Le blog de Christian Picquet

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lundi 15 janvier 2018

Que 2018 voit le début de la reconstruction

Voici revenu le temps des vœux… Pour formel que fût l’exercice, j’y sacrifie toujours. D’autant plus volontiers que ce moment, où chacun souhaite à ses proches et à ses voisins le meilleur, représente une rare et bienvenue occasion d’éprouver l’humanité qui nous rassemble, dans l’univers cynique et anxiogène où nous baignons. Cela dit, dans la mesure où je voudrais profiter de cette première note de 2018 pour revenir sur les défis auxquels nous allons nous retrouver confrontés, j’accompagnerai mes souhaits de réussite, de santé et de bonheur pour chacune et chacun d’entre vous… d’un appel à une lucidité exigeante.

Ne nous le cachons pas, de grandes épreuves nous attendent. Les séquences électorales du printemps dernier ont acté une défaite majeure de notre camp, sur les plans politique, social, idéologique. La Macronie, solidement installée aux commandes sur les ruines de ce qui constitua l’ordre politique des lustres durant, entend conduire sans temps mort une contre-révolution libérale appelée à changer de fond en comble la physionomie de la France. Nous en connaissons les grands desseins, j’en ai traité à plusieurs reprises ici.

C’est un transfert massif de la richesse que l’on prépare, le premier budget du quinquennat en donnant l’exacte mesure. Grande bénéficiaire de ce big-bang fiscal autant que social, cette oligarchie financière qui, à l’échelle de la planète entière, voit ses huit premiers représentants posséder autant que la moitié de la population (cela ressort sans conteste du rapport d’une centaine d’économistes sur l’inégalité mondiale).

C’est encore une casse sans précédent des droits individuels et collectifs dans le monde du travail qui s’orchestre. Elle va permettre au très grand patronat (celui qui, tout à la fois, préside aux destinées du CAC 40 et régit la vie des petites et moyennes entreprises, dont il est le donneur d’ordres) de licencier à loisir (d’aucuns découvrent seulement l’effet pervers de ce processus de « ruptures conventionnelles collectives » qu’ont consacré les ordonnances de Madame Pénicaud), délocaliser comme il l’entend, peser à la baisse sur les salaires et précariser toujours davantage les conditions d’existence.

C’est également l’accentuation de l’austérité que l’on dessine pour tout horizon à la nation. Celle-ci va devoir subir un nouvel affaiblissement des capacités d’investissement de l’État, la diminution de l’effort de solidarité en direction des plus fragiles (avec, en premier lieu, la suppression de 120 000 contrats aidés ou la baisse de l’aide personnalisée au logement). Ce qui se conjuguera au démantèlement aggravé de nos services publics (dans le cadre du programme « Action publique 2020 », des dizaines de milliers de postes de fonctionnaires sont censés être supprimés d’ici l’expiration du mandat présidentiel).

C’est, de même, à la destruction de tous les dispositifs de protection sociale que l’on met la dernière main. Sont dans le collimateur la réforme de l’assurance-chômage et la mise sous contrôle des privés d’emplois, l’objectif étant qu’ils se voient contraints, sous la menace de perdre les indemnités auxquelles ils ont légitimement droit, d’accepter des embauches déqualifiées. Et, comme la mise à bas générale du pacte social hérité du Conseil national de la Résistance était inscrite au programme du candidat Macron, suivront la refonte des mécanismes de l’assurance-maladie et la remise en cause de la retraite par répartition. Cette dernière s’annonce d’ailleurs si catastrophique que le pouvoir songe à en repousser l’annonce, craignant sans doute que l’attachement de notre peuple à son système de Sécurité sociale vienne catalyser sa colère.

Ce n’est cependant pas tout. C’est à la place de l’État et à ses missions régulatrices que le clan aux affaires entend maintenant s’attaquer. En lieu et place d’une République supposée « une et indivisible », et sous le pompeux intitulé de « Pacte girondin », l’étranglement des collectivités locales et la mise en compétition des territoires vont connaître une vigoureuse impulsion, le processus s’accélérant à partir de ces grandes métropoles ayant émergé ces dernières années et de ces super-Régions redécoupées sous le quinquennat précédent, pour aboutir à la fragmentation la plus inégalitaire que notre Hexagone ait connu depuis très longtemps. Simultanément, dans le prolongement de l’abandon de pans entiers de nos industries de souveraineté, un train de privatisations devrait, dans un premier temps (il est, hélas à craindre que le mouvement ne s’étende), affecter Aéroport de Paris, la Française des jeux ou Engie, pour atteindre une somme totale de dix milliards d’euros en 2020.

Très logiquement, de la rétraction volontaire de la puissance publique à la mise en coupe réglée de la démocratie, il n’y a qu’un pas. Il est d’ores et déjà franchi. C’est, en effet, à un nouveau mode d’exercice du pouvoir que l’on assiste, concentrant toutes les décisions à l’Élysée et entre les mains d’une haute technocratie ne se concevant plus que comme le relais du capital financier. Dans la foulée, avec le soutien probable de la droite, la révision de la Constitution cherchera, entre autres, à abaisser le nombre des députés ou sénateurs pour mieux, au final, rogner les prérogatives du Parlement, vider de substance les contre-pouvoirs institutionnels, marginaliser les partis, y compris celui du président de la République.

On touche ici à l’essence même du macronisme. Au travers d’une gestion qui affiche volontiers sa « modernité » pour délégitimer ses détracteurs, c’est un césarisme qui s’installe et s’emploie, comme y aspirent partout sur le globe des marchés s’appropriant les pouvoirs des États, à étouffer une série de ces espaces de respiration démocratique ayant, jusqu’alors, survécu au fonctionnement asphyxiant des institutions imaginées par le général de Gaulle.

Rien d’étonnant à ce que tout cela se traduise par cette dérive autoritaire que l’on relève de mois en mois. Entamée sous les auspices d’une loi dite antiterroriste ayant consisté à transposer dans le droit commun les principales dispositions de l’état d’urgence, et pour sournoise qu’elle fût encore, c’est bel et bien une évolution liberticide qui s’amorce. Les circulaires anti-migrants, que le ministre de l’Intérieur paraphe à la chaîne (pour, d’abord, prendre la main sur l’hébergement d’urgence des réfugiés avant, ensuite, de créer des « brigades mobiles » destinées à contrôler les lieux d’accueil gérés par les associations ou les municipalités) en sont les illustrations. Elles pourraient bien, si l’on en croit le récent propos présidentiel contre les « fake news », se traduire ensuite par de substantielles atteintes au droit d’informer à partir des « réseaux sociaux ».

Je me garderai d’oublier l’Europe, dont le nouveau tenant du Trône veut manifestement faire l’une des sources de sa légitimité, dans et hors des frontières. C’est sous prétexte de démocratisation, de relance de la zone euro, de revitalisation de l’axe franco-allemand qu’il veut en fédéraliser la construction. Ce qui, en l’absence de tout projet social, compte tenu de son respect scrupuleux de l’austérité, et dès l’instant où il ne veut toucher à aucun des mécanismes qui ont fait de l’Union l’instrument des marchés et des multinationales, ne peut qu’approfondir les inégalités sur le continent, éloigner davantage les peuples de l’idée européenne elle-même, nourrir les ambitions des aventuriers réactionnaires qui surgissent dans la plupart des pays.

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samedi 30 décembre 2017

La révolution en débat à Malakoff

Comme annoncé dans mon post précédent, je reproduis ici la vidéo de la conférence donnée le 14 octobre à Malakoff, à partir de ma préface à l’ouvrage de Léo Figuères, Octobre 1917, la révolution en débat (aux éditions Le Temps des cerises), et à l’invitation, précisément, des « Amis de Léo Figuères », de la section du Parti communiste français, de la Jeunesse communiste, de l’Association républicaine des Anciens combattants (Arac), ou encore d’Agir contre le colonialisme (ACC). Le thème en était : « La révolution, hier, aujourd’hui et demain ». Au final, ce fut un après-midi de débat intense et passionnant, auquel prit part également Guillaume Roubaud-Quashie, historien et directeur de la revue Cause commune, ainsi que Catherine Margaté, maire honoraire de Malakoff et Jacqueline Belhomme, maire en exercice de cette ville que dirigea plus de 30 années Léo Figuères. Voir la vidéo de la conférence

jeudi 28 décembre 2017

1917-2017 : dernier retour sur l'Octobre russe

Le centenaire de la révolution d’Octobre aura marqué l’année qui s’achève. Et pour cause ! Tout le siècle passé, qui restera celui de toutes les espérances comme de toutes les tragédies, en aura porté l’empreinte. Celles et ceux qui auront appartenu à ces successives « générations d’Octobre », si bien identifiées par Benjamin Stora (in La Dernière Génération d’Octobre, Fayard 2003), y auront nourri leurs engagements. Ayant moi-même appartenu à la dernière desdites « générations » marquées par l’irruption révolutionnaire de 1917, celle des Comités d’action lycéens des années 1967-1968, je me suis fait un devoir de participer aux débats provoqués par cette commémoration. D’abord, en préfaçant la réédition de l’ouvrage de Léo Figuères, Octobre 1917, la Révolution en débat (Le Temps des cerises). Puis, en participant à des conférences publiques sur la base de cette contribution (l’une de ces conférences se sera d’ailleurs tenue le 14 octobre, à Malakoff, ville si longtemps dirigée par Léo Figuères, sous la présidence de Catherine Margaté, maire honoraire, et en présence de Jacqueline Belhomme, maire en exercice, l’une et l’autre ayant succédé à Léo Figuères). J’avais promis à mes interlocuteurs de prolonger le texte donné au Temps des cerises d’une synthèse des réflexions formulées à l’occasion de ces rencontres. Hélas, pris par d’autres urgences, je n’avais pu achever ce travail. La trêve de cette fin d’année me permet d’honorer ma promesse. Pour en simplifier la lecture, j’ai divisé mon texte en deux parties : celle dont vous prenez présentement connaissance, qui revient sur la « grande lueur » qui éclaira l’Est voilà tout juste cent ans et sur sa finale extinction (je la complèterai, dans un post particulier, par la vidéo de la conférence du 14 octobre) ; et une seconde, à paraître en janvier, sur la question du communisme en ce début de XXI° siècle.

