Le blog de Christian Picquet

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dimanche 4 août 2019

Une mort sur ordonnance ?

Il ne faudrait pas que les heurts de ce premier samedi d’août, dans les rues de Nantes, mettant aux prises manifestants et police, viennent estomper les questions que soulève la mort du jeune Steve Maia Caniço. L’affaire est trop importante, trop grave, du moins à mes yeux, pour que je ne livre pas ici, à mon tour, quelques éléments de réflexion.

D’abord, il convient de laisser s’exprimer l’émotion que nous éprouvons toutes et tous devant l’extinction, aussi révoltante qu’absurde, d’une jeune vie ; la victime voulait passionnément profiter des bonheurs simples d’une existence à peine entamée, en participant à un rendez-vous techno, dans la nuit de la Fête de la musique. Ensuite, il importe d’assurer sa famille, ses proches, toute cette jeunesse qui laisse éclater sa douleur et sa colère, de notre compassion et de notre solidarité. Enfin, il faut établir le diagnostic de ce que cette disparition brutale nous révèle du moment politique que nous traversons et de l’action de ceux qui nous dirigent. Car la mort de Steve – le fait que, pour la France entière, ce fût par son prénom qu’on l’appelle, dit à quel point nos compatriotes se sentent concernés – ne doit rien au hasard, ni à un banal concours de circonstances, ni même à une de ces « bavures » qui émaillent régulièrement l’activité policière.

Il faut un degré de cynisme à peine imaginable – mais, peut-être, devrais-je plutôt parler d’inhumanité très technocratique – pour avoir, à l’instar du Premier ministre flanqué de son ministre des Basses œuvres, je veux parler de Monsieur Castaner, manipulé un rapport déjà sujet à caution de l’Inspection générale de la police nationale, pour affirmer devant le pays qu’il n’existait pas de lien entre la mort du jeune homme tombé du quai Wilson de Nantes et l’action des forces de l’ordre. Alors que, pour mettre un terme à une fête qui s’éternisait quelque peu, l’unité de policiers concernée tira 33 grenades lacrymogènes, qu’elle utilisa pas moins de dix grenades de désencerclement, et qu’elle usa de douze cartouches des si dangereux lanceurs de balles de défense (d’aucuns ont évoqué, à propos de ces instants tragiques, un « nuage » de gaz lacrymogène). Même si les enquêteurs négligèrent d’entendre les témoins directs, ainsi que celles et ceux qui sautèrent eux-mêmes à l’eau pour s'échapper de la souricière, ces faits au moins sont établis. Ils témoignent, a minima, d’une disproportion des moyens utilisés contre une foule éventuellement indocile mais principalement festive. Et ils exigeraient que fusse élucidée la chaîne des responsabilités à chaque étape de l’intervention, que soit précisément établie la liste des fonctionnaires engagés, et que l’on sache qui ordonna in fine la charge.

Au-delà, qu’une Fête de la musique pût donner lieu à un pareil déchaînement de la part d’une police censée pacifier les situations tumultueuses avant de les réprimer le cas échéant, met clairement en cause la « doctrine du maintien de l’ordre » dont la conception n’est nullement du ressort des hommes et des femmes sur le terrain, mais de la très haute hiérarchie dirigeant l’institution et du pouvoir politique. Comment, ici, ne pas faire le lien avec la brutalité, sans précédent dans notre Hexagone depuis les heures sombres de la guerre d’Algérie, dont on fit preuve pour disperser les manifestations de « Gilets jaunes », au prix de dizaines d’éborgnés ou de mutilés, sans parler des centaines de blessés relevés dans les rues de samedi en samedi ? Comment ne pas se remémorer le cas de Madame Zineb Redouane, décédée à la suite du tir d’une grenade qui l’atteignit en pleine face alors qu’elle fermait ses volets du quatrième étage de son immeuble, à Marseille, fin 2018 ? Comment ne pas rapprocher l’attitude de l’IGPN, à propos de la disparition de Steve, de celle du magistrat ayant littéralement saboté les investigations sur les blessures infligées à Geneviève Legay, victime d'une charge policière, à Nice, en mars dernier… pour ne pas, devait-il avouer, gêner le président de la République ?

D’évidence, le clan aux affaires depuis deux ans a pris peur devant les réactions d’une société qu’il a, plus encore que ses prédécesseurs, contribué à déstabiliser. Il s’effraie au constat de la faiblesse de son assise populaire, que l’exaspération caractérisant les défilés de « Gilets jaunes » a si fortement mise en lumière. Comme tout gouvernement fragilisé, il se montre tenté par la politique du gros bâton, autorisant le recours à un arsenal illégal chez nombre de nos voisins et encourageant des méthodes qui ne font que faire grandir la violence dans le pays. Le général de Gaulle, en Mai 68, s’était lui-même montré enclin à faire appel à une répression de masse pour mater ce qu’il nommait la « chienlit », c’est-à-dire le soulèvement des étudiants et des ouvriers. Jusqu’à ce que quelques grands fonctionnaires républicains, au premier rang desquels le préfet Grimaud, et des syndicalistes policiers soucieux de leur mission ne viennent lui rappeler que l’on ne gagne jamais en légitimité en soumettant un peuple à la force brutale.

En proie à son emportement idéologique, pressé d’imposer à la France une purge libérale qu’elle refuse, Monsieur Macron ne bénéficie pas de la même sagesse et des mêmes conseils. La défense des libertés publiques est, pour cette raison, devenue un enjeu politique de première importance. Elle devrait, dans l’immédiat, se concrétiser par l’exigence que toutes les enquêtes aujourd’hui ouvertes suite aux plaintes déposées à propos des violences policières soient conduites jusqu’au bout, en toute transparence et dans le cadre de procédures judiciaires et non plus administratives. Une commission parlementaire devrait, dans le même temps, pouvoir être formée pour enquêter sur ce qu’est la véritable doctrine de l’équipe Macron-Philippe en matière de maintien de l’ordre. Il est grand temps que l’on sache quelles consignes sont données aux préfets et, dans la foulée, à la chaîne des commandements des unités de la police nationale, des Compagnies républicaines de sécurité et de la Gendarmerie nationale. Et, au vu des problèmes qui s’accumulent, au rythme notamment de ses mensonges (qui ne se souvient de ses propos fallacieux sur l’invasion prétendue de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 1° mai dernier ?), le ministre de l’Intérieur devrait sans délai être relevé de ses fonctions.

Le refus de voir la police, de corps républicain qu’elle devrait être, devenir une garde prétorienne d’un régime apeuré devrait rassembler toutes celles et tous ceux qui ont à cœur que la France demeure un État de droit. Je pèse mes mots en écrivant cela. Qui laisserait, en effet, s’installer pratiques arbitraires et impunités à la tête de la police, cette institution toujours sensible pour la démocratie puisqu’elle doit autant garantir la paix civile et l’ordre public que la liberté d’expression, s’interdirait ensuite de contester les atteintes à l’indépendance de la justice, les restrictions mises à la liberté de la presse, le viol des droits syndicaux ou la mise sous tutelle des contre-pouvoirs et autres « corps intermédiaires ».

Il est, par conséquent, temps que chacun prenne conscience de l’enjeu que ces questions représentent pour le vivre-ensemble : formations attachées aux principes de la République et mouvements citoyens… sans oublier les organisations de policiers elles-mêmes, du moins celles qui ne veulent à aucun prix que le lien s’affaiblisse davantage entre leur corps de métier et la population.

dimanche 21 juillet 2019

Une "affaire de Rugy" ? Plutôt une nouvelle affaire Macron...

Au ministère de la Transition écologique, les démissions se succèdent… sans se ressembler vraiment. Celle de Nicolas Hulot, voici moins d’une année, exprimait principalement de la désillusion devant une gestion sacrifiant délibérément l’avenir à la pression d’une poignée d’accapareurs égoïstes et de lobbies financiers à leur service. Celle de François de Rugy, ce 16 juillet, n’est que le point d’orgue d’une trajectoire faite de reniements à répétition et d’accommodements aux fastes auquel le pouvoir donne accès, pour peu que l’on sache laisser à distance ses convictions affichées.

Le départ de l’ancienne figure d’Europe écologie-Les Verts était inévitable, au vu des révélations qui se succédaient, jour après jour, sur ses dîners majestueux organisés aux frais de l’Assemblée nationale, sur la réfection un tantinet mégalomaniaque de ses appartements de fonction, ou sur le règlement des cotisations à son parti grâce à une indemnité parlementaire censée couvrir exclusivement ses frais de mandat. Des rapports vont être prochainement publiés sur la légalité de ces dépenses et il se murmure déjà que l’intéressé n’aurait pas commis d’infractions. La question n’est pourtant pas là. Car, à bien y regarder, ce feuilleton rendu encore plus sordide par les conditions dans lesquelles cette éminence, croyant échapper à la tourmente, éjecta sa directrice de cabinet elle-même incriminée pour avoir indument occupé un logement du parc social de la Ville de Paris, met en pleine lumière les mœurs de la Macronie.

