Le blog de Christian Picquet

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mercredi 25 mai 2016

Le mouvement social et la crise politique appellent une perspective majoritaire

Par son obstination à faire passer en force sa loi de désintégration du droit du travail, par la surdité qui le caractérise face à l’exaspération montant des profondeurs du pays, ce gouvernement nous enfonce dans une crise politique aux retombées imprévisibles.

Messieurs Hollande, Valls et consorts escomptaient d’évidence, en interdisant à l’Assemblée nationale de débattre de la loi El Khomri au moyen de l’article 49-3, provoquer l’abattement des centaines de milliers de salariés qui se sont mobilisés, depuis le 31 mars, à la faveur de plusieurs journées d’action. Ils seront seulement parvenus à révéler qu’ils ne disposent plus de majorité parmi les députés, à faire croître la colère dans les entreprises, à s’isoler davantage d’une opinion ne cessant, de sondage en sondage, de demander le retrait d’une législation génératrice d’affaiblissement des protections collectives du monde du travail.

Alors que, contredisant les analyses des technocrates peuplant les allées du pouvoir, à rebours de celles des communicants dictant leurs argumentaires aux ministres, le mouvement social s’élargit à de nouveaux secteurs, de l’industrie pétrolière aux transports en passant par le secteur énergétique, aboutissant au blocage des raffineries et des dépôts de carburants, un pouvoir en pleine dérive aura choisi l’escalade et la provocation. Le voilà ainsi qui fait intervenir des centaines de policiers lourdement armés, flashballs et canons à eau à l’appui, pour dégager les grévistes bloquant les sites, tels ceux de Fos-sur-Mer ou de Douchy-les-Mines. Le voilà qui recourt à l’insulte et aux anathèmes envers la CGT et les syndicalistes engagés dans l’épreuve de force, n’hésitant pas à les assimiler implicitement à des terroristes qui prendraient en otages les populations. Les voilà qui, par l’entremise du locataire de Bercy, l’inénarrable Monsieur Macron, laisse entrevoir que la « loi travail » n’est en réalité que l’amorce d’une offensive destinée à instaurer un tout nouvel ordre social. Un ordre que l’économiste Jacques Généreux aura un jour, à juste titre, qualifié de « dissociété de marché individualiste » ou encore de « civilisation en marche arrière » (in La Grande Régression, Seuil 2010). Un ordre où, pour le dire autrement, les êtres humains qui sont, dans leur immense majorité dorénavant, des salariés, se trouveront livrés pieds et poings liés à de nouvelles et brutales servitudes.

Des gouvernants, déjà dépossédés de leur légitimité dès l’instant où ils se mirent à agir en totale contradiction avec ce qu’avaient été leurs engagements électoraux, qui perdent à présent toute autorité en s’arc-boutant sur une législation que les Français rejettent… Une démocratie, asphyxiée depuis bien des années par un système de monarchie présidentielle, et que laisse maintenant exsangue un exécutif qui ignore l’attente des citoyens dans le même temps qu’il piétine la souveraineté du Parlement comme jamais cela ne s’était encore fait sous la V° République… Un État, ébranlé dans ses missions régulatrices par la contre-révolution libérale, et dont on prétend qu’il peut imposer à la société les vues d’une minorité gouvernante au moyens de ses seuls moyens coercitifs… Tout est désormais réuni pour placer notre Hexagone dans une situation littéralement explosive. Ce n’est donc pas simplement parce que les revendications du mouvement social relèvent de la plus évidente justice qu’il convient de poursuivre et intensifier le mouvement pour le retrait de la « loi travail ». C’est également dans la mesure où il en va de notre vie en commun, de l’avenir de la République, du devenir d’une citoyenneté ne se concevant pas sans démocratie sociale.

Il se trouve que je participe actuellement à une série de rendez-vous en des lieux très différents du territoire, à l’occasion desquels je traite de la nécessaire construction d’une perspective politique, offrant un débouché aux mobilisations en cours et répondant aux dangers qui menacent la gauche de déconfiture. J’étais encore, ce week-end, à la fête départementale de L’Humanité à Toulouse, où mes amis de la fédération communiste de Haute-Garonne m’avaient proposé d’animer un grand débat sur 2017 et après. Une belle fête, forte de milliers de participants, un bel échange à l’occasion duquel il m’aura été possible de dialoguer avec Salah Amokrane, l’un des créateurs du groupe Zebda, ainsi qu’avec les représentants d’autres partis de gauche qui avaient fait le déplacement. La semaine précédente, j’étais l’invité de la fête annuelle des Nouvelles de Loire-Atlantique (dont on célébrait la parution du millième numéro), à Saint-Nazaire, où j’aurai successivement participé à une table-ronde avec d’autres représentants de la gauche départementale, puis au meeting de clôture de ce beau rassemblement, où je serai intervenu aux côtés du secrétaire départementale de la CGT et du représentant de la Jeunesse communiste, dont chacun a pu noter la forte présence dans les manifestations. En guise de contribution aux réflexions qui agitent notre camp social et politique, je vous livre ici la retranscription de mon discours de ce dimanche-là.

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mardi 17 mai 2016

À propos des "violences" et... de "la" violence

C’est bien connu, lorsqu’une question les dérange, ceux qui gouvernent ou détiennent le quasi-monopole de l’information s’emploient très vite à parler d’autre chose. Il en va ainsi des phénomènes de violence qui émaillent, depuis des semaines, les manifestations contre la « loi travail ». Peu importe, pour ceux qui mettent en exergue ces faits, qu’ils impliquent au mieux quelques centaines d’individus. Peu importe que la contestation d’un texte de démolition sociale n’ait pas faibli puisque, en dépit de l’utilisation du 49-3 pour en interrompre la discussion à l’Assemblée nationale – et aussi sous le coup d’une colère légitime devant ce coup de force –, il se trouve toujours 54% des Français pour se déclarer solidaires des mobilisations. Alors que cette semaine va voir s’organiser de nombreuses actions dans les secteurs les plus divers du salariat, et que l’on peut hélas s’attendre à ce que des « débordements » soient montés en épingle pour tenter de retourner l’opinion, il n’est pas inutile d’aborder franchement ce problème des « violences ».

Disons-le sans détours, les phénomènes de casse en périphérie des cortèges ou d’affrontements anarchiques avec les forces de l’ordre ne sauraient d’aucune manière se justifier. La complaisance d’une fraction de l’extrême gauche pour ces incidents, ou la facilité avec laquelle certains retrouvent à cette occasion le confort de diatribes « antiflics » simplistes, apparaissent pour cette raison irresponsables. Ces actions ultraminoritaires viennent brouiller le message et les revendications du mouvement social, donc l’affaiblir au moment où il doit franchir un nouveau palier dans l’épreuve de force engagée. Pire, elles répandent un climat de crainte, voire de peur, parmi les manifestants de certaines villes (je pense, par exemple, à la Loire-Atlantique, d’où je reviens après avoir participé la fête annuelle des Nouvelles, et où de nombreux amis m’ont dépeint cette ambiance malsaine), dissuadant beaucoup de redescendre dans la rue.

Pour autant, les rodomontades martiales du Premier ministre, comme les propos stigmatisants de son ministre de l’Intérieur à l’encontre des syndicats et des partis qui se tiennent à leurs côtés, sont parfaitement indignes. Pour avoir été, en des temps plus ou moins lointains, des hommes de gauche, ils savent fort bien que les bris de vitrines, le saccage des mobiliers urbains, les mini-guérillas avec la police n’ont jamais rien eu à voir avec le combat social, celui-ci reposant sur la légitimité des revendications avancées et le grand nombre qu’elle cherche à mettre en mouvement. Leur culture de jeunesse est-elle à ce point défaillante qu’il faille aujourd’hui leur rappeler en quels termes Friedrich Engels traitait des actes de sabotage par lesquels un prolétariat encore très désorganisé cherchait, au début de la révolution industrielle, à résister au despotisme patronal : « Plus les ouvriers anglais acquerront d’idées socialistes, plus leur exaspération actuelle, qui ne mènerait à rien si elle restait aussi violente qu’elle est maintenant, deviendra superflue ; plus leurs entreprises contre la bourgeoisie perdront en sauvagerie et en brutalité » (in La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Éditions sociales 1975) ?

