les États-Unis n’ont ratifié qu’en 1952 le premier Protocole de Genève (établi en 1925, presque 30 ans auparavant), interdisant les armes biologiques et chimiques, ainsi que les gaz asphyxiants. Que l’un des pays supportant aujourd’hui chaudement la « fermeté » envers Bachar Al-Assad, Israël en l’occurrence, n’a toujours pas cosigné la « Convention sur l’interdiction et la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques », datant de… 1993. Et que Washington (comme d’ailleurs Moscou, Pékin, Tel-Aviv ou Téhéran) se refuse à parapher la Convention d’Ottawa sur les mines antipersonnel, ou celle d’Oslo prohibant les armes à sous-munition.

À l’appui de leur intervention, les gouvernements américain, britannique et français arguent de l’impossibilité de faire statuer le Conseil de sécurité, du fait du veto de la Russie. Cela ne légitime en rien leur propre unilatéralisme, qui va inévitablement engendrer l’aiguisement des tensions internationales, et dont nul ne sait, 48 heures après les tirs de missiles, à partir de quelles preuves de l’implication du régime syrien dans le crime de Douma, il se justifierait. « Nos services de renseignement ont acquis la certitude de la responsabilité de Bachar Al-Assad », ne cesse de répéter le président de la République, sans que quiconque n’en sache davantage. En d’autres termes, on demande aux Français de s’incliner devant un secret d’État. Tous les observateurs ont, en revanche, sous les yeux la preuve irréfutable qu’il n’a jamais été véritablement tenté d’amener la Russie et l’Iran, protecteurs de Damas, à des mesures négociées qui eussent pu empêcher les atrocités que l’on sait dans l’antique oasis syrienne de la Ghouta orientale.

Pourtant, ce qui avait été possible, en 2013, par la voie diplomatique et au terme d’un accord avec Vladimir Poutine, pour contraindre l’État syrien de cesser la fabrication et le stockage d’armes chimiques, sans parler du lancement du processus de Genève entre toutes les parties au conflit dans ce pays, ne l’est pas moins aujourd’hui. Si les « Occidentaux » disposaient, depuis des mois, de certitudes indubitables de la violation de la résolution 2118, unanimement adoptée par le Conseil de sécurité, ils eussent pu saisir cette dernière instance et prendre, ce faisant, l’opinion mondiale à témoin. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils se soucient du sort des populations civiles lorsque cela les arrange. Et s’ils avaient considéré que le droit de veto était abusivement utilisé par le Kremlin, ils eussent pu porter ensemble la proposition que ce recours ne puisse plus s’appliquer en cas de génocide ou de violation des droits de l’Homme (c’est, ici, l’une des rares suggestions de François Hollande, sur le théâtre diplomatique, qui méritât examen).

Le chroniqueur Alain Frachon se montrait, à cet égard, particulièrement clairvoyant en écrivant, dans Le Monde du 13 avril : « Les États-Unis n’ont en Syrie que des objectifs circonscrits (…). Mais l’avenir du peuple syrien, l’arrêt négocié des combats, la participation à une solution politique à Damas, le dialogue avec Moscou sur le chaos régional, rien de tout cela ne fait partie d’une politique américaine cohérente au Moyen-Orient. » Le cynisme s’avère, on le sait, le revers de la realpolitik. Le drame est qu’il a amené, en Syrie, à la mort de quelque 400 000 hommes, femmes et enfants, tandis que plus de dix millions de personnes se voyaient déplacées.

En vérité, ce pays martyrisé – comme le sont, dans le même contexte, l’Irak, la Libye, le Yémen, sans parler des territoires palestiniens – est devenu le champ clos d’un affrontement mondial et régional, visant à la redéfinition des rapports de force par le moyen d’une nouvelle guerre froide qui ne s’avoue pas. Ce qui explique que plus d’une dizaine de forces combattantes, aux affinités plus ou moins revendiquées avec les inspirateurs de ce jeu de go mondialisé, y fût présente. Ce qui rend compte des raisons pour lesquelles, de l’aveu même d’un ancien Premier du Qatar, plus d’une centaine de milliards de dollars en provenance du Golfe y a financé les factions islamistes. Et ce qui éclaire les vrais objectifs de la prétendue « coalition » dont Donald Trump a pris la tête en ce printemps : ce sont la volonté russe de redevenir une puissance de premier plan, grâce notamment à son redéploiement dans le monde arabe, et la poussée iranienne au Proche et au Moyen-Orient, au détriment des alliés traditionnels de la citadelle d’outre-Atlantique, qui se trouvent dans la ligne de mire.