Précisément, Emmanuel Macron a vite compris qu’il convenait de couper une nouvelle branche de son dispositif, pour éviter qu’à l’instar de l’affaire Benalla ce scandale ne vienne pourrir son été et rendre encore plus insupportable au pays sa contre-réforme du système des retraites. Malheureusement pour lui, le sacrifice du numéro deux de son équipe n’aura sans doute pas l’effet escompté, ce énième épisode des turpitudes du clan présidentiel venant plutôt conforter les Français dans l’idée que, décidément, « ils » ne vivent pas comme eux…

En d’autres termes, la fracture risque de se creuser davantage entre la politique et un peuple qui, en son immense majorité, souffre des décisions qui lui sont imposées (au point d'avoir dû, comme vient de l’établir l'Ifop, pour une moitié de nos concitoyens, se passer de vacances plusieurs fois ces dernières années pour des raisons financières, celles et ceux qui se reconnaissent dans les "Gilets jaunes" étant les premiers concernés). Alors que le Rassemblement national a confirmé, à l’occasion des dernières européennes, sa conquête d’une grande partie des suffrages de celles et ceux qui se sentent laissés-pour-compte du capitalisme globalisé (tout en consentant encore à se déplacer aux isoloirs), il y a de quoi s’inquiéter. Et s’indigner du jeu pervers du chef de l’État avec l’extrême droite...

Pour en revenir aux tribulations du petit Monsieur de Rugy, leur effet de souffle sera d’autant plus fort que les citoyens, passionnés pour la chose publique et attachés aux principes d’égalité proclamés par leur République, ont probablement saisi qu’elles ne mettaient pas en accusation des phénomènes de corruption, tels que les régimes précédents ont pu en connaître, mais le lien intime des gouvernants en place avec l’argent facile. C’est en ce sens qu’il y a moins, présentement, une « affaire de Rugy » qu’une nouvelle affaire Macron.

Le huitième président de la V° République n’a pu, en effet, s’installer sur le Trône qu’en gagnant les faveurs de tout ce que le monde des Importants compte d’actionnaires omnipotents, de barons d’une finance aussi mondialisée que prédatrice, de très hauts fonctionnaires empressés de servir les attentes du privé plutôt que l’intérêt général comme ils sont censés le faire. À peine installé, il n’a eu de cesse de renvoyer l’ascenseur à ceux auxquels il doit tout, la suppression de l’ISF devenant ainsi la marque symbolique autant qu’infâmante de ce quinquennat. En janvier de cette année, rendant public son rapport annuel, « Services publics ou fortunes privées », Oxfam International a pu par exemple établir qu’en 2018 les 5% des Français les plus riches possédaient 40% de la richesse nationale, 1% en détenant à eux seuls 20,6%. « Après les États-Unis, constatait donc l’ONG, la France est le pays qui a connu la plus forte progression de millionnaires en 2018. »

Comment s’étonner, après cela, dès lors qu’un « pognon de dingue » ruisselle sur le petit nombre qui possède déjà tout mais veut toujours davantage, qu’au sommet de l’État on s’arrange avec les règles comme avec l’éthique pour appartenir à ce monde enchanté où tout est permis à qui en possède les moyens. Les fautes commises par François de Rugy, si elles se confirmaient bien entendu, sont finalement fort légères au regard du cynisme sans bornes caractérisant une minuscule camarilla qui se croit installée pour l’éternité. Elles ont, de toute évidence, été encouragées par le sentiment de toute-puissance qui s’est emparé de cette phalange d’hommes et de femmes, aventuriers ignorant tout de la France ou courtisans aux affinités aussi changeantes que leur rapport au peuple s’avère ténu, ayant fracassé à la hussarde l’ordre politique ancien en 2017. Au premier rang desquels, on ne saurait l’oublier, le premier personnage de l’État qui leur a donné l’exemple, lorsqu’il était le ministre de l’Économie de François Hollande… et préparait consciencieusement sa candidature à la magistrature suprême en multipliant les dîners onéreux à Bercy.

J’entends ou je lis, de ci de là, que le monde politique dans son ensemble, communistes compris, se montrerait embarrassé par le dernier feuilleton. Tiens donc ! L’incrimination des élus et partis sans distinction aura peut-être pour effet de dédouaner une figure de la majorité jupitérienne de ses libertés avec la plus élémentaire morale. Mais elle amplifiera surtout cette crise galopante de la représentation qui finira, si rien ne vient y mettre un terme, par emporter la démocratie. Ils jouent, pour cette raison, avec le feu ceux qui, par servilité envers les puissants ou par souci de banaliser des comportements abhorrés du grand nombre, se livrent à cette entreprise de blanchiment.

Que des scandales similaires à ceux qui défraient la chronique, et ont sèchement interrompu plus d’un parcours ministériel depuis deux ans, aient précédemment émaillé un quinquennat se réclamant de la gauche, voilà qui n’est pas contestable. Les errements de l'époque, des fraudes de Monsieur Cahuzac aux agissements délictueux de tel ou tel notable hollandiste, avaient des racines identiques : à tant consentir aux règles du nouvel âge du capitalisme, nombre de sociaux-libéraux ont perverti jusqu'à leur rapport à la politique. Simplement, le macronisme a fait du cynisme, d’un cynisme porté à son paroxysme, la norme de l’exercice des responsabilités. Est ici en cause, au-delà de telle ou telle dérive personnelle, que la presse doit toujours avoir à cœur d’établir avec précision, une tendance qui se vérifie dans la plupart des grands pays. Sous les auspices d’un néolibéralisme ôtant aux citoyens toute voix au chapitre pour confier l’intégralité des leviers de commande à des marchés fonctionnant dans l’opacité la plus complète, les chefs d’État et de gouvernement en viennent à nouer une relation de verticalité absolue avec leurs peuples. Donc à se soustraire à tout contre-pouvoir et même au contrôle de leurs propres partis.

« Nous vivons une époque tout entière dominée par les chefs », écrit le chercheur Vincent Martigny (in Le retour du Prince, Flammarion 2019). En France, la tendance se voit exacerbée par les mécanismes néomonarchiques instaurés par une V° République qui a fini par s’affranchir des quelques principes démocratiques qui avait survécu aux six décennies nous séparant du coup de force gaulliste de 1958. D’éthique, le défi est, par conséquent, devenu politique. La gauche ne se reconstruira qu’en proposant aux Français un projet de République démocratique et sociale, offrant leur pleine cohérence au désir de citoyenneté comme à l’aspiration à la justice qui montent irrésistiblement de la société, l’année qui s’achève l’a amplement démontré.

dimanche 30 juin 2019

À propos de la nouvelle union populaire à construire

La gauche se retrouve-t-elle au seuil de son « année zéro », comme l’aura récemment titré un grand quotidien ? Précisément, le conseil national du Parti communiste français se sera réuni pour en débattre, entre autres choses, les 15 et 16 juin. Il avait à son ordre du jour l’analyse des résultats des élections européennes, le bilan de la campagne conduite par Ian Brossat et ses colistiers et colistières, la définition de la feuille de route du parti dans la nouvelle configuration hexagonale, la préparation des élections municipales qui se profilent dans quelques mois. Au terme de ces deux journées de travail, auront été adoptés une résolution précisant la démarche des communistes pour les prochains mois et un appel s’adressant aux citoyens, aux salariés, aux formations de gauche et écologistes, au mouvement social. Maître-mot de ces deux documents : le rassemblement, tant pour l’action que pour aboutir à une « union populaire qui porte un nouvel espoir pour la France ». C’est, pour moi, l’occasion de revenir sur ce qui peut faire renaître une gauche à la hauteur des attentes de nos concitoyens. Question sur laquelle un certain nombre d’entre vous m’ont interpellé à la suite de mon dernier post, mais aussi de la tribune que j’aurai donnée à L’Humanité du 12 juillet, que j’aurai complétée par la suite d’une autre, que m’avait demandée mes camarades de la fédération communiste de Haute-Garonne, pour notre journal, Les Nouvelles 31.

Inutile de revenir longuement sur la consultation du 26 mai et le paysage sinistré dont elle aura accouché. Le président de la République se sera, on le sait, employé à désintégrer la droite traditionnelle et à aggraver la balkanisation du champ politique, tout en se choisissant l’extrême droite comme l’adversaire dont il escompte faire un repoussoir, dans le but de pouvoir se lancer, aussi tranquillement que cyniquement, dans l’« acte II » de ses contre-réformes destructrices de ce qu’il reste de soixante-dix ans de conquêtes sociales et démocratiques. Non seulement, il n’empêchera pas les braises toujours incandescentes de la colère sociale de se rallumer, mais il prend surtout le risque d’alimenter, faute d’alternative de progrès, la dynamique de conquête dont profite de nouveau le Rassemblement national.