Au-delà des principes, au-delà des « violences » qui déchaînent les diatribes, il n’est pas inutile d’en revenir à quelques vérités élémentaires sur… « la » violence réellement existante. Celle d’une société qui repose sur la brutalisation permanente des rapports sociaux. N’est-ce pas faire preuve de violence que de vouloir renverser la hiérarchie des normes jusqu’alors garanti par le code du travail, en sachant pertinemment que cela va lourdement accroître la sujétion des salariés à leurs employeurs ? N’est-ce pas gouverner avec violence que de bâillonner la représentation nationale et de prétendre imposer au pays une législation qu’il refuse à 70% de ses citoyens, à en croire tous les sondages sans exception ? N’est-ce pas ramener la France à une violence similaire à celle du patronat despotique et sans scrupules du XIX° siècle, que de rejoindre le Medef sur ses désidératas essentiels, aboutissant à ce que les actifs travaillent plus en gagnant moins, avec de surcroît des droits rabougris ? N’est-il pas d’une violence insoutenable de précariser sans fin le travail, comme le fait le texte de Madame El Khomri, en dessinant un modèle social dans lequel les licenciements de convenance deviendraient la norme et où, comme en Allemagne ou en Espagne, on ne reviendrait sur le marché du travail qu’en acceptant des emplois au rabais ? Pourquoi ne parle-t-on jamais de cette "violence"-là ?

Quant aux questions relatives au « maintien de l’ordre », si apparemment chères à nos éminences ministérielles et à une droite qui appelle à l’interdiction pure et simple des manifestations, parlons-en. Mais parlons-en vraiment ! La responsabilité des autorités politiques et administratives n’est-elle pas engagée lorsque les unités policières adoptent des comportements provocateurs, tronçonnant des cortèges pacifiques, ou se déployant au contact direct des participants, au risque de créer des tensions que ne manquent jamais d’exploiter les éléments perturbateurs ? À quel niveau hiérarchique ont été donnés les ordres aboutissant à déstructurer les défilés et à rendre impossible la tâche des organisateurs ? Pourquoi ne jamais mentionner, au nombre des situations entraînant des « bavures » parfois graves, l’anarchie dans laquelle est apparemment décidée la composition des escadrons au contact des manifestants, lesquels escadrons voient plus d’une fois coexister des personnels « en tenue » et des agents des brigades anticriminalité (ces derniers excellant sans doute dans l’interpellation musclée de malfaiteurs, mais étant peu préparés à garantir une liberté constitutionnelle, ce qui est pourtant, in fine, la mission de ceux qui assurent la sûreté des manifestations). N’est-il pas temps de dire aux Français si ces dérèglements en série sont une conséquence des suppressions de postes décidées sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, de l’épuisement d’une police ayant de plus en plus de difficultés à faire face aux nécessités de l’état d’urgence, ou d’une absence de contrôle de l’appareil coercitif par le pouvoir politique ?

Et puis, ne négligeons pas d’étudier d’un peu plus près l’étrangeté de ces commandos de « casseurs » qui apparaissent parfois extrêmement structurés. Une habitante de Rennes, ayant pu se mêler à eux, décrit dans Ouest-France un mode d’organisation quasi-militaire, des hommes obéissant à des mots codés et des techniques de destruction manifestement réfléchies. Se peut-il que nos services de renseignement soient à ce point inopérants qu’ils ne parviennent pas à en identifier les membres, à les bloquer avant qu’ils ne commettent leurs forfaits, à les interpeller après qu’ils soient passés à l’acte ? Difficile à croire, lorsque la préfecture de police n’hésite pas à interdire de séjour (une première !) quelques figures (dont elle n’a apparemment aucune difficulté à trouver le domicile) de la mouvance libertaire dans les arrondissements traversés par les manifestations parisiennes… À tout le moins, ces questions appelleraient une commission d’enquête parlementaire !

J’ai écrit cette note sous le coup de l’exaspération devant les campagnes médiatiques imputant aux opposants à la loi El Khomri la responsabilité des affrontements ne cessant de ponctuer les démonstrations de rue. Comme si l’on voulait préparer les esprits à la remise en cause du droit de manifester… Au demeurant, je l’ai dit, je trouve dangereux ou infantile la manière que l’on a eu de réagir à ces événements à gauche.

Il fut une époque où le syndicalisme policier majoritaire revendiquait son engagement républicain « au plus près du mouvement ouvrier ». Il se tenait en première ligne pour dénoncer toutes les provocations, y compris si elles émanaient d’un pouvoir politique aimant à susciter des troubles pour mieux vilipender ses opposants. Les temps ont changé. Les organisations représentatives des fonctionnaires de police se sont divisées, elles se sont moralement désintégrées sous l’impact d’une corruption envahissante, elles se sont aussi idéologiquement décomposées. Ce qui a ouvert un vaste espace à une droite ultrasécuritaire et à l’extrême droite dans la profession. Reste que les hommes et les femmes qui intègrent la police le font souvent sous les contraintes de la vie. Leur action est non seulement essentielle à la protection des populations, mais elle s’avère consubstantielle à l’existence d’un État de droit, donc à une vie démocratique digne de ce nom, pourvu qu’elle s’exerce dans le respect scrupuleux des principes de la République.

Il serait, par conséquent, temps de retrouver de bons réflexes. Ceux qui nous avaient jadis permis d’être à l’initiative de propositions portant sur le besoin d’un code de déontologie au sein d’un corps dont les agissements peuvent, par définition, contrevenir aux libertés fondamentales. Ou encore sur l’instauration de mécanismes indépendants de contrôle des conduites de cette institution, comme sur l’impérieuse nécessité d’une formation adaptée à la grande diversité de ses missions (on a vu à quel point la police était peu préparée au terrorisme de masse dont Paris a été la victime en novembre dernier). Pour me résumer d’une phrase : ni soumission à l’idéologie de l’ordre pour l’ordre, qui amène toujours aux pires dérives autoritaires, ni pitreries gauchisantes, qui reviennent à méconnaître à quel point le vivre-ensemble a besoin de dispositifs de sécurité assumés par la collectivité…

samedi 14 mai 2016

"Retrouver une ambition majoritaire à gauche"

En complément de ma note précédente sur ce que vient de changer, dans la gauche, le sordide épisode du 49-3, utilisé par le gouvernement pour faire passer en force la loi El Khomri, je mets en ligne cette tribune. Elle m’avait été demandée par L’Humanité et fut publiée quelques jours avant ma dernière contribution. Son thème m’apparaît suffisamment important pour que je vous la livre à présent si, bien sûr, vous ne l’avez pas déjà lue : « Congrès du PCF, primaire, Front de gauche, candidature : quelle stratégie politique pour l’élection présidentielle de 2017. »

« Parce qu’il rebat des cartes politiques pour au moins cinq années, le scrutin présidentiel représente l’échéance majeure de la V° République. En 2017 pourtant, c’est rien moins que l’avenir qui s’y jouera. Celui de la France, de la République, de la gauche…

« La mal-nommée "loi travail", destructrice de 150 ans de conquêtes sociales, aura provoqué un réveil social d’autant plus prometteur qu’il se voit soutenu par l’opinion. L’aspiration au renouvellement de la vie démocratique se sera spectaculairement exprimée avec ces "Nuits debout" qui se reproduisent quotidiennement depuis un mois. Jamais, divorce n’aura-t-il été aussi prononcé entre la grande majorité du peuple de gauche et des gouvernants ayant renié jusqu’au plus infime de leurs engagements.