Bref, nous sommes bel et bien devant ce « nouveau jeu sans règles » dont parle, fort à propos, Andreï Gratchev, l’ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev : « Dans un monde géré par la logique du chacun pour soi, la guerre de tous contre tous devient malheureusement une hypothèse réaliste. Le monde multipolaire issu de la Guerre froide et de quelques décennies de mondialisation vit une étape pleine de risques et d’incertitudes. (…) La nouvelle guerre mondiale non déclarée, avec des lignes de front invisibles et des participants au visage caché, qui ne respecte ni les conventions, ni le droit international, risque de s’installer dans la durée. Elle n’obéit ni aux impératifs de la morale, ni au simple bon sens, ni aux commandements ou aux interdits de dieux au nom desquels elle peut être menée. Mais, surtout, elle n’est pas assurée contre les risques de dérapages qui pourraient provoquer une catastrophe planétaire » (in Un Nouvel Avant-guerre, Alma Éditeur 2017).

Rester des spectateurs impuissants de cette mondialisation aussi financiarisée que militarisée à l’extrême, qui s’est de nouveau lancée dans une nouvelle et folle course aux armements, et qui tend dorénavant à s’affranchir de toute « règle », pour paraphraser Gratchev, aurait des conséquences dramatiques. Comme en d’autres périodes d’immenses bouleversements, pour conjurer les menaces pesant sur l’humanité, l’opinion, les citoyens, les mouvements progressistes doivent redevenir des acteurs que les gouvernants ne peuvent ignorer.

L’ONU, quelles que fussent ses lourdeurs bureaucratiques et ses démissions passées, demeure le seul cadre légitime au sein duquel il est possible de rétablir des régulations entre États aux intérêts opposés, de réhabiliter des principes de droit s’imposant à tous, de rouvrir le chemin à des solutions négociées se substituant aux recours à la force brutale. La France, conformément à son histoire, à ses valeurs universalistes et à ce que bien des peuples attendent légitimement d’elle, se doit de rompre avec les alignements atlantistes consentis à l’occasion des trois derniers quinquennats. Et son peuple se doit de rappeler, de toute urgence, à celui qui se croit devenu son souverain depuis qu’il s’est installé à l’Élysée, que ce ne sont pas les armes qu’il faut faire parler, mais que c’est la voix de la paix et du droit qu’il convient de faire entendre.

Plus que jamais, vient à l’ordre du jour la convocation, sous l’égide des Nations unies, d’une conférence internationale en charge du règlement des conflits au Proche et au Moyen-Orient, de la définition des transitions démocratiques indispensables en Syrie ou ailleurs, du rétablissement dans leurs droits fondamentaux des peuples trop longtemps spoliés, qu’il s’agisse des Palestiniens ou des Kurdes, de la mise en œuvre du plan de reconstruction économique et de codéveloppement solidaire dont a besoin une zone n’ayant que trop été dévastée de par les choix des grandes puissances. Il est grand temps que le débat s’ouvre, à ce propos, dans notre pays.

lundi 9 avril 2018

Macron peut perdre... Mais attention aux fausses manoeuvres !

Dans un moment tel celui que nous vivons, les choses évoluent très rapidement. Voilà donc que la mobilisation des cheminots, conjuguée à celle de la fonction publique et de beaucoup d’autres secteurs, déjoue les pronostics d’isolement que d’aucuns avaient formulés. En dépit des contre-vérités gouvernementales (selon lesquelles le changement de statut de la SNCF ne préluderait pas à sa privatisation), des insultes proférées en grand nombre contre les grévistes (ils seraient des « gréviculteurs », à en croire un sémillant député de « La République en marche »), d’un matraquage médiatique comme nous n’en avions pas connu depuis l’ex-ORTF au temps du général de Gaulle (cherchant à dresser les usagers contre les salariés en lutte pour le service public), les sondages renvoient une très instructive photographie : l’opinion est, dans ses profondeurs, polarisée.

Si, pour l’heure, ils indiquent (avec la fameuse « marge d’erreur » qui peut vite, on le sait, en inverser les résultats) que le soutien à la grève du rail est légèrement minoritaire, ils soulignent que la perception de celle-ci dépend de la position sociale des personnes interrogées : ouvriers, employés et jeunes, entre autres, soutiennent les cheminots, tandis que les catégories les plus aisées approuvent la contre-réforme ayant mis le feu aux poudres. Il s’est même trouvé une enquête qui manifestait un accord majoritaire avec le mouvement (à 46% contre 42%). Ce qui témoigne de l’aiguisement de la lutte des classes, moins d’un an après l’arrivée aux affaires de Monsieur Macron. Et qui indique que celui-ci se heurte à une quadruple difficulté.

