Le blog de Christian Picquet

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jeudi 7 décembre 2017

La Corse, laboratoire du démembrement programmé de la République

Le scrutin appelé à désigner la nouvelle collectivité de Corse, dont le second tour intervient ce dimanche 10 décembre, revêt une importance cruciale. Pas simplement pour l’avenir de l’île et de ses habitants, pour la France tout entière… Pas simplement du fait d’une poussée autonomiste-indépendantiste dont les diverses composantes totalisent plus de 67% des suffrages exprimés, mais du fait des conséquences de la consultation sur l’avenir institutionnel de notre pays.

Jean-Luc Mélenchon, qui avait choisi durant la campagne de torpiller la seule liste de gauche en lice – celle dont le Parti communiste et la représentation locale de la « France insoumise » constituaient, avec d’autres formations plus modestes, la colonne vertébrale – voit dans les résultats du premier tour une nouvelle manifestation du « dégagisme ». C’est, pour le moins, chausser des lunettes déformantes. Même s’il est vrai que tout le système ayant ordonné la vie politique corse durant des décennies vient de se désintégrer spectaculairement.

La domination des clans, historiquement représentés par quelques grandes familles – Rocca Serra à droite, Giaccobi chez les radicaux de gauche – est désormais réduite en cendres, tandis que l’ensemble des formations traditionnelles ont été balayées. Les représentants de la droite continentale sont marginalisés (avec, à peine, 13% des suffrages), le parti de Monsieur Macron échoue à s’implanter, le Front national est mis en déroute (avec 3,28% des voix, quand Madame Le Pen en obtenait 28% au premier tour de la présidentielle et... 48,52% au second) et, surtout, la gauche connaît un affaissement sans précédent (la liste « L’avenir, la Corse en commun » dépasse tout juste les 5% et est éliminée du second tour).

Ce dernier événement ne saurait être banalisé. Si les formations conservatrices, de droite ou bonapartistes, furent toujours fort puissantes en Corse, et si le poids particulier d’un PRG clanique y brouillait quelque peu les clivages partisans, il n’en existait pas moins une gauche à l’influence non négligeable. Comme en témoigna l’élection du communiste Dominique Bucchini, ancien maire de Sartène, à la tête de l’Assemblée territoriale, qu’il présida jusqu’en 2015. Sans compter qu’un puissant mouvement social bouleversa à plusieurs reprises le contexte insulaire, à l’image du mois de grève des fonctionnaires contre la cherté de la vie, et des milliers de personnes mobilisées à cette occasion, en avril 1989.

La redistribution des cartes en cours profite donc à « Pè a Corsica », qui aborde le second tour forte de 45,36% des voix. La nouvelle percée de cette coalition des autonomistes de Gilles Simeoni et des indépendantistes de Jean-Guy Talamoni, en progression de 20 000 voix sur un corps électoral comptant seulement 230 000 inscrits, fait suite à une série de succès : lors des municipales de 2014, des territoriales de 2015 et des législatives de cette année. Ce qui procède de trois facteurs fortement imbriqués.

D’abord, l’existence incontournable d’un fait corse, se perpétuant depuis l’éphémère proclamation de la République de Pascal Paoli en 1755 (première du genre sur notre continent, dont la Constitution émanait, au surplus, de la plume de Jean-Jacques Rousseau), et que les gouvernements nationaux méprisèrent, lorsqu’ils ne cherchèrent à le réprimer avec violence (souvenons-nous que le FLNC vit le jour après l’assaut donné par les gendarmes à une cave viticole occupée par des régionalistes à Aleria, en 1975, sur ordre de Jacques Chirac alors Premier ministre). Ensuite, le changement radical de stratégie du camp nationaliste, qui a forgé son unité sur la priorité désormais donnée à la conquête de positions institutionnelles, à la suite du renoncement de sa faction clandestine à la « lutte armée ». Enfin, la colère des Corses, qui se trouvent en proie à un sentiment dévastateur d’abandon, subissent une précarisation massive (un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté), et vivent la destruction de leurs services publics plus durement encore que l’Hexagone.

En l’absence d’alternative de gauche suffisamment crédible, tous ces éléments ont fini par se catalyser en quête identitaire, dont le nationalisme a su habilement jouer. Comment ne pas faire la relation entre l’évanouissement du vote lepéniste en ce mois de décembre et la progression impressionnante de « Pè a Corsica » ? Comment ignorer que cette dernière alliance a, dans la période écoulée, épousé délibérément un racisme grandissant envers les populations immigrées d’origine maghrébine, comme l’ont illustré les tensions de l’an passé sur la plage de Sisco et à Ajaccio ? Comment ne pas relever, au cœur de la plate-forme de la liste arrivée en tête, la revendication d’une corsisation des emplois, d’une préférence corse pour l’appeler par son nom, qui rompt avec nos lois républicaines les plus fondamentales, et dont on imagine sans peine les futures cibles ?

Autant dire que, du prétendu « dégagisme » dont s’exalte Jean-Luc Mélenchon sur son blog, émane un fumet plutôt désagréable aux narines progressistes. Les révérences réitérées du leader de la « France insoumise » à la sagesse des leaders nationalistes – ils auraient généré « un enthousiasme et un optimisme fédérateurs », rien que cela –, qui contrastent tant avec le tombereau d’injures déversées sur les communistes – nous ne serions plus, à l’en croire, que des « faussaires » –, expriment même un aveuglement préoccupant. À moins qu’elles ne viennent révéler, ce qui ne serait pas moins alarmant, une stratégie consistant à vouloir fédérer, à défaut d’un peuple qui s’est massivement abstenu le 3 décembre (à 51,17%, proportion atteignant jusqu’à 60% dans les quartiers populaires d’Ajaccio ou de Bastia), des forces disparates dont le seul point commun est de contribuer à l’ébranlement de l’ordre établi.

D’ailleurs, le résultat de la consultation corse pourrait bien se prolonger d’un éloquent pas-de-deux des nationalistes avec le pouvoir macronien. Les premiers, qui dirigeaient déjà la précédente Assemblée, ont sans difficultés approuvé le cadre fixé par la réforme territoriale imposée à la France sous le précédent quinquennat. Or celle-ci, à travers la création de mastodontes régionaux et de puissantes métropoles exerçant leur action au détriment des départements et des communes, vise rien moins que le démembrement de notre République. Cette République, dont les néolibéraux combattent depuis toujours l’unicité et l’indivisibilité, y voyant un obstacle à la mise en concurrence des territoires, qu’ils appellent de leurs vœux. Ce en quoi ils ont parfaitement raison, ces principes fixant à la puissance publique la mission de garantir des mécanismes de péréquation au service de l’égalité entre les citoyens, où qu’ils résident. Que ces exigences se soient, au fil des attaques subies, fortement altérées n’a toutefois pas empêché Emmanuel Macron de se fixer pour priorité, dès le début de son mandat, en juillet, l’accélération du processus institutionnel initié par son prédécesseur.

La nouvelle entité corse, regroupant l’ancienne Assemblée régionale et les deux départements existant antérieurement, va ainsi disposer de compétences considérablement étendues, quoique la loi ne lui octroie nullement les moyens financiers correspondant, baisses drastiques des dotations de l’État obligeant. Elle pourrait, de ce fait, devenir le véritable laboratoire du démembrement programmé par le président de la République.

Soyons parfaitement clair. Il ne saurait être question de dénier aux nationalistes le droit de défendre l’autodétermination de l’île, voire son indépendance, ces revendications pouvant être librement défendues dans un débat démocratique clair et contradictoire. Il ne s’agit pas davantage de contester la légitimité de leur probable victoire dimanche prochain. Le problème vient du fait qu’ils ne se cachent pas de vouloir expérimenter leurs orientations et placer la République devant un fait accompli : décrocher la Corse, au nom de l’autonomie à laquelle ils prétendent vouloir se limiter dorénavant, de la communauté républicaine française. Avec en ligne de mire manifeste, l’avènement de cette « Europe des régions » dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres, laquelle ne peut s’épanouir que sur les ruines de ces espaces de solidarité que représentent encore les États-nations...

Il fait peu de doutes que cette entreprise va bénéficier de la complicité tacite de l’Élysée, dont la future majorité de l'Assemblée insulaire partage de toute évidence la cohérence politique et économique. Nul ne doit, en effet, oublier qu’au nombre des engagements présidentiels de Monsieur Macron, figurait « l’ouverture d’un processus de dialogue en vue de déboucher dans les meilleurs délais sur une autonomie de plein exercice et de plein droit. » Et il était immédiatement précisé : « S’il apparaît que le cadre actuel ne permet pas à la Corse de développer ses potentialités, alors nous pourrons envisager d’aller plus loin et de réviser la Constitution. » Ainsi, en quelques mots, le sens de l’opération en cours était-il parfaitement décrit.

C’est aux Corses qu’il importe maintenant de penser. Piégés par une confrontation électorale dont les enjeux réels leur restaient dissimulés, ils vont subir le choc de logiques de compétitivité à outrance qui aggraveront terriblement leurs difficultés. Pire, ils risquent de passer de la tutelle de clans qui leur étaient devenus odieux, à celle de multinationales attirées par le dynamitage espéré de règles sociales protectrices des populations, de spéculateurs immobiliers appâtés par la promesse de gains faciles, des mafias prospérant à l’ombre des marchés.

