Le blog de Christian Picquet

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mercredi 7 novembre 2018

Dix réflexions pour donner un nouvel élan au Parti communiste français

Après le vote des communistes sur les projets de « base commune » qui leur étaient soumis (voir ma note précédente, qui reproduisait mon intervention devant le conseil national), la préparation du 38° Congrès du PCF, qui se tiendra à Ivry du 23 au 25 novembre, est entrée dans une nouvelle phase. Conférences de sections et de fédérations vont s’enchaîner ces deux prochaines semaines, et c’est leurs amendements sur le document retenu – « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle » – qui détermineront la politique du PCF sur les prochaines années.

J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, il m’apparaît primordial d’entendre le message que les militantes et militants ont voulu exprimer en plaçant en tête de leurs suffrages un texte qui n’était pas celui issu du conseil national. Pour autant, les questions aujourd’hui soulevées par l’ordre du jour du congrès appellent un travail d’élaboration soigneux, à partir d’échanges constructifs menés, non avec la volonté de « refaire le match », mais avec celle d’aboutir au plus large rassemblement des militantes et militants sur les réorientations aujourd'hui indispensables.

Plus précisément, à travers les dix remarques qui suivent, je souhaite apporter ma pierre au dégagement d’une perspective qui écartera les solutions de facilité et les fuites en avant induisant le renoncement. Une perspective, pour le dire autrement, qui portera un nouvel élan et une nouvelle politique pour le Parti communiste français. C’est autour d’une vision précise des défis à relever comme d’un chemin clairement tracé pour y parvenir que cela, à mon sens, deviendra possible. C’est dans cet état d'esprit qu’a été écrite cette contribution.

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dimanche 21 octobre 2018

"Le vote des communistes nous oblige toutes et tous..."

Je ne m’étais pas encore exprimé ici sur le résultat du vote des communistes, les 4,5 et octobre, sur les projets de « base commune » qui leur étaient soumis. J’avais, dans mon post du 5 octobre, exprimé les réserves que m’inspirait le texte sorti du conseil national, ainsi que mon regret que la méthode de travail retenue n’ait pas permis d’éviter la présentation de quatre textes, ce qui me paraissait pourtant possible si l’on s’était employé à faire ressortir les « arêtes » de la discussion dans un même document, quitte à présenter des versions différentes sur les points faisant désaccord. On le sait maintenant, fait inédit dans l’histoire du Parti communiste français, la « base commune » issue des travaux du CN n’a pas été retenue par les militantes et militants, lesquels lui ont préféré celle qui était intitulée « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle » (à 42,15% contre 37,99%). Le texte « Pour un printemps du communisme » a quant à lui totalisé 11,95% des suffrages, « Reconstruire le parti de classe » en recueillant lui 7,90%. Bien qu’une majorité absolue ne se soit pas dégagée des votes, la volonté des communistes ne s’en est pas moins manifestée, et elle s’impose désormais à tous. Elle fixe une feuille de route : tourner la page de la longue séquence qui s’est achevée sur le terrible échec des élections législatives de l’an passé, tirer jusqu’au bout les bilans indispensables, ouvrir la voie à de profondes transformations du parti et de sa stratégie, travailler en ce sens à partir de la « base commune » arrivée en tête. C’est donc une seconde phase du débat qui s’ouvre et doit mener au congrès extraordinaire de la fin novembre. Et c’est dans ce cadre que devra être abordée la question de la future direction et du secrétariat national, dont le mandat devra être d’impulser un nouvel élan pour le PCF. Comme contribution à cette nouvelle phase de la discussion interne, je publie ci-dessous l’intégralité de mon intervention devant le conseil national des 13 et 14 octobre. J’y résume l’état d’esprit qui sera le mien, ces prochaines semaines, dans le travail de la « commission du texte », dont la composition vient d’être revue et dont la tâche sera d’aboutir à un document finalisé à partir de ce qui émanera des contributions de militants comme des amendements retenus par les conférences de sections et de fédérations.

« Le vote des communistes nous oblige toutes et tous, quelles qu’aient été nos positions durant la première phase du débat préparatoire à notre congrès extraordinaire.

« Je dis bien ‘’nous oblige’’, pas qu’il faut ‘’faire avec’’, comme je l’entends parfois suggérer, d’aucuns ajoutant d’ailleurs un ‘’mais’’. Tout est évidemment dans ce ‘’mais’’, qui ne me semble pas une bonne manière d’aborder les prochaines semaines…

« Ce vote nous oblige, d’abord, en ce que le choix d’une « base commune » qui n’était pas celle sortie du conseil national est une manifestation de vitalité démocratique. Un parti qui débat et qui vote est un parti qui vit. Même lorsque cela révèle une crise d’orientation et de direction, ainsi qu’une forte division de nos rangs. Notre vie démocratique est le plus sûr moyen de surmonter une telle situation. Ce n’est jamais, on le sait, le cas dans les organisations où la libre discussion et la souveraineté des militants n’existent pas.

« Mais ce vote nous oblige également en ce qu’il traduit une défiance envers le bilan politique (et collectif) de la direction, le sentiment largement répandu parmi les militants de ne pas être entendus, une profonde insatisfaction devant ce que proposait la « base commune » sortie du conseil national.

« Évidemment, on me dira qu’il est plus facile d’émettre ce diagnostic lorsque, comme je l’ai fait, on s’est abstenu lors du vote du CN, et que l’on a refusé ensuite d’entrer dans la confrontation texte contre texte.

« Je le reconnais volontiers, mais je constate aussi, comme chacun peut le faire, qu’il existe une très large majorité de communistes pour refuser les impasses de la dilution comme du repli sur soi, et pour vouloir conjuguer indépendance retrouvée de notre parti et ouverture à travers la mise en œuvre d’une politique audacieuse de rassemblement.

« Ce qui doit maintenant nous réunir est donc le travail à accomplir afin que le congrès débouche sur une ligne claire et offensive pour les années qui viennent. Ce qui suppose que personne ne cherche à esquiver le choix qu’ont fait les communistes ou à l’inverser, tout en faisant évoluer le texte pour en préciser les orientations essentielles, et en tranchant sur les points qui font désaccord entre nous.

« Si ce souci de préciser l’orientation doit être notre volonté commune, c’est parce que nous sommes entrés dans un moment d’une extrême complexité et d’une très grande dangerosité. Pour apporter ma pierre à cette indispensable réflexion collective, j’ajouterai aux points abordés dans le rapport de Pierre (Laurent) et dans plusieurs interventions trois blocs de questions qui méritent, me semble-t-il, de faire l’objet d’un travail conséquent.

« D’abord, la période politique. Les défaites majeures infligées au mouvement ouvrier depuis la fin du XX° siècle, l’ouverture avec les deux dernières crises financières d’une crise majeure de la globalisation capitaliste, ou le début de désintégration du projet macronien en France nous confrontent à un même défi : sortir l’alternative de rupture de l’impasse où elle se trouve. Le congrès doit impérativement prendre toute la mesure du fait que les convulsions du capitalisme ne trouvent aujourd’hui de solutions qu’à droite ou à l’extrême droite, avec même, désormais, la résurgence ici et là d’un fascisme de nouvelle génération. L’Europe n’est pas seule concernée. Ce qui se passe aujourd’hui au Brésil, et plus généralement la montée en puissance d’une réaction revancharde dans toute l’Amérique latine, donnent la parfaite mesure de cette tendance mondiale lourde.

« Ensuite, la stratégie. On ne peut la résumer aux alliances politiques à nouer à gauche, alliances par ailleurs indispensables si l’on veut reconquérir une majorité populaire. Il nous faut prioritairement nous atteler à la reconstruction, autour du salariat, du nouveau bloc historique où ont vocation à se retrouver toutes les forces et classes ayant un intérêt commun au dépassement du capitalisme. Ce qui a, notamment, pour implication que soit clairement abordé, dans le texte qui sortira du congrès, le problème nodal de l’articulation entre la centralité du clivage capital-travail – seul à même de pouvoir donner pleinement son sens au combat communiste – et l’engagement contre toutes les dominations, lequel revêt une importance décisive pour faire émerger une nouvelle conscience de classe appréhendant dans leur globalité les défis de la période. Cette conscience est, en effet, aussi brouillée aujourd’hui que la classe travailleuse se trouve fragmentée.