D’abord, il a échoué à convaincre le pays sur le fond de son projet. À démontrer en quoi la transformation de l’entreprise publique en société anonyme, qui pourrait ouvrir son capital à des intérêts privés (animés par une logique de profitabilité) réglerait magiquement les problèmes de sa modernisation autant que ceux de ses investissements d’avenir. À répondre au défi d’une dette abyssale, engendrée par des choix d’un État qui ne veut toujours pas en assumer la charge en ces temps d’austérité sacralisée, ce qui explique la colère de l’ensemble des syndicats à l’occasion de la réunion destinée à traiter de ce point, le 5 avril. À justifier en quoi l’abolition du statut des cheminots représenterait une amélioration des conditions du transport ferroviaire, ce qui d’un seul coup renvoie les ministres à leur véritable obsession : précariser le monde du travail, comme seule réponse à la concurrence impitoyable que déchaîne une mondialisation financiarisée.

Ensuite, le pouvoir se révèle victime de sa gestion absolutiste des affaires du pays. Laurent Berger y est d’ailleurs allé de cette formulé dépitée : « La méthode Macron, c’est ‘’vous discutez et je tranche’’. » Dans le monde rêvé du macronisme, la démocratie sociale est une contrainte inutile, les « corps intermédiaires » une lourdeur insupportable, les conventions collectives (auxquelles on peut rattacher le statut des travailleurs du rail) une entrave à la liberté des dirigeants d’entreprise de décider sans entraves du sort des personnels. Non seulement la procédure des ordonnances, retenue pour faire passer à la hussarde la seconde loi travail, mais le contenu de ces dernières (avec le dynamitage des droits des syndicats et la diminution brutale de leurs moyens de défendre leurs mandants), avant la rebuffade infligée aux signataires de l’accord sur la formation professionnelle, ont ôté aux composantes syndicales les mieux disposées à l’égard de l’Élysée l’illusion qu’il y aurait, pour elles, du « grain à moudre » dans des processus de négociation. Ce n’est pas sans expliquer la tendance, qui s’affirme, à la reconstruction cahin-caha de l’unité, chez les cheminots autant qu’à l’échelon de plusieurs secteurs professionnels.

De même, en cherchant frénétiquement à briser les reins de l’un des derniers bastions du mouvement ouvrier, la Macronie a abouti à l’inverse de l’effet recherché. Les usagers peuvent bien grogner ou s’emporter devant les difficultés rencontrées les jours de grève, ils ressentent simultanément – et intuitivement – qu’une défaite des agents de la SNCF ne ferait qu’aggraver leur propre quotidien, fait de menaces sur l’emploi, de précarité sans cesse aggravée, de pertes régulières de pouvoir d’achat, de difficultés d’accès à des services publics par ailleurs asphyxiés, de retombées excluantes des inégalités territoriales. Le fait qu’à la mobilisation des cheminots s’ajoutât maintenant celles des fonctionnaires, des personnels de la santé et des Ehpad, des salariés d'Air France, des éboueurs parisiens, des employés de Carrefour ou des étudiants n’a fait que souligner l’enjeu crucial de l’instant politique et social. Le Roi-Soleil élyséen n’est aujourd’hui soutenu que par 27% des classes populaires, ne recevant l’appui massif que des « premiers de cordée ». L’entourloupe consistant à prétendre qu’il fut élu pour mettre en œuvre son programme a fait long feu…

Enfin, à la chaleur de l’affrontement social, toutes les faiblesses de l’entreprise macronienne, un temps oubliées tant notre juvénile président paraissait doter d’une baraka à toute épreuve, sont soudainement réapparues. On ne peut gouverner un pays dans un exercice de la responsabilité suprême plus solitaire encore que ne l’était celui du fondateur de la V° République, en réduisant le gouvernement à un simple conseil d’administration chargé d’avaliser les caprices du souverain, en piétinant la représentation parlementaire jusqu’à vouloir lui enlever les quelques prérogatives qu’il lui restait, en s’appuyant sur la seule expertise d’une poignée de technocrates ne jurant que par la vulgate néolibérale, en ayant construit un parti mobilisé par la seule promotion du Prince et ne disposant de ce fait d’aucun relais sérieux au sein des territoires.