Avant d’en arriver au vif du sujet, je veux revenir sur le petit événement qu’aura constitué ma préface à l’ouvrage de Léo Figuères. Quoi de plus significatif, en effet, que la sollicitation m’ayant été faite, par l’association de ses « Amis » et l’éditeur d’un texte publié pour la première fois en 1998, soit quelques années après la désintégration de l’URSS et la disparition des pays du « socialisme réel » ? Rien ne prédestinait, a priori, nos chemins à se croiser. Ni nos expériences respectives : Léo Figuères avait fait ses classes militantes à la rude école du Front populaire et de la Résistance, avant de devenir député, maire trente années durant de Malakoff et figure de l’action anticolonialiste de l’après-guerre ; je me suis, quant à moi, totalement impliqué dans le tourbillon d’une radicalisation soixante-huitarde alimentée par la montée impétueuse des combats sociaux et anti-impérialistes de ces années-là, montée qui paraissait, à la jeunesse d’alors, attester de l’actualité renouvelée de la révolution… Ni nos parcours politiques : lui fut une figure de premier plan d’un Parti communiste s’étant longtemps voulu « indéfectiblement » attaché à l’Union soviétique, et il avait au détour des années 1970 écrit un petit pamphlet symptomatique d’un climat, qu’il avait intitulé Le Trotskysme, cet antiléninisme (Éditions sociales 1969) ; je fus longtemps, pour ma part, l’un des dirigeants d’une organisation dite trotskyste, c’est-à-dire se réclamant d’un communisme de rupture avec le stalinisme, avant d’opérer mon retour au PCF en 2015, le moment me semblant venu de réunir les forces se réclamant de la même ambition…

Comme quoi, ce XXI° siècle, tout juste débutant dans la fureur et les plus extrêmes incertitudes, aura déplacé les lignes de clivage. La brutalité de l’affrontement qui aura, des décennies durant, opposé les héritiers du bolchevisme des origines, « staliniens » contre « trotskystes », aura fini par laisser place au besoin de réinterroger tout un pan de l’histoire pour en transmettre aujourd’hui des données intelligibles. Léo Figuères l’avait d’ailleurs compris, qui écrivait peu avant sa disparition : « Est-il possible qu’un jour les militants se réclamant du communisme se retrouvent dans la même formation ? (…) Pour y parvenir, il faudrait d’abord que tous sachent tirer les leçons de l’histoire du communisme et comprennent que la première condition pour ouvrir la voie d’une remontée du mouvement révolutionnaire anticapitaliste, d’une nouvelle espérance, réside dans le rassemblement de ses forces éparses » (in De Trotsky aux trotskysmes, Le Temps des cerises 2012). On eût dit qu’il anticipait que j’aurais à conduire, quelques années plus tard, mes camarades de Gauche unitaire au regroupement avec le Parti communiste français, au sein de ce dernier…

Que reste-t-il, précisément, de l’Octobre russe ? En fait, l’acte révolutionnaire lui-même, par-delà ce qu’il devait en advenir par la suite. Car tel est bien ce qui aura caractérisé l’immense et vieille Russie entre février et octobre 1917 : la mise en branle d’une immensité humaine cherchant à échapper aux souffrances de la guerre, à la terrible condition d’un monde paysan tout juste sorti du servage, à l’étouffement des libertés sous le règne d’une autocratie parasitaire, au despotisme patronal devenu insupportable à un prolétariat ayant commencé à prendre conscience de sa place lors de la précédente révolution de 1905, à l’oppression des nationalités dont l’Empire tsariste était devenu la prison.

Dit autrement, si la Révolution russe aura connu un tel retentissement, dès son éclatement et sur la plus grande partie du siècle passé, c’est qu’elle aura témoigné du besoin de faire bifurquer radicalement le cours des choses, si l’on voulait ouvrir un chemin à l’émancipation humaine. C’est, également, qu’elle aura paru vérifier les conclusions de Karl Marx et Friedrich Engels, ainsi que des penseurs socialistes ayant pris leur sillage, pour lesquels son développement même créait les conditions du dépassement du capitalisme, le prolétariat s’érigeant en force motrice d’un avenir débarrassé de la guerre et des concurrences sauvages, de l’exploitation et des dominations de toute sorte.

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samedi 23 décembre 2017

Catalogne, Espagne : l'Union européenne fait partie du problème

Point n’était besoin de jouer aux visionnaires pour deviner ce qui allait se passer… Au soir de ce 21 décembre, la Catalogne s’est un peu plus enfoncée dans l’impasse où l’avaient entraînée, à la fois, l’extrême brutalité du chef du gouvernement espagnol, Monsieur Rajoy, et les incertitudes aventurières d’une coalition indépendantiste profondément divisée sur la conduite de son combat. Mais c’est maintenant toute l’Espagne qui se retrouve confrontée non seulement à l’affaiblissement de son exécutif, mais plus encore à une authentique crise institutionnelle touchant à l’équilibre même et à la légitimité des pouvoirs au sommet de l’État.

Je me suis déjà exprimé sur la situation en Catalogne. Je ne veux rien ajouter de substantiel à mon post du 27 octobre. À ceci près que le résultat du scrutin convoqué à la suite de la destitution de la Generalitat en place et de l’emprisonnement de ses principaux représentants, à l’exception de son président qui a choisi l’exil bruxellois, interpelle l’ensemble des forces politiques. Les Catalans se sont rendus massivement aux urnes : à 82% contre 75% lors de la précédente consultation de 2015. Leur verdict est, dès lors, sans appel. La droite anti-indépendantiste ne recueille que 57 sièges sur les 135 que comprend le Parlement régional. En son sein, c’est le Partido popular de Mariano Rajoy, manifestement tenu pour responsable du cours pris par la confrontation, qui subit une authentique déroute. Il ne recueille que 4,2% des suffrages et trois sièges, ce qui permet au parti libéral Ciudadanos prendre la tête du camp centraliste, avec 37 sièges.

De leur côté, les formations indépendantistes doivent bien constater que, si elles recueillent une très courte majorité de sièges (70), l’électorat catalan se révèle partagé en deux. Le fait national, que la réaction avait voulu bâillonner, d’abord en revenant sur le statut d’autonomie négocié avec le gouvernement socialiste de José-Luis Zapatero, puis en choisissant de réprimer durement la Generalitat sortante, ressort des urnes clairement conforté. L’option indépendantiste n’en retire toutefois pas une dynamique rendant la séparation souhaitable pour une majorité de Catalans.

La panne de perspective s’avère d’autant plus grande qu’aucune réponse progressiste n’a, jusqu’alors, pu émerger. La gauche voit même ses divisions se creuser. Le courant républicain traditionnel (Esquerra republicana), obtient 21% des voix, mais il ne surclasse pas, comme il l’escomptait, la droite catalaniste de Carles Puigdemont (23%). Le Partido socialista catalan, qui avait adopté une attitude centraliste modérée, obtient moins de 14% de l’électorat, tandis que « Catalunya en comu », coalition soutenue par Podemos et la maire de Barcelone, Ada Colau, qui refusait « l’unilatéralité » indépendantiste et se battait en faveur d’un « État plurinational », n’atteint que 7,4% des suffrages. Quant à l’extrême gauche indépendantiste, elle subit une très forte déconvenue, passant de 8,2% des voix à 4,4%.

Le gouvernement central, déjà miné par la corruption, rejeté par le pays et minoritaire aux Cortes generales, avait choisi l’épreuve de force avec les autorités catalanes, et il l’a perdue. Ses surenchères, au soir de la consultation, refusant tout dialogue avec les indépendantistes pour s’en tenir à l’option pourtant impossible d’un gouvernement dirigé par Ciudadanos, ne font que jeter de l’huile sur le feu, entraînant Catalogne et Espagne sur le chemin dangereux de la polarisation et de l’escalade. La monarchie, en butte depuis des années aux scandales, et qui avait cette fois appuyé la stratégie désastreuse du gouvernement Rajoy, sort de l’épisode un peu plus ébranlée. La question d’une refonte institutionnelle radicale est désormais posée à la Péninsule, dans la perspective d’une République fédérale qui garantirait, aux différentes nationalités, autonomie culturelle et droit à l’auto-gouvernement, sans pour autant conduire à une fragmentation sans lendemain. Ce sera sans doute l’un des enjeux qu’aura à affronter une gauche soucieuse de se relever, de rompre avec les errements sociaux-libéraux du passé, et de retrouver son unité.