« Voilà qui appelle, en urgence, un débouché politique. Une alternative qui permette à des millions d’hommes et de femmes de prolonger leurs refus de la régression et, plus encore, de se convaincre que d’autres choix s’avèrent non seulement nécessaires mais possibles. Faute de quoi, c’est d’une véritable débâcle que nous nous retrouverons sans doute menacés. Avec un peuple qui s’enfoncera un peu plus dans un découragement dévastateur. Avec une droite qu’un tel contexte rendra encore plus agressive. Avec un Front national qui se nourrira des souffrances populaires, au point de se rapprocher encore du pouvoir. Avec une gauche disloquée parce qu’au sommet de l’État on aura rêvé d’effacer ce qui la sépare de la droite, marginalisée pour très longtemps si elle se fait éliminer du second tour de la présidentielle.

« Conjurer ce scénario catastrophe impose évidemment de rejeter la stratégie d’un président sortant qui s’emploie, en brandissant ces menaces, à se relégitimer alors que l’électorat progressiste, et même la plus grande partie des adhérents et sympathisants socialistes, se détournent de lui. Mais on ne saurait pour autant céder à la tentation de l’entre-soi : ce ne sont ni le regroupement d’une "petite gauche" de témoignage, ni la reproduction des erreurs qui ont conduit le Front de gauche dans l’impasse, ni la proclamation d’une candidature s’affranchissant de tout processus collectif quoique prétendant réorganiser à ses conditions le jeu politique, qui relèveront les immenses enjeux du moment. La gauche doit impérativement échapper à ce double piège que constituent sa possible disparition du théâtre électoral l’an prochain et sa prise en otage par des sociaux-libéraux dont l’action ne fait que généraliser la précarité et remettre en cause les protections collectives des salariés.

« Attelons-nous donc au rassemblement des forces vives de ladite gauche, celles qui sont en recherche d’une proposition tournant résolument le dos aux errements d’un quinquennat nauséeux. Telle est, en effet, la condition de la renaissance d’une offre à l’ambition majoritaire affichée. Et travaillons au dégagement d’un nouvel espace de débat et d’action commune. Pour faire converger toutes les énergies disponibles, qu’elles soient issues de la gauche anti-austérité, qu’elles relaient les attentes de ces dizaines de milliers de socialistes restés fidèles à leurs valeurs, qu’elle portent l’héritage de l’écologie politique, ou qu’elles viennent de ces acteurs sociaux qui reprennent aujourd’hui la rue. Pour dessiner les contours du projet transformateur qui, ne se dérobant pas au défi de la formation d’une nouvelle majorité politique à la tête du pays, rouvrira à notre peuple le chemin de l’espoir.

« C’est ce qui guide le Parti communiste lorsqu’il se fixe pour objectif l’ouverture d’un processus permettant à des centaines de milliers de citoyens de s’emparer de l’élaboration d’un programme transformateur. C’est, au fond, l’intention qu’a laissé transparaître l’appel à une "primaire des gauches et des écologistes", en catalysant un désir profond de sortir des trahisons du hollandisme. C’est, surtout, ce qui ressort de la multiplicité des initiatives qui fleurissent sur le terrain et témoignent d’un intérêt renaissant pour la politique.

« Tout cela peut, en se fondant en un même élan, aboutir à une candidature qui relèvera la gauche à la présidentielle, autant qu’à des campagnes législatives destinées à désigner des députés mandatés pour mettre en œuvre un changement véritable. »

jeudi 12 mai 2016

Face à une dérive irréversible, l'amorce d'un sursaut prometteur...

C’est un point de non retour qui aura été atteint ce 10 mai. En dégainant l’article 49-3 de la Constitution, parce qu’il savait ne pas disposer de majorité sur les articles de sa « loi travail », l’exécutif n’aura pas seulement affiché son mépris du Parlement et bafoué du même coup la démocratie. Il aura, en se coupant de ses propres soutiens au Palais-Bourbon, ce qui constitue un fait sans beaucoup de précédents dans l’histoire de la République, ouvert une crise politique aux retombées imprévisibles sur la dernière année du quinquennat.

Pour justifier la procédure de l’adoption sans débat du texte défendu par Madame El Khomri, les bouches à feu du gouvernement dénoncent «l’obstruction» dont se seraient rendus coupables une partie des députés de gauche. Outre que ladite « obstruction » fait intégralement partie des méthodes à travers lesquelles peut parfois s’exercer la souveraineté du Parlement sur des législations considérées déterminantes, l’argument se révèle parfaitement inexact. Si le Conseil des ministres aura décidé d’interrompre brutalement les discussions de l’Assemblée nationale, jusqu’à ne pas permettre qu’un seul vote pût intervenir sur l’article 1 de la loi, c’est qu’il ne se trouvait pas suffisamment de députés socialistes pour faire acte de présence dans l’Hémicycle et soutenir son point de vue. Jusqu’alors, le chef du groupe majoritaire n’avait guère de difficultés à requérir la présence de députés « dans la ligne » afin de repousser les amendements contraires aux désidératas venus du sommet de l’État. Cette fois, ils n’étaient qu’une poignée à se montrer prêts à assumer, en séance et devant les caméras, leur soutien aux dispositions qui leur étaient proposées.

De sorte que, bien qu’il se voulût un acte d’autorité destiné à mettre un terme à la contestation d’une loi authentiquement réactionnaire, le recours au 49-3 enregistre plutôt l’isolement des gouvernants. Isolement, d’abord, face à un pays qui, de sondage en sondage, répète à 70% son refus de mesures balayant un siècle et plus de conquêtes syndicales, à commencer par cette fameuse hiérarchie des normes qui n’était rien d’autre que l’héritage d’un Front populaire ayant, voici 80 ans, instauré les conventions collectives dans le but de… protéger les travailleurs. Isolement, encore, face à un peuple de gauche qui ne cesse de signifier, avec les moyens à sa disposition, son exaspération devant une gestion ayant piétiné l’ensemble de ses promesses de changement. Isolement, enfin, face à cette majorité de militants et d’élus de gauche dont on voudrait qu’ils finissent par s’incliner devant la volonté de petits marquis claquemurés dans leurs palais nationaux, après avoir troqué leur fidélité envers les électeurs contre la soumission au fait du Prince.

N’ignorons pas la véritable portée de ce 49-3. Il se veut, même si nombre de députés socialistes n’en ont peut-être pas encore conscience, un acte de rupture, une entreprise de scission de la gauche. Sinon, on ne peut s’expliquer les propos martiaux des amis de François Hollande ou Manuel Valls, se promettant de mettre « dehors » (ce sont les termes utilisés) les « frondeurs », ou décrétant que la cohabitation avec eux était devenu impossible au sein du même parti. Et le dessein de cette fracturation recherchée n’aura pas tardé à se dévoiler davantage lorsque le Premier ministre aura rayé d’un trait de plume ce qu’il avait, voici quelques semaines, présenté comme une prise en compte des revendications exprimées dans la rue, à savoir la taxation des contrats à durée déterminée. Parlons clairement : dans la mesure où le va-et-vient parlementaire va se poursuivre, où la majorité sénatoriale de droite va désormais s’emparer de la loi sur laquelle le Palais-Bourbon se sera vu empêché d’exprimer son opinion, où elle en durcira évidemment l’esprit ultralibéral, rien ne garantit que ce texte scélérat ne sera pas finalement adopté, en seconde lecture à l’Assemblée, un nouveau 49-3 à l’appui, dans sa version initiale. Celle qui, précisément, avait provoqué la colère du monde du travail et de la jeunesse…