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lundi 26 mars 2018

Pour gagner, construire la bataille de l'intérêt général

Ce titre du Journal du dimanche en date du 18 mars, juste avant que des centaines de milliers de personnes déferlent dans les rues de l’Hexagone, résumait parfaitement la stratégie des gouvernants pour définitivement mettre à bas le service public : « Réformes : Macron veut encore accélérer. »

De fait, portant le fer au cœur de ce qu’il demeure du « modèle social » hérité des combats de la Résistance, multipliant à dessein les sujets de confrontation avec le monde du travail, annonçant d’ores et déjà les attaques suivantes, ils entendent frapper les Français de sidération, décourager les mobilisations, imposer dans les consciences l’idée que la partie est jouée d’avance face à un pouvoir inflexible et sûr de lui. Un jeu à quitte ou double, en quelque sorte, que le Premier ministre expose en ces termes, toujours dans l’organe de presse dominicale devenu la Pravda du macronisme : « La France a perdu trop de temps au cours des années passées alors que le monde, lui, changeait à grande vitesse. »

En clair, voilà le mouvement social et, plus globalement, le camp progressiste dans son ensemble, prévenus de ce qui les attend et placés, pour cette raison, devant l’obligation de définir le plan d’action et les dispositions à même de repousser l’assaut, des plus violents et des plus cohérents, qui leur est livré. Nous savons, au miroir de l’offensive engagée par l’exécutif contre notre système ferroviaire (je renvoie, sur le fond de la question, à ma note du 3 mars), comment l’adversaire compte procéder : d’abord assommer le pays sous une avalanche de contre-vérités destinées à déprécier le service public du rail (comme tous les services publics à sa suite), en arguant des dysfonctionnements pourtant provoqués par les politiques de rentabilisation qui l’ont, année après année, lourdement endetté ; ensuite, se prévaloir d’une volonté novatrice contre les « conservatismes » imputés à celles et ceux qui résistent ; puis, faire dans ce cadre passer les « statuts » des agents (ceux de la SNCF en premier lieu, mais ceux des fonctionnaires ne tarderont pas à suivre) pour d’invraisemblables « privilèges », alors qu’ils ont été conçus, depuis la Libération, pour garantir l’indépendance du service public ; enfin, isoler les cheminots du reste du corps social, espérant ainsi infliger une défaite majeure au secteur du mouvement ouvrier qui reste le plus organisé au terme de deux décennies d’attaques incessantes contre le salariat.

Point n’est besoin d’être un fin analyste pour comprendre que, de l’issue de cet affrontement, dépendra largement la suite du quinquennat. D’autant qu’une part grandissante de nos concitoyens est en train de prendre la mesure de la nature véritable de l’action mise en œuvre depuis le sommet de l’État. Selon un sondage Elabe, 74% des personnes interrogées estiment injuste la politique du gouvernement, 77% d’entre eux allant jusqu’à considérer qu’elle ne rassemblait pas les Français. Des personnels des Ehpad à ceux de toute la santé, des retraités aux travailleurs victimes d’innombrables plans de licenciements au moment où les ministres se louent d’un début de reprise économique, des employés du commerce visés par des restructurations massives à ceux des transports soucieux d’arrêter à leur tour la casse sociale et les privatisations, des populations en butte à la désertification rurale aux bibliothécaires, on ne compte plus les manifestations de mécontentement. Au point que Le Monde, dans sa livraison du 20 mars, laissait filtrer son désappointement : « La liste apparaît bien longue : après la faible mobilisation à l’automne contre les ordonnances réformant le code du travail, la protestation pourrait-elle resurgir sur le terrain des entreprises ? »

Naturellement, nous ne sommes pas encore en présence de la convergence des luttes, qui s’avère si souhaitable mais qu’interdisent toujours les défaites accumulées ces dernières années. Nous ne sommes toutefois plus dans la phase d’abattement qui suivit le désastre politique des scrutins de 2017. C’est dire l’enjeu, de part et d’autre de la ligne de front qui s’esquisse : que cheminots et agents du service public contraignent le Roi-Soleil installé à l’Élysée au recul, et c’est une brèche qui s’ouvrira, dans laquelle ne manqueront pas de s’engouffrer un très grand nombre des victimes de la déréglementation libérale.

Impossible, de ce fait, d’entrer dans la bataille si des divisions mortifères se perpétuent et viennent affaiblir les capacités d’engagement du grand nombre, si les ripostes restent isolées les unes des autres, si l’opinion dans ses profondeurs ne prend pas parti ou se laisse intoxiquer par le matraquage idéologique dont elle fait l’objet. Mais impossible, a contrario, de céder à la tentation de la proclamation, des appels incantatoires à un « tous ensemble » avant que les conditions n’en fussent réunies, de la concurrence entre courants et organisations qui s’opposent au bradage du rail au privé et à l’étranglement du service public.

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vendredi 16 mars 2018

Ni à Mayotte, ni ailleurs, on ne doit toucher au droit du sol

Avec le pouvoir de Monsieur Macron, il faut décidément s’attendre à tout. Enfin, surtout au pire… Ainsi, sa réponse à la grève générale et aux barrages paralysant Mayotte depuis le 20 février, soulèvement de toute une population devant une situation sociale calamiteuse et une insécurité dramatique, vient-elle de nous en fournir un nouvel exemple.