Dans l’immédiat, le dialogue doit reprendre. Sa condition, évidente, réside dans l’arrêt des poursuites engagées contre les responsables indépendantistes, la libération de ceux qui se trouvent encore détenus, la reconnaissance de la majorité que les électeurs ont envoyée au Parlement catalan en cette fin décembre. Si l’Union européenne peut, dans ces circonstances difficiles, servir à quelque chose, c’est à amener les hiérarques de Madrid à sortir de leur autisme calamiteux. Elle a, jusqu’à présent, appuyé leur escalade répressive. À présent que Monsieur Rajoy vient d’être sévèrement désavoué, elle serait bien inspirée de changer de braquet.

Car les crises qui s’entremêlent de l’autre côté des Pyrénées la frappent également de plein fouet. Les tensions s’exprimant au sein de ses diverses nations (la France est elle-même concernée, comme en ont attesté les dernières élections territoriales en Corse), et même parfois entre elles, la recrudescence des revendications indépendantistes ou nationalitaires, la multiplication des replis identitaires sont bel et bien les fruits vénéneux d’une certaine conception de l’édification de l’Europe.

Le déchirement de la cohésion sociale des pays membres sous l’effet des orientations néolibérales, la faillite patente du modèle austéritaire imposé à tout le continent par la Commission et les dirigeants allemands, la négation des souverainetés citoyennes pour assurer celles des marchés, ont conduit à une rupture profonde entre les peuples et leurs gouvernants. Celle-ci prend, en l’absence d’issue crédible et cohérente à gauche, les formes les plus diverses, allant jusqu’à des phénomènes éminemment réactionnaires dessinant de possible catastrophes pour l’avenir. À travers toutes ces secousses, c’est le défi de sa refondation globale qui est posée à la construction européenne. Dans Les Échos du 6 novembre dernier, Dominique Moïsi pouvait ainsi écrire que l’Europe « fait aussi partie du problème. Si l’Union ne s’était pas aliéné les sympathies d’une grande partie des opinions publiques, populisme et indépendantisme n’auraient pas trouvé le terreau nécessaire à leurs croissances respectives. »

Peu importe, en l’occurrence la grille d’analyse retenue et les termes choisis par ce chercheur très libéral. Si même lui en vient à cette conscience de ce qui apparaît de plus en plus comme un défi existentiel, il serait opportun que ceux qui, à gauche, n’entendent pas renoncer à ouvrir une alternative au libéral-capitalisme, en tirent à leur tour les conclusions. Alors que s’annoncent, pour 2019, de nouvelles élections européennes, c’est au fond la leçon que nous délivrent les tempêtes d’outre-Pyrénées.

mercredi 20 décembre 2017

Pour l'égalité, contre les assignations identitaires, la gauche doit se ressaisir

Au départ, alors que le 9 décembre en est théoriquement la journée officielle, je voulais consacrer une note à la laïcité, que je vois s’affaisser régulièrement sous les attaques qui lui sont portées. Puis, il m’est apparu nécessaire d’étendre ma réflexion. Du fait, d’abord, de la polémique provoquée par Alain Finkielkraut, avec ses propos ahurissants sur la sociologie des participants aux obsèques de Johnny Halliday, que les « non-souchiens » auraient désertées, analyse dans laquelle des « indigénistes » proclamés se sont immédiatement engouffrés pour souligner une présence essentiellement blanche sur les Champs-Élysées et aux abords de l’église de La Madeleine. Du fait, ensuite, de la prise de position, tout aussi révoltante, du Conseil représentatif des institutions juives de France, enjoignant notre exécutif d’imiter l’administration Trump dans la reconnaissance de Jérusalem comme capitale du seul Israël, ce qui revient à enrôler les Juifs de notre pays, par-delà leur possible attachement à cet État, dans un engagement contre… le droit international. Du fait, enfin, des polémiques que vient d’entraîner l’initiative fort problématique d’un syndicat d’enseignants de Seine-Saint-Denis, organisant un stage dont une partie des ateliers était réservée aux « racisés » dans le cadre d’une lutte dite « décoloniale ».

Toutes ces questions, à bien y regarder, se rejoignent pour nous délivrer l’image d’une République profondément ébranlée, ses principes les plus sacrés se voyant régulièrement battus en brèche… Et d’une gauche qui, ayant manifestement égaré ses repères, en est arrivée à se fracasser, ne sachant plus trop à quelles valeurs elle se rattache. L’heure me semble donc venue de clarifier ce qui devrait donner son sens à l’action en faveur d’une société arrachée à toutes les servitudes et aliénations empêchant ses membres de s’épanouir, individuellement autant que collectivement.

À cette fin, il convient, me semble-t-il, de repartir des fondations. Celles d’une France qui, au long de son histoire tourmentée, a fini par trouver son identité originale en récusant l’héritage du sang ou celui de la religion, pour se définir très politiquement en communauté de citoyens ne se différenciant ni par leurs origines, ni par la couleur de leurs peaux, ni par leurs croyances, ni par leurs convictions philosophiques. Au fil du temps, depuis que ces principes furent solennellement et juridiquement édictés, il ne manqua pas d’épisodes à l’occasion desquels on chercha à les abattre. Par des mobilisations populaires exceptionnelles, grâce à l’entrée en lice du monde intellectuel et culturel, parce que le mouvement ouvrier et la gauche investirent toutes leurs forces militantes à son service, la République en sortit gagnante, rétablie, et même refondée comme ce fut le cas à la Libération.

Il se trouve que nous abordons un moment de l’histoire où le tryptique Liberté-Égalité-Fraternité se voit de nouveau menacé. Sous les coups de boutoir d’une globalisation devenue folle, les injustices se creusent comme jamais depuis des décennies. En France autant qu’à l’échelle internationale, l'immense majorité de la population subit l’accaparement grandissant des richesses par une infime minorité prédatrice, il se trouve soumis à de monstrueux phénomènes de paupérisation, de ségrégation sociale et de relégation spatiale. Les citoyens se voient insidieusement dérober leur souveraineté démocratique par des marchés omnipotents. Tout cela prend, pour un large pan de la population issue de l’immigration, même lorsque qu’elle possède la nationalité française, la forme très particulière d’inégalités en permanence reproduites par le système scolaire, de discriminations à l’embauche, de l’enfermement dans d’odieux ghettos urbains à la périphérie des métropoles, de contrôles policiers au faciès, d’un racisme cherchant à se redéployer par des campagnes ciblant spécifiquement les musulmans.

Dans ces conditions, la crise des projets à partir desquels les luttes progressistes connaissaient, hier encore, des développements fulgurants, alimente désormais tendances aux replis individualistes, multiplication des concurrences entre victimes d’un ordre injuste, montée des égoïsmes de toute nature, manifestations d’ethnicisme et de rejet de l’Autre. Le tout se conjuguant à cet essor des paniques morales qu’encourage un terrorisme mondialisé dont les victimes se comptent déjà par centaines sur notre sol…

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jeudi 7 décembre 2017

La Corse, laboratoire du démembrement programmé de la République

Le scrutin appelé à désigner la nouvelle collectivité de Corse, dont le second tour intervient ce dimanche 10 décembre, revêt une importance cruciale. Pas simplement pour l’avenir de l’île et de ses habitants, pour la France tout entière… Pas simplement du fait d’une poussée autonomiste-indépendantiste dont les diverses composantes totalisent plus de 67% des suffrages exprimés, mais du fait des conséquences de la consultation sur l’avenir institutionnel de notre pays.

Jean-Luc Mélenchon, qui avait choisi durant la campagne de torpiller la seule liste de gauche en lice – celle dont le Parti communiste et la représentation locale de la « France insoumise » constituaient, avec d’autres formations plus modestes, la colonne vertébrale – voit dans les résultats du premier tour une nouvelle manifestation du « dégagisme ». C’est, pour le moins, chausser des lunettes déformantes. Même s’il est vrai que tout le système ayant ordonné la vie politique corse durant des décennies vient de se désintégrer spectaculairement.

La domination des clans, historiquement représentés par quelques grandes familles – Rocca Serra à droite, Giaccobi chez les radicaux de gauche – est désormais réduite en cendres, tandis que l’ensemble des formations traditionnelles ont été balayées. Les représentants de la droite continentale sont marginalisés (avec, à peine, 13% des suffrages), le parti de Monsieur Macron échoue à s’implanter, le Front national est mis en déroute (avec 3,28% des voix, quand Madame Le Pen en obtenait 28% au premier tour de la présidentielle et... 48,52% au second) et, surtout, la gauche connaît un affaissement sans précédent (la liste « L’avenir, la Corse en commun » dépasse tout juste les 5% et est éliminée du second tour).

Ce dernier événement ne saurait être banalisé. Si les formations conservatrices, de droite ou bonapartistes, furent toujours fort puissantes en Corse, et si le poids particulier d’un PRG clanique y brouillait quelque peu les clivages partisans, il n’en existait pas moins une gauche à l’influence non négligeable. Comme en témoigna l’élection du communiste Dominique Bucchini, ancien maire de Sartène, à la tête de l’Assemblée territoriale, qu’il présida jusqu’en 2015. Sans compter qu’un puissant mouvement social bouleversa à plusieurs reprises le contexte insulaire, à l’image du mois de grève des fonctionnaires contre la cherté de la vie, et des milliers de personnes mobilisées à cette occasion, en avril 1989.

La redistribution des cartes en cours profite donc à « Pè a Corsica », qui aborde le second tour forte de 45,36% des voix. La nouvelle percée de cette coalition des autonomistes de Gilles Simeoni et des indépendantistes de Jean-Guy Talamoni, en progression de 20 000 voix sur un corps électoral comptant seulement 230 000 inscrits, fait suite à une série de succès : lors des municipales de 2014, des territoriales de 2015 et des législatives de cette année. Ce qui procède de trois facteurs fortement imbriqués.