Telle est bien la raison pour laquelle, les enjeux s’étant considérablement élevés, il ne faut surtout pas baisser les bras. Les députés de gauche entendant demeurer fidèles à leur mandat auront, à cet égard, eu raison de chercher à réunir le nombre de signatures nécessaire au dépôt d’une motion de censure. L’équipe gouvernementale ayant perdu toute légitimité à agir en se réclamant du vote populaire de mai et juin 2012, sa politique n’étant plus faite que de coups de force autoritaires et d’escalades libérales, son mépris de la représentation nationale comme des aspirations citoyennes ne connaissant d’évidence plus de bornes, il convenait de chercher à la renverser. À partir d’un contenu clairement orienté à gauche, afin que le chef de l’État se trouvât contraint de désigner un nouveau locataire à Matignon, lequel aurait alors à engager devant les députés sa responsabilité sur un changement de cap, plus conforme à ce qu’attend notre peuple comme le plus grand nombre de celles et ceux qu’il a désignés pour le représenter. Qu’il ait manqué deux voix seulement à l’affirmation d’un acte politique quelque part fondateur, en dépit des craintes qu’il pouvait susciter de la part de parlementaires soumis aux plus cyniques chantages, est en soi prometteur pour l’avenir.

À présent, tout doit être mis en œuvre pour que le mouvement social franchisse un nouveau palier dans son développement. L’exemple du « contrat première embauche », il y a tout juste dix ans, atteste que, même adoptée dans un premier temps grâce aux artifices littéralement despotiques dont regorge la Loi fondamentale de notre V° République, une loi peut ensuite être abrogée sous la pression d’un rapport de force grandissant. Confédérations syndicales et organisations de jeunesse viennent de rendre public leur calendrier de mobilisation pour les prochaines semaines. Si, par centaines de milliers, voire par millions, les salariés et les citoyens s’avèrent au rendez-vous, il ne fait aucun doute qu’un pouvoir aussi affaibli ne pourra longtemps s’enfermer dans l’intransigeance.

Au-delà, cette configuration aux coordonnées totalement bouleversées, vient rouvrir la réflexion sur la perspective propre à sortir la gauche d’un embourbement fatal. Ce que démontre, au fond, l’épisode du 49-3 et de la tentative de censurer ses auteurs en mélangeant toutes les couleurs de l’arc progressiste, ce rose-vert-rouge annonciateur de renouveau, c’est le besoin de retrouver un horizon d’unité pour notre camp.

Ces derniers temps, le président de la République s’était efforcé de jeter les bases de sa nouvelle candidature, en 2017, autour de la double idée selon laquelle son quinquennat ne serait pas aussi calamiteux que ne le jugent les Français, et qu’il pourrait dès lors représenter un moindre mal face à une droite emportée par ses fantasmes de régression sociale et à une extrême droite devenue la première force politique du pays. Il vient en quelques heures, prisonnier de choix qui le coupent irrémédiablement de son parti et des électeurs qu’il convoite, de torpiller lui-même son dispositif de campagne. Le pire serait maintenant de le laisser nous entraîner à sa suite dans le naufrage.

Finalement, tout ce qu’avait laissé entrevoir l’appel à « une primaire des gauches et des écologistes » est en train de se confirmer… L’impossibilité, pour nos éminences ministérielles, de trouver une majorité autour de la « loi travail » nous dit que des forces disponibles à une alternative sont en train de se dégager. Les considérants de la motion de censure avortée, dans leur justesse, nous disent que les bases d’un accord existent bel et bien autour de mesures répondant aux grandes urgences de l’heure. Le fait qu’une pareille démarche ait pu accoucher d’un spectre politique allant de la tradition socialiste à celle du républicanisme social chère au Mouvement républicain et citoyen, en passant par ce qu'incarnent les groupes communiste et écologiste, nous dit qu’une candidature de gauche, très largement rassembleuse et ne se dérobant pas au défi du pouvoir, n’est plus un rêve.

Pourquoi donc ne pas s’atteler dès à présent à en construire les bases ? Par exemple, à travers des états-généraux de la gauche, cet automne, en charge d’élaborer une plate-forme d’engagements à partir de laquelle une dynamique de redressement pourrait s’amorcer ? Le débat est ouvert…

dimanche 1 mai 2016

Ce que nous dit "Nuit debout"

N’est-ce pas une très vieille leçon politique qui est en train de se confirmer, à travers le phénomène des « Nuits debout » ? J’écris cette note alors que l’initiative fête son premier mois d’occupation de la place de la République (c’est au soir d’une des premières journées d’action contre la loi El Khomri qu’elle vit le jour) et, surtout, que ceux qui s’y retrouvent chaque soir ont saisi l’occasion de la date symbolique du Premier Mai pour engager le dialogue avec les organisations syndicales ayant appelé au mouvement social en cours.

Lorsqu’un événement déchaîne les passions au point que l’on s’emploie à l’étreindre avec l’intention manifeste de l’étouffer, ou à l’inverse au point que l’on s’efforce hargneusement de le délégitimer en le dépeignant comme un ramassis de gauchistes « sans cerveau » (pour reprendre la formule d’un Nicolas Sarkozy ayant, il est vrai, fait ses preuves en matière de culture ou de finesse politique...), c’est que sa seule existence dérange. Et lorsque, par surcroît, il se perpétue dans le temps et fait des émules un peu partout sur le territoire national, c’est qu’il recèle quelque chose de profond.

Ne cédons, naturellement, pas à la facilité des raisonnements analogiques ou des emportements oublieux de la réalité. « Nuit debout » s’inspire d’évidence de l’expérience des « Indignés » qui avaient, du 15 mai au 12 juin 2012, pris possession de la Puerta del Sol à Madrid. Comme aujourd’hui au cœur de Paris, la délibération des participants avait pris la forme d’assemblées générales et de commissions gérant, aussi bien, les questions d’ordre pratique soulevées par ce gigantesque espace autogéré que l’élaboration de projets alternatifs à la globalisation marchande et financière. On pourrait également évoquer les concentrations « Occupy » nées outre-Atlantique ou outre-Manche. Les similitudes s’arrêtent toutefois à des exercices de démocratie se défiant des cadres institutionnalisés ou délégataires.

Puisque l’on se réfère tant à eux, « Los Indignados » avaient vu le jour dans une Espagne tout juste sortie de l’explosion catastrophique de la bulle immobilière en 2007-2008. Où l’effondrement de l’économie avait touché des secteurs aussi névralgiques que le BTP. Où le taux de chômage affectait presque le quart de la population active, et où les expulsions de logements concernaient des centaines de milliers de familles. Où plus de la moitié des jeunes de moins de 25 ans se retrouvaient sans emplois, alors que 27,5% des enfants étaient recensés sous le seuil de pauvreté. Où la corruption frappait les partis traditionnels comme nulle part ailleurs en Europe, et où la structuration syndicale du mouvement ouvrier s’était montrée incapable de prendre la tête de la résistance à une paupérisation dramatique. C’est dans ce contexte qu’une galaxie de « plates-formes » citoyennes, de réseaux sociaux et de collectifs de toutes sortes avait pris la tête d’une immense remobilisation populaire, laquelle devait culminer avec la gigantesque manifestation du 15 mai 2011 (d’où l’appellation « 15M » que s’était donné le mouvement).