Nos concitoyens ont longtemps ignoré à quel point la population de cette île, devenue le 101° département français depuis 2009, vivait l’enfer. Un enfer tout à fait révélateur de la situation de cette Outre-Mer que nos gouvernements successifs, sans aucune exception, auront tout fait pour conserver dans l’orbite française, par souci de conserver la trace d’une grandeur impériale pourtant inexorablement évanouie, sans pour autant se préoccuper d’en assurer l’égalité avec la métropole.

En l’occurrence, prolongement d’une histoire coloniale remontant à la fin du XIX° siècle, tout aura été mis en œuvre, à partir de 1974, pour séparer Mayotte des trois autres îles de l’archipel des Comores, devenues indépendantes à cette date. Y compris des manœuvres électorales éhontées, destinées à dérober aux Mahorais leur droit à l’autodétermination, et jusqu’au recours aux bandes mercenaires menées par le trop célèbre « Bob » Denard. Ce qui devait d’ailleurs amener au désaveu de l’État français par l’Assemblée générale des Nations unies (une résolution de cette dernière, en 1994, se sera prononcée en faveur du rattachement à l’État comorien).

Depuis, singulièrement dans la dernière période, l’île se sera enfoncée dans une relation d’inégalité sociale grandissante vis-à-vis de la métropole, et même du reste de la communauté ultramarine. Avec des prestations sociales de quatre à cinq fois inférieures à celles dont bénéficient l’Hexagone ou les autres DOM (alors que les Mahorais disposent de bien plus faibles revenus), un niveau de vie moyen de 290 euros mensuels pour les Français originaires de Mayotte (quand celui des Français venant d’autres zones, « Blancs » pour la plupart d’entre eux, atteint 1400 euros), des aides étatiques à l’investissement bien moindres que celles affectées à d’autres départements d’Outre-Mer (ce qu’accentue l’inexistence totale de contributions en provenance de l’Union européenne)…

À l’inverse, nœud de la crise paroxystique qui vient d’éclater après avoir couvé de longues années durant, l’écart avec les voisins de Mayotte, eux-mêmes plongés dans une misère encore plus dramatique, n’aura cessé de se creuser. En dépit de son sous-développement endémique, le produit intérieur brut par tête y est, en effet, plus de dix fois supérieur à celui des Comores, et plus de vingt fois supérieur à celui de Madagascar. D’où l’amplification vertigineuse des flux migratoires – au demeurant, inscrits dans l’histoire de cette zone, où la circulation d’une île à l’autre est traditionnelle depuis le 7° siècle –, de nature à déstabiliser un contexte déjà chaotique et à générer une insécurité devenue à la longue insupportable aux habitants.

Contraint de réagir dans l’urgence à une révolte ne cessant de s’étendre tout au long de ces trois dernières semaines, le gouvernement n’aura su avancer que des propositions relevant de la coercition et de la lutte contre l’immigration illégale. Comme si des dispositions de même inspiration, imaginées par chacune des équipes dirigeantes dans le passé, ne s’étaient pas déjà révélé un fiasco. Ni le durcissement des entraves à la circulation entre Mayotte et ses voisines (avec le rétablissement d’un visa à partir de 1995), ni l’instauration d’un régime d’exception ayant conduit à 20 000 expulsions expéditives chaque année, ni la rétention administrative de milliers d’enfants en contradiction avec la législation française qui interdit cette pratique (en 2014, sous le quinquennat de François Hollande, on en aura dénombré 5500) n’auront pu interrompre les vagues migratoires. Au point d’avoir vu la population totale de l’île s’accroître de près de 44 000 individus sur les seules années 2016 et 2017, pour une population totale de 256 000 personnes…

Il est, naturellement, justifié de répondre aux revendications de l’intersyndicale et du collectif à la tête de la mobilisation, en agissant notamment pour rétablir la tranquillité publique, démanteler les zones de non droit, mettre hors d’état de nuire les bandes qui font régner la terreur. Il est tout aussi légitime de vouloir réguler, autant qu’il est possible et dans le respect du droit français comme international, les phénomènes migratoires, ce qui suppose en premier lieu d’assurer des conditions d’accueil décentes à celles et ceux qui arrivent, afin d’éviter la multiplication des « clandestins ». Mais, sauf à s’enfoncer toujours davantage dans les impasses ouvertes par les politiques déjà mises en œuvre, les engagements des pouvoirs publics en matière de sécurité doivent se compléter de mesures visant au développement économique, coordonné et solidaire, de l’archipel autant que de cette partie de l’océan Indien et du canal du Mozambique.