L’absence de gauche dans la nouvelle collectivité territoriale va, dès lors, peser fort lourd. C’est la raison pour laquelle notre soutien déterminé doit aller vers les forces qui vont, dans ce contexte si difficile, s’efforcer de redonner une voix à celles et ceux qui viennent d’en être privés. À commencer par nos amis communistes de Corse…

jeudi 23 novembre 2017

À propos du congrès extraordinaire du Parti communiste français

Ce 18 novembre, s’est tenue à Paris l’Assemblée des animateurs et animatrices des sections du Parti communiste français. Un rendez-vous important, puisqu’il ouvrait le processus de préparation du congrès extraordinaire décidé cet été. Le petit millier de participants y fut porteur des réflexions et attentes de ces dizaines de milliers de militants comme de ces milliers d’élus qui concourent à l’enracinement du parti dans les territoires. Porteur aussi de l’expérience précieuse qu’apportent à ces hommes et ces femmes un engagement de tous les jours dans les combats pour la justice, comme une approche résolument rassembleuse de l’action politique.

Autant dire que la rencontre de ce week-end eût mérité mieux que la splendide ignorance de médias si prompts à traiter, dans le moindre détail, les tribulations de Monsieur Castaner pour conserver son maroquin ministériel tout en présidant aux destinées du parti créé à la gloire d’Emmanuel Macron. Autant dire également que les discussions ayant traversé l’Assemblée des animateurs revêtirent davantage d’intérêt que les saillies répétées d’un Jean-Luc Mélenchon stigmatisant son ex-allié du Front de gauche, allié sans lequel, il n’est jamais inutile de le rappeler, il n’eût pu occuper une place centrale sur l’échiquier politique, et même s’inscrire dans la course présidentielle cette année. Passons…

Ayant essuyé de plein fouet le tsunami qui dévasta le théâtre politique au printemps, affaibli par le résultat de législatives désastreuses pour lui (quoiqu’un groupe de députés ait, heureusement, pu être préservé au Palais-Bourbon), contraint de ce fait à un bilan approfondi des choix effectués ces dernières années, à commencer par le soutien apporté à la candidature Mélenchon lors de la dernière présidentielle, le PCF se doit de mener simultanément des réflexions essentielles. Sur la visée communiste au XXI° siècle et sa portée pratique dans les batailles du quotidien… Sur les modifications à apporter au logiciel du parti, pour lui permettre de maîtriser et affronter les épreuves d’un monde en plein bouleversement, d’une offensive globalisée visant à soumettre les peuples aux logiques catastrophiques de la dérégulation financière, des réorganisations planétaires de l’ordre productif comme des points marqués par l’idéologie néolibérale dans les consciences, d’une crise écologique mettant désormais en cause les conditions de l’existence humaine, d’une France en butte dans ce cadre à la dislocation de son modèle républicain… Sur le projet et la stratégie propres à réunir une majorité populaire autour d’une perspective d’espoir… Sur la relation à repenser au pays réellement existant et sur le renouvellement de la manière de s’adresser aux classes populaires…

Au fond, tous ces sujets, et d’autres encore puisque se dessine par exemple à l’horizon le scrutin européen de 2019, convergent sur une seule et même interrogation : comment servir au mieux celles et ceux dont il s’agit de porter la voix et les aspirations ? D’aucuns susurrent que les organisations s’avèrent elles aussi mortelles, et que le temps est venu de tourner la page de l’existence d’un Parti communiste. Une certaine fascination pour la méthode mélenchonienne paraît devoir les amener à chercher un salut dans le regroupement de toutes les sensibilités « radicales » dans une « force en commun ». Chacun comprend ici, bien que cela ne fût que suggéré, que cette dernière ne saurait être que la « France insoumise », laquelle a clairement signifié qu’elle n’entendait de toute manière consentir à aucune démarche pluraliste, estimant avoir réglé tous les problèmes de la construction politique pour la période, grâce au score obtenu par sa figure tutélaire le 23 avril.

Sauf qu’un parti n’est pas seulement une structure organisée, dont un succès électoral suffirait à établir le leadership. Il est d’abord, lorsque son objectif est au surplus la transformation révolutionnaire des rapports sociaux, une ambition historique définissant sa volonté de rupture avec l’ordre établi. Il est encore un projet destiné à relever le défi du pouvoir, afin d’aboutir à un changement effectif et durable au bénéfice du plus grand nombre. Il est enfin un programme autour duquel doivent pouvoir s’unir toutes les forces sociales ayant intérêt à s’extraire d’un système d’exploitation et de domination. Autant de raisons, pour moi, de considérer qu’il est de la plus grande importance de rendre toute sa place au PCF. De lui redonner de la visibilité, de l’indépendance d’expression et d’action, de la réactivité.

C’est que nous traversons une zone de turbulences particulièrement dangereuses. Quoique l’on nous vante le redémarrage de l’économie mondiale, ce sont bel et bien des crises multiples qui s’annoncent, affectant la stabilité de zones entières comme de nombreux États, menaçant d’engendrer des convulsions financières plus graves encore que celle de 2007-2008, mettant en cause la paix sur l’ensemble du globe. Dans notre Hexagone, je l’ai évoquée, s’est formée une vague de contre-réformes sociales inédite depuis la Libération. Le mouvement populaire peine à y faire face, amoindri qu’il se trouve par les défaites enregistrées au fil des ans, en proie à des divisions profondes, privé de tout débouché politique. La décomposition du champ partidaire, entamée à l’occasion des dernières consultations électorales, n’est manifestement pas arrivée à son terme, et elle se trouve porteuse de régressions politiques et sociales en série. Quant à la gauche, dans son état de déshérence, elle n’offre plus la moindre réponse aux attentes innombrables s’exprimant dans la société.

Le PCF dispose, pour faire face à ce contexte éminemment difficile, de plusieurs atouts. En un moment où la confusion s’avère source de tant de désarroi, il apporte à l’engagement progressiste une mémoire des combats du mouvement ouvrier. Alors que le pouvoir macronien relaie sans fard les exigences d’un capital vorace, il est le seul à vouloir y opposer une réponse de classe, construite autour de l’idée que c’est en retrouvant le sens de ses intérêts confluents que le salariat, ultramajoritaire dans une société comme la nôtre, parviendra à mettre en échec l’offensive dont il est l’objet. L’intelligence collective, qu’alimente une vieille implantation de terrain et une grande proximité avec les populations, lui confère la capacité de mettre dans le débat public des éléments d’alternative au néolibéralisme, facteur indispensable à un nouvel essor des luttes. Et ses reculs des dernières années n’ont pas fait disparaître sa capacité de prendre les initiatives nécessaires à la reconstruction d’une gauche dans ce pays, sur un contenu qui le permette.

Qui d’autre, à gauche, peut revendiquer un tel potentiel ? Le Parti socialiste ? Il lui faut solder les comptes calamiteux du hollandisme et savoir s’il veut se dissoudre dans le macronisme ou au contraire retrouver le chemin du peuple. Le mouvement de Benoît Hamon ? Bien que ses positions aillent le plus souvent dans le bon sens, il en est encore à l’étape de l’élaboration de ses propositions et de la définition de son organisation. La « France insoumise » ? Elle dilapide ses succès du printemps, congédiant la référence à la lutte des classes, s’affranchissant du clivage droite-gauche, s’en prenant avec virulence aux organisations syndicales, dérivant vers les eaux incertaines d’un « populisme » assumé, présentant comme une nouveauté un type de parti où tout procède d’un centre incontrôlé des adhérents.

Pour sortir de cette débâcle, qui entretient le peuple de gauche dans un dramatique sentiment d’impuissance, il faudra bien demain travailler à une large convergence capable de réunir une majorité de Français dans une dynamique transformatrice, sur un programme ne se dérobant pas à l’incontournable affrontement à la finance. Si le Parti communiste ne saurait, quant à lui, prétendre posséder toutes les réponses aux défis du moment, il dispose néanmoins des moyens de faire jonction avec des centaines de milliers de citoyens se retrouvant plongés dans l’expectative, pour ne pas dire l’angoisse.

Même lorsqu’ils ne se sont jamais senti de proximité particulière avec lui, ceux-ci se révèlent de plus en plus nombreux, tous les témoignages s’accordent sur ce point, à le percevoir comme une force utile à la bataille pour défendre les grandes conquêtes du passé, en arracher de nouvelles, conjurer le désastre civilisationnel qui se profile. Il peut, par conséquent, œuvrer à l’ouverture des espaces de débat et d’action qui font si cruellement défaut par les temps qui courent. Il lui revient même la responsabilité de soumettre à la plus large discussion une plate-forme qui, partant des attentes sociales et écologiques de l’heure, ébauche les contours d’une politique alternative cohérente, insufflant ainsi de l’énergie aux actions de résistance. La proposition d’« États-généraux pour le progrès social », dont la première étape interviendra le 3 février prochain, va dans ce sens.

Voilà résumé ce qui est, à mes yeux, l’enjeu décisif d’un congrès extraordinaire que les animateurs de section ont décidé de convoquer à l’automne 2018, avec tout à la fois l’ouverture de plusieurs chantiers de travail et étapes de débat, comme celle qui traitera au printemps de l’orientation à défendre en vue de l’échéance européenne, sans parler des « Assises communistes pour l’écologie » prévues en mai 2018. J’eus, personnellement, préféré que la date en fût fixée au printemps, afin que le parti pût se redéployer au plus vite. Majoritairement, les communistes ont souhaité se donner plus de temps.