Rien de vraiment similaire dans le printemps français actuel. Pour dramatique qu’il fût pour des millions d’hommes et de femmes, le délitement social est loin d'atteindre le paroxysme que l'on connaît de l’autre côté des Pyrénées. Si la crise démocratique, et même la décomposition de la République, se révèlent sans précédent depuis la Libération, la défiance du peuple français envers ses représentants n’est guère comparable au rejet de la corruption ravageuse d’une grande partie des élites, qui motiva l’insurrection civique dont le campement de Madrid fut l’expression. Quant aux carences déjà pointées du syndicalisme espagnol, on ne les retrouve nullement du côté des confédérations françaises, la majorité d’entre elles ayant tout de même pris la tête du combat pour le retrait de la « loi travail ». Des différences d’autant plus grandes que, dans notre Hexagone, l’ascension d’un Front national devenu, au fil du temps, une force postulant au pouvoir en se nourrissant de la détresse d’un large pan des classes travailleuses et populaires, vient brouiller les perceptions et réactions de l’opinion, ce qui hypothèque des réorganisations politiques et sociales telles qu’en a connu l’Espagne ces dernières années. Pointer les dissemblances, pour grandes qu’elles fussent, ne saurait pour autant amener à ignorer la très grande importance de ce que dit « Nuit debout », de l’état de notre société autant que de ce qui monte de ses profondeurs.

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mardi 19 avril 2016

Dix réflexions sur la reconstruction unitaire de la gauche

Un débat des plus essentiels s’est ouvert au sein de la gauche. Il porte, rien moins, sur le devenir de celle-ci, pour ne pas dire sur la survivance même d’un camp jusqu’alors repéré, par le plus grand nombre de nos concitoyens, au travers de son combat pour la justice, la dignité, le progrès et l’égalité. Il intervient également en un moment où se profilent de nouveaux défis, d’une ampleur et d’une complexité telles qu’ils ne peuvent être relevés avec les réflexes et grilles d’analyse du passé. Un moment où il importe de savoir revisiter les leçons des époques et expériences précédentes, d’oser faire preuve de lucidité pour apprécier des difficultés inconnues jusqu’à ce jour, d’ouvrir le gigantesque chantier qui permettra de se doter d’un logiciel entièrement reformaté.

On le sait, la menace de disparition d’une gauche à l’ambition majoritaire fait présentement fleurir les initiatives. La moindre n’est pas l’appel à une « primaire des gauches et des écologistes », laquelle interpelle l’ensemble des formations progressistes. D’autant qu’elle se conjugue à un réveil du mouvement social et de la mobilisation de la jeunesse qui, pour la première fois depuis 2012, peut déboucher sur une victoire avec le retrait de la loi El Khomri. Et que cette résurgence des luttes se prolonge en un renouveau des engagements citoyens et même en une recherche d’autres pratiques politiques à gauche, ce que manifeste notamment le phénomène des « Nuits debout ».

Particulièrement déterminants seront, dans ce cadre, les rendez-vous que se sont donné les différents partis de la gauche ce semestre, et singulièrement les congrès d’Europe écologie-Les Verts et du Parti communiste. C’est, pour des raisons évidentes, ce dernier qui me concerne le plus directement. Sa préparation est en cours, ayant déjà vu la tenue de plusieurs séminaires du comité exécutif national ainsi que de trois conseils nationaux. Si le rendez-vous de la présidentielle figure naturellement au menu des discussions, celles-ci porteront également sur les enjeux de la période : le sens du combat communiste, le projet du PCF pour la France, les transformations du parti lui-même. En guise de contribution personnelle à cette réflexion, qui intéresse bien au-delà des seuls adhérents et adhérentes communistes, je veux reprendre dans cette note, en les développant, le fil de mes interventions lors des réunions de l’exécutif ainsi que devant le conseil national. Par commodité, et avec le souci de faciliter la lecture de cette réflexion, je l’aurai structurée en dix remarques.

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jeudi 14 avril 2016

Une grande dame nous a quittés

Comme beaucoup, si j’en juge par ce que je lis sur les « réseaux sociaux », la disparition de Maya (Merija) Surduts m’aura laissé littéralement assommé. Il se trouve, en effet, que cette haute figure du féminisme français – connue pour avoir été l’une des animatrices du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (Mlac), avant de devenir la présidente du Collectif national des droits des femmes – n’aura cessé d’accompagner mon propre périple militant de ces quarante dernières années.

Ce n’est d’ailleurs pas seulement sa qualité de personnalité féministe de premier plan qui reste gravé dans ma mémoire de ces tumultueuses années 1970, à l’occasion desquelles je fis sa connaissance. Certes, chez moi, impliqué comme je l’étais dans les aventures des services d’ordre de la gauche révolutionnaire, le souvenir demeure fort de ces moments où, pour faire triompher le droit des femmes à disposer de leurs corps, il fallait déjouer la surveillance et les pressions d’une police qui nous collait aux basques. Les hommes et les femmes de ma génération se remémorent encore comment, à l’époque, sur ordre du pouvoir, les argousins mettaient entre parenthèses leurs guerres de services pour tenter de saisir les bobines du film Histoires d’A (« A » pour avortement, un documentaire militant dénonçant la condition faite aux femmes par une société peinant à sortir de l’après-guerre…). Comment la défense de la liberté d’expression se payait fréquemment de coups de matraque généreusement et conjointement distribués par les commandos d’extrême droite et les compagnies de CRS. Et quelle joie était la nôtre lorsque des salles combles réussissaient à défier, autour de ces projections imposées en toute illégalité, les tenants de la réaction, du conservatisme clérical et de l’ordre moral. La loi Veil, qui devait par la suite voir le jour, porte à jamais la marque de ce combat, au service duquel Maya avait mis toute son énergie.

Cela étant, c’est aussi notre communauté d’engagements politiques qui m’unissait à Maya Surduts. Revenue de Cuba, où elle s’était engagée au service de la révolution avant de déplaire pour son indépendance d’esprit à la direction castriste, c’est à l’Organisation communiste Révolution (issue, en 1971, d’une tendance de la Ligue communiste), que je l’avais pour la première fois découverte. Par la suite, nos parcours ne cessèrent de se ressembler, de s’écarter plus ou moins longuement, puis de se recouper de nouveau. Elle avait ainsi, bien après moi, au milieu des années 1980, décidé de rejoindre la Ligue communiste révolutionnaire, s’investissant dans les courants s’employant à orienter cette organisation dans le sens de la plus grande ouverture possible, siégeant très longtemps à son comité central. En désaccord avec le sectarisme gauchiste qui devait amener « la Ligue » à noyer ses plus beaux acquis dans l’aventure du NPA, elle avait accompagné dès le départ, quoique avec la distance que suscitaient chez elle toutes les désillusions accumulées après Mai 68, l’expérience de la Gauche unitaire et du Front de gauche.

Comme l’a écrit, dans un message Internet, un militant de ces années-là, avec Maya, idées et convictions morales ne s’effaçaient jamais derrière les querelles de pouvoir, les manœuvres mesquines ou les calculs à courte vue. Le pessimisme ne tardait jamais, dans nos incessants dialogues, à surgir, parfois avec tonitruance. Cela marquait son lien indestructible à cette culture juive laïque qui nous était, là encore, commune. Lettone d’origine, réfugiée en France, elle m’avait plus d’une fois relaté comme elle avait dû se cacher, avec les siens, pour échapper à la traque de l’occupant hitlérien et de la Milice. Mais le pessimisme de cette intelligence acérée se voyait toujours refoulé par cet incroyable optimisme de la volonté qui la fit combattre en première ligne, jusqu’à son dernier souffle, à 79 ans.