Seule une telle ambition, en s’affrontant courageusement aux déséquilibres et injustices à l’origine d’une crise sociale et humanitaire sans précédent, se révélera efficiente. La France, parce qu’elle aura été la puissance tutélaire de cette zone, et parce qu’elle ne peut se dérober à ses responsabilités dans le désastre qui l’affecte, se retrouve au pied du mur. Elle se doit, dans le même temps, d’intervenir auprès de ses partenaires du Vieux Continent afin d’obtenir un engagement à la mesure de la représentation qu’assure à l’UE l’existence d’un département français dans cette région.

Autant dire qu’il s’avère proprement indigne de voir nos éminences gouvernementales, emmenées par ce Monsieur Collomb qui semble vouloir dépasser en abjection Nicolas Sarkozy quand il était lui-même ministre de l’Intérieur, s’aventurer sur le chemin de la remise en cause du droit du sol à Mayotte, plutôt que de se poser les bonnes questions. Et ce, par le biais d’un artifice juridique, à savoir l’octroi d’un statut « d’extraterritorialité » à la maternité de Mamoudzou, dans le but d’interdire aux enfants qui y naîtront de parents étrangers de pouvoir faire ultérieurement valoir leur droit d’accéder à la nationalité française. Vieille recette que celle-là… Voilà belle lurette que le Front national mène battage sur ce thème, et que la droite la plus perméable à ses idées l’aura suivi (dans sa campagne de 2017, François Fillon expliquait par exemple : « Je veux qu’à Mayotte, l’acquisition de la nationalité française soit subordonnée à la régularité du séjour des parents »).

Il importe de prendre la mesure du précédent gravissime que constituerait la suspension d’un pilier de notre pacte civique à l’échelle d’un département français, même s’il se trouve à des milliers de kilomètres de Paris. Ce pacte veut que la France ne trie pas ses enfants selon leurs origines, dès lors qu’ils ont vu le jour au sein des mêmes frontières. Non seulement, si l’on allait au bout de l’intention aujourd’hui affichée, c’est l’indivisibilité de la République qui se verrait sauvagement remise en cause, mais c’est une dimension fondamentale de l’identité française qui s’en trouverait atteinte. Plus rien n’empêcherait, ensuite, que l’on consente d’autres exceptions. En Guyane, tout d’abord, dans la mesure où cette dernière affronte des difficultés qui ne sont pas sans ressemblances avec Mayotte, puis en d’autres territoires accueillant eux aussi un très grand nombre de réfugiés (pourquoi pas, dans ce cadre, étendre un jour la mesure à la Seine-Saint-Denis ?)

À un moment où l’extrême droite gagne du terrain dans toute l’Europe, où le racisme se traduit en de nombreux pays par l’organisation de véritables chasses aux migrants (on vient de voir où cela aura conduit l’Italie), c’est de notre pays que viendrait alors le signal du repli sur des logiques d’ethnicime ou de discriminations institutionnalisées. Le silence par lequel un large pan de la gauche a accueilli le nouveau dérapage liberticide de la Macronie est, à cet égard, préoccupant. Céder sur des principes fondamentaux, admettre une entorse à l’exigence d’égalité entre celles et ceux qui sont appelés à former une commune nation, même au nom des circonstances particulières que peut connaître une des contrées de celle-ci, reviendrait à prendre sa part d’une défaite politique, idéologique et morale majeure.

Certaines et certains d’entre vous ont pu trouver exagérées mes notes précédentes, lorsque j’aurai été amené à argumenter sur la rupture que cherche à opérer le macronisme avec la tradition républicaine. Ils ont aujourd’hui la confirmation que l’offensive ne connaît plus de limites, s’étendant maintenant à des domaines sur lesquels un consensus avait pu s’installer au fil de l’histoire nationale (le droit du sol, sous des formes particulières liées à l’exercice du pouvoir royal, est par exemple antérieur à la Révolution et à l’instauration de la citoyenneté). Pour le dire crûment, en défense de l’égalité sociale, de la démocratie ou de droits universels arrachés depuis des lustres, c’est bel et bien une même bataille pour la République qui vient de débuter…

mercredi 7 mars 2018

Du "dégagisme", ou de l'extrême danger de la confusion en politique

Je l’avoue, les propos ayant motivé la rédaction de cette note m’avaient, dans un premier temps, échappé. Les découvrant, un peu par hasard, il m’aura semblé inconcevable de ne pas y réagir. Car il est des sujets avec lesquels on ne badine pas. Le vote en faveur de l’extrême droite, qui n’aura cessé de gagner en ampleur ces dernières décennies – jusqu’à entraîner près de onze millions de Français au second tour de la dernière présidentielle –, et les motivations ayant pu inspirer ce choix, en font partie. On comprendra, du coup, la colère qui m’aura saisi devant une déclaration du candidat de la « France insoumise » à la législative partielle de la 8° circonscription de Haute-Garonne.