D’abord, l’existence incontournable d’un fait corse, se perpétuant depuis l’éphémère proclamation de la République de Pascal Paoli en 1755 (première du genre sur notre continent, dont la Constitution émanait, au surplus, de la plume de Jean-Jacques Rousseau), et que les gouvernements nationaux méprisèrent, lorsqu’ils ne cherchèrent à le réprimer avec violence (souvenons-nous que le FLNC vit le jour après l’assaut donné par les gendarmes à une cave viticole occupée par des régionalistes à Aleria, en 1975, sur ordre de Jacques Chirac alors Premier ministre). Ensuite, le changement radical de stratégie du camp nationaliste, qui a forgé son unité sur la priorité désormais donnée à la conquête de positions institutionnelles, à la suite du renoncement de sa faction clandestine à la « lutte armée ». Enfin, la colère des Corses, qui se trouvent en proie à un sentiment dévastateur d’abandon, subissent une précarisation massive (un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté), et vivent la destruction de leurs services publics plus durement encore que l’Hexagone.

En l’absence d’alternative de gauche suffisamment crédible, tous ces éléments ont fini par se catalyser en quête identitaire, dont le nationalisme a su habilement jouer. Comment ne pas faire la relation entre l’évanouissement du vote lepéniste en ce mois de décembre et la progression impressionnante de « Pè a Corsica » ? Comment ignorer que cette dernière alliance a, dans la période écoulée, épousé délibérément un racisme grandissant envers les populations immigrées d’origine maghrébine, comme l’ont illustré les tensions de l’an passé sur la plage de Sisco et à Ajaccio ? Comment ne pas relever, au cœur de la plate-forme de la liste arrivée en tête, la revendication d’une corsisation des emplois, d’une préférence corse pour l’appeler par son nom, qui rompt avec nos lois républicaines les plus fondamentales, et dont on imagine sans peine les futures cibles ?

Autant dire que, du prétendu « dégagisme » dont s’exalte Jean-Luc Mélenchon sur son blog, émane un fumet plutôt désagréable aux narines progressistes. Les révérences réitérées du leader de la « France insoumise » à la sagesse des leaders nationalistes – ils auraient généré « un enthousiasme et un optimisme fédérateurs », rien que cela –, qui contrastent tant avec le tombereau d’injures déversées sur les communistes – nous ne serions plus, à l’en croire, que des « faussaires » –, expriment même un aveuglement préoccupant. À moins qu’elles ne viennent révéler, ce qui ne serait pas moins alarmant, une stratégie consistant à vouloir fédérer, à défaut d’un peuple qui s’est massivement abstenu le 3 décembre (à 51,17%, proportion atteignant jusqu’à 60% dans les quartiers populaires d’Ajaccio ou de Bastia), des forces disparates dont le seul point commun est de contribuer à l’ébranlement de l’ordre établi.

D’ailleurs, le résultat de la consultation corse pourrait bien se prolonger d’un éloquent pas-de-deux des nationalistes avec le pouvoir macronien. Les premiers, qui dirigeaient déjà la précédente Assemblée, ont sans difficultés approuvé le cadre fixé par la réforme territoriale imposée à la France sous le précédent quinquennat. Or celle-ci, à travers la création de mastodontes régionaux et de puissantes métropoles exerçant leur action au détriment des départements et des communes, vise rien moins que le démembrement de notre République. Cette République, dont les néolibéraux combattent depuis toujours l’unicité et l’indivisibilité, y voyant un obstacle à la mise en concurrence des territoires, qu’ils appellent de leurs vœux. Ce en quoi ils ont parfaitement raison, ces principes fixant à la puissance publique la mission de garantir des mécanismes de péréquation au service de l’égalité entre les citoyens, où qu’ils résident. Que ces exigences se soient, au fil des attaques subies, fortement altérées n’a toutefois pas empêché Emmanuel Macron de se fixer pour priorité, dès le début de son mandat, en juillet, l’accélération du processus institutionnel initié par son prédécesseur.

La nouvelle entité corse, regroupant l’ancienne Assemblée régionale et les deux départements existant antérieurement, va ainsi disposer de compétences considérablement étendues, quoique la loi ne lui octroie nullement les moyens financiers correspondant, baisses drastiques des dotations de l’État obligeant. Elle pourrait, de ce fait, devenir le véritable laboratoire du démembrement programmé par le président de la République.

Soyons parfaitement clair. Il ne saurait être question de dénier aux nationalistes le droit de défendre l’autodétermination de l’île, voire son indépendance, ces revendications pouvant être librement défendues dans un débat démocratique clair et contradictoire. Il ne s’agit pas davantage de contester la légitimité de leur probable victoire dimanche prochain. Le problème vient du fait qu’ils ne se cachent pas de vouloir expérimenter leurs orientations et placer la République devant un fait accompli : décrocher la Corse, au nom de l’autonomie à laquelle ils prétendent vouloir se limiter dorénavant, de la communauté républicaine française. Avec en ligne de mire manifeste, l’avènement de cette « Europe des régions » dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres, laquelle ne peut s’épanouir que sur les ruines de ces espaces de solidarité que représentent encore les États-nations...

Il fait peu de doutes que cette entreprise va bénéficier de la complicité tacite de l’Élysée, dont la future majorité de l'Assemblée insulaire partage de toute évidence la cohérence politique et économique. Nul ne doit, en effet, oublier qu’au nombre des engagements présidentiels de Monsieur Macron, figurait « l’ouverture d’un processus de dialogue en vue de déboucher dans les meilleurs délais sur une autonomie de plein exercice et de plein droit. » Et il était immédiatement précisé : « S’il apparaît que le cadre actuel ne permet pas à la Corse de développer ses potentialités, alors nous pourrons envisager d’aller plus loin et de réviser la Constitution. » Ainsi, en quelques mots, le sens de l’opération en cours était-il parfaitement décrit.

C’est aux Corses qu’il importe maintenant de penser. Piégés par une confrontation électorale dont les enjeux réels leur restaient dissimulés, ils vont subir le choc de logiques de compétitivité à outrance qui aggraveront terriblement leurs difficultés. Pire, ils risquent de passer de la tutelle de clans qui leur étaient devenus odieux, à celle de multinationales attirées par le dynamitage espéré de règles sociales protectrices des populations, de spéculateurs immobiliers appâtés par la promesse de gains faciles, des mafias prospérant à l’ombre des marchés.

L’absence de gauche dans la nouvelle collectivité territoriale va, dès lors, peser fort lourd. C’est la raison pour laquelle notre soutien déterminé doit aller vers les forces qui vont, dans ce contexte si difficile, s’efforcer de redonner une voix à celles et ceux qui viennent d’en être privés. À commencer par nos amis communistes de Corse…

jeudi 23 novembre 2017

À propos du congrès extraordinaire du Parti communiste français

Ce 18 novembre, s’est tenue à Paris l’Assemblée des animateurs et animatrices des sections du Parti communiste français. Un rendez-vous important, puisqu’il ouvrait le processus de préparation du congrès extraordinaire décidé cet été. Le petit millier de participants y fut porteur des réflexions et attentes de ces dizaines de milliers de militants comme de ces milliers d’élus qui concourent à l’enracinement du parti dans les territoires. Porteur aussi de l’expérience précieuse qu’apportent à ces hommes et ces femmes un engagement de tous les jours dans les combats pour la justice, comme une approche résolument rassembleuse de l’action politique.

Autant dire que la rencontre de ce week-end eût mérité mieux que la splendide ignorance de médias si prompts à traiter, dans le moindre détail, les tribulations de Monsieur Castaner pour conserver son maroquin ministériel tout en présidant aux destinées du parti créé à la gloire d’Emmanuel Macron. Autant dire également que les discussions ayant traversé l’Assemblée des animateurs revêtirent davantage d’intérêt que les saillies répétées d’un Jean-Luc Mélenchon stigmatisant son ex-allié du Front de gauche, allié sans lequel, il n’est jamais inutile de le rappeler, il n’eût pu occuper une place centrale sur l’échiquier politique, et même s’inscrire dans la course présidentielle cette année. Passons…

Ayant essuyé de plein fouet le tsunami qui dévasta le théâtre politique au printemps, affaibli par le résultat de législatives désastreuses pour lui (quoiqu’un groupe de députés ait, heureusement, pu être préservé au Palais-Bourbon), contraint de ce fait à un bilan approfondi des choix effectués ces dernières années, à commencer par le soutien apporté à la candidature Mélenchon lors de la dernière présidentielle, le PCF se doit de mener simultanément des réflexions essentielles. Sur la visée communiste au XXI° siècle et sa portée pratique dans les batailles du quotidien… Sur les modifications à apporter au logiciel du parti, pour lui permettre de maîtriser et affronter les épreuves d’un monde en plein bouleversement, d’une offensive globalisée visant à soumettre les peuples aux logiques catastrophiques de la dérégulation financière, des réorganisations planétaires de l’ordre productif comme des points marqués par l’idéologie néolibérale dans les consciences, d’une crise écologique mettant désormais en cause les conditions de l’existence humaine, d’une France en butte dans ce cadre à la dislocation de son modèle républicain… Sur le projet et la stratégie propres à réunir une majorité populaire autour d’une perspective d’espoir… Sur la relation à repenser au pays réellement existant et sur le renouvellement de la manière de s’adresser aux classes populaires…

Au fond, tous ces sujets, et d’autres encore puisque se dessine par exemple à l’horizon le scrutin européen de 2019, convergent sur une seule et même interrogation : comment servir au mieux celles et ceux dont il s’agit de porter la voix et les aspirations ? D’aucuns susurrent que les organisations s’avèrent elles aussi mortelles, et que le temps est venu de tourner la page de l’existence d’un Parti communiste. Une certaine fascination pour la méthode mélenchonienne paraît devoir les amener à chercher un salut dans le regroupement de toutes les sensibilités « radicales » dans une « force en commun ». Chacun comprend ici, bien que cela ne fût que suggéré, que cette dernière ne saurait être que la « France insoumise », laquelle a clairement signifié qu’elle n’entendait de toute manière consentir à aucune démarche pluraliste, estimant avoir réglé tous les problèmes de la construction politique pour la période, grâce au score obtenu par sa figure tutélaire le 23 avril.