Maya Surduts, ce furent donc, successivement et au-delà de cette détermination féministe qui lui était chevillée au corps, la participation à toutes les initiatives lancées pour faire avancer les droits du plus grand nombre et la demande d’égalité, promouvoir la solidarité avec les peuples en danger, ouvrir au pays une perspective de renouveau. Je pourrais en citer des appels ou des événements auxquels elle se sera rattachée, ne se dérobant jamais aux sollicitations qu’on lui adressait, des « États-généraux du mouvement social » lancés par Pierre Bourdieu et quelques autres dans la foulée de l’irruption populaire de décembre 1995, aux batailles pour le droit des Palestiniens à vivre dans un État souverain, en passant pour la reconnaissance de la dignité des sans-papiers, et sans oublier le lancement de Ras-l’Front aux premiers temps de l’ascension – qui l’inquiétait tant – du national-lepénisme.

J’ai lu, ici ou là, quelques allusions, mi-perfides mi-affectueuses, au caractère entier, pour ne pas dire à l’intransigeance flamboyante de Maya. Oui, les fulgurances de cette grande dame auront marqué plus d’un esprit et plus d’une assemblée, y compris dans les allées du pouvoir si j’en juge par les termes de l’hommage que vient de lui rendre Laurence Rossignol. Elles n’allèrent d’ailleurs pas sans lui valoir quelques inimitiés, pour ne pas parler quelques solides détestations, y compris dans les rangs féministes. On ne saurait, pour autant, négliger la grande subtilité et, plus encore, le solide réalisme politique dont elle sut faire preuve pour faire progresser, fusse modestement et à travers la pression systématiquement organisée sur les cadres institutionnels, les revendications qu’elle portait.

Aujourd’hui, alors que nos valeurs d’égalité et de solidarité subissent le choc de cette brutale révolution néoconservatrice qui cherche à les anéantir, lorsque notre camp vit à l’heure des plus graves périls, cette belle et noble voix s’est éteinte. Sans pouvoir se mêler au début de réveil social et d’effervescence citoyenne que catalyse le refus de la loi El Khomri. Elle va nous manquer. Abominablement.

vendredi 1 avril 2016

Rien n'est joué... mais rien n'est plus impossible

Cette bataille des chiffres, dans laquelle d’aucuns se complaisent pour tenter de minimiser l’importance de la journée du 31 mars, représente une diversion lamentable. Car il est au moins un point sur lequel se rejoignent services officiels et organisations syndicales : il y avait bien plus de manifestants, dans les rues du pays, que lors des précédents rendez-vous du mois de mars. Au demeurant, si j’en juge par ce que j’ai vu personnellement, à Toulouse, avec cet impressionnant défilé de dizaines de milliers de jeunes et de salariés, il est plutôt réaliste de considérer que la barre symbolique du million de manifestants a été franchie, dans le cadre des 250 initiatives décomptées à l’échelon national pour exiger le retrait de la « loi travail ». Pour le reste, en se livrant à la comparaison futile des manifestations actuelles avec celles de 2006 contre le « contrat première embauche », à l’instar de Jean-Marie Le Guen, les émissaires gouvernementaux se rassurent à bon compte.

D’abord, parce que nous sommes encore dans la phase nécessairement compliquée de construction de l’action, et qu’il faut du temps pour que les salariés et la jeunesse se forgent la conscience collective qu’ils ont cette fois les moyens de l’emporter, après tant d’années de défaites essuyées et de reculs répétés. Ensuite, parce que le mouvement social doit surmonter ces difficultés redoutables que représentent l’affrontement à un pouvoir se revendiquant de la gauche et, plus encore, la division que les manœuvres du président de la République et de son Premier ministre sont parvenues à creuser dans les rangs du syndicalisme. Enfin, parce qu’il n’est jamais simple de résister à une propagande médiatico-idéologique visant à installer dans les esprits l’idée que la France serait la dernière à ne pas se soumettre à la sacro-sainte « réforme du marché du travail », autrement dit à la précarisation massive du salariat et à la destruction de ses droits. Pourtant, deux facteurs au moins ouvrent au mouvement populaire une possibilité de victoire.

Le projet, auquel Madame El Khomri semble vouloir à toute force attacher son nom, voit le jour au moment où le libéralisme qui l’inspire affiche ses échecs patents. Nulle part, le dogme de la rentabilité maximale pour les actionnaires et de la compétitivité à outrance n’a permis de relancer durablement l’économie et de créer autre chose que des emplois au rabais. Même le fameux « miracle » espagnol ou italien, censé avoir fait baisser le taux de chômage grâce à une batterie de mesures assez semblables à celles préconisées par la « loi travail », s’est surtout révélé comme un mirage aux alouettes, avec ses boulots faiblement rémunérés et la liquidation de protections sociales conquises de haute lutte. Cela explique que le discours exhortant les travailleurs, actifs ou futurs, à renoncer à des acquis essentiels pour offrir une prétendue « souplesse » aux employeurs ne parvienne pas à convaincre. Chaque sondage attestant que deux Français sur trois rejettent le plan gouvernemental, l’exécutif ne peut ainsi, pour la première fois depuis quatre ans, se prévaloir d’une adhésion de l’opinion pour mieux se montrer intransigeant aux revendications du mouvement social.

Par ailleurs, lorsque Nicolas Sarkozy voyait, en 2010, des millions d’hommes et de femmes se dresser contre la casse du système des retraites, à l’occasion de sept journées d’action mémorables, ce n’était pas son propre électorat qu’il affrontait. François Hollande, lui, a choisi de déclarer la guerre à celles et ceux qui l’ont porté aux affaires, au risque de ne plus disposer que de l’appui de la Commission de Bruxelles, du grand patronat et d’une droite qui contemple avec délectation son perpétuel affaiblissement. Ce qui lui a probablement fait perdre ses dernières chances de décrocher un nouveau bail à l’Élysée, en obtenant le ralliement, au moins résigné, de la majorité des électeurs progressistes. Bien sûr, il imagine manifestement pouvoir in fine bénéficier d’un réflexe de « vote utile » face à la menace d’un second tour de présidentielle qui laisserait droite et extrême droite seules en lice. Certes, il spécule certainement sur l’inexistence, à cette étape du moins, d’une alternative susceptible de rassembler la gauche sur une autre ligne que celle qui a conduit aux désastres des dernières années. Cela dit, il peut bien commencer à planter le décor d’une future campagne, ces calculs s’avèrent des plus risqués, tant la rupture est devenue abyssale avec le peuple de gauche.

Voilà qui crée des conditions favorables à un mouvement qui prendrait son plein essor à l’occasion de nouveaux rendez-vous, les deux prochains étant d’ores et déjà prévus les 5 et 9 avril. La réouverture des négociations avec l’Unef, annoncée ce jour par le locataire de Matignon, souligne la fébrilité d’un pouvoir qui se sent fragile et isolé. Raison de plus pour que toutes les énergies disponibles s’engagent à présent dans la bataille. Une bataille qui va nécessairement devoir se déployer sur la durée et gagner en ampleur en franchissant, une à une, chacune des étapes qui le séparent du débat parlementaire du mois de mai.

Mais une confrontation d’une semblable dimension appelle impérativement un prolongement politique, et elle interpelle donc la gauche dans son ensemble. À commencer, puisqu’un large pan de cette dernière se trouve déjà impliquée dans le soutien aux travailleurs et à la jeunesse, par le Parti socialiste. Si, du moins, il ne veut pas se voir lui-même emporté par le discrédit frappant le premier personnage de l’État. En Haute-Garonne, en compagnie du secrétaire départemental du PCF, Pierre Lacaze, j’ai pris l’initiative de m’adresser publiquement à la fédération ainsi qu’aux parlementaires socialistes. Comme nous l’avons déclaré à l’occasion de cette prise de position, largement reprise par La Dépêche du 25 mars : « On ne peut pas, ensemble, dans la ville de Toulouse, dans le département, au niveau de la région, combattre la droite et ses thèses inégalitaires et libérales et ensuite au niveau national faire le contraire et voter la loi. (…) Il est de la responsabilité de toutes celles et tous ceux qui veulent demeurer fidèles à ce qui fait la raison d’être de la gauche d’être aux côtés des mobilisations. C’est le choix qu’a fait le Parti communiste français, c’est ce qui guidera le choix de ses groupes parlementaires. C’est également ce qui l’amène à s’adresser solennellement aux militants, responsables et élus des autres partis de la gauche. (…) Il faut ouvrir à gauche une perspective de rassemblement qui s'oppose aux choix actuels de François Hollande et Manuel Valls. »

Pour le peuple, pour le mouvement social, pour les luttes si indispensables à la défense du progrès et de la démocratie, pour la gauche, la partie révèle cruciale. Rien n’est joué, mais rien n’est plus impossible.

jeudi 31 mars 2016

Une leçon de politique...