« Enfin, le programme. Si l’on veut que le parti retrouve et élargisse son espace, qu’il joue pleinement son rôle dans la politisation des luttes populaires, qu’il puisse d’une toute nouvelle manière prendre en charge une démarche de rassemblement de la gauche, la nécessité s’impose de défendre la cohérence d’un programme. Pas un programme qui serait simplement indexé sur notre visée communiste, ou qui se cantonnerait, comme nous le faisons trop souvent, à dresser un catalogue de revendications. Nous avons besoin d’une proposition qui parte des urgences sociales, démocratiques et écologiques du moment, telles que les ressent le plus grand nombre, pour redéployer une ambition majoritaire et dessiner, ce faisant, un chemin vers le pouvoir politique et la rupture avec les logiques du libéral-capitalisme.

« Prendre à bras le corps ces questions d’orientation, qui renvoient à la raison d’être d’un parti comme le nôtre, c'est selon moi réunir les chances d'un nouvel élan. »

Dans une prochaine note, je compte contribuer à cette réflexion que j’appelle de mes vœux, en revenant sur quelques-unes des questions posées aujourd’hui aux communistes.

samedi 20 octobre 2018

Retour sur "l'épisode" Mélenchon

Il est des événements qui, anecdotiques en apparence à l’origine, impriment très vite leurs marques sur la vie publique, laissant des traces quasi-indélébiles dans les esprits. D’évidence, la confrontation musclée ayant opposé, le 16 octobre, les dirigeants de la « France insoumise » à une cohorte imposante de policiers et magistrats perquisitionnant le siège du parti, est de ceux-là. Les images de cette journée n’auront cessé de tourner en boucle sur les chaînes d’info en continu, agrémentées d’autres mettant en cause le comportement personnel (et difficilement défendable) de Jean-Luc Mélenchon envers une journaliste de France 3, à l’accent toulousain prononcé. Les plus hautes autorités de l’État n’auront pas tardé à se saisir de l’opportunité pour distiller le soupçon sur l’honnêteté et la conduite de l’organisation qui se présente comme leur principale opposante à gauche. D’ores et déjà, les retombées de l’épisode apparaissent suffisamment désastreuses pour que l’argumentation politique s’impose de nouveau et que quelques principes élémentaires soient rappelés.

Comme tous ceux qui se croient autorisés à émettre de doctes avis sur le fond de l’affaire, j’ignore tout ou presque des dossiers en cause. La « France insoumise » et son candidat à la dernière élection présidentielle font l’objet d’une « enquête préliminaire » portant sur de possibles irrégularités de leur déclaration de dépenses, signalées à la justice par la Commission nationale des comptes de campagne, Jean-Luc Mélenchon étant quant à lui soupçonné d’emplois fictifs d’assistants au Parlement européen (sur dénonciation, rappelons-le tout de même, d’une députée longtemps membre du Front national et au parcours pour le moins sinueux ensuite). Nul n’étant censé s’ériger au-dessus de la loi, il n’est dès lors pas illégitime que les juges se soient saisis de ces faits, qu’ils procèdent aux investigations jugés nécessaire à la manifestation de la vérité (en l’occurrence, les pénétrations domiciliaires de cette mi-octobre semblent avoir obéi aux règles en vigueur), les citoyens que nous sommes étant seulement en droit d’espérer (et d’exiger) que l’enquête se déroule dans une stricte neutralité.

C’est de ce point de vue qu’il est permis de s’étonner des formes dans lesquelles se sera menée la grosse dizaine de perquisitions diligentées dans toute la France. Comment imaginer qu’une opération d’une semblable envergure ait pu être déclenchée, contre un ancien prétendant à la magistrature suprême, sa formation et ses plus proches collaborateurs, sans que la Chancellerie en fût préalablement informée (on sait pertinemment que c’est toujours le cas pour des affaires « sensibles ») et, à l’initiative de cette dernière, que l’Élysée en eût été à son tour été avisé ? Qui peut oublier la manière dont le Prince élyséen sera récemment intervenu dans le processus de désignation du nouveau procureur de Paris, manifestant sa volonté de reprise en main des parquets ? À qui fera-t-on croire que ledit parquet, placé comme il l’est sous l’autorité de l’exécutif, ignorait les conséquences, sur l’image du parti visé, d’un déploiement de force impliquant des dizaines de fonctionnaires équipés comme pour une action antiterroriste (ceux qui, comme moi, gardent le souvenir de perquisitions effectuées dans le contexte bien plus tendu des années 1970, par exemple à l’initiative de la défunte Cour de sûreté de l’État, se souviennent d’avoir vu débarquer dans des locaux politiques ou syndicaux des escouades… réduites à une demi-douzaine de policiers en costumes-cravates) ? Peut-on ne pas s’étonner de méthodes procédurales plutôt expéditives, comme celle qui aura consisté à interdire au premier représentant légal de la « France insoumise » d’accéder à son propre siège, alors que toute perquisition doit obligatoirement se mener en présence des personnes en cause ou à défaut d’un tiers, ces derniers étant appelés à co-parapher le procès-verbal recensant les pièces saisies ? Et combien de Français ne se seront-ils pas, en leur for intérieur, fait la remarque que la justice avait manifesté d’autres égards pour la personne de Monsieur Benalla, ou envers la « République en marche » concernée par d’autres enquêtes ?

Cela m’amène à dire un mot de la revendication d’indépendance des parquets envers le pouvoir politique, portée par une très grande partie de la gauche. Je ne suis nullement certain que, par cette rupture symbolique, l’on puisse changer une institution claquemurée dans une opacité par définition préjudiciable à la démocratie, la soustraire à la subtilité des pressions hiérarchiques relayant la volonté des gouvernants, garantir l’impartialité des magistrats vis-à-vis des mouvements agitant l’opinion, en revenir au principe de la présomption d’innocence (de plus en plus bafoué par une dérive à l’anglo-saxonne, qui fait prévaloir une pratique de « présomption de culpabilité »). Dit autrement, que le cordon ombilical fût tranché avec la place Vendôme n’empêchera jamais, bien au contraire, des procureurs de « se payer » des partis et leurs dirigeants, ou de s’engager dans des démarches douteuses, en fonction de leurs plans de carrière ou de leurs tropismes idéologiques.

Le juriste Paul Alliès avait très justement écrit, voici un peu plus de quinze ans, que « la coupure du lien entre le garde des Sceaux et les procureurs, au-delà des instructions individuelles, si on veut la maintenir, pose un réel problème de légitimité » (in Pourquoi et comment la VI° République, Climats 2002). La justice, pas plus qu’aucune autre institution régalienne, ne saurait échapper à cette maxime, en son temps formulée par Montesquieu dans De l’Esprit des lois : « Pour que l’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Ce qui inciterait plutôt à réfléchir, pour circonscrire à la fois le corporatisme de la magistrature et les prérogatives potentiellement dangereuses des juges du siège, tout en garantissant l’indépendance effective de l’institution, à la mise en place de mécanismes de contrôle des procédures mises en œuvre et de recours pour les justiciables.

Ceci étant dit, Jean-Luc Mélenchon et ses amis auront ces derniers jours, du moins à mes yeux, commis de lourdes fautes politiques. Ils eussent pu prendre l’opinion à témoin, faire ressortir que le traitement dont ils auront été l’objet relève du « deux poids deux mesures », si on le compare à la mansuétude dont auront pu jouir les amis sulfureux du président de la République. Ils auront préféré théâtraliser leur protestation et user de formules assez hasardeuses pour « sacraliser » leur fonction de parlementaires (quoiqu’adossées à d’indiscutables références aux principes établis dès la Grande Révolution). Ils auront ainsi délivré au pays l’image d’élus cherchant à échapper à la loi, comme l’avaient fait auparavant (les outrances comportementales en moins) un Sarkozy ou un Fillon. En recourant par surcroît, peut-être pris au piège d’une dynamique immaîtrisée, à une violence d’expression indiscutablement choquante pour le grand nombre, ils auront en quelques secondes ruiné des professions de foi républicaines affichant le souci de reconquérir l’égalité citoyenne, quelle que soit l’origine de chacun, ses fonctions ou sa place dans la société.