Ainsi, le défi devant lequel nous nous retrouvons s’énonce-t-il aisément : la gauche sera sortie éreintée du quinquennat de François Hollande, les européennes l’auront vue affaiblie et dispersée comme jamais. Ou, désormais, elle prend collectivement les dispositions propres à lui permettre de se relever, de proposer un débouché crédible et une perspective possiblement majoritaire au pays, afin d’interrompre la danse macabre des macronistes et des lepénistes. Ou elle assistera, spectatrice impuissante, à un désastre historique, qui peut la disloquer et la laisser marginalisée pour très longtemps.

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dimanche 2 juin 2019

Six réflexions sur la nouvelle donne politique

Toute élection comporte sa part de surprise… C’est le propre de cette « indétermination » que le philosophe Claude Lefort associait à juste titre à la démocratie. Ce 26 mai n’aura pas dérogé à cette règle implicite. Elle se sera traduite par l’élévation inattendue de la participation et aura accouché d’une redistribution des cartes qui pourrait se révéler source de lourdes incertitudes, pour ne pas parler de menaces. Sans tenter une analyse exhaustive, exercice auquel tant d’autres se seront livrés avant moi, je voudrais simplement formuler six réflexions, avec pour modeste objectif d’aider au débat au sein de notre camp social et politique, je veux parler de la gauche, afin qu’il parvienne à surmonter sa légitime inquiétude au sortir de ces européennes.

1. QUAND LA PEUR DÉTERMINE LA PARTICIPATION. La première des surprises de cette consultation sera venue, évidemment, d’une participation plus forte qu’attendue dans vingt des vingt-huit pays de l’Union européenne : en moyenne, un électeur sur deux se sera déplacé aux isoloirs, ce qui ne s’était pas vu depuis 1994. On ne saurait cependant y déceler, à l’instar des européistes libéraux, un « nouveau souffle sur la construction européenne ». L’abstention sera, en effet, restée généralement bien supérieure aux élections nationales, témoignant d’une défiance massive persistante des populations envers ceux qui leur imposent directives dérégulatrices, reculs sociaux et évanouissement de leurs souverainetés. D’ailleurs, à l’image de notre Hexagone, la grève du vote aura principalement touché les laissés-pour compte de la mondialisation capitaliste, les classes travailleuses et populaires ou encore une très grande partie d’une jeunesse en proie à un vif sentiment de ségrégation sociale et éducative.

Le regain d’intérêt pour le vote aura manifestement eu pour premiers ressorts la crainte d’une poussée des extrêmes droites et des nationalismes ethniques, le désir grandissant de ne plus laisser le sort du continent entre les mains de ces pouvoirs libéraux et de ces élites technocratisées qui l’ont transformé en machine à régressions, sans parler de la prise de conscience aiguë de la gravité d’un défi climatique hypothéquant le devenir de la planète. Un sursaut plus défensif que véritablement enthousiaste, pour le dire autrement, ainsi que le note lui-même le directeur de l’Institut Jacques-Delors : « Le surcroît de participation n’est pas l’expression d’une joie d’être Européen, mais celle d’une peur sourde de ne plus pouvoir l’être » (Le Monde, 28 mai 2019).

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vendredi 24 mai 2019

Lorsqu'on est de gauche, deux raisons supplémentaires de voter Ian Brossat

Nous voici à quelques heures du verdict des urnes… Du scrutin des européennes, nous connaissons les enjeux, pour l’Europe autant que pour l’Hexagone. Inutile, dès lors, de nous y arrêter trop longuement. Sur fond d’exaspérations populaires qui ne trouvent pas de débouchés progressistes, réfractant une crise généralisée des systèmes politiques installés, notre Vieux Continent se prépare à vivre une poussée de partis d’extrême droite et de forces aventurières faisant feu de tout bois nationaliste et xénophobe. Ici, le pouvoir macronien tente de réaliser un hold-up sur ce rendez-vous politique. Il voudrait provoquer un réflexe de « vote utile » en sa faveur, face à un Rassemblement national qui, se nourrissant pourtant des politiques inégalitaires conduites au sommet de l’État ces deux dernières années, a largement reconquis le terrain qu’il avait perdu à l’occasion de la dernière présidentielle. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour un désastre. Le rejet de notre Jupiter élyséen atteint une ampleur telle que son coup de poker pourrait parfaitement se transformer, pour Madame Le Pen, en un fantastique argument électoral. À la poussée attendue de l’ethnicisme ultraréactionnaire chez nos voisins, correspondrait alors une crise aggravée de la légitimité de nos gouvernants, sans qu’y soit apportée une réponse à la hauteur du côté de la gauche, tous les sondages plaçant cette dernière sous la barre des 30% d’intentions de vote. Au fond, l’unique facteur positif de cette campagne gélatineuse, où tout pousse l’électorat populaire à s’abstenir, est la magnifique bataille menée par la liste emmenée par Ian Brossat. Qu’il me soit donc permis ici, alors que pour beaucoup le choix définitif se fera à l’ultime moment, de développer deux arguments sur les raisons, pour une électrice ou un électeur de gauche, de se saisir du bulletin rouge « Pour une Europe des gens, contre l’Europe de l’argent ».

Le premier a trait, évidemment, à la question européenne. Sans doute, est-ce surtout en fonction de motivations nationales, et principalement de leur degré de colère envers l’équipe en place, que se détermineront les Français qui se déplaceront aux isoloirs. Il n’empêche ! La satisfaction des revendications portées par le mouvement des « Gilets jaunes », comme par toutes les mobilisations sociales et citoyennes de ces derniers mois, confronte à l’obstacle que représente la construction libérale de l’Europe.

Certains des candidats se réclamant de la gauche s’obstinent à nous vanter les vertus d’une Union européenne qui deviendrait enfin démocratique, sociale et écologique. Louable souci, peut-être, l‘Europe étant bien l’espace pertinent à partir duquel pourrait – et devrait – s’imaginer le destin collectif des peuples qui y vivent, celui qui pourrait aider à relever les défis économiques, sociaux, et civilisationnels d’une globalisation ensauvagée. Sauf que, telle qu’elle a été engagée sur plusieurs décennies, cette Union est devenue un impitoyable carcan, que des ruptures aussi fortes qu’assumées doivent au plus tôt briser.

Chacun reconnaîtra aux communistes, et aux quelques courants qui se retrouvèrent à leurs côtés dans un combat politique et idéologique impitoyable, qu’ils virent plus clairement que d’autres la perversion du mécano né, dans le prolongement du Marché commun, de la création du Système monétaire européen (ancêtre de la monnaie unique) en 1979, de la libération des capitaux décidée par l’Acte unique en 1987, et des traités successifs – de Maastricht à Lisbonne, en passant par Amsterdam – qui ont prétendu bâtir l’Europe comme un grand marché bafouant le droit des nations et des peuples, délibérément soustrait à tout contrôle démocratique, et administré par une technostructure relayant de plus en plus servilement les vues de la finance.

Non seulement cette invention ubuesque, en son temps théorisée par Jean Monnet, ne fonctionna pas, mais le déclin organisé de la politique accompagna la destruction des principales conquêtes arrachées par les travailleurs après-guerre, l’instauration d’une véritable dictature de l’actionnariat, le constant approfondissement d’une austérité plombant le développement économique de nombreux pays, la confiscation de la faculté de création monétaire par une Banque centrale rendue indépendante par les traités. Elle conduisit à cette défiance fulgurante et à cette grève des urnes que d’aucuns feignent de déplorer tous les cinq ans. En clair, elle précipita le dépérissement de la démocratie sur tout l’espace continental. Plus encore, au final, elle consacra la concurrence effrénée entre pays membres et la suprématie du plus fort d’entre eux, en l’occurrence une Allemagne qui imposa à ses « partenaires » les règles budgétaires, monétaires et commerciales conformes à ses intérêts. Cheval de Troie de la mondialisation capitaliste, cette édification d’emblée pervertie n’accoucha jamais de l’Europe-puissance que tant de voix avisées exaltaient à l’origine, l’imperium américain continuant de s’exercer à travers l’Otan et mille autres liens de sujétion.

Sortir de cette nasse se révèle plus que jamais indispensable. Du moins si l’on veut rouvrir aux nations et à l’idéal européen lui-même le chemin du progrès, d’un nouveau modèle de développement apte à répondre aux défis de la transition écologique, et de la souveraineté restaurée des peuples. Et si l’on veut, en France, redessiner un horizon de changement auquel une majorité de nos concitoyens puisse, de nouveau, s’identifier. Chercher à atteindre ces objectifs « à traités constants », c’est-à-dire en demeurant dans les clous d’orientations qui n’ont d’autre visée que priver les peuples de la faculté de décider librement de leur avenir, apparaît une pure illusion. À l’inverse, évoquer l’éventuelle sortie de l’UE et de la zone euro au nom d’une autodétermination salutaire, relève de la fuite en avant dangereuse, les expériences de la Grèce et de la Grande-Bretagne attestant qu’une pareille option ne nous mettrait nullement à l’abri du déchaînement spéculatif des marchés.