La discussion s’ouvrira, comme le dit la « feuille de route » adoptée ce samedi, « sur la base d’un bilan de la période écoulée ». Nul doute que la méthode à suivre pour construire les rassemblements de l’avenir sera au cœur de la réflexion collective. Car la rupture qu’opéra la dernière campagne de Jean-Luc Mélenchon avec les acquis du Front de gauche vient rappeler la nécessité de corréler la démarche unitaire indispensable avec une bataille sur les contenus de cette dernière et sur le pluralisme qui doit obligatoirement la caractériser. Pour le dire autrement, les convergences ne sont jamais synonymes de ralliements, leur réussite nécessitant au contraire un combat de tous les instants pour y garantir un rapport de force équilibré.

Un menu copieux, on le voit. Qui intéresse, au-delà du seul PCF, toutes celles et tous ceux qui veulent s’impliquer dans la reconstruction d’une gauche à la hauteur de ce que le peuple est en droit d’attendre d’elle. C’est, pour cette raison, dans le cours même de la préparation du congrès, et parce que l’urgence ne nous laisse pas une année d’élaboration en vase-clos, qu’il va falloir commencer à définir et mettre en œuvre un projet. Pour la France, pour son peuple, pour la gauche tout entière…

dimanche 5 novembre 2017

La question n'est pas de savoir qui "a le point"...

Je ne sais ce qui inspirait Jean-Luc Mélenchon lors de sa fameuse sortie médiatique d’Athènes, offrant à Monsieur Macron « le point » de la première confrontation sociale du quinquennat. En tout cas, il a fait le buzz, comme on dit, générant auprès de celles et ceux qui le suivent plus de désarroi que d’ardeur à braver les vents contraires. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les réactions au post de son blog revenant sur cette déclaration. Pour la plupart, elles suintent l’amertume. Or, on le sait, rien de solide ne naît de l'amertume.

Sur un tel sujet, la polémique n’a pas lieu d’être. Je me garderai donc bien d’y entrer. À ceci près, néanmoins, que la figure tutélaire de la « France insoumise » ouvre publiquement un débat qui ne saurait rester sans suite. D’autant que nous sommes à quelques jours seulement d’une nouvelle journée d’action qui vient, pour la première fois depuis la séquence électorale du printemps, de recevoir le renfort de Force ouvrière. Preuve, s’il en était besoin, que le monde du travail n’est ni acquis aux préceptes libéraux mis en œuvre depuis le sommet de l’État, ni résigné comme pourraient le laisser penser les limites actuelles des démonstrations de rue. Il convient d’ailleurs, dans le même sens, de noter qu’aucune organisation syndicale ne soutient officiellement les dispositions défendues par Madame Pénicaud, contrairement à ce qui s’était produit avec la loi El Khomri.

Le dépit que, peut-être à son corps défendant, vient de laisser percer Jean-Luc Mélenchon signe, à mes yeux, des erreurs d’analyse majeures dont ont découlé, ces derniers mois, des attitudes en décalage complet avec la réalité. Ainsi, son score de l’élection présidentielle ne témoignait-il pas, contrairement à ce qu’il suggérait par ses discours, d’une révolution citoyenne grondant dans les profondeurs du pays, mais d’un potentiel possiblement prometteur pour rebâtir une perspective d’espoir. De même, la surface électorale acquise par les « Insoumis » n’eût-elle pas dû occulter les quatre millions de voix perdus par eux du premier tour de la présidentielle au premier tour des législatives, ni autoriser la conclusion selon laquelle leur mouvement était à lui seul devenu capable de fédérer le peuple tout entier, par-delà les représentations syndicales et le reste de la gauche, mais être mise au service de la convergence de toutes les énergies disponibles, dans le respect de leur diversité.

Il fallait bien en appeler à l’action, et on doit savoir gré à la CGT d’avoir la première pris ses responsabilités en ce sens. C’était en revanche une lourde faute que de tracer un horizon manifestement inatteignable, cette « déferlante » attendue de la marche « insoumise » du 23 septembre. Plus encore, c’était une authentique bévue que d’ignorer le besoin d’unité (qui a toujours aidé à l’entrée en lice massive des salariés), et de sembler vouloir renvoyer les syndicats à un rôle second eu égard aux responsabilités que l’on attribuait simultanément au parti créé au service de la candidature Mélenchon. Tout cela pour aboutir, au soir d’une manifestation certes nombreuse mais très éloignée des objectifs qui lui avaient été assignés, à l’injonction tonitruante adressée aux syndicats de réunir, dans les meilleurs délais, un million de personnes sur les Champs-Élysées. Ce qui, pour n’importe quel militant ou militante un peu au fait de la construction toujours complexe d’une mobilisation sociale, relevait de la plus pure incantation.

On eût aimé que Jean-Luc Mélenchon s’interrogeât sur ses propres responsabilités et en tirât toutes les conclusions, plutôt que d’attribuer aux seules confédérations, à commencer par celles n’ayant pas baissé la garde, la responsabilité des difficultés du moment. Sur son blog, il écrit à l’inverse : « Il faut donc en finir avec cette hypocrisie. Il faut savoir faire équipe et savoir joindre les efforts de mobilisation entre la sphère politique et la sphère du mouvement social. Et je dis le mouvement social en pensant non seulement au syndicalisme mais à tout l’univers associatif, lui aussi laissé de côté à présent en dépit de ses propres efforts pour se mobiliser. Bref, nous avons besoin d’une convergence populaire. En tout cas je le dis clairement : les organisations politiques ont toute leur place dans la mobilisation et la conduite du mouvement de résistance sociale. La jonction entre elles et les organisations du mouvement syndical et associatif est indispensable face à la politique de Macron. Car cette politique vise en fait, à partir du terrain social, à une reconstruction politique générale de la société. Ce n’est donc pas seulement une ‘’question syndicale’’ qui est posée. Ni la refonte du code du travail, ni la destruction de la Sécurité sociale ne sont des questions exclusivement syndicales. Ce sont des questions de société qui ont un contenu hautement politique comme nous ne cessons de le dire à la tribune de l’Assemblée et au pays. » Le propos, du moins tel que je comprends, revient à persister dans l’erreur. Je m’explique.

Au lendemain de ce qui constitua une défaite historique (l’excellent score de Mélenchon ne peut occulter que, le 23 avril, la gauche en toutes ses composantes n’obtint que 27,72% des suffrages exprimés, soit un résultat catastrophique), le mouvement populaire s’est retrouvé dans la situation la plus difficile qui se pût imaginer pour faire face au choc de la contre-révolution libérale annoncée par Emmanuel Macron durant sa campagne. Depuis l’irruption de la jeunesse en 2006 qui, alors soutenu par les syndicats unis, avait obtenu le retrait du contrat première embauche, il n’a cessé d’enchaîner les échecs. La division du monde syndical, doublée de la propension de certaines de ses directions à s’accommoder du démantèlement de grandes conquêtes, a terriblement affaibli les capacités de riposte. Tous ceux qui se battent sur le terrain le savent, un immense doute s’est donc installé dans les esprits sur la possibilité de l’emporter, dans un contexte considérablement dégradé par la gestion du quinquennat précédent comme par l’issue des consultations du printemps.

Repartir à la bataille n’en est pas moins possible, le nouveau pouvoir ne disposant pas d’un soutien majoritaire à sa politique. À trois conditions toutefois : que l’on appréhende sur la durée la reconstitution du rapport de force, en sachant avancer à chaque étape les bons objectifs et enraciner la contre-offensive à l’échelle des entreprises autant que des lieux d’étude ou de vie (ce qu’a souvent dit, je le remarque, Philippe Martinez) ; que se déploie, dans ces conditions, un travail volontariste de reconstruction de l’unité du salariat, du syndicalisme et, plus largement, des courants progressistes ; que, frontalement ciblé par les attaques des gouvernants, et parce qu’il est le mieux placé pour rassembler une puissante force populaire (n’oublions jamais, à cet égard, que les travailleurs représentent l’immense majorité du peuple dans une société comme la nôtre), le mouvement syndical voit d’emblée reconnu son rôle dirigeant dans l’action à mener.

De ce point de vue, si Jean-Luc Mélenchon a incontestablement raison de prôner la convergence sans exclusive de tous ceux qui veulent voir mis en échec une gestion gouvernementale s’en prenant à tout ce qu’il subsistait encore de l’héritage du Conseil national de la Résistance, c’est-à-dire d’un pilier essentiel de notre République telle qu’elle fut refondée à la Libération, il se trompe terriblement sur la mission des partis.

Appelant, dans l’extrait reproduit ci-dessus, à associer ces derniers aux syndicats et aux associations dans « la conduite » de la lutte, il en vient dans le même texte à dénoncer ce qu’il estime être une fétichisation de la Charte d’Amiens. Celle-ci porte, il est vrai, l’empreinte d’une période, le passage du XIX° au XX° siècle, où le syndicalisme révolutionnaire disputait âprement la direction du mouvement ouvrier au socialisme alors en pleine expansion. Très franchement, je ne crois pas que telle soit l’origine des difficultés aujourd’hui rencontrées par le mouvement social. Au surplus, il n’est pas vraiment raisonnable, au motif que nous aurions changé d’époque, d’évacuer au détour d’une phrase les dégâts qu’a pu provoquer, au siècle passé, la négation de l’indépendance dont doit, par principe, disposer le syndicalisme.