Ce faisant, on peut redouter qu’ils n’aient conforté le « tous pourri » qui, à l’échelle de toute l’Europe, grandit à l’endroit de la politique et de ses responsables. Et si les plus révoltés de nos compatriotes auront sans doute éprouvé de la colère devant l’attitude d’un appareil judiciaire symbolisant un État qu’ils ressentent de plus en plus éloigné de leurs attentes et de leurs réalités vécues, ce sentiment peut parfaitement alimenter un rejet déjà fort puissant de la démocratie et des règles du droit.

Pour le dire autrement, il nous faut craindre que cette séquence médiatico-judiciaire funeste ne fasse que deux bénéficiaires : Monsieur Macron, qui cherche à remonter le courant du très fort rejet de sa politique comme de ses méthodes de gouvernement, et qui se voit offrir sur un plateau l’image désormais brouillée d’une fraction importante de l’opposition progressiste, laquelle s’en trouve tout entière plus affaiblie pour proposer aux Français une solution de rechange crédible ; et Madame Le Pen, trop heureuse de faire oublier ses propres démêlés avec la justice autant que les inconsistances de son programme, qui, à l’approche du rendez-vous des élections européennes, va pouvoir profiter davantage de l’élan « antisystème » grandissant partout au bénéfice quasi-exclusif de l’extrême droite.

Tirons de tout cela un enseignement. Le « dégagisme » est une broyeuse qui peut très vite se retourner contre ceux qui s’en font inconsidérément les zélateurs. La gauche n’a rien, absolument rien, à gagner à se recroqueviller sur des postures protestataires qui affaiblissent son message au lieu d’élargir son audience. Si elle veut redevenir une force d’espoir, combattre les égarements qui ont tôt fait de naître d’une révolte laissée sans débouché politique, elle ne peut être seulement « bruit et fureur ». Il lui faut reprendre pied sur le terrain, répondre concrètement aux souffrances de celles et ceux qui n’ont que leur travail pour subsister mais dont on rogne toujours davantage les protections, en retirer les propositions de nature à insuffler du dynamisme conquérant aux mobilisations populaires. C’est sur cette base qu’elle doit travailler à la convergence de ses forces vives. Telle est la feuille de route dont doit, au premier chef, se doter le Parti communiste français. Qu’au moins, les derniers événements servent à éclairer de nouveau cet enjeu déterminant pour l’avenir…

vendredi 5 octobre 2018

À propos du vote des communistes sur les projets de "base commune"

Ces 4, 5 et 6 octobre, les communistes achèveront la première phase de préparation de leur congrès extraordinaire de la fin novembre, en se prononçant sur le texte qu’ils veulent voir prendre en compte pour déterminer leur politique des prochaines années. Tel est l’objet du vote que vont organiser les sections pour départager les quatre propositions en présence de « base commune ». À l’inverse de ce qu’écrivent tant de commentateurs « bien intentionnés », qui se plaisent à ramener n’importe quel débat politique à une confrontation d’ego ou à une lutte de pouvoir, l’enjeu de ce moment crucial n’est ni de régler des comptes après le très grave échec subi lors de la séquence électorale du printemps 2017, ni de plébisciter ou sanctionner le secrétaire national en fonction (la question de la direction nationale, comme toutes les autres, ayant à être discutée d’ici le congrès). Il est, du moins à mes yeux, d’adopter une orientation permettant au Parti communiste français de recouvrer son indépendance et de retrouver son sens de l’initiative.

Il y a urgence à donner au parti les moyens de reprendre la place que lui confèrent, tout à la fois, son histoire, un potentiel militant tel qu’il n’en existe nulle part ailleurs à gauche, la précieuse expérience que lui apportent les engagements de ses adhérents comme l’action de ses élus sur le terrain. Cette place se trouve au cœur de la bataille pour construire la contre-offensive progressiste si indispensable face aux catastrophes dont nous menace le capitalisme. Elle se situe en aile marchante d’une gauche qui rouvre un chemin d’espoir à la France. Ma conviction est qu’il s’agit aujourd’hui de LA condition qui permettra à notre peuple, aux travailleurs et à la jeunesse de relever des défis comme ils n’en avaient plus connus depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

C’est avec détermination et audace qu’il convient de s’engager sur ce chemin. En appréhendant dans leur complexité, la période historique dans laquelle nous nous trouvons et une situation française marquée depuis un an par le césarisme macronien, ce qui suppose d’aller bien au-delà de la nécessaire affirmation de l’actualité du communisme face aux désastres dont le désordre capitaliste menace l’humanité. En réfléchissant, dans ce contexte, aux moyens à mettre en œuvre pour reconstruire tous les instruments du combat de classe après des années de recul du mouvement ouvrier, ce qui appelle notamment un sérieux retour sur les obstacles rencontrés par le mouvement social ces dernières années et sur l’état de la conscience de classe. En reprenant la réflexion sur la stratégie à même de réunir une majorité populaire, ce qui ne saurait se résumer aux alliances à nouer pour faire émerger une alternative politique, mais exige d’abord de réfléchir à la manière d’œuvrer à l’unité d’un salariat aujourd’hui éparpillé et, à partir de là, de faire émerger un nouveau bloc social anticapitaliste. En reposant, en de nouveaux termes, la problématique du rassemblement des forces vives de la gauche – toujours aussi indispensable pour faire surgir une contre-offensive du monde du travail –, ce qui ne devrait toutefois ni se réduire à la proposition de nouveaux cadres unitaires, ni se poser indépendamment du rôle qui revient au PCF pour défendre des propositions programmatiques à même de dynamiser les convergences, ni esquiver la question cruciale du rapport de force à bâtir pour éviter l’échec de nouvelles tentatives. En instruisant un bilan approfondi des expériences conduites ces dernières décennies, ce qui doit nécessairement commencer par les raisons pour lesquelles les promesses initiales du Front de gauche se sont achevées sur le terrible revers essuyé par le parti l’an passé, de son ralliement sans condition à la candidature présidentielle de Jean-Luc Mélenchon à l’effondrement de ses résultats aux législatives. En traduisant toutes ces réflexions en réaffirmation décomplexée du PCF, ce qui passe par son redéploiement comme outil collectif de débat, de réflexion et d’intervention, autour de directions porteuses d’une nouvelle ambition.

Cela me conduit à dire un mot de ma propre attitude pour la consultation de ce début octobre. Je me suis abstenu, au conseil national, sur la « base commune » issue de cette instance, considérant qu’elle demeurait très en deçà des nécessités de l’heure. Je n’ai, pour autant, signé aucun autre texte, redoutant que la multiplication de propositions alternatives ne contribue à fracturer un peu plus le parti, sans nécessairement l’aider à identifier les nœuds de la discussion et les points principaux de désaccord.

À ce propos, j’entends de nombreuses critiques sur les statuts qui ont abouti à la structuration de facto de « tendances » au sein du PCF. De par mon propre parcours, je n’ai aucune prévention de principe pour les « tendances ». Que l’on regrette la tension interne qu’elles peuvent engendrer, ou que l’on se félicite à l’inverse du pluralisme qu’elles favorisent, la plus élémentaire lucidité amène considérer qu’elles apparaissent toujours en réponse à des crises de direction faisant surgir d’importantes divergences d’orientation. Leurs limites n’en sont pas moins évidentes, lorsqu’il s’impose de clarifier des questions compliquées sans altérer l’indispensable fraternité militante. Aussi, plutôt que de se focaliser sur les normes statutaires en vigueur depuis quelques années, mieux vaut-il s’attacher au fond des problèmes soulevés.