En comparaison de cette double impasse, rompre avec la logique des traités, autrement dit affirmer des propositions s’opposant radicalement à eux, est une ambition tout à la fois mobilisatrice et réaliste. C’est celle que portent Ian Brossat et ses colistiers. Elle passe, par exemple, par le refus de soumettre les dépenses et investissements sociaux ou environnementaux au diktat des 3% de déficit public. Elle implique de conjuguer désobéissance à des règles insupportables et exigence d’un engagement de la France en faveur d’un nouveau traité, élaboré cette fois à partir des besoins humains. Elle permet de mettre en avant des objectifs dont le plus grand nombre puisse s’emparer, pour retrouver confiance en ses forces, tout en minant le fonctionnement actuel de l’Union. Je veux parler, entre autres, de la création d’un « fonds européen pour le progrès social et écologique et pour le développement des services publics », que la Banque centrale viendrait financer à taux zéro. Un dispositif qui remettrait en cause l’approche codifiée par les traités sans qu’il soit pour autant interdit par eux (le financement d’un tel fonds est même ouverte par l’article 123-2 du Traité de Lisbonne). L’heure se rapprochant où il faudra se saisir du bulletin correspondant le mieux à ses convictions, chacune et chacun se doit maintenant de s’interroger : le vrai vote utile, lorsque l’on est de gauche, ne serait-il pas là ?

Cela m’amène directement à la deuxième interpellation que je souhaitais adresser aux amis qui me font l’honneur de me lire et qui n’ont pas encore arrêté leur choix. Qui pourrait désormais ignorer que c’est la substitution de l’européisme libéral à l’horizon de la transformation sociale qui a été à l’origine de l’échec de toutes les expériences gouvernementales se réclamant de la gauche depuis 1981 ? Comment ne pas relever que cette longue suite de renoncements a fini, avec le quinquennat précédent, dans un délitement auquel n’échappe aucun courant ?

Dessiner une perspective qui puisse de nouveau enthousiasmer le monde du travail et la jeunesse, ouvrir simultanément un débouché aux mobilisations qui se multiplient sans cependant parvenir à faire basculer la situation en leur faveur, voilà bien l’une des priorités du moment politique. Si nous ne nous y attelons pas sans tarder, c’est vers les tenants de la haine et du mensonge que pourraient se tourner un nombre grandissant de ces hommes et ces femmes qui sont ivres de colère devant ce qu’ils subissent au quotidien, et s’avèrent en proie au désespoir de se sentir abandonnés.

Il ne suffit cependant pas de proclamer une intention, ni de déclamer de vibrantes professions de foi unitaires, pour retrouver la confiance de toutes celles et tous ceux qui se sont détournés de la gauche au fil du temps. Il faut répondre concrètement à leurs attentes. Participer à toutes les luttes pour se nourrir des revendications qu’elles mettent en avant. Ne pas se dérober devant le devoir de remettre résolument en cause les dogmes de la pensée unique. Travailler à réunir la gauche à partir d’une nouvelle méthode : sur des contenus ambitieux s’affranchissant des errements du passé ; en ne se contentant pas d’un dialogue de sommet, pour chercher à associer les salariés, les forces du mouvement social, les citoyens à la définition d’une nouvelle union populaire. C’est de cette manière qu’il deviendra possible de reconquérir une majorité dans le pays et de battre, simultanément, le président des ultrariches et ses faux adversaires de la droite extrémisée.

C’est de ce point de vue que le vote Ian Brossat peut se révéler un atout essentiel. Certes, les désaccords existant sur les questions européennes n’ont pas permis d’éviter la dispersion calamiteuse des listes de gauche pour le scrutin de ce 26 mai. Cela dit, les communistes ont depuis toujours, chevillée au corps, la volonté de rassembler au service du plus grand nombre. Un retour sur les plus belles heures de notre histoire nationale convaincra d’ailleurs les plus sceptiques : plus le PCF fut influent, plus la gauche tout entière fut forte, et plus elle sut se battre afin de changer la vie. Sans sa capacité d’initiative, le Front populaire, le Conseil national de la Résistance, ou l’Union de la gauche des années 1970 eussent-ils vu le jour et entraîné les dynamiques conquérantes que l’on sait ?

Redonner de la force, aujourd’hui, au Parti communiste français, c’est par conséquent prendre une assurance sur l’avenir. C’est l’aider à faire refluer le découragement pouvant naître d’un paysage politique dévasté et d’un rapport de force désespérément déséquilibré entre la droite et la gauche. C’est, dès le 27 mai, lui donner les moyens de s’adresser à l’ensemble de notre camp, pour engager la reconstruction indispensable à partir des urgences sociales et écologiques mises à l’ordre du jour par les confrontations des six derniers mois.

Ce dimanche, chaque voix va compter, puisqu’il n’y a qu’une unique circonscription électorale. Permettre à « l’Europe des gens » de franchir la barre éliminatoire des 5%, c’est envoyer d’un coup cinq députés de gauche supplémentaires au Parlement européen, à commencer par Ian et Marie-Hélène Bourlard, laquelle sera la première ouvrière à y faire son entrée depuis 30 ans. C’est être certain que, parmi le contingent français, il y aura davantage de combattants qui ne lâcheront rien, s’opposeront chaque fois que nécessaire à des politiques qui n’ont que trop duré, et s’efforceront de faire avancer des propositions de justice. Bref, voter communiste, comme appellent à le faire de nombreuses personnalités ne figurant pas parmi les soutiens habituels du PCF (de Josiane Balasko à Henri Pena-Ruiz, de l’ancienne députée européenne socialiste Françoise Casteix à l’ancien cofondateur du Parti de gauche Marc Dolez ou à Aurélie Filipetti, pour ne citer qu’eux), ce n’est pas opter pour un repli frileux. C’est au contraire faire le pari d’une gauche renouvelée et redevenue fidèle à ses mandants. Que chacune et chacun y réfléchisse…

vendredi 10 mai 2019

Deux ans après... Six mois après... Et maintenant ?

Les communicants du Palais nous l’avaient assuré, les conclusions que le président de la République s’apprêtait à tirer du « Grand Débat national » allaient frapper l’opinion de sidération. On évoquait alors un « effet waouh » … Patatras ! ce dernier aura fait triplement « pschitt » ... D’abord, parce que l’émotion suscitée par l’incendie de Notre-Dame aura tout submergé, contraignant Emmanuel Macron à remballer provisoirement ses annonces, sans toutefois pouvoir empêcher qu’elles ne filtrent et révèlent leur indigence. Ensuite, parce que la conférence de presse du 25 avril n’aura fait que confirmer au pays l’obstination présidentielle à ne pas changer de cap, et même à droitiser davantage sa politique. Enfin, parce que la gestion du maintien de l’ordre, à Paris, le 1° Mai, initialement conçue comme une démonstration d’autorité, aura en réalité laissé percevoir un pouvoir en butte à une contestation toujours aussi vive, le nombre de manifestants s’étant avéré très supérieur à l’année précédente dans toute la France, en dépit d’un long « pont » et d’une période de congés scolaires en Île-de-France. Sans compter que le ministre de l’Intérieur se sera lamentablement pris les pieds dans le tapis de ses provocations (comme lorsque des unités de police auront disloqué une partie du cortège syndical, ou lorsque le même personnage aura voulu, contre toute réalité, transformé le reflux de manifestants paniqués dans les locaux du CHU de La Pitié en assaut sauvage d’une salle de réanimation). De sorte que, deux ans exactement après son installation, et six mois pratiquement après l’irruption des « Gilets jaunes » sur le théâtre hexagonal, le macronisme se montre parfaitement impuissant à juguler une crise politique sans antécédent depuis très longtemps. Le pays se trouve, du même coup, plongé dans une instabilité durable.

Ce 25 avril, le monarque élyséen se trouvait évidemment dans l’obligation d’au moins circonscrire l’incendie social – à défaut de pouvoir l’éteindre – qui fait rage depuis cet hiver. L’enjeu, pour lui, consistait à préserver, autant que faire se peut, les chances de la liste de « La République en marche » aux toutes proches élections européennes. Dans le système électoral présidant à ce scrutin en France, cet ersatz de proportionnelle assorti d’un seuil éliminatoire à 5%, sortir en tête lui permettrait de se prévaloir d’une légitimité en voie de reconstruction. Or, la soldate Loiseau peine à prendre son envol, concurrencée qu’elle se trouve par un Rassemblement national de plus en plus menaçant, mais aussi par des « Républicains » tutoyant désormais les 15% d’intentions de vote.

Ainsi s’explique que l’on nous ait annoncé des mesures telles que le retour à l’indexation des retraites jusqu’à 2000 euros dès 2020 et de toutes les pensions à l’horizon de 2021, la réduction du taux d’entrée dans l’impôt pour les contribuables du bas de l’échelle, la pérennisation de la prime de 1000 euros défiscalisée et désocialisée, l’instauration d’un fonds de garantie pour le paiement des pensions alimentaires, un moratoire sur la fermeture d’écoles et d’hôpitaux. Sans parler du renoncement (au moins partiel) aux 120 000 suppressions de postes dans la fonction publique, ni de l’appel au rétablissement du dialogue avec les élus et « corps intermédiaires » que la tenue, le 6 mai, d’une grande « conférence » réunissant les « partenaires » syndicaux et associatifs est censée avoir matérialisée.