À bien y regarder, ce n’est pas une mince divergence que révèle pareille vision des choses. Il incombe, évidemment, aux structures partidaires de contribuer, à la place qui est la leur, à la mobilisation la plus puissante possible. Ce n’est cependant pas pour se prétendre plus efficaces, ou pour s’estimer plus rassembleuses, que les organisations syndicales. La « France insoumise » ne devrait-elle pas en revenir à ce respect obligé d’une certaine modestie quant à ses capacités d’entraîner le peuple à sa suite ? Les résultats de ses propres exhortations n’attesteraient-ils pas de l’inanité de postures quelque peu présomptueuses ?

Cela devrait l’amener, à l’égal des autres formations politiques, à s’interroger sur la manière d’alimenter le combat social. Il revient, en l’occurrence, aux partis de dynamiser ce dernier à l’aide d’éléments programmatiques renforçant la détermination de celles et ceux qui y participent, de faire refluer le découragement en démontrant que d’autres choix sont possibles pourvu que la volonté politique fût au rendez-vous, bref de dégager un début d’alternative à un libéralisme destructeur de vies et de droits. Encore une fois, j’écris tout ceci avec à l’esprit, non d’obscurs règlements de comptes, mais l’intérêt collectif.

Dans une précédente note, j’évoquais l’idée de mettre dans le débat public une plate-forme qui, partant des points sur lesquels se catalyse la confrontation avec le macronisme, commence à dessiner un autre futur pour le pays. Redonner au peuple travailleur confiance en lui-même, réhabiliter la politique aux yeux du plus grand nombre, restaurer le crédit de la gauche auprès des citoyens et en rassembler les forces vives, permettre aux partis de retrouver visiblement leur utilité démocratique, c’est d’abord travailler à rendre complémentaires les engagements des diverses composantes de notre camp social et politique. Ce n’est en aucun cas s’aventurer dans des concurrences désastreuses, risquer d’affaiblir ceux qui n’ont pas hésité un instant à relever le défi d’un affrontement qu’ils savaient difficile, ou se poser en donneur de leçons…

vendredi 27 octobre 2017

Démocratie et paix en Catalogne et en Espagne : un enjeu pour l'Europe

Plus personne ne peut douter que la crise, rebondissant en permanence de l’autre côté des Pyrénées, entre dans un moment d’une extrême dangerosité. Elle n’est d’ailleurs plus simplement catalane ou espagnole, elle revêt une dimension proprement européenne. D’évidence, plusieurs facteurs ont contribué à la montée paroxystique des enchères, depuis le référendum du 1° octobre jusqu’à la décision de Mariano Rajoy, avalisée par le Sénat espagnol ce 27 octobre, de recourir à l’article 155 de la Constitution de l’État central afin de suspendre l’essentiel des pouvoirs de la Generalitat de Barcelone et de destituer ses principaux responsables. La proclamation de l’indépendance de la Catalogne par son Parlement autonome en devenait, dans la foulée, inévitable. Tous les ingrédients sont maintenant réunis d’une épreuve de force aux développements imprévisibles.

À l’origine de ces événements, il y a bien sûr le fait national catalan. Il est aussi incontestable qu’incontournable, quoi qu’il se fût, depuis les XII° et XIII° siècles, imbriqué avec le tortueux processus de formation de l’unité espagnole. Avec sa langue, sa culture propre, une longue pratique institutionnelle lui ayant conféré sa spécificité, il a été partie prenante de l’unification des provinces ibériques des origines, en même temps qu’expression d’intérêts particuliers, économiques notamment, l’ayant régulièrement placé en confrontation avec Madrid. Jusqu’à ce que, dès le début du XX° siècle, le catalanisme se fît mouvement politique et culturel moderne.

En quelque sept siècles, il ne fut pourtant jamais apporté la moindre réponse durable à cette réalité. Ni par les souverains castillans, ni par les brefs épisodes républicains contemporains, ni évidemment par Franco qui l’écrasa sous le talon de fer de son interminable dictature, ni par les pouvoirs démocratiques s’inscrivant dans le régime de monarchie constitutionnelle en place depuis la fin des années 1970. Il suffit, pour approcher la réalité d’une Catalogne toujours rebelle aux tutelles que l’on veut lui imposer, et qui donna des traits si particuliers à son mouvement ouvrier, de se reporter aux belles pages que George Orwell lui consacra, en relatant son engagement de 1937 dans les milices du Parti ouvrier d’unification marxiste (d’inspiration « trotskyste ») et dans celles des anarcho-syndicalistes de la Confédération nationale du travail contre le putsch franquiste (in Hommage à la Catalogne, 10/18 2000).

Si elle s’est nourrie, au siècle dernier, du bouillonnement des combats républicains et progressistes, la revendication catalane n’en a pas moins, jusqu’à nos jours, été portée par une large partie de la bourgeoisie locale. Elle a, de surcroît, repris une vigueur particulière avec la crise financière des années 2000, qui affecta durement la Péninsule et y approfondit la fracture entre les régions les plus riches, dont la Catalogne, et celles subissant le plus cruellement les effets des choix libéraux des gouvernements madrilènes et de l’austérité à laquelle toute l’Europe se voit assujettie. D’où ce trait, fort déroutant pour des observateurs peu avertis des fragilités de l’unité espagnole, qui a vu récemment le mouvement indépendantiste contester la contribution versée à l’Espagne sans retour suffisant à ses yeux, tout en réussissant à coaliser, de manière certes conflictuelle, une droite catalaniste dominante avec une extrême gauche affichant son anticapitalisme, en passant par une formation traditionnelle comme la Gauche républicaine (ERC).

Cette dynamique complexe et contradictoire s’est développée sur la toile de fond d’une globalisation devenue folle, ayant façonné une construction continentale piétinant la souveraineté démocratique des peuples, affaiblissant la légitimité des États, favorisant les inégalités de développement entre les nations et en leur sein, soufflant sur les braises des égoïsmes infranationaux, et allant même dans un passé récent jusqu’à caresser l’idée d’une « Europe des régions », dans le but manifeste de détruire les espaces étatiques de solidarité pour mieux généraliser la « concurrence libre et non faussée ».

La disparition des repères hérités de l’histoire et la dilution un peu partout des liens de citoyenneté seuls à même de permettre l’affranchissement des assignations communautaires ont, au final, provoqué la multiplication des recherches identitaires et des fragmentations territoriales. Au point de faire surgir, ou resurgir, de l’Italie du Nord à la Flandre belge, des phénomènes nationalitaires exprimant leur refus « de payer pour les autres », sous-entendu les populations moins bien loties avec lesquelles leurs entités locales coexistaient jusqu’alors dans des cadres nationaux communs. C’est aussi ce contexte qui explique l’âpreté du conflit actuel.

Oubliant que son pays était redevenu une poudrière, la droite post-franquiste, de retour à la tête de l’Espagne depuis 2011, a allumé une mèche à combustion lente. Elle le fit, circonstance aggravante, avec l’appui d’une couronne aussi déphasée que secouée par ces scandales qui ont conduit à l’abdication du père de Felipe VI, l’actuel tenant du Trône. Alors qu’un statut reconnaissant la Catalogne comme « nation » et lui octroyant une large autonomie avait été négocié avec le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero, que le texte en avait été massivement approuvé par les Catalans en 2006, les députés du Parti populaire avaient saisi le Tribunal constitutionnel espagnol. Ils eurent gain de cause, en 2010, avec l’annulation de 14 des 224 articles du nouveau statut, dont celui qui consacrait de facto le caractère plurinational de l’État espagnol. En pratique, ils ruinaient toute chance d’aboutir à une perspective politique qui eût pu servir à résoudre d’autres conflits, dont celui qui ravage l’Euzkadi depuis si longtemps.

Quoi que l’on pense des plus récentes initiatives du président de la Generalitat et des élus de l’Assemblée catalane qui le soutiennent, elles ne furent que la conséquence du coup de force initial des amis de Monsieur Rajoy. La brutalité de la réponse au référendum d’autodétermination, de la part d’un pouvoir miné par la corruption et gouvernant sans majorité aux Cortes depuis 2015, l’ignorance de l’appel de Carles Puigdemont au dialogue comme de sa proposition de suspendre à cette fin la déclaration d’indépendance, la dissolution désormais programmée des institutions autonomes n’ont fait qu’enfoncer l’Espagne dans l’impasse.