Ceci étant dit, je ne renvoie pas tous les textes dos-à-dos. J’ai eu l’occasion, au cours des échanges conduits à la direction du PCF, de dire qu’en dépit des réserves que m’inspire la « base commune » sortie du conseil national, en particulier sur la manière de traiter les points évoqués précédemment, certains de ses développements constituaient d’utiles avancées. J’apprécie le texte « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle » (soutenu, entre autres, par André Chassaigne, Fabien Roussel, Frédéric Boccara ou plusieurs secrétaires départementaux) pour sa volonté de rendre plus visible le parti et plus lisible sa démarche, quoique certains aspects ou faiblesses méritent d’être discutés (par exemple, sur le traitement de l’engagement initial du PCF au sein du Front de gauche ou les rassemblements à impulser demain). Il est regrettable que les échanges directionnels, tels qu’ils se sont jusqu’alors menés, n’aient pas permis de faire figurer, dans un seul document, des préoccupations n’apparaissant pas contradictoires autant que les points devant être impérativement tranchés par les militantes et militants.

J’ai, en revanche, des désaccords essentiels avec les deux autres propositions soumises au vote. Avec celle qui s’intitule « Reconstruire le parti de classe » (soutenue notamment par Emmanuel Dang Tran), en ce que son insistance sur une série de « fondamentaux », autant que son positionnement aboutissant à une affirmation solitaire du PCF, loin de représenter une ligne efficiente, ne sauraient conduire qu’à un isolement mortifère. Avec celle qui appelle à « un printemps du communisme » (soutenue par Elsa Faucillon, Patrice Cohen-Séat ou Frédéric Genevée), parce qu’au-delà de thématiques que je juge dangereuses (comme celle du « salaire à vie » qui vient s’opposer à la défense d’une « sécurité-emploi-formation »), il résume sa posture stratégique à la recherche d’un partenariat prioritaire avec la « France insoumise ». Ce qui l’amène à relativiser les désaccords qui se sont creusés avec cette dernière organisation, à considérer que le rôle du parti se limiterait désormais à « se mettre au service d’une nouvelle forme de rassemblement », et à suggérer la formation d’un large « front commun » qui revêt au fil des lignes tous les attributs d’un proto-parti. À suivre les initiateurs de cette proposition, la subordination définitive du PCF se verrait consacrée.

Je forme le vœu que les communistes soient nombreux à se prononcer sur le texte qui leur paraîtra le mieux à même de faciliter leur travail d’élaboration collective d’ici le congrès. Pour ma part, je souhaite que se dégage, à partir du 7 octobre, une orientation qui écartera les solutions de facilité et les fuites en avant porteuses de renoncement. Un nouveau texte, pour le dire autrement, construit sur un nouvel équilibre prenant en compte ce qu’aura exprimé le vote de ce début octobre. Qui devra permettre de réunir très largement le parti autour d’une vision précise des exigences de l’heure, comme d’un chemin clairement tracé pour y répondre. C’est ce à quoi j’entends contribuer, à la place qui est la mienne à la direction du PCF. Cela fera l’objet de mon prochain post, lequel portera sur les questions qu’il convient, à mon sens, d’approfondir maintenant.

mercredi 26 septembre 2018

Ce piège de l'ethnicisme qui se referme sur l'Europe...

Un piège, mortel, est en train de se refermer sur notre Vieux Continent. Et aussi, malheureusement, sur une gauche qui semble ne plus savoir comment le déjouer. Plus un jour ne s’écoule, en effet, sans que dirigeants en place, penseurs médiatiques ou technocrates bruxellois supervisant les politiques nationales ne s’emploient à convaincre les opinions que les « migrations » représenteraient le problème – d’aucuns disent la menace – principal auquel il faudrait désormais faire face.

Tout cela accouche d’un ballet idéologique ne laissant plus aux prises que les tenants d’une mondialisation néolibérale prétendant éradiquer les souverainetés populaires en même temps que les frontières pour conférer tous les pouvoirs aux marchés, et les bouches à feu du repli des nations sur elles-mêmes et de l’affrontement de leurs égoïsmes réciproques. Entre deux sommets européens se soldant régulièrement par des échecs, Monsieur Macron martèle que le scrutin de juin 2019 n’opposera ni la droite à la gauche, ni les défenseurs de l’égalité sociale aux chantres de la mise en concurrence des travailleurs entre eux, mais ceux qu’il désigne comme les « progressistes » (dont il se veut la tête de gondole) aux « nationalistes ».

Funeste dialectique, montrant à quel point les maîtres à penser du « nouveau monde » n’ont rien retenu du passé : à vouloir instrumentaliser le débat politique en investissant cyniquement le terrain qu’ont déjà longuement labouré des formations se voulant en guerre contre la « submersion » migratoire dont l’Occident se trouverait prétendument menacé, ils concourent au crédit de ces dernières. Outre-Rhin, la campagne électorale de Bavière nous en fournit la plus récente indication, la droite conservatrice risquant de se voir sévèrement bousculée par l’Alternative für Deutschland bien qu’elle reprît nombre des postures discriminatoires de celle-ci, et la gauche étant quant à elle menacée d’un énième recul d’importance. Désormais, à l’image de la France, l’Allemagne comme l’Italie, la Suède autant que le Danemark, les Pays-Bas à l’instar de la Hongrie, de la Pologne ou de la République tchèque, sans parler de la Slovénie, voient se lever la vague que certains ont cru astucieux de qualifier de « populiste ».

À l’occasion de la dernière Fête de L’Humanité, j’ai animé un important débat sur ce thème, sur le stand de la fédération communiste de Meurthe-et-Moselle, en compagnie de Gianluca Schiavon, dirigeant de Rifondazione Comunista en Italie. Cette note s’en inspire largement…

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mardi 11 septembre 2018

Splendeurs et misères du macronisme, ou... quand Jupiter tombe de l'Olympe

Monsieur Macron avait pris ses quartiers d’été sonné par le scandale Benalla. Il sera rentré au milieu du séisme politique provoqué par la démission de son ministre de la Transition écologique et solidaire. Ce dernier événement marque la fin de l’imposture sous le sceau de laquelle avait débuté ce quinquennat.

Nicolas Hulot symbolisait le « en même temps » par lequel l’élu de mai 2017 prétendait mener de concert une contre-révolution libérale comme le pays n’en avait encore jamais connue et améliorer la situation de ses habitants, le tout conduit sous le signe de « l’exemplarité » revendiquée de sa gestion des affaires. En quelques mots, le 28 août, la désormais ex-éminence aura mis en exergue la vérité d’une entreprise dont l’action se trouve tout entière inspirée par le business et les lobbies au service de celui-ci.

Ses mots résonnent comme un réquisitoire. Quand il dénonce « la présence de lobbyistes dans les cercles du pouvoir. C’est un problème de démocratie. Qui a le pouvoir ? Qui gouverne ? » Quand il ajoute, lui qui n’aura jamais mesuré sa solidarité avec l’action gouvernementale, y compris dans ses dimensions les plus désastreuses (comme la privatisation en cours du rail français, qui va à l’encontre de la plus élémentaire exigence écologiste) : « La pression du court terme sur le Premier ministre est si forte qu’elle préempte les enjeux de moyen et long terme. (…) Avons-nous commencé à réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Non. Avons-nous commencé à réduire l’utilisation des pesticides ? Non. Ou à enrayer l’érosion de la biodiversité ? Non. » Ou quand il enfonce en ces termes le clou : « La planète est en train de devenir une étuve, nos ressources naturelles s’épuisent, la biodiversité fond comme neige au soleil. Et on s’évertue à réanimer un modèle économique qui est la cause de tous ces désordres. »

Le ministre le plus populaire ne saurait, évidemment, être confondu avec un anticapitaliste militant. Il n’en aura pas moins, en donnant son congé du gouvernement, confirmé ce que tant d’entre nous affirment depuis des lustres : la course au rendement maximal, le dogme de la rentabilité financière, la déréglementation à tout-va, le libre échangisme érigé en dogme intangible, auxquels communient l’ensemble des dirigeants de l’Union européenne, vont à l’encontre du sauvetage de la planète et de son écosystème. Il en sera, de lui-même, parvenu à la conclusion qu’il était chimérique, du sein d’une équipe née de la volonté du capital financier de plier la France à ses intérêts les plus étroits, de penser inverser une tendance qui, par exemple, à l’inverse des décisions de la Cop21, aura vu les États du Vieux Continent augmenter de 1,8% leurs émissions de gaz en 2017, notre Hexagone faisant pour sa part la course en tête avec une croissance de 3,2% de ses rejets.