Ne le contestons pas, ces dispositions sont à mettre à l’actif de la mobilisation citoyenne. Leur coût n’est d’ailleurs pas négligeable. Monsieur Pisani-Ferry, grand architecte du programme du candidat Macron en 2017, le chiffre à quelque 20 milliards de dépenses supplémentaires non compensées en l’état actuel des choses, soit 1% du produit intérieur brut (Le Journal du dimanche, 28 avril 2019). Reste que rien n’aura vraiment répondu aux attentes de cette immense majorité de Français qui ne cesse de revendiquer la justice sociale et fiscale, la sauvegarde de la planète, la démocratie.

Quid, par exemple, des difficultés récurrentes de ces petits retraités percevant à peine plus de 2000 euros ? Des coupes claires annoncées dans la dépense publique, à l’effet ravageur pour l’ensemble de nos services publics, donc pour les territoires ? De l’augmentation du Smic et des salaires, au cœur du mouvement populaire en cours ? Du rétablissement de l’ISF, lui aussi exigé massivement ? De la réaffectation, tout autant demandée, des montants faramineux du CICE aux TPE et PME investissant et créant des emplois ? De la progressivité accentuée de l’impôt, dans le but de mettre enfin à contribution les ultrariches ? De la taxation des dividendes ou des mesures énergiques requises pour récupérer les dizaines de milliards de fraude fiscale réalisés par des spéculateurs avides ? De la cotisation des revenus purement financiers des entreprises et des banques, seule à même de pouvoir combler le déficit annoncé de la Sécurité sociale, estimé à 3,6 milliards par le Haut-Conseil du financement de la protection sociale ? De la transition écologique, renvoyée à l’incertaine délibération d’un très ministériel « Conseil de défense écologique » et d’un « Conseil de la participation citoyenne » censé comprendre 150 citoyens tirés au sort ? De la tenue, demandée par nombre d’organisations syndicales, d’une conférence nationale sur les salaires, la reconnaissance des qualifications et l’égalité salariale hommes/femmes, cadre d’une négociation authentique contrairement à l’exercice bien formel du show médiatique du 6 mai ? De l’aspiration démocratique, méprisée par la décision d’allègement de la procédure de déclenchement du « référendum d’initiative partagée » (ramenant, certes, le nombre de citoyens nécessaire à un million, mais laissant en l’état la proportion requise de parlementaires) ?

Seuls des naïfs auront pu se dire surpris par ce patent décalage avec une crise sociale n’ayant cessé de s’approfondir au fil des mois. Pas plus en politique qu’en mathématiques, la quadrature du cercle n’est imaginable, a fortiori quand la lutte des classes se fait plus âpre. En l’occurrence, porté à la magistrature suprême à la faveur d’un coup de force démocratique appuyé par les cadors du CAC 40 et une haute technocratie acquise à la vulgate néolibérale, le chef de l’État n’eût pu répondre à un pays en souffrance et en ébullition qu’en se détournant de ses puissants mentors. Ceux-ci, par l’entremise du président de l’influente Association française des entreprises privées, Laurent Burelle, l’avaient sèchement averti peu avant sa conférence de presse : « Les cent premières entreprises de ce pays que je représente sont légitimes à prendre leur part au débat actuel. Le cap de la première partie du quinquennat était le bon. Il ne faut pas en changer. Les mesures, courageuses, qu’il fallait prendre ont été engagées. La réforme de la fiscalité, avec la transformation de l’ISF en IFI et le prélèvement forfaitaire unique, la réforme du marché du travail, la réforme de la SNCF, ou encore la loi Pacte… tout cela va dans le bon sens. Je le répète, il faut maintenir le cap ! » (Le Figaro, 20 avril 2019). Impossible d’être plus clair… Message reçu, donc, cinq sur cinq par l’intéressé, qui aura ouvert sa déclaration liminaire du 25 avril par la réaffirmation de son intention de « préserver », « poursuivre » et « intensifier » des orientations qu’il juge « bonnes » tout en déplorant que les Français ne les aient pas comprises.

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samedi 6 avril 2019

Le macronisme enfonce la France dans une crise sans fin

Au soir de l’« acte XX » du mouvement des « Gilets jaunes », le 30 mars, les déclarations lénifiantes des éminences gouvernementales ne pouvaient plus prétendre au moindre crédit. Sans doute, la participation aux manifestations n’aura-t-elle cessé de varier d’une semaine sur l’autre. Évidemment, les violences du 16 mars dernier auront-elles été accueillies avec délectation en haut lieu. La vandalisation des Champs-Élysées, à l’initiative de ce qu’il est convenu d’appeler les « Black-Blocs » ou de groupes d’ultradroite fascisants, même si elle aura principalement visé des enseignes de luxe ou des établissements huppés de la capitale, ne pouvait en effet que diviser les participants à la mobilisation, susciter la peur parmi eux, brouiller les enjeux d’un moment politique aigu, concourir à l’affaiblissement du soutien de l’opinion à la colère sociale. Dit autrement, pas plus aujourd’hui qu’hier, le recours à une violence paroxystique, pour ne pas dire nihiliste, n’offre la moindre perspective à un mouvement populaire. Il n’empêche ! Le pouvoir d’Emmanuel Macron continue de se débattre avec une crise dont il ne sait manifestement pas comment sortir. La longueur de celle-ci, sa profondeur, l’ampleur du rejet du premier personnage de l’État et de ses ministres s’avèrent sans précédent dans l’histoire politique des six dernières décennies.

Cette crise est d’abord sociale, ce que personne n’ose dorénavant contester. Que, vingt samedis consécutifs, bravant fêtes et congés scolaires, affrontant menaces policières et intempéries, surmontant provocations d’élites bien nées et actions injustifiables de quelques « casseurs », il se trouve encore des dizaines de milliers d’hommes et de femmes dans les rues signe sans conteste une exaspération inédite depuis Mai 68 (ce qui n’induit évidemment pas que l’on puisse assimiler les deux conjonctures). Dans le même temps, la multiplication des batailles pour la justice et l’égalité intervient comme un autre marqueur de l’état d’incandescence de notre Hexagone, qu’il s’agisse des journées syndicales au caractère unitaire de plus en plus marqué (à l’instar de celle du 19 mars, qui aura vu de nouveaux secteurs, dans le monde enseignant par exemple, retrouver le chemin de l’action), des luttes dans les entreprises en butte au démantèlement ou aux suppressions de postes, de la résistance des personnels d’une santé sinistrée ou encore d’une fonction publique attaquée en vertu du dogme de la libre concurrence, de la révolte à fleur de peau d’une jeunesse scolarisée soumise à une impitoyable sélection de classe. Sans parler de cette politisation grandissante des mobilisations pour le climat, où l’on n’hésite plus à mettre en accusation un système capitaliste qui met les plus pauvres devant de terribles difficultés lorsque les fins de mois approchent, tandis qu’il place simultanément l’humanité devant le spectre de la « fin du monde ».

La crise est ensuite politique. Arrivé au gouvernail à la faveur d’un concours de circonstances, en l’occurrence l’effondrement de l’ordre politique ancien, le clan macronien aura commis l’erreur magistrale d’ignorer à quel point ses orientations n’étaient nullement portées par une majorité de citoyens. Emporté par le sentiment de toute-puissance que lui conféraient le système de monarchie présidentielle caractérisant la V° République, l’absence d’oppositions politiques crédibles ou un syndicalisme à la peine, il se sera employé à faire souffler sur la France une véritable contre-révolution libérale. Une contre-révolution articulant la liquidation de ce qu’il demeure du pacte social de la Libération avec un transfert gigantesque de la richesse vers le capital via une fiscalité plus injuste que jamais. Le mépris affiché par le souverain élyséen pour les « Gaulois réfractaires », les « Français fainéants » ou les « corps intermédiaires » archaïques, ne pouvait que réveiller l’attachement du pays profond aux valeurs de solidarité et de fraternité proclamées par sa République. Ce qui explique que neuf sondés sur dix (86%, pour être exact) considèrent, aujourd’hui toujours, en dépit de la fatigue des manifestants, de la difficulté des mouvements sociaux à remporter des succès ou de l’entrée en lice de groupes provocateurs, qu’il faut « réorienter la politique économique et sociale actuelle ».