Seul le dialogue peut aujourd’hui dégager les pistes d’une solution politique. Ce retour à la raison suppose néanmoins que soit acté le principe du droit imprescriptible d’un peuple à déterminer librement son destin. Ce dernier n’implique d’ailleurs pas nécessairement une séparation, la dislocation de l’État central ne revêtant pas en soi une portée progressiste ou anticapitaliste, comme l’imaginent certains secteurs de l’extrême gauche européenne. Elle peut même aboutir à opposer entre elles les populations dominées d’Espagne. C’est Léon Trotsky qui, dès 1931, tout en reconnaissant « le caractère progressiste, révolutionnaire-démocratique, de la lutte nationale catalane contre la suzeraineté espagnole, l’impérialisme bourgeois et le centralisme bureaucratique », mettait en garde ses amis contre tout ce qui pouvait « diviser le prolétariat d’Espagne en secteurs nationaux » (in La Révolution espagnole, 1930-1940, Les éditions de Minuit 1975). Les mots portent, certes, l’empreinte d’une autre époque, l’avertissement n’en reste pas moins d’une brûlante actualité…

En l’occurrence, l’autodétermination peut parfaitement se réaliser dans le cadre d’une large autonomie politique et culturelle. Laquelle suppose toutefois que gouvernement et partis espagnols respectent la parole des citoyens de Catalogne comme les représentants qu’ils se sont donné. Plus encore, il leur faut consentir à ouvrir le débat sur les institutions de l’État central, la faillite patente d’une monarchie totalement délégitimée mettant clairement à l’ordre du jour l’avènement d’une République démocratique, dont la nature fédérative garantirait une unité espagnole renouvelée.

À l’inverse, le choix de la surenchère autoritaire et de l’asphyxie économique de la Catalogne, dans lequel s’enferme le pouvoir de Madrid, ne peut que creuser des failles déjà très profondes, mener vers l’implosion du pays, exacerber les pires haines nationalistes, faire resurgir les nostalgies recuites du passé franquiste (on l’a bien vu dans ces manifestations anti-indépendantistes où paradait une extrême droite saisissant l’occasion de faire son grand retour dans la vie publique). Bref, il menace d’interdire aux diverses populations et nationalités de retrouver durablement la paix et l’harmonie.

C’est dire si l’apparente impavidité des dirigeants de l’Union européenne, à commencer par ceux de notre pays, paraît irresponsable. L’ignorance de la question catalane, et du même coup l’encouragement apporté à Mariano Rajoy dans sa dérive répressive, sont en effet de nature à ébranler un peu plus l’idée d’Europe elle-même. Qui ne voit qu’une construction privée de tout esprit démocratique pour mieux agir au seul bénéfice des marchés, exaltant au demeurant le dépassement d’États-nations décrétés obsolètes, est en train d’engendrer des manifestations multiforme de désagrégation, associant recherches d'une souveraineté évanouie, replis sur soi, et particularismes mus par de froides logiques de compétition ? Tout cela peut parfaitement conduire à la balkanisation de notre continent.

L’explosion meurtrière de l’ex-Yougoslavie n’est pas si éloignée que l’on puisse se permettre de mésestimer à quelle situation immaîtrisable pourrait mener, à terme, sur fond de perte d’autorité accélérée des institutions pilotées depuis Bruxelles, l’enchaînement du Brexit, de l’implosion de l’Espagne, de la montée de droites xénophobes et de forces fascisantes, ou encore des revendications sécessionnistes se multipliant du Tyrol à la Transylvanie, pour ne pas parler de la Corse ou de la Bavière…

Si l’on ne saurait, comme d’aucuns ont cru bon de le faire, en appeler à des médiations européenne ou française (au nom de quelle légitimité les autorités concernées pourraient-elles s’instituer en juges de paix d’un conflit dans lequel elles ont pris le parti que l’on sait ?), l’intervention des opinions publiques, des formations citoyennes et des élus attachés à la démocratie apparaît, elle, de la plus grande urgence. Pour que le droit l’emporte sur la force, la coopération sur la rivalité, la solidarité entre les peuples sur leur affrontement fratricide…

jeudi 12 octobre 2017

Les lignes bougent, la réponse politique doit suivre...

Cette note a été remise à jour le 15 octobre

Le président de la République et ses affidés peuvent bien professer le plus souverain mépris envers la moindre critique, celle-ci se voyant renvoyée au « monde ancien » dont ils ont décrété la disparition, ils n’en sont pas moins entrés dans la zone des turbulences. Moins de six mois après qu’ils se soient emparés des commandes, les reclassements et décantations en cours dans la société française sont de nature à les priver du succès qu’ils pensaient acquis, rendus trop confiants par la déréliction du champ politique traditionnel dans la foulée de la double séquence électorale du printemps.

Il y a d’abord cette colère qui monte des profondeurs du pays et se traduit par la démultiplication des terrains de confrontation. Ayant voulu lancer simultanément ses contre-réformes, assumant sans fard qu’elles s’organisent au profit du seul capital financier, croyant du même coup frapper ses opposants de sidération, Emmanuel Macron aura en réalité provoqué un réflexe de défense du corps social. Salariés en lutte pour leurs droits et leurs conditions d’existence, retraités dénoncés comme « riches » à partir de 1200 euros de pension, jeunes directement attaqués par la réduction des APL ou les nouvelles orientations sélectives du nouveau ministre de l’Éducation, élus territoriaux en butte à l’austérité budgétaire et à l’étranglement de la démocratie locale, classes populaires et moyennes assommées par l’annonce d’un transfert massif de la richesse en direction de quelques centaines de ménages : une majorité de nos concitoyens est en train de prendre conscience qu’elle va payer au prix fort des choix de classe.

Ainsi, qu’il se trouve 57% de Français pour soutenir le mouvement de la Fonction publique, ce 10 octobre, alors que l’on ne cesse de vouloir opposer secteurs privé et public en stigmatisant ce dernier comme « privilégié », en dit-il long sur la profondeur du sentiment d’injustice qui s’empare des Français. Pour rendre un peu de popularité à ce gouvernement, il faudra davantage que son rétropédalage consistant, in extremis, à taxer symboliquement les signes ostentatoires de richesse (la mise à contribution des propriétaires des 34 grands voiliers et des 45 yachts immatriculés dans l’Hexagone apparaît rien moins que dérisoire), ou l’infléchissement de son discours dans le but de faire croire à l’équilibre de ses décisions.

D’autant qu’à cette crise sociale grandissante, vient maintenant s’ajouter l’indignation légitimement suscitée par le bradage de nos industries de souveraineté. J’en ai parlé dans mon dernier post et, depuis, il n’aura pas manqué de confirmations de cette stratégie d'abandon national. N’a-t-on pas vu, entre autres, Monsieur Le Boucher, devenu le frère prêcheur de la pensée macronienne, écrire dans Les Échos qu’il convient d’« aimer les groupes italiens et allemands autant que français et se prendre d’amour pour l’avenir » ? On ne s’étonnera donc pas que le malaise ait très largement dépassé les secteurs salariés directement concernés ou les rangs du syndicalisme, pour gagner jusqu’à un pan de la classe dirigeante. À l’image d’un Xavier Bertrand s’interrogeant gravement sur l’avenir d’une nation qui aurait laissé disparaître ses ouvriers...

Sans doute faudra-t-il du temps avant que l’on ne passe de la démultiplication des refus à la convergence des luttes. Car reste prégnant dans les consciences un profond doute sur la possibilité d’obtenir satisfaction, après tant d’années où le mouvement social se sera heurté au mur de l’intransigeance des possédants. Et la division du monde syndical se trouve simultanément ressenti comme un lourd facteur de faiblesse par le salariat. À cet égard, le présent changement de climat aura déjà ouvert d’intenses débats au sein des confédérations qui n’avaient jusqu’alors pas voulu s’associer à la lutte contre les ordonnances démantelant le code du travail. Il aura également eu pour résultats l’unité retrouvée de toutes les fédérations de fonctionnaires et la rencontre de l’ensemble des centrales à l’initiative de la CGT. Prenons bien la mesure de ce dernier événement, quoiqu’il n’ait à ce stade pas eu de résultats probants : c’est la première fois, depuis le grand mouvement de 2010 contre l’attaque sarkozyenne du droit à la retraite, que les dynamiques d’éparpillement se grippent. Au point que personne, au plus haut niveau des organisations intéressées, n’ait plus exclu l’organisation d’une action interprofessionnelle d’ici la fin de l’année.

Conséquence de ces « bougers » en série, le clivage gauche-droite, que d’aucuns avaient voulu considérer obsolète, du sommet de l’État jusqu’à une frange de la gauche, revient à l’avant-scène. Non, hélas, par le haut, le champ partidaire restant en ruines, mais par le bas, au niveau des citoyens dans la diversité de leurs opinions. Si les plus récentes enquêtes d’opinion marquent une très relative remontée de la popularité présidentielle, la raison en est d’abord que l’électorat de droite se retrouve, très naturellement et très majoritairement, derrière un pouvoir conduisant une action conforme à ses attentes. À l’inverse, les électeurs socialistes ayant voté pour le candidat Macron dès le premier tour de la présidentielle s’affirment de plus en plus rétifs aux orientations mises en œuvre ces cinq derniers mois. En clair, les égarements du passé commencent à se dissiper, et le peuple de gauche tend progressivement à redevenir une réalité en se retrouvant en accord avec la France des victimes du libéralisme.

Il serait, dans ces conditions, indispensable que des éléments de politique alternative soient, au plus vite, portés avec force dans le débat public. Sans que des millions d’hommes et de femmes puissent s’armer de la conviction que d’autres choix sont non seulement nécessaires mais possibles, la confluence des mobilisations sectorielles et des actions de terrain se heurtera en effet à de grandes difficultés. Ce blocage est cependant loin d’être insurmontable.