Sauf qu’un parti n’est pas seulement une structure organisée, dont un succès électoral suffirait à établir le leadership. Il est d’abord, lorsque son objectif est au surplus la transformation révolutionnaire des rapports sociaux, une ambition historique définissant sa volonté de rupture avec l’ordre établi. Il est encore un projet destiné à relever le défi du pouvoir, afin d’aboutir à un changement effectif et durable au bénéfice du plus grand nombre. Il est enfin un programme autour duquel doivent pouvoir s’unir toutes les forces sociales ayant intérêt à s’extraire d’un système d’exploitation et de domination. Autant de raisons, pour moi, de considérer qu’il est de la plus grande importance de rendre toute sa place au PCF. De lui redonner de la visibilité, de l’indépendance d’expression et d’action, de la réactivité.

C’est que nous traversons une zone de turbulences particulièrement dangereuses. Quoique l’on nous vante le redémarrage de l’économie mondiale, ce sont bel et bien des crises multiples qui s’annoncent, affectant la stabilité de zones entières comme de nombreux États, menaçant d’engendrer des convulsions financières plus graves encore que celle de 2007-2008, mettant en cause la paix sur l’ensemble du globe. Dans notre Hexagone, je l’ai évoquée, s’est formée une vague de contre-réformes sociales inédite depuis la Libération. Le mouvement populaire peine à y faire face, amoindri qu’il se trouve par les défaites enregistrées au fil des ans, en proie à des divisions profondes, privé de tout débouché politique. La décomposition du champ partidaire, entamée à l’occasion des dernières consultations électorales, n’est manifestement pas arrivée à son terme, et elle se trouve porteuse de régressions politiques et sociales en série. Quant à la gauche, dans son état de déshérence, elle n’offre plus la moindre réponse aux attentes innombrables s’exprimant dans la société.

Le PCF dispose, pour faire face à ce contexte éminemment difficile, de plusieurs atouts. En un moment où la confusion s’avère source de tant de désarroi, il apporte à l’engagement progressiste une mémoire des combats du mouvement ouvrier. Alors que le pouvoir macronien relaie sans fard les exigences d’un capital vorace, il est le seul à vouloir y opposer une réponse de classe, construite autour de l’idée que c’est en retrouvant le sens de ses intérêts confluents que le salariat, ultramajoritaire dans une société comme la nôtre, parviendra à mettre en échec l’offensive dont il est l’objet. L’intelligence collective, qu’alimente une vieille implantation de terrain et une grande proximité avec les populations, lui confère la capacité de mettre dans le débat public des éléments d’alternative au néolibéralisme, facteur indispensable à un nouvel essor des luttes. Et ses reculs des dernières années n’ont pas fait disparaître sa capacité de prendre les initiatives nécessaires à la reconstruction d’une gauche dans ce pays, sur un contenu qui le permette.

Qui d’autre, à gauche, peut revendiquer un tel potentiel ? Le Parti socialiste ? Il lui faut solder les comptes calamiteux du hollandisme et savoir s’il veut se dissoudre dans le macronisme ou au contraire retrouver le chemin du peuple. Le mouvement de Benoît Hamon ? Bien que ses positions aillent le plus souvent dans le bon sens, il en est encore à l’étape de l’élaboration de ses propositions et de la définition de son organisation. La « France insoumise » ? Elle dilapide ses succès du printemps, congédiant la référence à la lutte des classes, s’affranchissant du clivage droite-gauche, s’en prenant avec virulence aux organisations syndicales, dérivant vers les eaux incertaines d’un « populisme » assumé, présentant comme une nouveauté un type de parti où tout procède d’un centre incontrôlé des adhérents.

Pour sortir de cette débâcle, qui entretient le peuple de gauche dans un dramatique sentiment d’impuissance, il faudra bien demain travailler à une large convergence capable de réunir une majorité de Français dans une dynamique transformatrice, sur un programme ne se dérobant pas à l’incontournable affrontement à la finance. Si le Parti communiste ne saurait, quant à lui, prétendre posséder toutes les réponses aux défis du moment, il dispose néanmoins des moyens de faire jonction avec des centaines de milliers de citoyens se retrouvant plongés dans l’expectative, pour ne pas dire l’angoisse.

Même lorsqu’ils ne se sont jamais senti de proximité particulière avec lui, ceux-ci se révèlent de plus en plus nombreux, tous les témoignages s’accordent sur ce point, à le percevoir comme une force utile à la bataille pour défendre les grandes conquêtes du passé, en arracher de nouvelles, conjurer le désastre civilisationnel qui se profile. Il peut, par conséquent, œuvrer à l’ouverture des espaces de débat et d’action qui font si cruellement défaut par les temps qui courent. Il lui revient même la responsabilité de soumettre à la plus large discussion une plate-forme qui, partant des attentes sociales et écologiques de l’heure, ébauche les contours d’une politique alternative cohérente, insufflant ainsi de l’énergie aux actions de résistance. La proposition d’« États-généraux pour le progrès social », dont la première étape interviendra le 3 février prochain, va dans ce sens.

Voilà résumé ce qui est, à mes yeux, l’enjeu décisif d’un congrès extraordinaire que les animateurs de section ont décidé de convoquer à l’automne 2018, avec tout à la fois l’ouverture de plusieurs chantiers de travail et étapes de débat, comme celle qui traitera au printemps de l’orientation à défendre en vue de l’échéance européenne, sans parler des « Assises communistes pour l’écologie » prévues en mai 2018. J’eus, personnellement, préféré que la date en fût fixée au printemps, afin que le parti pût se redéployer au plus vite. Majoritairement, les communistes ont souhaité se donner plus de temps.

La discussion s’ouvrira, comme le dit la « feuille de route » adoptée ce samedi, « sur la base d’un bilan de la période écoulée ». Nul doute que la méthode à suivre pour construire les rassemblements de l’avenir sera au cœur de la réflexion collective. Car la rupture qu’opéra la dernière campagne de Jean-Luc Mélenchon avec les acquis du Front de gauche vient rappeler la nécessité de corréler la démarche unitaire indispensable avec une bataille sur les contenus de cette dernière et sur le pluralisme qui doit obligatoirement la caractériser. Pour le dire autrement, les convergences ne sont jamais synonymes de ralliements, leur réussite nécessitant au contraire un combat de tous les instants pour y garantir un rapport de force équilibré.

Un menu copieux, on le voit. Qui intéresse, au-delà du seul PCF, toutes celles et tous ceux qui veulent s’impliquer dans la reconstruction d’une gauche à la hauteur de ce que le peuple est en droit d’attendre d’elle. C’est, pour cette raison, dans le cours même de la préparation du congrès, et parce que l’urgence ne nous laisse pas une année d’élaboration en vase-clos, qu’il va falloir commencer à définir et mettre en œuvre un projet. Pour la France, pour son peuple, pour la gauche tout entière…

dimanche 5 novembre 2017

La question n'est pas de savoir qui "a le point"...

Je ne sais ce qui inspirait Jean-Luc Mélenchon lors de sa fameuse sortie médiatique d’Athènes, offrant à Monsieur Macron « le point » de la première confrontation sociale du quinquennat. En tout cas, il a fait le buzz, comme on dit, générant auprès de celles et ceux qui le suivent plus de désarroi que d’ardeur à braver les vents contraires. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les réactions au post de son blog revenant sur cette déclaration. Pour la plupart, elles suintent l’amertume. Or, on le sait, rien de solide ne naît de l'amertume.

Sur un tel sujet, la polémique n’a pas lieu d’être. Je me garderai donc bien d’y entrer. À ceci près, néanmoins, que la figure tutélaire de la « France insoumise » ouvre publiquement un débat qui ne saurait rester sans suite. D’autant que nous sommes à quelques jours seulement d’une nouvelle journée d’action qui vient, pour la première fois depuis la séquence électorale du printemps, de recevoir le renfort de Force ouvrière. Preuve, s’il en était besoin, que le monde du travail n’est ni acquis aux préceptes libéraux mis en œuvre depuis le sommet de l’État, ni résigné comme pourraient le laisser penser les limites actuelles des démonstrations de rue. Il convient d’ailleurs, dans le même sens, de noter qu’aucune organisation syndicale ne soutient officiellement les dispositions défendues par Madame Pénicaud, contrairement à ce qui s’était produit avec la loi El Khomri.