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jeudi 24 janvier 2019

Subvertir son "grand débat" biaisé

Un « grand débat » engageant toute la nation ? L’idée eût été excellente… pour peu que l’occupant du trône élyséen ne se soit pas échiné à la pervertir d’emblée. La soif de démocratie, d’une démocratie de la proximité et même de l’immédiat, d’une démocratie reposant sur la représentation non faussée de la diversité des opinions conjuguée à l’expression participative et directe de la souveraineté populaire, ne s’était en effet pas manifestée avec une pareille force depuis longtemps. Le mouvement des « Gilets jaunes » l’aura spectaculairement réveillée, et le soutien massif qu’il rencontre toujours auprès des Français atteste de la profondeur de l’aspiration. Il est vrai que l’ordre politique en place depuis soixante ans s’avère désormais en bout de course, tant il apparaît conçu pour atrophier la volonté des citoyens, substituer le fait du Prince aux prérogatives du Parlement et des Assemblées élues, confier l’intégralité des leviers de commande à une infime caste technocratique se plaçant au service d’une finance mondialisée et de marchés devenus le véritable gouvernement de la planète. Sauf qu’Emmanuel Macron aura, de manière par trop ostentatoire, voulu prendre à revers un mouvement social qui le défie depuis des semaines, sans discontinuer. Et le verdict n’aura pas tardé à tomber : moins d’un tiers de nos compatriotes se disent, dans de telles circonstances, disposés à répondre à son offre de dialogue.

Dans sa missive aux Français, le président de la République aura ainsi prétendu rouvrir grandes les vannes d’un échange avec le pays… pour les refermer aussitôt. Non seulement, il aura affirmé qu’il ne saurait y avoir de retour en arrière dans la conduite de contre-réformes libérales qui viennent d’engendrer une énorme explosion de colère, mais il aura même écarté tout infléchissement du calendrier de leur mise en œuvre.

De fait, sa fameuse « lettre » aura tout dit de ses intentions. Autant par le mépris aristocratique affiché envers le rejet de sa politique par le peuple – « Les troubles que notre société traverse » seraient, paraît-il, dus au fait que « parfois on a trop souvent oublié qu’à côté des droits de chacun dans la République (…) il y a des devoirs » –, qu’à travers les questions évacuées des échanges. Du rétablissement de l’ISF au retour sur la « Flat Tax », de la remise en cause de cette manne inconsidérément versée aux entreprises sous la forme du CICE (qu’elles percevront deux fois cette année, pour un montant de 40 milliards d’euros) à l’augmentation – qui serait pourtant si indispensable, pour relancer l’économie – du Smic comme de l’ensemble des salaires et pensions, on sait au moins ce dont le premier personnage de l’État ne veut pas.

Jusque dans la méthode retenue, tout transpire le verrouillage. Après que l'on ait éliminé dans les règles de l'art la Commission nationale du débat public (en discréditant sa présidente, qui l'avait au demeurant bien cherché, par ses émoluments hallucinants), le « grand débat » se trouvera, par exemple, piloté par deux ministres dont on ne doute pas qu’ils auront une idée assez précise du point où ils veulent aboutir. Les cinq personnalités mises en avant pour témoigner de la sincérité du processus auront majoritairement été désignées par la majorité en place et par la droite sénatoriale, ce qui leur laisse une bien faible indépendance. Quant aux « fiches » produites par le gouvernement, elles ne visent qu’à flécher les discussions vers de conclusions d’ores et déjà préparées : on y suggère, entre autres, que le financement des dépenses sociales ne trouverait de réponse que dans le recul de l’âge du départ à la retraite, dans l’allongement simultanée de la durée du travail, ou dans un durcissement supplémentaire des conditions de versement des aides sociales. Tout un programme, donc !

Au fond, ses seules ouvertures, notre Jupiter tombé de l’Olympe les aura réservées à un électorat de droite dont il convoite les suffrages aux prochaines élections européennes. Ce n’est pas par hasard que se seront vus remettre à l’ordre du jour les « quotas » d’immigration ou la suppression des allocations pour les familles d’enfants violents – Monsieur Sarkozy doit en soupirer d’aise ! –, bien qu’aucun des porte-parole des « Gilets jaunes » n’ait jamais soulevé ces revendications.

Plus notre petit monarque multipliera les shows télévisuels fermé aux « Gilets jaunes » (autant, remarquons-le, qu’à tout représentant du mouvement social) pour les réserver à des panels de maires ruraux soigneusement sélectionnés par les préfets, plus il transformera la moindre de ses rencontres avec la population en meeting ou il s'évertuera à faire de la "pédagogie" auprès d'assistances infantilisées (comme il l'aura fait dans la Drôme), plus les éditorialistes-vedettes colonisant les chaînes d’info s’enthousiasmeront de la performance physique et intellectuelle du jeune prodige, et plus le sens de l’opération se verra mis en lumière. Il s’agit, rien moins, que de remettre le résident de l’Élysée au centre du jeu, après qu’il eût été bousculé comme aucun de ses prédécesseurs depuis Mai 68… D’opposer le débat que les gouvernants s’emploient méthodiquement à anesthésier à « la rue » dépeinte comme ne portant aucune proposition crédible… De démontrer, par la surexposition médiatique des monologues présidentiels, que les « Gilets jaunes » seraient en réalité une minorité irresponsable… De flécher au maximum les points à débattre pour mieux pouvoir, à l’arrivée, en tirer des projets de loi s’inscrivant intégralement dans le grand récit libéral auquel le macronisme s’identifie… De justifier, à travers l’isolement recherché des détracteurs du pouvoir, le durcissement répressif engagé contre les manifestations ces dernières semaines, et aboutir dans la foulée à une loi « anticasseurs » digne de la législation d’exception promulguée sur le même thème dans les années 1970 (son abrogation avait été l’un des premiers actes de la gauche victorieuse en 1981, tant elle remettait en cause les libertés fondamentales)… D’aboutir, au final, si d’aventure la manipulation de l’opinion réussissait, à un référendum à questions multiples, sans grand rapport avec les exigences populaires mais ayant pour seul objet de relégitimer le pouvoir…

Le piège, puisque c’en « syest un, peut néanmoins être déjoué. Une fois n’est pas coutume, c’est Franz-Olivier Giesbert qui le relève dans une récente livraison du Point, il y a comme un « syndrome Louis XVI » dans le rapport d’Emmanuel Macron à des citoyens auxquels ses dogmes dérégulateurs l’empêche de s’adresser. Ce qu’atteste, d’ailleurs, le fait que les manifestations du samedi se maintiennent à un très haut niveau, en dépit de la fatigue qui s’accumule pour les participants, des violences qui dénaturent le mouvement et découragent plus d’un de descendre dans la rue, de la rupture de continuité qu’auront représenté les fêtes de fin d’année.

Si, par conséquent, des centaines de milliers de nos concitoyens s’engouffrent dans la brèche, s’ils forcent à un débat sans zones d’ombre ni tentatives d’enfumage, ils peuvent faire exploser le corset à l’intérieur duquel la Macronie cherche à étrangler la volonté générale. Deux universitaires viennent de parfaitement décortiquer l’impasse que pourrait représenter une politique de la chaise vide : « Au-delà de cette instrumentalisation prévisible, il faut également souligner le piège que finira par représenter ce type de débat pour tous ceux qui s’interrogent légitimement sur l’opportunité de participer. Le boycott arrange à coup sûr le gouvernement : quelles que puissent être les raisons avancées, ceux qui ne participent pas se verront reprocher de refuser le débat. Il y a également fort à parier que tout le monde ne boycottera pas. Or, ce type de débat, du fait même de son ampleur, sera évidemment scruté, du nombre de participants à la nature des propositions, et présenté comme un ‘’état’’ des rapports de force politiques et sociaux. Les soutiens du parti présidentiel ne manqueront pas de se mobiliser pour venir soutenir les propositions gouvernementales et les parer ainsi de l’onction populaire. (…) Dès lors, quelle autre option que de participer malgré tout ? Quelle autre option que submerger le grand débat national de propositions dont le gouvernement devra justifier la mise à l’écart ? » (Le Monde, 17 janvier 2019).