Pour ne prendre que cet exemple, alors que sont simultanément ouverts les dossiers du droit du travail, de la formation professionnelle, de l’indemnisation du chômage, de la Sécurité sociale et du système des retraites, une grande bataille pour la sécurisation de l’emploi et de la formation, étendant les protections collectives de la majorité de la population, serait de nature à rebattre les cartes. Elle offrirait un premier débouché politique à une grande revendication sur laquelle se seront retrouvées, par-delà il est vrai des différences notables, toutes les composantes du mouvement social depuis des années. Elle pourrait même trouver un appui populaire aussi massif qu’en son temps la pétition demandant le retrait de la loi El Khomri.

Que l’attente d’une réponse de ce niveau s’avère forte ressort au demeurant du succès que vient d’obtenir l’appel en faveur d’une alternative à la casse macronienne du code du travail (https://framaforms.org/contre-les-ordonnances-macron-un-autre-agenda-pour lemploi-et-le-code-du-travail-1505125529). En quelques jours, sans écho médiatique ou presque, il aura été signé par des centaines de personnalités, issues du monde politique, du syndicalisme, de l’univers associatif, de la recherche économique, ou des organisations de la jeunesse…

Au-delà, c’est une plate-forme pour la résistance et le rassemblement à gauche qui vient à l’ordre du jour. Non point encore, bien sûr, l’esquisse d’un programme de gouvernement, mais au moins une réponse politique articulée, partant des grandes questions posées par la confrontation qui se noue avec le pouvoir, pour rouvrir à terme le chemin d’une alternative globale. Quelques points devraient donc vertébrer une telle plate-forme : la sécurisation des travailleurs plutôt que l’encouragement à l’avidité des actionnaires ; la taxation des profits financiers, des dividendes et des placements spéculatifs, afin de doter la puissance publique des moyens d’une politique de progrès ; la réindustrialisation de la nation et la création de centaines de milliers d’emplois, grâce à une action volontaire adossée à la conversion écologique de l’économie ; la revitalisation des territoires, au moyen de la relocalisation des emplois et de la réhabilitation de la démocratie locale ; l’arrêt de l’austérité en Europe et la réorientation des moyens de la Banque centrale afin de servir un développement solidaire des pays membres de l’Union comme l’action contre le dérèglement climatique...

L’initiative pourrait en venir du Parti communiste, mon parti, dès lors qu’il est, à gauche, celui qui peut conjuguer son état d’esprit résolument combatif, l’engagement de ses dizaines de milliers de militants dans tout le pays et dans les mouvements sociaux, le relais institutionnel de ses milliers d’élus, et sa vision rassembleuse de l’action politique. Elle serait un vecteur de remobilisation, pour celles et ceux qui ont durement accusé le coup de la défaite du printemps. Elle pourrait donc très vite agréger les forces et énergies qui ne veulent ni de l’inféodation au macronisme, dont la nature régressive n’est désormais plus à démontrer, ni de l’enclavement protestataire, qui nourrit nécessairement l’impuissance et la division. C’est, en ce sens, que j’ai cru bon de soumettre ces propositions à une réflexion collective.

PS. Depuis que ces lignes auront été écrites, le conseil national du PCF, réuni les 13 et 14 octobre, aura décidé de lancer une « campagne nationale pour un nouveau progrès social pour la France». À l'appui de cette initiative, il aura appelé à la construction, « dès maintenant », de l'alternative sociale au pouvoir en place, autour de « quatre grands enjeux » qui, pour partie, rejoignent les propositions esquissées ci-dessus. Et il aura, pour le 3 février 2018, inscrit la perspective « d'états-généraux du progrès social ouverts à tous les Français-es et à toutes les forces qui partagent cette démarche ». Petit à petit, la réponse politique s'ébauche donc...

vendredi 6 octobre 2017

Marianne, bradée à la finance, vendue à la découpe

On ne saurait reprocher à Emmanuel Macron de ne pas appliquer son programme. Chacun en conviendra, pourvu qu’il ne se laisse abuser ni par sa rhétorique très jésuitique du « en même temps », ni par son exceptionnel talent de communicant, ni par l’autosatisfaction qu’il manifeste dès qu’il peut arguer d’un succès (on l’aura encore vu récemment à Whirlpool). Cinq mois après le second tour de la présidentielle, même des observateurs bien introduits au Château consentent à reconnaître que sa condescendance sociale, perçant à chaque fois qu’il se trouve contesté par des salariés en colère, comme ceux de GM&S le 4 octobre à Egletons, reflète une politique servant outrageusement les riches. Encore convient-il de se montrer un peu plus précis et d’oser aller jusqu’au bout du diagnostic : notre nouveau monarque est, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, Nicolas Sarkozy compris, l’homme du capital financier. Tout en fait foi, du discours de la Sorbonne aux décisions hypothéquant le devenir industriel du pays, en passant par les choix annoncés pour le prochain exercice budgétaire.

Prenez ainsi la visée qu’il aura exposée à propos de l’Europe. Passez sur les tirades, mille fois tombées auparavant des lèvres d’européistes toujours prompts à exalter des lendemains enchantés, où les souffrances du présent s’évanouiraient. Oubliez l’architecture fédéraliste évoquée pour la zone euro, qui n’a aucune chance de voir le jour au moment où le partenaire allemand, fort de sa suprématie sur la construction communautaire en même temps que percuté par l’affaiblissement de sa chancelière à la suite des élections générales du 24 septembre, va très probablement se replier sur la conception d’une Europe épousant au plus près ses intérêts fondamentaux. Et considérez avec attention le concept qui paraît vertébrer sa pensée.

À suivre sa cohérence, une « souveraineté européenne » serait appelée à se substituer à celle des nations. Outre qu’une semblable perspective supposerait l’existence d’un peuple européen s’affranchissant des identités originelles de ses diverses composantes pour se constituer politiquement à travers un processus d’intégration, ce qui ne correspond nullement au moment historique, elle devrait, pour au moins se rapprocher un peu de la réalité, viser à faire de la nouvelle entité « souveraine » une puissance apte à affronter les défis de la globalisation marchande et financière.

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mardi 26 septembre 2017

Un week-end instructif

Le week-end aura vu se dérouler des rendez-vous importants pour la vie politique de notre Hexagone. Je veux parler de la marche convoquée par Jean-Luc Mélenchon contre « le coup d’État social », du scrutin appelé à renouveler la moitié du Sénat, et des élections générales en Allemagne. Il en découle d’importantes leçons à méditer. Une fois n’est pas coutume sur ce blog, je vais m’efforcer de les ramasser en un seul post. En m’excusant par avance du traitement nécessairement schématique auquel cela me contraint.

Je commence donc par la montée sur Paris organisée par la « France insoumise ». Elle aura attiré du monde, confirmant le refus populaire grandissant d’une politique dont une majorité de Français ressent désormais à quel point elle obéit à une impitoyable logique de classe. Mais elle n’aura pas vu s’opérer le « déferlement » auquel avait imprudemment appelé Jean-Luc Mélenchon. Que l’on prît, en effet, les chiffres de la préfecture de police ou ceux des organisateurs, la manifestation n’aura ni dépassé en ampleur, ni même égalé, les cortèges syndicaux des 12 et 21 septembre.

Si l’on doit se féliciter sans réserve que des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue, aidant ce faisant à faire refluer la résignation dont profite l’exécutif, il n’en faut pas moins espérer que Jean-Luc Mélenchon reconnaîtra l’erreur du raisonnement sur lequel il aura fondé son appel : quel qu’ait été son succès au premier tour de la présidentielle, il ne saurait, comme il l’a fait, se proclamer l’expression du peuple dans sa diversité et prétendre ne laisser aux syndicats « que » la représentation du salariat, oubliant au passage que ce dernier constitue l’écrasante majorité de la population d’un pays comme le nôtre.

Dans la tradition du mouvement ouvrier, les organisations syndicales, parce qu’elles ont vocation à unir les travailleurs par-delà leurs choix partisans, leurs origines ou convictions intimes, concourent à la défense de l’intérêt général. La bataille des ordonnances, qui ouvre l’automne contre la mise en pièces de l’ordre public social républicain, le confirme. Et il ne faudrait pas, à gauche, que l’on en vienne à le contester, fût-ce implicitement, confortant du même coup le discours servant de justification à Monsieur Macron lorsqu’il veut priver le monde du travail, notamment dans les PME, de représentants mandatés par leurs confédérations.

Dit autrement, nul ne doit venir compliquer la tâche de ceux qui s’attellent à la construction d’un front syndical. Ni en cherchant à leur disputer la direction du combat, au prix d’une exacerbation des divisions mortifères qui rendent déjà si difficile l’organisation de la riposte. Ni en résumant le rôle des partis, qui devrait être de féconder les mobilisations de propositions alternatives de haut niveau, à l’encouragement d’un « dégagisme » qui a tôt fait de déraper. La démonstration en aura été faite avec la tirade, aussi insensée qu’ayant immédiatement été exploitée par l’adversaire, sur « la rue qui a abattu les nazis ». Comme on n’imagine pas que Jean-Luc Mélenchon veuille assimiler le macronisme au nazisme, et dès lors qu’il ne peut ignorer qu’il fallut la conjugaison de mouvements armés de résistance et de l’engagement mondialisé d’immenses corps d’armées pour venir à bout des puissances de l’Axe, chacun peut aujourd’hui constater la dangerosité des exhortations simplificatrices au chamboule-tout.