Au fond, en renonçant à la révision de la Constitution, François Hollande se sera vu administrer une authentique leçon de politique. Lui, que ses amis décrivent volontiers comme un très fin connaisseur de la vie publique hexagonale et un expert hors pair de notre carte électorale, semble avoir totalement perdu son flair. Au point d’enregistrer un camouflet de première importance, avant peut-être de devoir de nouveau reculer, cette fois devant les salariés et les jeunes qui se préparent, à l’heure où ces lignes sont écrites, à retrouver le chemin de la rue pour y exiger le retrait du projet El Khomri de casse du droit du travail.

Le président de la République, ses quelques affidés encore en état de batailler et le premier secrétaire du Parti socialiste n’auront évidemment, pour atténuer la gravité du revers qu’ils viennent d’essuyer, pu s’empêcher d’en attribuer la responsabilité à l’opposition conservatrice. Hélas pour eux, bien peu nombreux seront ceux qui accorderont du crédit à l’argumentation, tant il est patent que l’échec retombe sur l’initiateur de cette manœuvre splendidement ratée.

À dire vrai, la faute de celui qui présida si longtemps aux destinées du PS n’aura pas seulement consisté à toucher à des piliers fondateurs du pacte républicain français. Je veux, en l’occurrence, évoquer le principe d’égalité des citoyens devant l’appartenance à la communauté nationale, et celui qui stipule que la puissance publique est investie du devoir de protéger le plus grand nombre des privilèges des puissants. Son erreur, ô combien magistrale, aura été de croire qu’il pouvait réaliser un bon coup tactique en se ralliant la droite sur la base de dispositions directement titrées du fonds de commerce de celle-ci (voire, pour ce qui est de la déchéance de nationalité, de celui de l’extrême droite), quitte à afficher le plus olympien mépris pour une gauche sans laquelle il n’eût jamais pu s’installer à l’Élysée.

Telle est bien la leçon dont je parlais en entamant l’écriture à chaud de cette réaction à un événement qui va fortement remodeler la configuration des prochains mois. Si l’on veut profiter des faiblesses de l’adversaire et le déstabiliser, mieux vaut être soi-même fort. Donc, savoir rassembler son camp, ce qui n’est naturellement envisageable que sur une orientation répondant à ses attentes autant qu’à ses valeurs les plus fondamentales. En ignorant cet enseignement, jamais démenti pourtant par l’histoire politique jusqu’à nos jours, le premier personnage de l’État se sera retrouvé dans la position plutôt pitoyable de… l’arroseur arrosé. Et si la droite ne lui aura fait aucun cadeau, c’est qu’elle est tout simplement… la droite. Pourquoi se serait-elle portée au secours de celui qui terrassa son héraut voici quatre ans, en s’appuyant sur les énergies rassemblées de l'électorat de gauche ? Pauvre François Hollande, pauvre Manuel Valls, qui redécouvrent, tels des enfants ayant ignoré tous les avertissements qui leur avaient été adressés, que le clivage droite-gauche demeure indépassable…

Ainsi, le roi se présente-t-il nu devant les Français, à un an d’une élection présidentielle dont nul n’ignore qu’il brûle d’envie d’y solliciter le renouvellement de son bail. Sans soutien un tant soit peu conséquent dans le pays (à plus de 70%, les sondés rejettent par exemple sa « loi travail », alors qu’elle vient à peine d’être déposée sur le bureau de l’Assemblée nationale). Dépourvu de majorité au sein de la gauche profonde (selon une étude du Cevipof, publiée par Le Monde du 31 mars, moins d’un électeur sur deux s’étant prononcé pour l’actuel résident élyséen au premier tour de la dernière présidentielle ferait le même choix aujourd’hui). Voyant se détourner de lui une part croissante de sa majorité parlementaire (si plus de 100 députés socialistes avaient refusé de soutenir l’article 2 de la révision constitutionnelle, c’est un profond malaise qui se sera ensuite installé parmi les élus du PS au Palais-Bourbon, à propos du texte porté par Madame El Khomri). Ayant dilapidé, du fait de sa conduite des affaires, toutes les possibilités de rassembler les suffrages progressistes autour de sa candidature en 2017 (selon le travail, déjà cité, du Cevipof, il serait éliminé du second tour de la prochaine présidentielle, quelles que soient les hypothèses). Ce qui appelle au moins deux conclusions.

D’abord, nous entrons d’évidence dans un moment où tout peut basculer, si le monde du travail, conjuguant ses forces à celles d’une jeunesse inquiète de l’avenir de précarité auquel on la condamne, vient massivement perturber le jeu que l’exécutif pensait avoir verrouillé en obtenant le consentement des dirigeants de la CFDT sur le projet de détricotage des droits des salariés. Bien sûr, depuis l’Hôtel de Matignon, se fait maintenant entendre la petite musique de la « fermeté » sur la « philosophie » d’une législation décrétée, contre l’évidence, indispensable pour l’emploi. Mais, face à une équipe tellement discréditée par ses trahisons répétées d’un peuple auquel il doit sa victoire de 2012, une équipe qui ne dispose plus que de l’appui du Medef et des libéraux les plus fanatisés, il devient possible d’arracher une victoire. De faire retirer un dispositif menaçant gravement les existences de millions d’hommes et de femmes…

Ensuite, c’est à la recomposition d’une majorité de gauche, sur un socle programmatique de nature à répondre de nouveau aux aspirations populaires, autrement dit se détournant franchement d’une gestion hollandaise calamiteuse, qu’il importe de s’atteler. La mobilisation qui se lève dans les profondeurs de la France peut, de ce point de vue, représenter une chance à ne pas laisser passer : un processus politique peut s’enclencher, sans demeurer confiné à des échanges de sommet ou à des débats n’impliquant que des militants de partis. Un très vaste rassemblement, représentatif de toutes les couleurs de notre camp social et politique, peut voir le jour et trouver, dans l’engagement populaire, l’élan qui manquait jusqu’alors à la reconstruction d’une perspective de changement crédible. Ce que l’appel à « une primaire des gauches et des écologistes » avait lointainement dessiné, à savoir l’émergence d’un nouveau champ de possibles pour toutes celles et tous ceux qui n’ont pas renoncé à la transformation de la société, acquiert dès lors une tout autre dimension.

Les résistances, qui marquaient le pas depuis des années face à un capital dont l’offensive ne cessait de marquer des points, peuvent demain s’adosser à un débouché politique apte à les dynamiser. Et le peuple de gauche entrevoit, pour 2017, la possibilité de se retrouver derrière une candidature redonnant ses belles couleurs à la gauche, en s’épargnant du même coup la tragique obligation d’avoir à choisir, au second tour, le « moindre mal » pour éviter le pire, en clair la candidature d’une droite ultralibéralisée pour battre Madame Le Pen.