Submerger le « grand débat national », autrement dit en subvertir le cadre faussé, suppose de l’investir tout en le dépassant et en organisant, de manière indépendante, l’échange citoyen. À partir des mairies et des quartiers. Sur les lieux de travail et d’étude. À l’échelon de tous les territoires, du département à la Région. Avec l’objectif de mettre sur la table tout ce dont, en haut lieu, on voudrait ne pas parler : les salaires, la répartition des richesses (question fondamentale si l’on veut réellement s’attaquer à l’inégalité, au moment où il apparaît que les cadors du CAC 40 ont vu, en quelques années, leurs bénéfices s’accroître de 6% tandis que le versement de dividendes aux actionnaires bondissait, lui, de 44%), une fiscalité outrageusement imaginée pour favoriser les rentiers et les spéculateurs, la complémentarité indispensable entre la justice sociale et transition écologique… Pour que viennent encore à l’ordre du jour les attaques inscrites à l’agenda de l’exécutif, et que le séminaire ministériel du début janvier aura confirmé : le démantèlement programmé du système des retraites, la précarisation accentuée des privés d’emploi dans le cadre de la réforme de l’assurance-chômage, les coupes claires annoncées dans les effectifs de la fonction publique au prix d’une nouvelle diminution des moyens alloués à nos services publics… Afin de parler vraiment de démocratie et de République, sans se limiter au « référendum d’initiative citoyenne » et sans accepter cette énième réduction des pouvoirs du Parlement qui découlerait de la réduction drastique du nombre des élus : les citoyens ont besoin de nouveaux droits de débattre des choix effectués en leur nom et de contrôler ceux qu’ils élisent ; le suffrage universel doit redevenir pleinement représentatif en prenant en compte la diversité des opinions grâce à la proportionnelle ; les salariés doivent pouvoir intervenir dans la vie de leurs entreprises comme sur l’organisation ou les finalités de leur travail…

Les « cahiers de doléances », que Monsieur Macron voudrait ne plus désigner de ce terme (sans doute parce qu’il dégage un parfum de 1789…), et que L’Humanité propose de nommer « de l’espoir », peuvent permettre de faire remonter au plus haut niveau de l’État la réalité des attentes de notre peuple. De faire converger les revendications d’égalité sociale et de citoyenneté, qu’elles fussent portées par les « Gilets jaunes », les « blouses blanches » des travailleurs de la santé, les « robes noires » des personnels de la justice, les « stylos rouges » du monde éducatif, les « cols bleus » des ouvriers en butte au despotisme de ces multinationales qui désindustrialisent notre Hexagone, les tenues plus classiques de ces cadres dont les conditions de vie ne cessent de se détériorer, ou les costumes-cravates de ces petits entrepreneurs étranglés par leurs donneurs d’ordre ou par les banques… De travailler, ce faisant, à dégager des axes unifiants pour le « tous ensemble », qui devient chaque jour un peu plus nécessaire, afin que puissent enfin se retrouver toutes les composantes de la France qui souffre et se bat, toutes les organisations syndicales et associatives, toutes les forces d’une gauche qui n’a en rien renoncé à changer la vie, toutes celles et tous ceux qui aspirent à un autre avenir…

Cela nous amène, évidemment, à la question de l’alternative politique… D’évidence, un débouché progressiste manque toujours cruellement à une colère qui n’est pas près de s’éteindre. En regard de la crise de défiance frappant dorénavant la politique, compte tenu de l’inaudibilité d’une gauche politique et sociale prise au piège de ses défaites passées, une perspective nouvelle ne pourra émerger à court terme de tractations d’états-majors. Elle viendra de la dynamique des mobilisations en cours, des attentes montant du terrain, de propositions qui feront de ces dernières une première synthèse et qui, dans leur cohérence et leur articulation, pourront réveiller l’espoir de changement.

Que, du côté de la gauche transformatrice, nous loupions le coche, et c’est Monsieur Macron qui en profitera pour opérer un rétablissement inespéré de lui voici quelques semaines seulement. Et c’est sa meilleure ennemie, Madame Le Pen, qui retrouvera sa posture de première opposante, lui laissant espérer le renversement d’un besoin de fraternité en son exact contraire, le repli frileux et l’égarement identitaire. Voilà ce qui va se jouer dans les prochaines semaines.

jeudi 3 janvier 2019

2019, entre dangers et espoir

Vous l’avez constaté, je suis resté silencieux durant le dernier mois. C’est que mon temps a principalement été mobilisé par les suites à donner au 38° Congrès du Parti communiste français et, en particulier, par l’installation de la nouvelle direction qui y a été élue. Je n’ai donc pu m’exprimer sur les importants événements qui ont secoué le pays en ses profondeurs, me refusant à la facilité du commentaire approximatif ou superficiel. Avec la nouvelle année, je reprends ici le fil de mes réflexions. Sans omettre de souhaiter à chacune et chacun d’entre vous le meilleur. Que 2019 vous apporte, à vous et à vos proches, bonheur, santé et accomplissements de toute sorte. Et qu’elle soit, pour nous tous, synonyme d’espoir retrouvé, de progrès reconquis, de paix et de démocratie enfin repartagées entre les peuples.

Si les rendez-vous de 2018 ne nous ont malheureusement pas permis de changer les rapports de force au bénéfice de notre camp social et politique, ils n’en ont pas moins transformé profondément la donne française. Quoique la gauche restât paralysée et divisée, au point de demeurer toujours aussi peu audible d’une majorité de nos concitoyens, le quinquennat macronien vient d’entrer dans une crise dont il n’est pas près de s’extraire.

Le mouvement des « Gilets jaunes », autant que les nombreuses mobilisations sectorielles qui se sont égrenées – et se poursuivent jusqu’à aujourd’hui –, des cheminots aux salariés en butte aux plans de licenciements, des personnels des hôpitaux à ceux des Ehpad, des agents de l’État aux lycéens, sans oublier les professionnels de la justice ou les retraités, révèlent la montée d’une colère irrépressible contre le délitement social et l’inégalité devant l’impôt, pour la fraternité et la démocratie.

Cette colère est à la mesure d’une politique libérale devenue à la longue insupportable, en ce qu’elle prétend permettre à un capitalisme financiarisé et globalisé comme jamais auparavant de sortir, sur le dos du plus grand nombre, des convulsions qui l’affectent. Sur le dos, pour être précis, des ouvriers, des employés, des demandeurs d’emploi, des travailleurs « ubérisés », des salariés en charge du bon fonctionnement du service public, des jeunes en demande de formations qualifiantes, des paysans étranglés par l’agro-business, des artisans et petits commerçants pressurés par les banques ou la grande distribution, sans même parler des petites entreprises soumises au bon vouloir des grands groupes transnationaux. Bref, c’est l’immense majorité d’une nation comme la nôtre qui ne se discerne plus d’avenir désirable.

Ce n’est toutefois pas uniquement parce que les choix gouvernementaux se trouvent orientés vers les seuls privilégiés de la naissance et de la fortune qu’ils suscitent le rejet massif qu’enregistre chaque sondage. C’est qu’ils s’avèrent parfaitement inaptes à offrir le plus petit début de concrétisation aux promesses qui les justifiaient initialement.

Les gouvernants, un peu partout, peuvent bien multiplier les exonérations de cotisations pour les entreprises, désintégrer les politiques publiques, saccager le droit du travail, déréguler autant qu’ils le peuvent et affaiblir du même coup les protections collectives, les sacrifices exigés de « ceux d’en bas » iront seulement abonder les dividendes des actionnaires, alimenter leurs stratégies d’optimisation fiscale, favoriser restructurations et délocalisations. Emportés par leur âpreté au gain, obsédés par l’amélioration constante de leurs taux de profit, les « premiers de cordée » n’ont pour priorité ni de créer des emplois en contrepartie des cadeaux qui leur sont consentis, ni de relancer les investissements productifs, ni d’accélérer la conversion écologique de l’appareil productif, ni d’augmenter les salaires pour doper la consommation des ménages.

Significativement, déclinant ses traditionnels vœux télévisuels du 31 décembre, le président de la République a laissé échapper cet aveu : « Le capitalisme ultralibéral et financier va vers sa fin. » Il a, ce faisant, repris un constat déjà formulé par maints « experts », jusqu’à la directrice générale du Fonds monétaire international, Madame Lagarde. Le modèle qui s’est imposé aux peuples, à la faveur de la contre-révolution sociale des quatre dernières décennies, modèle que d’aucuns ont parfois qualifié de « société de marché », a débouché, sous l’impact de trois krachs financiers successifs, sur une configuration mondiale des plus chaotiques et des plus imprévisibles.

Le déchaînement des concurrences entre mastodontes industriels et bancaires, le recul partout de droits sociaux arrachés de haute lutte, l’affrontement des égoïsmes rivaux des principales puissances, les catastrophes climatiques et écologiques qui se dessinent à l’horizon de l’humanité, les crises ravageant des zones entières et les guerres qu’elles engendrent, l’atrophie de la démocratie sous l’effet de l’omnipotence acquise par les marchés, la désintégration des dispositifs institutionnels de nombre de pays ont abouti à la phénoménale perte de légitimité de l’orthodoxie économique dominante, comme des gouvernants qui tentent d’en perpétuer l’application.

Le séisme social, qui vient de faire trembler le macronisme sur ses bases, n’en est que la dernière des manifestations. La plus marquante sans doute, pour le Vieux Continent, puisque l’épicentre en est cette terre de rébellion qu’est la France depuis sa Grande Révolution. Sommité du Collège de France, Pascal Picq le traduit avec ses mots, parlant de « la saturation d’une forme de gouvernement arrivée à son plafonnement asymptotique, deux décennies après que Jacques Chirac eût parlé de fracture sociale, puis de fracture numérique et d’urgence écologique… sans rien faire ». Et d’ajouter : « Le Brexit, dont la dramaturgie se joue encore, marque une rupture : les peuples ne font plus confiance à leurs gouvernants nationaux et encore moins à l’Europe » (Les Échos, 26 décembre 2018).

À l’occasion de son 38° Congrès, le PCF avait bel et bien vu juste en pointant l’urgence « de travailler à ouvrir un siècle d’humanité ». Le défi grandit de jour en jour, à mesure que, cherchant à échapper à la dynamique dévastatrice de sa crise, le système réagit comme il l’a toujours fait dans l’histoire. Par la fuite en avant !