Conclusion de l’épisode : l’heure est maintenant, plutôt qu’aux tentations hégémonistes d’un autre âge, à la construction pas à pas de l’unité des forces du travail et du camp progressiste. Et cela ne pourra se réaliser que derrière les syndicats...

Je poursuis avec les sénatoriales. Non que je goûte particulièrement les vertus du bicamérisme parlementaire, surtout lorsque celui-ci a pour fonction principale de pérenniser un bastion du conservatisme, conçu pour surreprésenter une France rurale et très marquée à droite. Il faut, bien sûr, y exister et y combattre, ce à quoi s’emploient mes amis du groupe communiste et républicain, mais cette architecture institutionnelle ne saurait être vue comme le nec plus ultra d’une démocratie représentative. Cela dit, même dans sa déformation, le renouvellement de 170 sièges de la « Haute Assemblée » par 75 000 « grands électeurs » permet de mesurer la réalité des rapports de force politiques dans le pays.

Dans la foulée de la grande recomposition que son élection, croyait-il, devait nécessairement favoriser, le président de la République escomptait bien bénéficier d’une dynamique suffisante pour lui permettre de gagner les trois-cinquième des deux Chambres à la révision de la Constitution, qu’il appelle de ses vœux. Au cœur de cette dernière, comme il l‘avait esquissé devant le Congrès au début de l’été, la réduction du nombre des parlementaires, ce qui est une manière d’assurer l’exécutif d’un contrôle plus étroit des Assemblées, doublée d’une diminution des pouvoirs des communes (ce que dessinent, tout à la fois, la suppression d’un nombre important d’élus locaux, et l’idée d’une désignation au suffrage universel direct des présidents de ces grandes agglomérations autour desquels le pouvoir voudrait structurer la vie de nos territoires, aux dépens des maires et conseils municipaux, donc de la démocratie communale héritée de notre Grande Révolution).

En n’élisant qu’une poignée de sénateurs de « La République en marche », les élus locaux, qui composent la grande majorité des « grands électeurs » ont en quelque sorte manifesté une fronde naissante. Le fait que, pour beaucoup d’entre eux, ils fussent considérés comme « sans étiquette », eût logiquement dû favoriser un parti présidentiel tout juste installé en force au Palais-Bourbon. Il n’en aura rien été : du fait de ses succès de 2014 et 2015 la droite traditionnelle amplifiera sa prédominance au palais du Luxembourg, un Parti socialiste pourtant exsangue n’aura pas connu la saignée qu’il pouvait redouter, et le Parti communiste (dont les sièges étaient, pour l’essentiel d’entre eux, renouvelables) retrouvera un groupe, ce qui assure les mobilisations du relais d’une voix forte dans cet Hémicycle.

Voilà donc Emmanuel Macron pris en tenailles. D’un côté, il se heurte à la lente montée en puissance de l’opposition populaire à ses orientations de régression sociale, de l’autre, il voit s’affirmer une résistance des élus qui subissent eux-mêmes, en première ligne, les conséquences de la suppression des emplois aidés, de l’amputation de l’aide personnalisée au logement, et de la baisse des dotations d’État au nom de l’austérité saignant les finances publiques.

Ainsi, ce 24 septembre pourrait-il bien venir confirmer que notre César élyséen, en ouvrant simultanément tous les dossiers de la confrontation avec le pays dans le but manifeste de sidérer ses contempteurs, pourrait en réalité avoir favorisé la confluence des mécontentements.

J’achève sur l’Allemagne. L’échec que vient d’y essuyer Angela Merkel, à l’occasion des élections générales de ce dimanche, représente une difficulté supplémentaire pour nos propres gouvernants. Je parle à dessein d’échec car, si le parti de la chancelière totalise encore près de 33% des suffrages, reléguant les sociaux-démocrates au résultat le plus mauvais de leur histoire des 70 dernières années (20,5%), il n’en aura pas moins perdu neuf points dans le corps électoral.

Le « modèle allemand », si encensé de notre côté du Rhin, est d’évidence en train de révéler ses profondes fissures. À tant avoir libéralisé le marché du travail et affaibli les protections collectives, à tant favoriser les « minijobs » (qui touchent à présent 7,8 millions de personnes, soit 19% des emplois salariés), à tant avoir creusé les inégalités (8,9% des travailleurs étaient considérés comme pauvres en 2015, contre 5,9% en France), à tant laisser se dégrader les infrastructures publiques pour satisfaire aux exigences de l’austérité (ce pays est le seul de l’OCDE où l’investissement de l’État est inférieur à l’usure des équipements), on finit par en payer le prix électoral.

Et comme le SPD aura été l’agent actif de ce délitement (soit en mettant lui-même en œuvre les contre-réformes libérales sous Gerhard Schröder, soit en intégrant la « grande coalition » sous direction de la CDU-CSU), il en aura découlé la disparition de toute alternative de gauche. Aucune autre force, pas plus Die Linke que les Grünen, quoique l’un et l’autre se maintiennent autour de 9 points, n’auront été en mesure d’occuper l’espace laissé vacant, dans un contexte de si forte dégradation des conditions d’existence du plus grand nombre et des positions du mouvement ouvrier.

Tout naturellement, c’est l’extrême droite qui se sera trouvé en situation de récolter les fruits mûrs d’un malaise allemand qui se sera cristallisé, faute de perspectives progressistes suffisamment crédibles, sur la question des réfugiés. Mais derrière la panique identitaire déclenchée par l’afflux d’un million de migrants, que le pouvoir conservateur aura cherché à reconvertir en main-d’œuvre à même de compenser une démographie déclinante, c’est bien une colère sociale que l’Alternative pour l’Allemagne sera parvenue à dévoyer. À preuve, cette dernière aura obtenu ses meilleures performances dans les Länder de l’Est, particulièrement affectés par les restructurations économiques et industrielles des dernières décennies (elle y devient la deuxième force politique, avec 21% des voix).

Pour Monsieur Macron, la déconvenue s’avère à la mesure du revers éprouvé par la « chère Angela ». Il rêvait d’une zone euro opérant un saut fédéraliste, avec budget et « gouvernance » intégrés, et d’un rééquilibrage sur cette base de l’axe franco-allemand. Les 12,6% de l’extrême droite comme les marges de progression qu’on lui devine, le retour dans l’opposition d’un SPD ayant vu s’évanouir sa base sociale au fil de ses reniements, et l’arrivée du FDP (parti qui n'imagine une avancée de l'Union qu'à la condition quelle serve les intérêts allemands) dans la coalition gouvernante se traduira plutôt par un repli des dirigeants allemands sur les fondements ordolibéraux de leur politique. Ce qui pourrait profiler, à terme, et sur fond du refroidissement de l’économie mondiale, une nouvelle crise de la construction européenne.

En un week-end, les lignes auront donc substantiellement bougé. Dessinant une conjoncture plus instable et incertaine que jamais, soulignant les immenses responsabilités de celles et ceux qui entendent ne pas renoncer à la reconquête d’une majorité à gauche…

jeudi 21 septembre 2017

"Une rentrée sous le signe de la combativité"

Je n’avais pas encore parlé ici de la Fête de L’Humanité. Pourtant, même les médias en général plutôt avares dans leur traitement de l’action du Parti communiste français auront dû le reconnaître : ce grand rendez-vous populaire aura été un bon cru. Pour réparer mon retard, je reproduis ci-dessous l’éditorial que je viens de donner aux Nouvelles 31, la publication des communistes de Haute-Garonne. Et je l’assortis d’un post-scriptum qui revient sur la polémique que certains dirigeants de la « France insoumise » se seront crus autorisés à déclencher, peut-être dépités d’un succès qu’ils n’attendaient pas…

« Avec ses 550 000 participants, ses allées investies par une jeunesse enthousiaste, la présence d’innombrables figures de la création artistique et de la pensée critique, la venue de représentants de toute la gauche et du mouvement social, la Fête de L’Humanité aura bien donné le ton de la rentrée des communistes.

« Une rentrée où nous sommes déterminés à ne rien lâcher à un pouvoir au service de la finance, qui entend brutalement démanteler jusqu’aux plus belles conquêtes du Front populaire et du Conseil national de la Résistance. Où notre combativité s’enracine dans la conviction qu’il est possible de mettre Monsieur Macron en échec. Où la volonté de rassemblement est notre réponse au besoin de reconstruire une perspective majoritaire de progrès social et de démocratie. Où nous devons plus que jamais combattre les barbaries et les désordres engendrés par un capitalisme qui menace l’humanité même.

« C’est dans ce cadre que nous avons engagé toutes nos forces dans la bataille contre des ordonnances qui, prologues d’une contre-révolution libérale tous azimuts, veulent livrer pieds et poings liés le monde du travail aux appétits prédateurs inépuisables du capital. Et c’est derrière les syndicats, que l’on cherche avec ce texte à priver des moyens de défendre les salariés, que nous entendons travailler à la convergence de toutes les énergies disponibles. Le 21 septembre est le nouveau temps fort de l’épreuve de force à construire, étape après étape. Il nous faut en faire un nouveau succès.