Le dépit que, peut-être à son corps défendant, vient de laisser percer Jean-Luc Mélenchon signe, à mes yeux, des erreurs d’analyse majeures dont ont découlé, ces derniers mois, des attitudes en décalage complet avec la réalité. Ainsi, son score de l’élection présidentielle ne témoignait-il pas, contrairement à ce qu’il suggérait par ses discours, d’une révolution citoyenne grondant dans les profondeurs du pays, mais d’un potentiel possiblement prometteur pour rebâtir une perspective d’espoir. De même, la surface électorale acquise par les « Insoumis » n’eût-elle pas dû occulter les quatre millions de voix perdus par eux du premier tour de la présidentielle au premier tour des législatives, ni autoriser la conclusion selon laquelle leur mouvement était à lui seul devenu capable de fédérer le peuple tout entier, par-delà les représentations syndicales et le reste de la gauche, mais être mise au service de la convergence de toutes les énergies disponibles, dans le respect de leur diversité.

Il fallait bien en appeler à l’action, et on doit savoir gré à la CGT d’avoir la première pris ses responsabilités en ce sens. C’était en revanche une lourde faute que de tracer un horizon manifestement inatteignable, cette « déferlante » attendue de la marche « insoumise » du 23 septembre. Plus encore, c’était une authentique bévue que d’ignorer le besoin d’unité (qui a toujours aidé à l’entrée en lice massive des salariés), et de sembler vouloir renvoyer les syndicats à un rôle second eu égard aux responsabilités que l’on attribuait simultanément au parti créé au service de la candidature Mélenchon. Tout cela pour aboutir, au soir d’une manifestation certes nombreuse mais très éloignée des objectifs qui lui avaient été assignés, à l’injonction tonitruante adressée aux syndicats de réunir, dans les meilleurs délais, un million de personnes sur les Champs-Élysées. Ce qui, pour n’importe quel militant ou militante un peu au fait de la construction toujours complexe d’une mobilisation sociale, relevait de la plus pure incantation.

On eût aimé que Jean-Luc Mélenchon s’interrogeât sur ses propres responsabilités et en tirât toutes les conclusions, plutôt que d’attribuer aux seules confédérations, à commencer par celles n’ayant pas baissé la garde, la responsabilité des difficultés du moment. Sur son blog, il écrit à l’inverse : « Il faut donc en finir avec cette hypocrisie. Il faut savoir faire équipe et savoir joindre les efforts de mobilisation entre la sphère politique et la sphère du mouvement social. Et je dis le mouvement social en pensant non seulement au syndicalisme mais à tout l’univers associatif, lui aussi laissé de côté à présent en dépit de ses propres efforts pour se mobiliser. Bref, nous avons besoin d’une convergence populaire. En tout cas je le dis clairement : les organisations politiques ont toute leur place dans la mobilisation et la conduite du mouvement de résistance sociale. La jonction entre elles et les organisations du mouvement syndical et associatif est indispensable face à la politique de Macron. Car cette politique vise en fait, à partir du terrain social, à une reconstruction politique générale de la société. Ce n’est donc pas seulement une ‘’question syndicale’’ qui est posée. Ni la refonte du code du travail, ni la destruction de la Sécurité sociale ne sont des questions exclusivement syndicales. Ce sont des questions de société qui ont un contenu hautement politique comme nous ne cessons de le dire à la tribune de l’Assemblée et au pays. » Le propos, du moins tel que je comprends, revient à persister dans l’erreur. Je m’explique.

Au lendemain de ce qui constitua une défaite historique (l’excellent score de Mélenchon ne peut occulter que, le 23 avril, la gauche en toutes ses composantes n’obtint que 27,72% des suffrages exprimés, soit un résultat catastrophique), le mouvement populaire s’est retrouvé dans la situation la plus difficile qui se pût imaginer pour faire face au choc de la contre-révolution libérale annoncée par Emmanuel Macron durant sa campagne. Depuis l’irruption de la jeunesse en 2006 qui, alors soutenu par les syndicats unis, avait obtenu le retrait du contrat première embauche, il n’a cessé d’enchaîner les échecs. La division du monde syndical, doublée de la propension de certaines de ses directions à s’accommoder du démantèlement de grandes conquêtes, a terriblement affaibli les capacités de riposte. Tous ceux qui se battent sur le terrain le savent, un immense doute s’est donc installé dans les esprits sur la possibilité de l’emporter, dans un contexte considérablement dégradé par la gestion du quinquennat précédent comme par l’issue des consultations du printemps.

Repartir à la bataille n’en est pas moins possible, le nouveau pouvoir ne disposant pas d’un soutien majoritaire à sa politique. À trois conditions toutefois : que l’on appréhende sur la durée la reconstitution du rapport de force, en sachant avancer à chaque étape les bons objectifs et enraciner la contre-offensive à l’échelle des entreprises autant que des lieux d’étude ou de vie (ce qu’a souvent dit, je le remarque, Philippe Martinez) ; que se déploie, dans ces conditions, un travail volontariste de reconstruction de l’unité du salariat, du syndicalisme et, plus largement, des courants progressistes ; que, frontalement ciblé par les attaques des gouvernants, et parce qu’il est le mieux placé pour rassembler une puissante force populaire (n’oublions jamais, à cet égard, que les travailleurs représentent l’immense majorité du peuple dans une société comme la nôtre), le mouvement syndical voit d’emblée reconnu son rôle dirigeant dans l’action à mener.

De ce point de vue, si Jean-Luc Mélenchon a incontestablement raison de prôner la convergence sans exclusive de tous ceux qui veulent voir mis en échec une gestion gouvernementale s’en prenant à tout ce qu’il subsistait encore de l’héritage du Conseil national de la Résistance, c’est-à-dire d’un pilier essentiel de notre République telle qu’elle fut refondée à la Libération, il se trompe terriblement sur la mission des partis.

Appelant, dans l’extrait reproduit ci-dessus, à associer ces derniers aux syndicats et aux associations dans « la conduite » de la lutte, il en vient dans le même texte à dénoncer ce qu’il estime être une fétichisation de la Charte d’Amiens. Celle-ci porte, il est vrai, l’empreinte d’une période, le passage du XIX° au XX° siècle, où le syndicalisme révolutionnaire disputait âprement la direction du mouvement ouvrier au socialisme alors en pleine expansion. Très franchement, je ne crois pas que telle soit l’origine des difficultés aujourd’hui rencontrées par le mouvement social. Au surplus, il n’est pas vraiment raisonnable, au motif que nous aurions changé d’époque, d’évacuer au détour d’une phrase les dégâts qu’a pu provoquer, au siècle passé, la négation de l’indépendance dont doit, par principe, disposer le syndicalisme.

À bien y regarder, ce n’est pas une mince divergence que révèle pareille vision des choses. Il incombe, évidemment, aux structures partidaires de contribuer, à la place qui est la leur, à la mobilisation la plus puissante possible. Ce n’est cependant pas pour se prétendre plus efficaces, ou pour s’estimer plus rassembleuses, que les organisations syndicales. La « France insoumise » ne devrait-elle pas en revenir à ce respect obligé d’une certaine modestie quant à ses capacités d’entraîner le peuple à sa suite ? Les résultats de ses propres exhortations n’attesteraient-ils pas de l’inanité de postures quelque peu présomptueuses ?

Cela devrait l’amener, à l’égal des autres formations politiques, à s’interroger sur la manière d’alimenter le combat social. Il revient, en l’occurrence, aux partis de dynamiser ce dernier à l’aide d’éléments programmatiques renforçant la détermination de celles et ceux qui y participent, de faire refluer le découragement en démontrant que d’autres choix sont possibles pourvu que la volonté politique fût au rendez-vous, bref de dégager un début d’alternative à un libéralisme destructeur de vies et de droits. Encore une fois, j’écris tout ceci avec à l’esprit, non d’obscurs règlements de comptes, mais l’intérêt collectif.

Dans une précédente note, j’évoquais l’idée de mettre dans le débat public une plate-forme qui, partant des points sur lesquels se catalyse la confrontation avec le macronisme, commence à dessiner un autre futur pour le pays. Redonner au peuple travailleur confiance en lui-même, réhabiliter la politique aux yeux du plus grand nombre, restaurer le crédit de la gauche auprès des citoyens et en rassembler les forces vives, permettre aux partis de retrouver visiblement leur utilité démocratique, c’est d’abord travailler à rendre complémentaires les engagements des diverses composantes de notre camp social et politique. Ce n’est en aucun cas s’aventurer dans des concurrences désastreuses, risquer d’affaiblir ceux qui n’ont pas hésité un instant à relever le défi d’un affrontement qu’ils savaient difficile, ou se poser en donneur de leçons…

vendredi 27 octobre 2017

Démocratie et paix en Catalogne et en Espagne : un enjeu pour l'Europe

Plus personne ne peut douter que la crise, rebondissant en permanence de l’autre côté des Pyrénées, entre dans un moment d’une extrême dangerosité. Elle n’est d’ailleurs plus simplement catalane ou espagnole, elle revêt une dimension proprement européenne. D’évidence, plusieurs facteurs ont contribué à la montée paroxystique des enchères, depuis le référendum du 1° octobre jusqu’à la décision de Mariano Rajoy, avalisée par le Sénat espagnol ce 27 octobre, de recourir à l’article 155 de la Constitution de l’État central afin de suspendre l’essentiel des pouvoirs de la Generalitat de Barcelone et de destituer ses principaux responsables. La proclamation de l’indépendance de la Catalogne par son Parlement autonome en devenait, dans la foulée, inévitable. Tous les ingrédients sont maintenant réunis d’une épreuve de force aux développements imprévisibles.