Impossible, en clair, d’être écologiste, de prendre au sérieux les menaces pesant sur l’existence humaine, d’endiguer le dérèglement climatique, d’assainir notre alimentation, de limiter le trafic routier en privilégiant les transports collectifs et le ferroutage, d’engager la transition énergétique, d’imaginer un nouveau modèle de développement… sans traiter le mal à la racine. Sans prendre le pouvoir sur la finance. Sans maîtriser l’économie en la réorientant dans le sens de l’intérêt général. Sans donner un rôle moteur à l’intervention publique, donc à des services publics redéployés, à un pôle bancaire national, à un vaste secteur industriel répondant à nos besoins stratégiques les plus cruciaux, sans compter une économie sociale et solidaire soucieuse d’échapper au fétichisme marchand. Sans mettre au pas les intérêts privés et les lobbies qui entendent se substituer à la délibération citoyenne et à la souveraineté populaire. Sur ce plan, Monsieur Hulot a totalement raison : in fine, la question revient à savoir qui dirige et à quelles fins, elle pose à la société le problème nodal de la démocratie. Non seulement on ne peut concilier exigence écologique et néolibéralisme, mais l’idée même de « capitalisme vert » est une tartufferie…

Le coup de tonnerre qu’aura représenté le départ du numéro trois de l’équipe gouvernante mérite cependant que l’on pousse la réflexion sur la période que nous abordons. Je m’étais efforcé d’en poser de premiers jalons à travers ma note du 7 août, dans la foulée de l’affaire Benalla. J’y reviens, pour constater que, dans ses dimensions essentielles, la Macronie acquitte maintenant le prix d’un pari en total décalage avec la réalité.

En décalage, en premier lieu, avec une conjoncture économique qui voit l’activité se rétracter, les conditions d’une crise bancaire se réunir progressivement à l’échelle de l’Europe, un nouveau krach financier se profiler à l’horizon. Ce qui rend parfaitement inopérant le laisser-faire néolibéral cher à l’ancien banquier de chez Rothschild, hypothèque de ce fait la relance des investissements autant que la création d’emplois ou l’amélioration du pouvoir d’achat, prive le « maître des horloges » présidentielles de la faculté d’entretenir le mirage d’un embellissement futur des conditions de vie de la population.

En décalage, de même, avec la désintégration s’accentuant de la construction capitaliste de l’Europe. Une désintégration qui frappe de vacuité les exhortations du locataire élyséen à pousser les feux d’un fédéralisme pour lequel il ne trouve guère d’alliés. En dépit de ses engagements réitérés à respecter la discipline ordolibérale en matière de finances publiques, il ne se trouve nullement payé de retour par la droite conservatrice d’outre-Rhin, elle-même en proie à la concurrence d’une extrême droite ascendante, ce qui l’amène à se préoccuper prioritairement de l’installation de l’un de ses représentants à la tête de la future Commission européenne. Une manière, pour Madame Merkel, de rappeler à sa base électorale comme à son partenaire du prétendu « couple » Berlin-Paris, qu’elle n’envisage d’Europe que… sous hégémonie allemande.

En décalage, également, avec un contexte planétaire dominé par l’aiguisement des concurrences économiques et des rivalités géostratégiques. Les tensions politiques qui en résultent entre puissances en lutte pour la redéfinition des rapports de force, les compétitions qui s’intensifient entre firmes transnationales pour le contrôle des marchés et des matières premières, l’accumulation des menaces de guerre que tout cela engendre en diverses régions, amenuisent la crédibilité de la diplomatie jupitérienne. Celle-ci s’en trouve amenée à revoir à la baisse les ambitions proclamées à grand renfort de trompes, voici à peine un an. À preuve, s’exprimant devant la Conférence des ambassadeurs, le 27 août, l’apôtre d’une « verticalité » très aristocratique n’aura plus parlé de la France que pour lui désigner un rôle de « médiatrice ». Très loin des discours qui, des décennies durant, exaltaient la vision indépendante qu’elle était supposée porter à l’échelle du globe tout entier.

En décalage, encore, avec la fracture démocratique française. Cette fracture que les agissements d’une barbouze de second ordre, conjugués à la révélation régulière des puissants intérêts privés (les fameux « lobbies » dénoncés par Nicolas Hulot) auxquels se trouvent liés divers ministres ou personnages influents de l’Élysée, auront brutalement rouverte. Les fragilités du césarisme élyséen, qui n’aura pu s’installer aux commandes qu’à la faveur de l’effondrement de l’ancien ordre politique vermoulu, sans toutefois disposer d’une assise populaire majoritaire, se seront du même coup révélées au pays.

En décalage, enfin, chacun vient d’en prendre conscience, avec des urgences écologiques tout autant incompatibles que les besoins sociaux avec la volonté de tout sacrifier aux injonctions de ces « premiers de cordée » que caractérise une soif inextinguible d’accaparement de tout ce qui représente une source de profit.

En résumé, cette accumulation d’incompréhensions explique que le dispositif macronien se fût aussi rapidement déréglé. Que l’autorité présidentielle se retrouvât considérablement affaiblie (au point que la popularité d’Emmanuel Macron s’avérât maintenant moindre que celle de son prédécesseur au même moment de son quinquennat), ce qui serait déjà un énorme problème dans une V° République qui fait du premier personnage de l’État la clé de voûte du bon fonctionnement des institutions, mais qui devient un facteur de crise majeure pour un prétendant au rôle de César. Que le bloc social et politique sur lequel s’appuyait le nouveau clan aux affaires ne cessât de s’effriter, démissions et dissonances (quand il ne s’agit pas de limogeages comme celui que vient de subir le porte-parole du Château) se multipliant du côté des forces et personnalités que l’occupant du Trône s’était efforcé de rallier à lui. On voit jusqu’à la nouvelle ministre des Sports, nommée parce que la précédente se trouvait en délicatesse avec le fisc, ruer dans les brancards en découvrant l’ampleur des coupes budgétaires dont son administration va être l’objet en 2019…

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vendredi 24 août 2018

Uri Avnery disparu, "l'Autre Israël" en deuil...

Voilà une grande voix qui va nous manquer… Je veux parler de celle de Uri Avnery (né Helmut Ostermann), dont la disparition ce 20 août laisse orphelins celles et ceux qui, en Israël et dans le monde, livrent l’âpre bataille que l’on sait en faveur d’une paix dans la justice au Proche-Orient.

Né en 1923, Uri Avnery aura fait partie de ces Juifs contraints de fuir l’Allemagne à l’arrivée au pouvoir des nazis, qui chercheront en Palestine, terre à laquelle ils se sentaient liés par la tradition juive, un refuge où il leur serait possible de retrouver un peu de sécurité. Il aura ainsi, dès son plus jeune âge, été le témoin vivant de la spécificité contradictoire du futur Israël : à la fois phénomène colonial reposant sur la spoliation d’un autre peuple, et terre d’accueil pour une fraction – qui devait aller croissant au fil des années – de ces hommes et femmes en butte à l’antisémitisme meurtrier se répandant à toute vitesse sur l’Europe de l’entre-deux guerres.

Après un bref passage dans l’Irgoun, organisation juive clandestine combattant le mandat britannique sur la Palestine qu’il quittera en désaccord avec son positionnement d’extrême droite, il participera à la guerre de 1948, qui devait donner naissance à l’État d’Israël, dans la brigade Shualei Shimson. Ayant quitté Tsahal, où il aura de toute évidence pris conscience de l’impasse sanglante où menait l’expropriation des terres arabes, il entamera à ce moment le combat de sa vie contre la négation des droits des Palestiniens. Par la plume comme par l’action publique, d’abord comme chroniqueur du Haaretz, puis à la tête de l’hebdomadaire Haolam Hazeh, avant d’être élu par deux fois à la Knesset sur une liste « centriste », cela l’exposera à d’innombrables campagnes de haine, à des agressions violentes (telle celle qui lui valut la fracture de ses deux bras, en 1953, à l’instigation de militaires de l’« Unité 101 », troupe d’élite alors dirigée par Ariel Sharon), et même à une tentative d’attentat.