Accueillant Jean-Luc Mélenchon, à Saint-Gaudens, le 21 février, Philippe Gimenez, c’est son nom, se sera en effet livré à cette analyse : « Ici, à l’élection présidentielle, si on cumule les scores de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, cela fait 45% des suffrages. Ces scores montrent qu’il y a un vote contestataire. » Qu’importe si, pour ce scrutin dont le premier tour interviendra le 11 mars, et qui aura valeur de test national sur la terre de lutte qu’est le Comminges haut-garonnais, j’apporte mon soutien à ma camarade Corinne Marquerie et à son suppléant Philippe Ségura, qui affichent haut les couleurs communistes. Je ressens ce genre de rhétorique comme une trahison. De ce qui aura présidé à la convergence plurielle du Parti communiste, du Parti de gauche et de la Gauche unitaire, dans ce Front de gauche dont j’aurai été l’un des trois cofondateurs en 2009. De ce qui aura fondé, depuis toujours, le combat de la gauche en faveur du progrès, face aux idéologies entretenant la haine de l’Autre, le repli ethniciste, la destruction de l’universalisme républicain, le rejet des valeurs émancipatrices du mouvement ouvrier.

Mêler dans une même essence « contestataire », comme l’aura fait le candidat Gimenez, des suffrages se portant sur des propositions de rupture avec l’ordre capitaliste dominant comme sur un Front national apportant une réponse terriblement régressive aux problèmes du moment, revient à nier leurs déterminations contradictoires. Sans doute, à mesure que les « partis de gouvernement » s’identifiaient, auprès du plus grand nombre de nos concitoyens, par leur adhésion à un néolibéralisme exprimant les vues de la finance, le national-lepénisme sera-t-il parvenu à dévoyer une large partie de la souffrance et de l’exaspération populaires. Certainement, faut-il tout mettre en œuvre pour soustraire ces millions d’hommes et de femmes à une tentation désastreuse. C’est toutefois, au fond, banaliser l’acte de l’électeur qui en vient à glisser un bulletin d’extrême droite dans l’urne, que de le réduire à une manifestation de mécontentement.

Ignorer qu’un vote reflète toujours une forme d’adhésion à une politique relève de l’aveuglement. C’est en conscience – une conscience peut-être brouillée, mais une conscience tout de même –, c’est-à-dire en fonction de leur perception des enjeux, que des individus optent pour la « priorité nationale », défendue par un parti néofasciste pour désigner la société d’apartheid dont il rêve, plutôt qu’en faveur de la justice et de l’égalité, qui donnent son sens à l’engagement progressiste. Et il ne suffira pas de faire assaut de surenchères « contestataires » pour dissiper la confusion des esprits, et reprendre à l’extrême droite le terrain qu’elle a patiemment grignoté. À moins, bien sûr, de consentir sciemment à l‘ambiguïté des postures, ce que je n’ose imaginer être le fondement du discours qui m’aura révulsé.

Dans un lointain passé, une partie de la gauche se sera égarée dans la sous-estimation du danger que représentait un totalitarisme professant la purification des sociétés. C’est ainsi qu’au détour des années 1930, avant d’opérer un « tournant » salutaire vers la constitution de « fronts populaires », les partis communistes considérèrent fascisme et nazisme comme l’expression éphémère de la crise durable dans laquelle se trouvait entré le capitalisme. En vertu de quoi, en Allemagne par exemple, le KPD aura cru que la radicalité de son opposition au système, et la violence de ses dénonciations de la trahison de la social-démocratie, suffiraient à l’assurer de la victoire face aux bandes armées hitlériennes. On sait où cela aura conduit…

Sans pousser plus loin la comparaison, ce qui serait naturellement absurde, la sortie du représentant de la « France insoumise » soulève la question du « dégagisme » auquel ce courant entend s’identifier. Jean-Luc Mélenchon y voit même l’étape préliminaire de la « révolution citoyenne ». À ses yeux, que la volonté de se débarrasser de la « caste » dirigeante puisse se porter, au gré des circonstances, sur les pires adversaires de l’exigence républicaine ou du changement social, qu’il s’agisse des amis de Madame Le Pen ou des nationalistes corses, importe manifestement moins que la dynamique supposée de cette aspiration au « coup de balai ». Ce qui revient à s’aveugler sur la réalité des rapports de force comme du climat idéologique marquant de son empreinte la vie publique.