À l’origine de ces événements, il y a bien sûr le fait national catalan. Il est aussi incontestable qu’incontournable, quoi qu’il se fût, depuis les XII° et XIII° siècles, imbriqué avec le tortueux processus de formation de l’unité espagnole. Avec sa langue, sa culture propre, une longue pratique institutionnelle lui ayant conféré sa spécificité, il a été partie prenante de l’unification des provinces ibériques des origines, en même temps qu’expression d’intérêts particuliers, économiques notamment, l’ayant régulièrement placé en confrontation avec Madrid. Jusqu’à ce que, dès le début du XX° siècle, le catalanisme se fît mouvement politique et culturel moderne.

En quelque sept siècles, il ne fut pourtant jamais apporté la moindre réponse durable à cette réalité. Ni par les souverains castillans, ni par les brefs épisodes républicains contemporains, ni évidemment par Franco qui l’écrasa sous le talon de fer de son interminable dictature, ni par les pouvoirs démocratiques s’inscrivant dans le régime de monarchie constitutionnelle en place depuis la fin des années 1970. Il suffit, pour approcher la réalité d’une Catalogne toujours rebelle aux tutelles que l’on veut lui imposer, et qui donna des traits si particuliers à son mouvement ouvrier, de se reporter aux belles pages que George Orwell lui consacra, en relatant son engagement de 1937 dans les milices du Parti ouvrier d’unification marxiste (d’inspiration « trotskyste ») et dans celles des anarcho-syndicalistes de la Confédération nationale du travail contre le putsch franquiste (in Hommage à la Catalogne, 10/18 2000).

Si elle s’est nourrie, au siècle dernier, du bouillonnement des combats républicains et progressistes, la revendication catalane n’en a pas moins, jusqu’à nos jours, été portée par une large partie de la bourgeoisie locale. Elle a, de surcroît, repris une vigueur particulière avec la crise financière des années 2000, qui affecta durement la Péninsule et y approfondit la fracture entre les régions les plus riches, dont la Catalogne, et celles subissant le plus cruellement les effets des choix libéraux des gouvernements madrilènes et de l’austérité à laquelle toute l’Europe se voit assujettie. D’où ce trait, fort déroutant pour des observateurs peu avertis des fragilités de l’unité espagnole, qui a vu récemment le mouvement indépendantiste contester la contribution versée à l’Espagne sans retour suffisant à ses yeux, tout en réussissant à coaliser, de manière certes conflictuelle, une droite catalaniste dominante avec une extrême gauche affichant son anticapitalisme, en passant par une formation traditionnelle comme la Gauche républicaine (ERC).

Cette dynamique complexe et contradictoire s’est développée sur la toile de fond d’une globalisation devenue folle, ayant façonné une construction continentale piétinant la souveraineté démocratique des peuples, affaiblissant la légitimité des États, favorisant les inégalités de développement entre les nations et en leur sein, soufflant sur les braises des égoïsmes infranationaux, et allant même dans un passé récent jusqu’à caresser l’idée d’une « Europe des régions », dans le but manifeste de détruire les espaces étatiques de solidarité pour mieux généraliser la « concurrence libre et non faussée ».

La disparition des repères hérités de l’histoire et la dilution un peu partout des liens de citoyenneté seuls à même de permettre l’affranchissement des assignations communautaires ont, au final, provoqué la multiplication des recherches identitaires et des fragmentations territoriales. Au point de faire surgir, ou resurgir, de l’Italie du Nord à la Flandre belge, des phénomènes nationalitaires exprimant leur refus « de payer pour les autres », sous-entendu les populations moins bien loties avec lesquelles leurs entités locales coexistaient jusqu’alors dans des cadres nationaux communs. C’est aussi ce contexte qui explique l’âpreté du conflit actuel.

Oubliant que son pays était redevenu une poudrière, la droite post-franquiste, de retour à la tête de l’Espagne depuis 2011, a allumé une mèche à combustion lente. Elle le fit, circonstance aggravante, avec l’appui d’une couronne aussi déphasée que secouée par ces scandales qui ont conduit à l’abdication du père de Felipe VI, l’actuel tenant du Trône. Alors qu’un statut reconnaissant la Catalogne comme « nation » et lui octroyant une large autonomie avait été négocié avec le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero, que le texte en avait été massivement approuvé par les Catalans en 2006, les députés du Parti populaire avaient saisi le Tribunal constitutionnel espagnol. Ils eurent gain de cause, en 2010, avec l’annulation de 14 des 224 articles du nouveau statut, dont celui qui consacrait de facto le caractère plurinational de l’État espagnol. En pratique, ils ruinaient toute chance d’aboutir à une perspective politique qui eût pu servir à résoudre d’autres conflits, dont celui qui ravage l’Euzkadi depuis si longtemps.

Quoi que l’on pense des plus récentes initiatives du président de la Generalitat et des élus de l’Assemblée catalane qui le soutiennent, elles ne furent que la conséquence du coup de force initial des amis de Monsieur Rajoy. La brutalité de la réponse au référendum d’autodétermination, de la part d’un pouvoir miné par la corruption et gouvernant sans majorité aux Cortes depuis 2015, l’ignorance de l’appel de Carles Puigdemont au dialogue comme de sa proposition de suspendre à cette fin la déclaration d’indépendance, la dissolution désormais programmée des institutions autonomes n’ont fait qu’enfoncer l’Espagne dans l’impasse.

Seul le dialogue peut aujourd’hui dégager les pistes d’une solution politique. Ce retour à la raison suppose néanmoins que soit acté le principe du droit imprescriptible d’un peuple à déterminer librement son destin. Ce dernier n’implique d’ailleurs pas nécessairement une séparation, la dislocation de l’État central ne revêtant pas en soi une portée progressiste ou anticapitaliste, comme l’imaginent certains secteurs de l’extrême gauche européenne. Elle peut même aboutir à opposer entre elles les populations dominées d’Espagne. C’est Léon Trotsky qui, dès 1931, tout en reconnaissant « le caractère progressiste, révolutionnaire-démocratique, de la lutte nationale catalane contre la suzeraineté espagnole, l’impérialisme bourgeois et le centralisme bureaucratique », mettait en garde ses amis contre tout ce qui pouvait « diviser le prolétariat d’Espagne en secteurs nationaux » (in La Révolution espagnole, 1930-1940, Les éditions de Minuit 1975). Les mots portent, certes, l’empreinte d’une autre époque, l’avertissement n’en reste pas moins d’une brûlante actualité…

En l’occurrence, l’autodétermination peut parfaitement se réaliser dans le cadre d’une large autonomie politique et culturelle. Laquelle suppose toutefois que gouvernement et partis espagnols respectent la parole des citoyens de Catalogne comme les représentants qu’ils se sont donné. Plus encore, il leur faut consentir à ouvrir le débat sur les institutions de l’État central, la faillite patente d’une monarchie totalement délégitimée mettant clairement à l’ordre du jour l’avènement d’une République démocratique, dont la nature fédérative garantirait une unité espagnole renouvelée.

À l’inverse, le choix de la surenchère autoritaire et de l’asphyxie économique de la Catalogne, dans lequel s’enferme le pouvoir de Madrid, ne peut que creuser des failles déjà très profondes, mener vers l’implosion du pays, exacerber les pires haines nationalistes, faire resurgir les nostalgies recuites du passé franquiste (on l’a bien vu dans ces manifestations anti-indépendantistes où paradait une extrême droite saisissant l’occasion de faire son grand retour dans la vie publique). Bref, il menace d’interdire aux diverses populations et nationalités de retrouver durablement la paix et l’harmonie.

C’est dire si l’apparente impavidité des dirigeants de l’Union européenne, à commencer par ceux de notre pays, paraît irresponsable. L’ignorance de la question catalane, et du même coup l’encouragement apporté à Mariano Rajoy dans sa dérive répressive, sont en effet de nature à ébranler un peu plus l’idée d’Europe elle-même. Qui ne voit qu’une construction privée de tout esprit démocratique pour mieux agir au seul bénéfice des marchés, exaltant au demeurant le dépassement d’États-nations décrétés obsolètes, est en train d’engendrer des manifestations multiforme de désagrégation, associant recherches d'une souveraineté évanouie, replis sur soi, et particularismes mus par de froides logiques de compétition ? Tout cela peut parfaitement conduire à la balkanisation de notre continent.

L’explosion meurtrière de l’ex-Yougoslavie n’est pas si éloignée que l’on puisse se permettre de mésestimer à quelle situation immaîtrisable pourrait mener, à terme, sur fond de perte d’autorité accélérée des institutions pilotées depuis Bruxelles, l’enchaînement du Brexit, de l’implosion de l’Espagne, de la montée de droites xénophobes et de forces fascisantes, ou encore des revendications sécessionnistes se multipliant du Tyrol à la Transylvanie, pour ne pas parler de la Corse ou de la Bavière…

Si l’on ne saurait, comme d’aucuns ont cru bon de le faire, en appeler à des médiations européenne ou française (au nom de quelle légitimité les autorités concernées pourraient-elles s’instituer en juges de paix d’un conflit dans lequel elles ont pris le parti que l’on sait ?), l’intervention des opinions publiques, des formations citoyennes et des élus attachés à la démocratie apparaît, elle, de la plus grande urgence. Pour que le droit l’emporte sur la force, la coopération sur la rivalité, la solidarité entre les peuples sur leur affrontement fratricide…

jeudi 12 octobre 2017

Les lignes bougent, la réponse politique doit suivre...