« La mobilisation sera toutefois d’autant plus forte que nous saurons faire vivre en son sein une autre politique, défendre de nouveaux droits pour les travailleurs, plutôt que la généralisation de la précarité et du dumping social pour le plus grand profit des actionnaires des grands groupes. C’est l’objet de la proposition d’une sécurité-emploi-formation, pour laquelle notre groupe parlementaire a déjà déposé une proposition de loi, qui permettrait de garantir à chacune et chacun un parcours professionnel sans chômage. À nous d’en faire grandir l’exigence dans le pays.

« Cette année, enfin, la Fête de L’Humanité aura été placée sous le triple signe de la justice, de la démocratie et de la paix. Est-il seulement besoin d’en démontrer l’actualité, alors que les surenchères nucléaires se multiplient entre les États-Unis et la Corée du Nord, et qu’un président américain, pour la première fois depuis Hiroshima et Nagasaki, affirme à la tribune des Nations unies qu’il est prêt à rayer un pays et sa population de la carte ? Les marches pour la paix de ce 23 septembre, à l’appel de plusieurs dizaines d’organisations, revêtent pour cette raison un enjeu crucial. Les communistes appellent donc à y participer massivement. »

PS. On le sait, la direction de la « France insoumise » aura, pour la première fois depuis des années, choisi de ne pas tenir de stand à la Fête. Jean-Luc Mélenchon aura d’ailleurs choisi délibérément ce week-end pour se rendre à la Réunion, décidant lui-même de médiatiser cette visite comme un pied de nez aux centaines de milliers d’hommes et de femmes qui avaient légitimement vu, en ce rendez-vous politique de rentrée, la première grande manifestation d’opposition de gauche aux gouvernants actuels. Parce que Pierre Laurent avait osé s’étonner de cet acte implicite d’hostilité, et parce qu’il avait marqué certaines des différences entre le PCF et la « France insoumise », il se sera attiré une violente tirade contre une direction communiste décrite comme « en perdition ». « En perdition », mais pourtant fort nécessaire à l’ex-candidat à l’élection présidentielle lorsqu’il lui fallut présenter au Conseil constitutionnel le nombre de parrainages d’élus indispensable à son entrée officielle en campagne. Cet épisode plutôt pathétique m’amène à réitérer ce que je n’ai cessé de défendre : il y a plus que jamais besoin d’un parti comme le PCF. Qui porte une expérience politique accumulée au fil du temps. Qui dispose d’un capital de militants et d’élus témoignant de la richesse de son enracinement. Qui transmet la mémoire des combats du mouvement ouvrier. Qui est animé d’une conception de classe sans laquelle l’action pour la transformation sociale ne serait qu’illusion. Qui porte, pour la gauche tout entière, du moins pour celle qui se refuse à abdiquer devant le macronisme, une perspective de résistance et de reconstruction unitaires. Et qui s’efforce de mettre dans le débat public les propositions programmatiques pouvant nous faire avancer sur ce chemin dont chacun perçoit bien, aujourd’hui, la difficulté…

mercredi 13 septembre 2017

Le 12 l'a confirmé : il faut s'unir derrière les syndicats

On savait que la bataille des communicants élyséens serait intense pour tenter de minimiser la portée de la journée syndicale du 12 septembre. On ne peut donc être surpris du tir d’artillerie médiatique qui, au soir des manifestations, se sera efforcé de convaincre l’opinion que le rendez-vous avait été manqué. Les chiffres, même si l’on ne prenait en compte que les données fournies par le ministère de l’Intérieur, se chargeraient pourtant de rétablir la réalité : les défilés auront réuni plus de participants que les premiers cortèges contre la loi El Khomri. Ceux qui s’y seront rendus, comme je l’ai fait moi-même à Toulouse, peuvent témoigner que les recensements de la CGT, totalisant 400 000 personnes dans les rues du pays, reflètent ce qu’ils y auront vécu, bien plus fidèlement que les assertions des services de Monsieur Collomb.

À bien y regarder, ce 12 septembre apparaît un round d’observation, dans une épreuve de force en train seulement de se nouer à propos des ordonnances démantelant des pans entiers du droit du travail, non comme l’apogée de celle-ci. Qui imaginait en effet que les salariés, la rentrée tout juste effectuée, allaient par millions battre le pavé ? Qui ne savait que les plus grands mouvements sociaux ayant marqué notre histoire auront mis du temps à monter en puissance, le peuple ayant toujours besoin de faire l’expérience de sa force rassemblée pour prendre confiance en lui ? Qui pouvait, au surplus, ignorer que toutes les mobilisations des dernières décennies se seront heurtées au mur de l’intransigeance des gouvernants et des possédants (à l’exception de celle ayant mis en échec les « réformes » Juppé de 1995 et du soulèvement des jeunes contre le CPE en 2006), suscitant inévitablement un doute dans les consciences sur la possibilité de gagner ? Qui n’avait d’emblée mesuré l’extraordinaire difficulté qu’avaient à surmonter les organisations de travailleurs, alors que le pouvoir sera parvenu à les diviser comme jamais, et que la gauche s’avère impuissante à faire exister une perspective d’espoir à gauche ?

Que, dans ces conditions, le défi ait été relevé, et de belle manière, permet maintenant de construire, étape après étape, le rapport de force à même de faire reculer l’exécutif. Ce dernier aura délibérément choisi l’affrontement, voulant profiter de la défaite qu’il compte bien infliger au salariat sur la question du code du travail afin de plier la France à sa contre-révolution libérale.

La désormais fameuse tirade du président de la République à Athènes – « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » – ne relevait nullement d’une maladresse. Incluse dans le discours écrit remis sur place aux journalistes, elle se voulait plutôt un avertissement. D’évidence, le sommet de l’État entend, dès le début du quinquennat, décourager les hésitants et amener à la résignation un pays multipliant les marques d’hostilité à une politique favorisant outrageusement les riches.

C’est dire à quel point la confrontation va être âpre et combien il s’impose de ne surtout pas affaiblir le front de la riposte. Je l’ai déjà écrit ici, parce qu’au cœur de l’offensive macronienne réside la volonté de priver les travailleurs d’organisations en situation de les défendre efficacement, c’est autour des syndicats qu’il convient d’organiser la bataille. C’est derrière eux que doit se réaliser l’unité de toutes les forces disponibles.

Le rôle des partis n’est, dans ce cadre, ni de rendre plus compliquée leur tâche, ni de se placer en concurrence avec eux dans la construction de l’indispensable épreuve de la rue et de la grève. Il est, au contraire, de leur offrir le relais politique dont ils ont besoin, de faire apparaître des éléments d’alternative politique dans le débat public, de montrer en l’occurrence qu’une autre législation du travail est nécessaire, pour étendre les conquêtes du passé au lieu de les éradiquer. C’est ce que vient de faire un appel de militants syndicaux, associatifs, politiques et d’intellectuels, « contre les ordonnances Macron et pour un autre agenda pour l’emploi et le code du travail ». Libre ensuite, bien sûr, à qui veut de prendre ses propres initiatives, sans prétendre pour autant disputer la direction du mouvement populaire aux seules forces pouvant rassembler le plus largement possible, par-delà la diversité des opinions.

Ainsi, le 21 septembre sera-t-il notre prochain rendez-vous. Celui qui peut et doit voir converger le plus grand nombre d’énergies individuelles et collectives. Celui qu’il importe de préparer sur le terrain, dans les entreprises et sur les lieux d’étude, dans les villes et les quartiers, en s’adossant au succès de la journée du 12, pour convaincre largement que la lutte peut payer et amener le petit clan aux affaires à résipiscence.

lundi 4 septembre 2017

La révolution du capital, selon Macron

Certains auront pu penser que la publication de l’interminable interview du président de la République, ce 31 août dans Le Point, était de nature à brouiller la communication gouvernementale, le jour où devaient être rendues publiques les ordonnances revenant sur des points essentiels du code du travail. Je crois au contraire que la concomitance des deux événements aura été soigneusement calculée pour restituer la cohérence de la politique gouvernementale et… avertir les Français de ce qui les attendait.

À suivre la logorrhée du premier personnage de l’État (20 pages, agrémentées de photos le montrant dans des postures particulièrement avantageuses), la déréglementation de notre droit social relève la gageure du bouleversement historique que vit le système capitaliste : « Nous vivons un mouvement inéluctable de transformation du travail, car nous sommes entrés dans une économie de l’innovation, des compétences et du numérique. (…) Les parcours seront moins linéaires, connaîtront plus d’évolutions, parfois de manière heurtée. Le chômage n’est plus un accident de la vie, mais un risque d’autant plus prégnant que le besoin de transition professionnelle s’accentue. C’est une révolution copernicienne. (…) Pour réussir dans ce monde, nous avons besoin d’une économie beaucoup plus plastique, plus mobile, qui laisse (…) chaque individu évoluer d’un secteur à l’autre, selon ses souhaits ou ses impératifs. »

Voilà ce que l’on appelle un éloge de l’incertitude, dans un univers qui verra le travailleur en permanence confronté à la précarité. C’est incontestablement ce qui se trouve désigné lorsque l’on parle de « parcours heurtés », de « risque prégnant » du chômage ou des « impératifs » contraignant chacun et chacune à s’adapter. Afin que l’on comprenne bien ce que cela recouvre, l’interviewé décline, dans la foulée, les divers domaines devant être frappés par cette « révolution copernicienne » que le capital, en sa fraction financière hégémonique insérée dans les processus de globalisation, appelle de ses vœux.

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