Dans un contexte marqué par l’offensive brutale des classes possédantes pour liquider les plus grandes conquêtes sociales des 70 dernières années, l’état de déshérence des gauches, le surgissement un peu partout d’aventuriers forts en gueule, la fragmentation des nations et l’essor concomitant d’un racisme exacerbé par des mouvements migratoires bousculant les équilibres de celles-ci, c’est à droite, pour ne pas dire très à droite, que se dénouent les crises affectant l’ordre politique de très nombreux pays européens. Nulle part, y compris lorsqu’elle connaît des succès électoraux marquants – comme en Espagne, en France ou en Belgique –, la gauche d’alternative n’incarne une solution de pouvoir crédible.

L’Italie nous le confirme, avec ses élections générales du 4 mars. La dislocation des mécanismes traditionnels de représentation, sur fond d’atonie du syndicalisme et d’atomisation des conflits de classe, vient d’y favoriser une vague droitière sans précédent depuis la chute du fascisme mussolinien. Si le Parti démocrate aura subi une spectaculaire déroute, à l’image de celle qui frappe le social-libéralisme sur tout le continent, le reste de la gauche aura, de son côté, quasiment disparu. Le Mouvement cinq étoiles, qui avait fait du « dégagisme » aux couleurs transalpines le cœur de son offre politique, s’est lui-même trouvé idéologiquement emporté par le monstre qu’il contribua à faire naître, s’adaptant sans vergogne à une radicalisation xénophobe dont l’autre bénéficiaire aura été une extrême droite campant désormais aux portes du gouvernement.

Notre Hexagone ne se trouve nullement à l’abri de phénomènes similaires dans l’avenir. Qu’une situation exceptionnelle ait, au printemps dernier, vu Madame Le Pen mordre la poussière devant la ligne européiste-libérale d’Emmanuel Macron, et qu’elle ait fait de la « France insoumise » la première composante de la gauche, ne doit pas occulter la recomposition, qui s’esquisse, de l’opposition de droite. D’évidence, de ce côté, se cherche une alliance entre « Les Républicains » et le Front national, sur une ligne aussi conservatrice que démagogique, flirtant sans honte avec des logiques ségrégationnistes.

Je ne pourrai jamais, pour cette raison, me retrouver dans le satisfecit délivré par le leader de la « FI » au nouveau président du premier parti de la droite française, pour n’avoir pas « reculé » devant le « parti médiatique » : « Laurent Wauquiez a fortifié son autorité et s’est débarrassé d’une nouvelle poignée de traîtres. De son point de vue, il s’est renforcé. Autant de tireurs dans le dos de moins pour le prochain épisode. » Comment ne pas se sentir heurté par une pareille tirade, lorsque l’on est d’une gauche ayant quotidiennement à affronter, sur le terrain, les amis de Monsieur Wauquiez ? Surtout si, dans le même temps, le même Mélenchon appelle à « fédérer le peuple », sur la base de son aspiration supposée au renvoi des dirigeants en place, en repoussant avec la dernière virulence toute recherche pluraliste d’une perspective de gauche pleinement assumée.

Il existe, par conséquent, un très grand danger à gommer les différences entre les votes se portant sur le lepénisme ou sur la gauche de transformation. Le « dégagisme », promu au rang de concept traduisant la mue « populiste » dont se revendiquent les « Insoumis », n’est source que de délétère confusion. En s’accompagnant de la récusation du clivage entre droite et gauche, il interdit le rassemblement de toutes les énergies cherchant à faire prévaloir une « priorité sociale ».

Il convient, à l’inverse, afin qu’il devînt possible de reprendre l’offensive, de reconstruire des repères clairement identifiables par nos concitoyens, donc d’assumer une confrontation intransigeante avec la réaction sous toutes ses formes. C’était le sens du choix, qu’à notre corps défendant, nous aurons dû faire au second tour de l’élection présidentielle, pour conjurer la séduction que pouvait susciter le vote FN, et nous n’avons décidément rien à regretter. Cela doit maintenant inspirer la recherche de l’unité à gauche, dans l’objectif de rouvrir une perspective d’espoir aux classes travailleuses et populaires.

Cette note n’est, dit autrement, pas un simple « coup de gueule ». Elle se veut un signal d’alarme et un appel au ressaisissement. Lorsque l’incendie qui couve n’est pas précisément de ceux qui éclairent l’horizon, mieux vaut, plutôt que de souffler sur les braises, suivre l’intuition du philosophe Walter Benjamin. Alors que la tragédie menaçait de submerger l’Europe pour des années – il n’y aura lui-même échappé qu’en se suicidant pour ne pas tomber entre les mains des nazis, en 1940 – il écrivait : « Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite » (in Sens unique, Lettres nouvelles/Maurice Nadeau 1978).

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