Ayant, comme d’autres, échoué à bâtir une alternative politique à un système dominé par des partis niant en commun le fait national palestinien par-delà leurs divergences idéologiques, c’est à partir de la société civile qu’il déploiera son action jusqu’à son dernier souffle. Militant d’une solution à deux États, il sera même, en 1982, un précurseur du dialogue israélo-palestinien qui débouchera sur les accords d’Oslo dix ans plus tard, rencontrant Yasser Arafat alors que ce dernier était assiégé à Beyrouth par l’armée israélienne. Après le reflux et la désintégration de la puissante vague de mobilisation pour la paix qu’emmènera un temps le mouvement Shalom Arshav (La Paix maintenant), il fondera en 1994 Gush Shalom (Bloc de la paix), dont il ne cessera par la suite d’être la figure tutélaire.

Celles et ceux qui, dans ma génération, prendront conscience du défi historique que représente la relation entre Israéliens et Palestiniens pour le devenir de toute la région, auront pour la plupart découvert Uri par un article donné au numéro spécial des Temps modernes (la revue dont Jean-Paul Sartre assumait la direction) consacré, en avril 1967, à cette question. Significativement intitulé « Israël, fait colonial ? », il y exposait dès cet instant ce qui caractérisera ses positions sur les cinquante années suivantes : le refus des approches schématiques qui ont pour seul effet d’interdire la recherche d’une solution politique fondé sur le droit et non plus sur la force des armes ; et la défense intransigeante du principe d’égalité entre peuples ayant un droit identique à exister dans le respect de leur souveraineté. Qui connaissait la rectitude de sa pensée n’aura, par conséquent, pas été étonné de le voir s’élever, en 2016, contre certaines dérives de la campagne « BDS » : « Le débat BDS peut attiser les haines réciproques, élargir l’abîme entre les deux peuples, les séparer encore davantage. Seule une coopération active entre les camps de la paix des deux bords peut obtenir la seule chose dont l’un et l’autre ont désespérément besoin : LA PAIX. »

Sa dernière bataille, Uri la livrera contre la loi adoptée – à une courte majorité de la Knesset – par la droite ultrasioniste, faisant d’Israël « l’État-nation du peuple juif ». Une décision consacrant une situation d’apartheid institutionnel à l’encontre des composantes chrétienne, arabe ou druze, et visant à barrer inexorablement le chemin à toute négociation ayant pour objectif le partage de la Palestine en deux États souverains. Dans la dernière des chroniques qu’il publiait régulièrement sur le site Internet de son mouvement, Uri développera une conception de l’existence juive aux antipodes de ce que martèle ad nauseam le clan de fanatiques extrémistes et religieux aujourd’hui en charge des destinées d’Israël. À ses yeux, les Juifs, constituent un peuple « dispersé à travers le monde et appartenant à de nombreuses nations, avec un sentiment fort d’affinité avec Israël. Nous, dans ce pays, nous appartenons à la nation d’Israël, dont les membres hébreux font partie du peuple juif ».

Ces propos de sagesse, récusant les logiques sans issues de colonisation à outrance et de guerre ethniciste, expliquent le deuil dans lequel nous nous sentons plongés. C’est bien l’un des plus prestigieux héritiers du judaïsme des Lumières qui vient de nous quitter. « L'Autre Israël » se retrouve privé du porteur d’une mémoire juive que l’on veut par tous les moyens effacer au plus haut niveau du pays. Et le mouvement international de solidarité voit disparaître l’un de ses plus précieux points d’appui.

mardi 7 août 2018

Pourquoi Macron entre dans la zone des tempêtes

Je l’écrivais dans mon dernier post, je m’étais attelé à l’écriture de deux notes s’efforçant de prendre un peu de recul (l’une faisant le point sur l’état d’avancée du projet de l’équipe en place, l’autre portant sur le basculement de l’ordre du monde et de l’Europe). Les événements de cette fin juillet m’auront amené à changer mes plans. Alors que les vacances parlementaires viennent de débuter et que l’actualité politique fait une pause, j’ai repris la chronique sur la situation du macronisme, non sans l’avoir toutefois quelque peu réorganisée et complétée d’un certain nombre de développements. Ce qui est devenu une affaire d’État, avec la mise au grand jour des agissements plus que troubles de l’adjoint au chef de cabinet du président de la République et de quelques autres, sera en effet apparu, à mesure qu’en haut lieu on se sera montré impuissant à l’étouffer, comme un révélateur. Des limites qu’est en train de rencontrer le petit clan vainqueur des scrutins de 2017.

Jusqu’à ce mois qui vient calamiteusement de le plonger dans une tourmente aux implications encore imprévisibles, on peut imaginer qu’Emmanuel Macron escomptait de son interminable discours devant le Congrès, le 9 juillet, qu’il octroie un nouveau souffle à son quinquennat. On peut de même supposer qu’il attendait de la victoire des Bleus en Coupe du monde de football, qu’elle lui permette de franchir la trêve estivale auréolé d’un regain de popularité. On peut aussi penser, qu’en recevant centrales syndicales et organisations patronales à l’Élysée le 17 juillet, il imaginait délivrer au pays le message qu’il entendait renouer le dialogue avec ces « corps intermédiaires » qu’il méprisait aves ostentation depuis une année. La réalité de l’affaiblissement de son autorité sera venue brutalement se rappeler à lui, grâce en soit rendue à ce Monsieur Benalla qui, bien involontairement, aura éclairé nos concitoyens sur ce qui se passait dans l’ombre de la rue du faubourg Saint-Honoré. Le scandale n’est cependant qu’une (toute petite) dimension du changement des coordonnées de la politique française, entamé avec l’affrontement entre l’exécutif et les cheminots, autour de ce considérable enjeu de société que représente la privatisation du rail.

En écrivant ces lignes, j’imagine la surprise de certains. La mobilisation des agents de la SNCF ne sera, il est vrai, pas parvenue à obtenir le retrait du « pacte ferroviaire » portée par le gouvernement. L’échec, puisque c’en est un, ne s’inscrit néanmoins pas au nombre des défaites cinglantes essuyées par le mouvement social depuis une dizaine d’années. D’abord, parce que ses acteurs auront su déployer leur lutte dans l’unité et sur la durée, contraignant les gouvernants et la direction de l’entreprise à certaines concessions, ce qui en aura fait un conflit exemplaire à bien des égards. Ensuite, parce que les cheminots auront, ce faisant, posé devant la nation les questions primordiales du devenir du service public à la française et, plus généralement, de politiques publiques menacées de dislocation par une logique de dérégulation appliquée sans retenue. Enfin, parce que cette confrontation aura donné toute la mesure du mécontentement populaire, palpable à travers le soutien dont elle aura bénéficié jusqu’au bout de la part d’une moitié de l’opinion, en dépit des difficultés causées aux usagers.

Les problèmes présentement rencontrés par l’occupant du Trône peuvent-ils mettre en cause sa détermination à aller jusqu’au bout de son dessein ? Fou qui le prétendrait. Devant députés et sénateurs réunis à Versailles, il aura ainsi déroulé ce qui charpentera l’an II de son mandat. À savoir la volonté d’accoucher d’une société où, sous couvert d’« égalité des chances » (et non des droits, évidemment), les individus seront appelés à plonger dans un univers de compétition à outrance et de difficultés aggravées, où la « libération » du travail deviendra synonyme de diminution de son « coût » imputé, où les cadeaux sociaux ou fiscaux consentis aux possédants s’avéreront prolongés d’une attaque généralisée contre les protections collectives et d’une limitation drastique du niveau des salaires comme des pensions. C’est-à-dire d’une inégalité galopante entre les revenus.