Cette note a été remise à jour le 15 octobre

Le président de la République et ses affidés peuvent bien professer le plus souverain mépris envers la moindre critique, celle-ci se voyant renvoyée au « monde ancien » dont ils ont décrété la disparition, ils n’en sont pas moins entrés dans la zone des turbulences. Moins de six mois après qu’ils se soient emparés des commandes, les reclassements et décantations en cours dans la société française sont de nature à les priver du succès qu’ils pensaient acquis, rendus trop confiants par la déréliction du champ politique traditionnel dans la foulée de la double séquence électorale du printemps.

Il y a d’abord cette colère qui monte des profondeurs du pays et se traduit par la démultiplication des terrains de confrontation. Ayant voulu lancer simultanément ses contre-réformes, assumant sans fard qu’elles s’organisent au profit du seul capital financier, croyant du même coup frapper ses opposants de sidération, Emmanuel Macron aura en réalité provoqué un réflexe de défense du corps social. Salariés en lutte pour leurs droits et leurs conditions d’existence, retraités dénoncés comme « riches » à partir de 1200 euros de pension, jeunes directement attaqués par la réduction des APL ou les nouvelles orientations sélectives du nouveau ministre de l’Éducation, élus territoriaux en butte à l’austérité budgétaire et à l’étranglement de la démocratie locale, classes populaires et moyennes assommées par l’annonce d’un transfert massif de la richesse en direction de quelques centaines de ménages : une majorité de nos concitoyens est en train de prendre conscience qu’elle va payer au prix fort des choix de classe.

Ainsi, qu’il se trouve 57% de Français pour soutenir le mouvement de la Fonction publique, ce 10 octobre, alors que l’on ne cesse de vouloir opposer secteurs privé et public en stigmatisant ce dernier comme « privilégié », en dit-il long sur la profondeur du sentiment d’injustice qui s’empare des Français. Pour rendre un peu de popularité à ce gouvernement, il faudra davantage que son rétropédalage consistant, in extremis, à taxer symboliquement les signes ostentatoires de richesse (la mise à contribution des propriétaires des 34 grands voiliers et des 45 yachts immatriculés dans l’Hexagone apparaît rien moins que dérisoire), ou l’infléchissement de son discours dans le but de faire croire à l’équilibre de ses décisions.

D’autant qu’à cette crise sociale grandissante, vient maintenant s’ajouter l’indignation légitimement suscitée par le bradage de nos industries de souveraineté. J’en ai parlé dans mon dernier post et, depuis, il n’aura pas manqué de confirmations de cette stratégie d'abandon national. N’a-t-on pas vu, entre autres, Monsieur Le Boucher, devenu le frère prêcheur de la pensée macronienne, écrire dans Les Échos qu’il convient d’« aimer les groupes italiens et allemands autant que français et se prendre d’amour pour l’avenir » ? On ne s’étonnera donc pas que le malaise ait très largement dépassé les secteurs salariés directement concernés ou les rangs du syndicalisme, pour gagner jusqu’à un pan de la classe dirigeante. À l’image d’un Xavier Bertrand s’interrogeant gravement sur l’avenir d’une nation qui aurait laissé disparaître ses ouvriers...

Sans doute faudra-t-il du temps avant que l’on ne passe de la démultiplication des refus à la convergence des luttes. Car reste prégnant dans les consciences un profond doute sur la possibilité d’obtenir satisfaction, après tant d’années où le mouvement social se sera heurté au mur de l’intransigeance des possédants. Et la division du monde syndical se trouve simultanément ressenti comme un lourd facteur de faiblesse par le salariat. À cet égard, le présent changement de climat aura déjà ouvert d’intenses débats au sein des confédérations qui n’avaient jusqu’alors pas voulu s’associer à la lutte contre les ordonnances démantelant le code du travail. Il aura également eu pour résultats l’unité retrouvée de toutes les fédérations de fonctionnaires et la rencontre de l’ensemble des centrales à l’initiative de la CGT. Prenons bien la mesure de ce dernier événement, quoiqu’il n’ait à ce stade pas eu de résultats probants : c’est la première fois, depuis le grand mouvement de 2010 contre l’attaque sarkozyenne du droit à la retraite, que les dynamiques d’éparpillement se grippent. Au point que personne, au plus haut niveau des organisations intéressées, n’ait plus exclu l’organisation d’une action interprofessionnelle d’ici la fin de l’année.

Conséquence de ces « bougers » en série, le clivage gauche-droite, que d’aucuns avaient voulu considérer obsolète, du sommet de l’État jusqu’à une frange de la gauche, revient à l’avant-scène. Non, hélas, par le haut, le champ partidaire restant en ruines, mais par le bas, au niveau des citoyens dans la diversité de leurs opinions. Si les plus récentes enquêtes d’opinion marquent une très relative remontée de la popularité présidentielle, la raison en est d’abord que l’électorat de droite se retrouve, très naturellement et très majoritairement, derrière un pouvoir conduisant une action conforme à ses attentes. À l’inverse, les électeurs socialistes ayant voté pour le candidat Macron dès le premier tour de la présidentielle s’affirment de plus en plus rétifs aux orientations mises en œuvre ces cinq derniers mois. En clair, les égarements du passé commencent à se dissiper, et le peuple de gauche tend progressivement à redevenir une réalité en se retrouvant en accord avec la France des victimes du libéralisme.

Il serait, dans ces conditions, indispensable que des éléments de politique alternative soient, au plus vite, portés avec force dans le débat public. Sans que des millions d’hommes et de femmes puissent s’armer de la conviction que d’autres choix sont non seulement nécessaires mais possibles, la confluence des mobilisations sectorielles et des actions de terrain se heurtera en effet à de grandes difficultés. Ce blocage est cependant loin d’être insurmontable.

Pour ne prendre que cet exemple, alors que sont simultanément ouverts les dossiers du droit du travail, de la formation professionnelle, de l’indemnisation du chômage, de la Sécurité sociale et du système des retraites, une grande bataille pour la sécurisation de l’emploi et de la formation, étendant les protections collectives de la majorité de la population, serait de nature à rebattre les cartes. Elle offrirait un premier débouché politique à une grande revendication sur laquelle se seront retrouvées, par-delà il est vrai des différences notables, toutes les composantes du mouvement social depuis des années. Elle pourrait même trouver un appui populaire aussi massif qu’en son temps la pétition demandant le retrait de la loi El Khomri.

Que l’attente d’une réponse de ce niveau s’avère forte ressort au demeurant du succès que vient d’obtenir l’appel en faveur d’une alternative à la casse macronienne du code du travail (https://framaforms.org/contre-les-ordonnances-macron-un-autre-agenda-pour lemploi-et-le-code-du-travail-1505125529). En quelques jours, sans écho médiatique ou presque, il aura été signé par des centaines de personnalités, issues du monde politique, du syndicalisme, de l’univers associatif, de la recherche économique, ou des organisations de la jeunesse…

Au-delà, c’est une plate-forme pour la résistance et le rassemblement à gauche qui vient à l’ordre du jour. Non point encore, bien sûr, l’esquisse d’un programme de gouvernement, mais au moins une réponse politique articulée, partant des grandes questions posées par la confrontation qui se noue avec le pouvoir, pour rouvrir à terme le chemin d’une alternative globale. Quelques points devraient donc vertébrer une telle plate-forme : la sécurisation des travailleurs plutôt que l’encouragement à l’avidité des actionnaires ; la taxation des profits financiers, des dividendes et des placements spéculatifs, afin de doter la puissance publique des moyens d’une politique de progrès ; la réindustrialisation de la nation et la création de centaines de milliers d’emplois, grâce à une action volontaire adossée à la conversion écologique de l’économie ; la revitalisation des territoires, au moyen de la relocalisation des emplois et de la réhabilitation de la démocratie locale ; l’arrêt de l’austérité en Europe et la réorientation des moyens de la Banque centrale afin de servir un développement solidaire des pays membres de l’Union comme l’action contre le dérèglement climatique...

L’initiative pourrait en venir du Parti communiste, mon parti, dès lors qu’il est, à gauche, celui qui peut conjuguer son état d’esprit résolument combatif, l’engagement de ses dizaines de milliers de militants dans tout le pays et dans les mouvements sociaux, le relais institutionnel de ses milliers d’élus, et sa vision rassembleuse de l’action politique. Elle serait un vecteur de remobilisation, pour celles et ceux qui ont durement accusé le coup de la défaite du printemps. Elle pourrait donc très vite agréger les forces et énergies qui ne veulent ni de l’inféodation au macronisme, dont la nature régressive n’est désormais plus à démontrer, ni de l’enclavement protestataire, qui nourrit nécessairement l’impuissance et la division. C’est, en ce sens, que j’ai cru bon de soumettre ces propositions à une réflexion collective.

PS. Depuis que ces lignes auront été écrites, le conseil national du PCF, réuni les 13 et 14 octobre, aura décidé de lancer une « campagne nationale pour un nouveau progrès social pour la France». À l'appui de cette initiative, il aura appelé à la construction, « dès maintenant », de l'alternative sociale au pouvoir en place, autour de « quatre grands enjeux » qui, pour partie, rejoignent les propositions esquissées ci-dessus. Et il aura, pour le 3 février 2018, inscrit la perspective « d'états-généraux du progrès social ouverts à tous les Français-es et à toutes les forces qui partagent cette démarche ». Petit à petit, la réponse politique s'ébauche donc...

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