On le voit, par-delà l’ambiance crépusculaire baignant ces derniers mois du quinquennat, la reculade de François Hollande sur sa réforme constitutionnelle régressive se révèle une excellente nouvelle. Découvrant des opportunités qu’il serait suicidaire de ne pas saisir avec audace…

jeudi 24 mars 2016

Les véritables défis du terrorisme

De nouveau, une métropole frappée… De nouveau, du sang dans les rues, des vies fauchées, des existences mutilées au hasard des pérégrinations de quelques tueurs psychopathes… Avec pour effet l’installation d’une peur latente chez des millions d’hommes et de femmes se sentant à juste titre pris en otage. Avec, également, pour retombée ce climat lourd et anxiogène d’où naissent généralement les pires réflexes et les plus aveuglantes confusions. Ce 22 mars, c’est Bruxelles, double capitale de la Belgique et de l’Union européenne, qui a été visée par ce terrorisme global que projette à l’échelle de la planète tout entière – et non uniquement à celle du monde dit occidental – le nouveau totalitarisme né du chaos proche-oriental. À ceux qui l’avaient un peu vite oublié après le 13 novembre à Paris, les attentats bruxellois viennent rappeler que nous allons vivre longtemps sous cette menace, des années sans aucun doute.

Raison de plus pour que l’on en finisse, à gauche, avec cette forme d’aveuglement qui, pour se fonder sur les meilleures intentions du monde, n’en manifeste pas moins une inconséquence possiblement fatale à ceux qui y cherchent une grille d’explication. Je veux ici parler de ce discours porté, pour ne prendre que lui, par un Alain Badiou (j’eus pu aussi évoquer un Michel Onfray et quelques autres) devenu pour l’occasion le porte-parole de toutes les ultragauches, que leur survivance organisationnelle résiduelle ne prive cependant pas d’influence.

À vouloir uniquement démontrer que « notre mal vient de plus loin » (titre de la dernière production « théorique », chez Fayard, de notre philosophe aussi en vogue qu’arcbouté sur une vulgate néostalinienne ignorante du bilan du XX° siècle), que nous sommes en présence d’un « mélange d’héroïsme sacrificiel et criminel » engendré par « le triomphe du capitalisme mondialisé » se conjuguant à l’inexistence d’une politique communiste à même d’y faire face… À trop chercher à prouver que « ce ne sont pas les ‘’barbares ‘’ qui ont déclaré la guerre, mais c’est l’État français qui y est allé, à la remorque des firmes et quelquefois des Américains, se mêler à des affaires impériales bourbeuses »… À se refuser à toute manifestation d’opposition sérieuse à l’islamisme réactionnaire (ou, pire, à faire preuve d’une certaine complaisance à son endroit), au nom d’une « islamophobie » que l’on veut considérer comme la principale menace pesant sur notre vivre-ensemble… On aboutit à faire l’impasse sur cette réalité que représente dorénavant un phénomène authentiquement monstrueux, qui fait du monde arabo-musulman son cœur de cible et prolonge sa dérive meurtrière partout où il le peut sur la planète. Pour le dire autrement, le jihadisme d’aujourd’hui a ceci de commun avec les fascismes d’hier que, s’il est bien le produit d’un ordre dominant en crise profonde, sa montée en puissance confronte l’humanité, l’héritage des Lumières, l’aspiration à un monde fondé sur la raison et la justice à la plus implacable des catastrophes.

Pour autant, il n’est évidemment pas contestable que le prétendu « État islamique » comme ses succédanés soient fils de la dislocation des États d’Irak et de Syrie, sans parler de la Libye, provoquée par les expéditions guerrières des grandes puissances ; que l’intégrisme assassin se soit enraciné au cœur d’une série de formations sociales africaines à la faveur d’une désintégration provoquée par la globalisation marchande et financière ; que l’idéologie salafiste ait prospéré, en France comme dans les principaux pays du Vieux Continent, sur les discriminations et ghettoïsations urbaines subies par tout un pan de l’immigration postcoloniale de culture musulmane. C’est la raison pour laquelle les poussées de fièvre sécuritaires, auxquelles on assiste après chaque vague d’attentats, ne représentent que des diversions pitoyables.

Comment accorder le moindre crédit à nos éminences ministérielles lorsqu’elles prétendent que la constitutionnalisation de l’état d’urgence puisse être d’un quelconque secours face au danger du terrorisme, alors que les tueries du 22 mars ont été réalisées dans une ville qui s’était à plusieurs reprises retrouvée en état de siège et, surtout, au lendemain de coups de filet policiers ayant sévèrement déstabilisé certains des réseaux liés à « l’État islamique » ? Comment continuer à prétendre que la déchéance de nationalité pourrait perturber la commission de massacres de la part d’individus que leur exaltation conduit, on vient encore de le vérifier, à sacrifier leurs vies ? Comment imaginer, ainsi que le fait la droite, qu’il suffirait d’ouvrir des camps d’internement administratif, en congédiant au passage la prééminence de l’instance judiciaire pour la mise hors d’état de nuire du fanatisme meurtrier – donc, quelque part, en étouffant l’état de droit –, alors que les propagateurs de la terreur cherchent précisément à priver notre démocratie de sa substance, pour mieux légitimer leur sinistre idéologie auprès des catégories de population qu’ils s’emploient à embrigader ? Comment même croire que l’entrée en vigueur du fichier européen des passagers aériens (le fameux « PNR ») ait une fonctionnalité, alors que, pour l’essentiel, ce sont des ressortissants nationaux des pays concernés par les exactions fondamentalistes qui sont en cause, et non des commandos venus de l’autre côté de la Méditerranée et se déplaçant en avion ?

La lutte contre le terrorisme s’avère une impérieuse nécessité. Mais elle sera longue et requiert, avant tout, un plan d’action global et articulé. Des dispositifs visant à protéger autant qu’il se peut les citoyens, à donner les moyens qui leur sont indispensables aux forces de police aux structures en charge du renseignement et à la justice, afin que la coercition inévitable s’opère dans les meilleures conditions… mais aussi dans le respect scrupuleux des droits individuels et des libertés collectives. L’appui militaire, qui ne saurait être négligé même s’il se résume à des bombardements et à des livraisons de matériels, aux forces qui, sur le terrain, à l’instar des Kurdes, affrontent les brigades du totalitarisme. Un engagement diplomatique déterminé de la France, pour contribuer à ouvrir un chemin à des solutions politiques aux convulsions du Proche et du Moyen-Orient, pour rétablir une paix juste dans cette zone, pour promouvoir un développement économique répondant aux besoins fondamentaux des peuples. Un Plan Marshall, ici, au profit des quartiers populaires, afin d’assécher le marais où s’abreuvent les « fous de Dieu » et de mettre un terme à ces situations « d’apartheid ethnique et social » dont parlait à juste titre le Premier ministre au lendemain des assassinats de Charlie et de l’Hyper Casher (avant de promptement oublier ses fortes paroles). La reconstruction du lien citoyen qui fit si longtemps la force de notre nation, conjuguée à la revitalisation du principe de laïcité, pour contrecarrer les logiques de la fragmentation communautariste que les gouvernants et nombre d’édiles municipaux ont fait le choix de favoriser… avant qu’elles ne se retournent contre la République à l’initiative de l’intégrisme religieux. L’exemple de la Belgique, et de ses Molenbeek gangrénés, montre où cela peut mener…

Comme toujours, le terrorisme confronte les sociétés, non seulement à une entreprise criminelle aveugle et systématique, mais aussi à un risque de basculement irrémédiable des conditions de la vie en commun de leurs populations. La gauche a tout à perdre si elle s’abandonne aux surenchères martiales et liberticides ou, à l’inverse, si elle décroche de ce que vivent vraiment les citoyens pour se réfugier derrière des approches déformées parce qu’abstraites de la situation. Il ne reste que très peu de temps pour que la conscience s’en fasse jour.

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