Il a souvent été dit que notre président « en marche » s’inspirait de la théorie du « ruissellement », selon laquelle l’accroissement des privilèges d’un tout petit nombre finirait par se traduire en relance de l’économie, en investissements créateurs d’emplois, donc en amélioration du sort de toute la population. De toute évidence, ce n’est pas exact. Confronté à une globalisation au sein de laquelle les concurrences s’aiguisent entre puissances et firmes transnationales, j’y reviendrai, il veut simplement délivrer le capital de tout ce qui pourrait encore l’entraver, afin de lui permettre de faire face à un environnement ensauvagé. Sans le moindre égard pour le sort de celles et ceux qui paieront cette orientation d’un plus grand éloignement du « partage du gâteau »...

Ce qui explique que les exhortations de quelques « marcheurs » à compléter une orientation ultralibérale d’un volet social, la fameuse « jambe gauche » qui rétablirait l’équilibre avec une « jambe droite » hypertrophiée à force de musculation, résonnent dans le vide. Le « en même temps » ayant fait les beaux jours d’une campagne électorale n’est, de toute évidence, plus à l’ordre du jour. D’ailleurs, vous l’aurez peut-être relevé, lorsqu’il use à présent de la métaphore des « premiers de cordée », Monsieur Macron se garde bien d’assigner à ceux-ci la mission de tirer les suivants vers le haut. Il se contente, à leur propos, d’une évocation au cynisme sans borne : il leur revient de désigner à ceux d’en bas les points d’appui grâce auxquels, sauf à dévisser, ils pourraient se hisser vers le sommet, si du moins ils en avaient la force. Dans l’inflexible « monde nouveau » de notre Jupiter, la solidarité est devenue un mot vide de sens, et « l’ascenseur social » est réservé à qui parvient à imiter celui qui « réussit »...

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lundi 23 juillet 2018

Ce que l'affaire Benalla nous dit du macronisme

J’avais annoncé vouloir mettre à profit cette période estivale pour prendre un peu de recul et revenir sur quelques questions d’importance. J’étais donc en train d’achever une note sur les raisons pour lesquelles, selon moi, Monsieur Macron venait d’entrer dans la « zone des tempêtes », lorsqu’aura éclaté le séisme Benalla. Un scandale d’une gravité exceptionnelle, n’ayant qu’un très petit nombre de précédent en France. On aura parlé, à son propos, d’une « affaire d’État ». Le qualificatif ne relève pas de l’abus de langage, dès lors que toutes ses ramifications, sans exception, remontent au « Château » et, plus encore, à son principal résident, clé de voûte comme on sait de nos institutions.

Les faits sont connus. Deux mois et demi après la commission des faits, il aura été révélé que l’un des plus proches collaborateurs du Prince, son chef adjoint de cabinet pour être précis, se sera rendu coupable, le 1° mai dernier, de violences contre des personnes manifestant place de la Contrescarpe à Paris, illégalement revêtu des attributs de l’autorité policière (casque et brassard). Que, pour ces événements tombant sous le coup de la loi, cet individu n’aura écopé que d’une suspension symbolique, après quoi il aura pu reprendre son action au plus près de l’hôte de l’Élysée et de son épouse. Qu’il aura même été, après ces actes et alors que nul ne pouvait en ignorer la gravité, gratifié d’un logement et d’un véhicule de fonction. Qu’il disposait, de surcroît, d’un badge d’accès à l’hémicycle de l’Assemblée nationale, privilège réservé à un très petit nombre et auquel le chef de l’État – donc, a priori, son entourage – ne peuvent prétendre selon les usages républicains. Que son parcours, du service d’ordre du Parti socialiste à la protection rapprochée du candidat « en marche » à l’élection présidentielle, s’avère des plus troubles, mélange d’arrivisme et de connivences au sein de l’appareil policier ou gendarmique, agrémenté de solides liens dans les milieux de la sécurité privée.

Il appartient à présent à la justice, aux commissions parlementaires qui se sont emparées du dossier, et à l’Inspection générale de la police nationale saisie des dérives du maintien de l’ordre le 1° mai, de faire toute la lumière sur cet engrenage. Celui-ci pose en effet des questions auxquelles les protagonistes, à commencer par le plus haut responsable du pays, ne pourront se dérober très longtemps. Pourquoi avoir, si longtemps, couvert Alexandre Benalla, que ses comportements délictueux autant que sa propension à la violence eussent dû placer sous le coup d’une procédure de licenciement depuis belle lurette ? La protection dont ce sulfureux personnage aura bénéficié ayant, de toute évidence, reçu l’aval du président, de quoi ce dernier se sentait-il donc redevable, au point d’avoir risqué son autorité par un pareil comportement ? Puisque la mission « d’observation », dont ce Monsieur Benalla était théoriquement chargé auprès des forces de l’ordre, se sera de facto transformée en engagement actif dans le tabassage de manifestants, quel échelon hiérarchique en avait auparavant pris la décision pratique, et pour quel motif le même individu assistait-il, aux côtés du ministre de l’Intérieur et du préfet de police, à la réunion de bilan de cette chaude journée dans les bureaux de la Direction de l’ordre public et de la circulation ? De quelles natures étaient ses liens avec de hauts fonctionnaires de police et de gendarmerie, au-delà de ceux qui se retrouvent actuellement suspendus et dans le collimateur de la justice pour avoir détourné des images de vidéo-surveillance à la veille de l’ouverture d’une information judiciaire ?

D’autres interrogations, sans doute plus désastreuses politiquement pour l’exécutif, se posent. En quoi les débordements, de longue date annoncés, en marge de la manifestation syndicale du Premier Mai, intéressaient-ils l’Élysée, au point qu’y ait été dépêché l’un de ses plus hauts représentants, accompagné au surplus d’un acolyte (lui-même réserviste de gendarmerie mobilisé, a-t-on appris de la bouche du porte-parole de Monsieur Macron, par le Commandement militaire de la présidence de la République, alors qu’il se trouve être un salarié de « La République en marche ») ? Quelle urgence aura bien pu justifier, alors qu’un mouvement social d’importance défiait les plans gouvernementaux de privatisation du service public ferroviaire, une semblable confusion des genres, entre l’Élysée, les services de police et le parti majoritaire ? À quelle motivation opérationnelle obéissait la décision de doter le sieur Benalla d’un matériel de transmission, dont il serait intéressant de savoir avec qui cela lui permettait de communiquer ? Quelles étaient les véritables attributions de ce monsieur, lui donnant l’autorité politique de commander aux fonctionnaires en charge de la sécurité présidentielle (et à leurs gradés), et le voyant bénéficier de passe-droits littéralement démesurés (au vu, en particulier, de sa faible expérience politico-professionnelle et de son jeune âge), s’il n’était que le simple « chargé de mission » que l’on nous dépeint parfois ?

Pour avoir observé un pesant silence, avant et après la révélation des troubles pratiques qu’abritaient depuis un an les lambris dotés du faubourg Saint-Honoré, ce qui résonne comme un aveu de culpabilité, il est devenu impossible à notre sémillant Jupiter de sacrifier quelques lampistes, voire son ministre de l’Intérieur (qui n’aura, manifestement, fait qu’obéir à son maître en ne saisissant pas la justice comme l’article 40 du code de procédure pénale l’y eût obligé, « toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit (étant) tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République »).

Car c’est la nature du macronisme, jusqu’alors soigneusement dissimulée par de belles tirades sur le « monde nouveau » ou la « République exemplaire », qui vient d’être mise en lumière. Et le désordre provoqué par un barbouze de seconde zone est, pour cette raison, devenu une « affaire Macron ». Un Watergate à la française, si l’on préfère (n’oublions pas que la révélation des pratiques illégales de l’administration Nixon, aux États-Unis, en 1972, aura débuté par l’arrestation de deux obscurs cambrioleurs dans les locaux du Parti démocrate) !

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mercredi 18 juillet 2018

Coupe du monde : quand la France retrouve ses belles couleurs...

Je ne voudrais pas casser l’ambiance, comme on dit, mais tout de même… Si le militant que je suis depuis toujours ne peut s’empêcher de prendre la plume pour proposer son regard sur l’émotion qui vient d’emporter le pays à l’heure des dernières épreuves de la Coupe du monde de football, impossible pour lui de ne pas entamer sa réflexion par deux pavés jetés dans la mare des consensus bien-pensants.

J’aurai ainsi, comme vous, du moins je l’imagine, été révulsé à l’écoute des déclarations de ces hauts personnages politiques s’employant à faire de l’équipe de France la quintessence des « premiers de cordée » célébrés par notre Manu Premier, que les obscurs citoyens que nous sommes se devraient de révérer, tant leur réussite viendrait mettre en accusation notre propre incapacité à devenir des « gagnants ». Par un mélange de haute technicité de leur jeu, d’ingéniosité tactique sur les pelouses, d’esprit fédérateur aussi, les Bleus auront su éliminer chacun de leurs concurrents, tandis que l’attachement qu’ils auront régulièrement affiché à leur patrie ne pouvait que leur attirer un immense soutien populaire. Eussent-ils cependant perdu les compétitions ayant, au final, fait d’eux des champions du monde, qu’ils n’auraient pas pour autant démérité du soutien d’un pays dont ils auront aussi fièrement porté les couleurs. À l’inverse de ce que tendent à suggérer bien des commentateurs, le sport n’est ni un instrument de promotion des plus forts imposant leur loi aux plus faibles, ni une manière esthétisée de faire la guerre.

De même, pour talentueux et sympathiques soient nos 24 joueurs, ils ne seront pas devenus, par la magie de quelques matchs, des icônes à vénérer sans la moindre modération. À l’origine, le football se voulait une discipline mettant en valeur le sens de l’engagement collectif, il s’enracinait de ce fait dans les villes et quartiers populaires, et se trouvait même porté par le mouvement ouvrier, au point d’avoir vu certains clubs arborer des dénominations évocatrices (à l’instar du célèbre « Red Star »). Il se sera retrouvé happé par le fric ruisselant sous l’égide de la globalisation capitaliste, frappé par des phénomènes sordides de corruption de ses instances dirigeantes, dévoyé par les gigantesques lobbies financiers et multimédiatiques s’employant à transformer une poignée de joueurs professionnels en stars milliardaires, marqué par l’écart sans cesse grandissant entre les équipes mises en vedette et les petits clubs amateurs à la peine pour survivre. Nos porteurs du maillot aujourd’hui doublement étoilé peuvent bien être issus de la France souffrante et oubliée des élites, ils n’échappent pas à cette triste réalité.

Ce qui ne retire rien, absolument rien, à l’importance de l’enthousiasme dont les rues de nos plus petits villages auront été le théâtre, cette dernière semaine. Lorsque tout un pays se dresse, par-delà ses fragmentations sociales ou culturelles, et communie dans le culte de ses représentants sportifs d’un court moment, lorsque sont entonnées jusqu’à épuisement ces Marseillaise dépourvues de toute empreinte agressive, lorsque nos trois couleurs se retrouvent brandies par toute une jeunesse sans que quiconque ne se soucie de la couleur de peau ou des origines de son voisin de fête, se révèle avec fracas ce qui fonde, ici, le sentiment d’appartenance à une commune nation.

L’identité de la France, invoquée ad nauseam par les temps qui courent, ne se confond d’aucune manière avec un nationalisme revanchard, la nostalgie de la prétendue grandeur d’un empire colonial ayant causé tant de malheurs pour un grand nombre de peuples, l’obsession des filiations ethniques et des héritages religieux. Elle s’est structurée, au débouché de ces « heures tragiques que notre destin a traversées sans arrêt », comme le disait si magnifiquement Fernand Braudel dans son célèbre L’Identité de la France (Arthaud-Flammarion 1986), autour de l’idée républicaine. Une République qui, quelles que fussent les abominations commises en son nom, n’aura jamais voulu reconnaître que des citoyens et non des communautés fermées les unes aux autres, qui aura à l’inverse fait de l’intégration son fil conducteur, au point de placer la fraternité dans le prolongement de la liberté et de l’égalité dans son triptyque officiel.

C’est cette identité qui resurgit régulièrement, dans la joie de victoires footballistiques exceptionnelles ou en réaction aux épreuves sanglantes ayant régulièrement frappé les populations de l’Hexagone. Comme un défi au déchaînement des xénophobies et des égoïsmes nationaux, qui s’emparent présentement de zones entières de la planète et vont jusqu’à dresser des murs de honte face aux flux de réfugiés en quête d’une terre de paix et de démocratie... Comme la contestation vivante de tous ces prêches de haine qui cherchent à attiser les paniques morales, à opposer les individus entre eux, à assigner à chacun une identité dévoyée d’exclusion de l’Autre, à exalter des origines reconstruites ou des lois divines supposées intangibles, à fracturer la seule communauté faisant sens face à l’inhumanité toujours menaçante, celle des citoyens... Comme une réponse cinglante, forgée à la chaleur d’une longue expérience, à ces théories vénéneuses, ayant manifestement les faveurs du locataire actuel de l’Élysée, qui voudraient faire demain des curés ou des imams les nouveaux garants de la cohésion de nos territoires...

Il se trouve que, depuis vingt ans, c’est le foot qui sera devenu l’un des vecteurs de cette réaffirmation. Parce que chaque Français aura pu, comme cela avait été le cas en 1998, se reconnaître dans ces joueurs ou ces entraîneurs aux patronymes si représentatifs du creuset français, ces Paul Pogba, Antoine Griezmann, Kylian Mbappé, Benjamin Pavard, Olivier Giroud, Ousmane Dembélé ou… Didier Deschamps. Parce que la démission ou, pire, la déréliction des forces dont la mission serait théoriquement de faire vivre au quotidien les promesses de la République, à gauche tout particulièrement, auront contraint une aspiration persistant contre vents et marées dans les profondeurs du pays à trouver des chemins inattendus pour s’exprimer. Parce que, comme le rappelle Lilian Thuram, l’ex-défenseur des tricolores de 1998, fêter l’équipe de France est une manière de « satisfaire un besoin profond de partage. Nous avons besoin des autres pour exister. Or, nous vivons un moment où les discours politiques et leurs relais médiatiques conditionnent à la peur des autres. Des pays, des continents sont en train de se fermer, de céder au repli identitaire. Ces idéologies sont là pour casser les solidarités, briser les cohésions et empêcher de croire qu’il est possible de changer les choses. Dans ce contexte d’anxiété, les victoires de l’équipe de France servent de défouloir pour partager des émotions avec des gens qu’on aime » (L’Humanité, 16 juillet).

On avait beaucoup évoqué, voici vingt ans, une France « Black-Blanc-Beur ». L’expression n’était pas fausse, même si, à l’époque, on avait chargé l’engouement de la nation pour ses joueurs d’une dynamique civique et sociale qu’elle ne possédait d’évidence pas. Depuis, le creusement des inégalités et l’exacerbation des concurrences encouragés par un néolibéralisme destructeur de vies et de protections collectives, la montée en puissance du néofascisme lepéniste, le développement de toutes les formes de racisme, l’essor des fondamentalismes religieux, la récurrence du terrorisme islamiste auront continué leur œuvre désagrégatrice.

Bref, pas plus qu’il ne fera remonter durablement la popularité présidentielle dans l’opinion, ce 15 juillet d’exception n’est annonciateur, en lui-même, d’un nouvel élan du peuple français. Aussi enthousiasmantes fussent les images de ces foules célébrant un pays rassemblé par sa quête de solidarité, elles doivent donc être, simplement, considérées comme des rappels salutaires. Que le pire, le déchirement des nations par des détestations aussi recuites qu’entretenues par des aventuriers prospérant sur le malheur, peut parfaitement être conjuré. Et s’il se trouve, à présent, tant de voix, du côté des extrêmes droites européennes, pour dénier à nos footballeurs leur qualité de Français à part entière, c’est sans doute qu’ils auront fait vivre aux yeux du monde, sans peut-être s’en rendre compte, la modernité de l’idéal universaliste au cœur depuis toujours de notre modèle républicain.

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