Voici par exemple que, tout en admettant le bien-fondé des colères françaises, et bien qu’ayant dû opérer un premier recul face à la rue et aux ronds-points mobilisés, Emmanuel Macron se raidit en une posture d’extrême fermeté envers celles et ceux qui le défient. Voici que son gouvernement, en guise d’étrennes aux Français, annonce le durcissement des mécanismes de contrôle des privés d’emploi et une procédure de « bonus-malus » destiné à faire travailler plus longtemps les seniors. Et voici que notre Roi-Soleil élyséen indique, comme si rien ne s’était passé ces derniers temps, qu’il ne déviera plus de son cap, et qu’il mènera tambour battant l’assaut programmé de longue date : contre notre système de retraite, offert en pâture aux assurances privées, contre les chômeurs, livrés à la vindicte de l’opinion afin de les contraindre à accepter des jobs déqualifiés, contre les services publics, un peu plus étranglés par la diminution drastique du nombre des fonctionnaires.

Sans compter que, derrière l’annonce du « grand débat national » censé répondre à l’aspiration démocratique de tout un pays, telle que l’ont révélée les « Gilets jaunes », pourrait vite refaire surface… la tentation autoritaire. La diatribe présidentielle contre « les foules haineuses », l’appel à assurer « sans complaisance » l’ordre républicain, le durcissement s’ensuivant de l’action policière à l’encontre des manifestations et autres blocages de zones commerciales apparaissent, à cet égard, dans la plus pure tradition des droites lorsqu’elles se trouvent bousculées par la lutte des classes. Il s’agit de regrouper le parti de la trouille, des bien-pensants et de la richesse décomplexée. Autrement dit, la base électorale du candidat Macron en 2017, qui sera indispensable à « La République en marche » si elle veut éviter une Bérézina électorale en mai prochain.

La question d’une nouvelle perspective à gauche n’en devient que plus cruciale. Car la politique ayant horreur du vide, comme on dit, l’absence de réponse progressiste à l’ébranlement majeur que connaît la Macronie peut nourrir demain n’importe quelle aventure. Ce qui se passe chez la plupart de nos voisins, avec la montée en puissance de courants ethnicistes et ultraréactionnaires, jusque chez nos frères et nos sœurs d’Espagne qui ont pourtant payé cher leur très long assujettissement à la tyrannie franquiste, doit résonner à nos oreilles tel le tocsin.

Le danger est d’autant plus sérieux, pour ce qui nous concerne, qu’au Château on entend cyniquement favoriser une poussée de l’extrême droite aux élections européennes. Le monarque espère, de cette manière, diviser l’opinion, discréditer toute mise en cause de sa vision de la modernité, instrumentaliser l’odieux poison identitaire qui ronge depuis longtemps la société. Tenter de rejouer le scénario de la présidentielle, telle est sa carte ultime pour sauver son mandat. Politique de Gribouille, ou plutôt de pompier-pyromane !

En ce mois de décembre, la résignation devant l’intolérable vient spectaculairement de reculer. On reparle des salaires, de la répartition des richesses, de l’égalité, de la souveraineté du peuple… Sans que la partie soit encore jouée, loin de là. Tout va maintenant dépendre, la contre-offensive sociale à bâtir autant que le débouché politique à faire naître, de la convergence des combats, de la jonction des nouveaux mouvements qui surgissent et se cherchent encore avec les organisations syndicales, de l’intervention populaire. Autour d’objectifs qui visent à prendre le pouvoir sur la finance, à enraciner le rapport de force là où tout se joue in fine à savoir les entreprises, à opposer à la domination du capital une ambition fondée sur la recherche du bien commun. C’est au fond ce qui inspire l’initiative des cahiers de doléances, cahiers de colère et d’espoir, que l’on commence, ici et là, à rédiger, à l’initiative de municipalités ou d’assemblées citoyennes.

Voilà notre feuille de route, celle que vont notamment défendre mon camarade Ian Brossat et ses colistiers dans le scrutin des européennes, premier test national de ce quinquennat. Pour me résumer, le meilleur, que je nous souhaitais au départ de ce post, serait donc que notre camp en vienne de nouveau à marquer des points. Je reviendrai, dans ma toute prochaine note, sur les bouleversements en cours de la situation de notre Hexagone et sur les défis auxquels ils nous confrontent.

vendredi 30 novembre 2018

Une nouvelle page s'écrit au PCF

Une nouvelle page est en train de s’écrire au Parti communiste français. Je n’évoque pas ici simplement le changement de secrétaire national qui vient d’y intervenir, Fabien Roussel remplaçant désormais Pierre Laurent à cette responsabilité. L’événement est, bien sûr, symbolique de la volonté exprimée par les adhérentes et adhérents de donner une nouvelle impulsion à leur parti. Mais il ne résume aucunement le processus au terme duquel le 38° Congrès aura décidé d’une profonde réorientation de la politique du PCF, à 87,23% des voix des délégués en faveur du texte « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle ».

Ce rendez-vous national d’une formation dont beaucoup se complaisent régulièrement à dresser l’acte de décès vient, en fait, de délivrer le double signal d’une vitalité militante et d’une audace démocratique peu courantes sur le champ politique aujourd’hui. Le résultat n’était, il est vrai, pas évident au départ. On eût même pu craindre que les désaccords ayant ponctué la dernière période, particulièrement exacerbés par le résultat calamiteux des élections législatives de 2017, mènent à un éclatement. Le scénario-catastrophe, attendu avec gourmandise par tant de commentateurs, n’aura jamais vu le jour. Les communistes se seront, en effet, attachés au fond des questions en débat, repoussant toute tentation de « régler des comptes » pour rechercher une sortie par le haut des clivages qui les avaient divisés.

Dès leur vote sur une « base commune » qui n’était pas celle du conseil national sortant, ils se seront mis au travail, avec un état d’esprit résolument rassembleur. Ce qui aura, in fine, abouti à un document amplement enrichi par les milliers d’amendements venus des sections et fédérations, sans pour autant qu’il ait été détourné de ses intentions originelles. Je peux en témoigner, de la place qui aura été la mienne tout au long de ces dernières semaines, à la « commission du texte » dont les travaux se seront achevés le 22 novembre, veille de l’ouverture des travaux du congrès, à… 6 h 30 du matin.

À presque 80%, les délégués réunis à Ivry-sur-Seine auront, dans la foulée, désigné leur nouveau conseil national, direction du parti jusqu’au prochain congrès. À la tête de cette équipe, qu’il souhaite avant tout collégiale, un nouveau secrétaire national donc, député du Nord et longtemps première figure de sa fédération départementale. Là encore, ceux qui attendaient une « cassure » ou une compétition sans merci d’ego auront été déçus. Le changement de « numéro un » aura seulement correspondu à l’attente militante d’un renouvellement visible de la direction, mais elle aura aussi été permise par la coopération entre Fabien Roussel et Pierre Laurent, lequel conservera de très importantes responsabilités au sein du collectif de direction.

J’ai ici une pensée amicale pour Pierre, avec qui il m’aura été donné de travailler des années durant, depuis les grandes heures du Front de gauche jusqu’à la dislocation de ce dernier, avant que mes camarades de la Gauche unitaire et moi-même ne regroupions nos forces avec celles du PCF, au sein de ce dernier. Il n’aura pas été facile, pour lui, d’être au gouvernail en une période aussi complexe qu’agitée et le bilan critique, tiré par le 38° Congrès de l’action passée, n’aura jamais cherché à obérer cette réalité. Quels qu’aient pu être mes désaccords avec un certain nombre de ses choix, je voulais le souligner.

Je lis à présent, sous des plumes se voulant avisées, y compris à gauche, de doctes analyses concluant au repli du PCF sur lui-même. Rien de tout cela ne correspond aux discussions qui auront traversé les conférences préparatoires comme le congrès lui-même. En voulant « conjurer le risque d’effacement » du parti pour l’avenir, adhérentes et adhérents auront au contraire voulu lier une politique de main tendue en direction du reste de la gauche et des forces progressistes, constante de l’histoire de cette famille politique depuis le Front populaire, avec la reconquête de l’esprit d’initiative progressivement perdu au fil du temps.

Pour résumer l’état d’esprit qui aura été le mien tout au long de ces trois jours passionnants, le mieux est encore que je vous livre mon intervention dans le débat général de la première journée. Elle est aussi accessible, en vidéo (entre 2:22:59 et 2:24:25), sur https://www.youtube.com/watch?v=ICZopJZSMJo&t=5182s

« Chers Camarades, par leur vote sur les projets de ‘’base commune’’, les communistes n’ont pas voulu donner un signal de repli, comme on l’entend souvent.

« Ils ont manifesté leur volonté de se donner un nouvel élan, de conjurer la menace d’un effacement mortifère de leur parti dans le futur, comme le dit le préambule du texte d’orientation réécrit par la commission.

« Le bilan des erreurs commises dans un passé proche était la condition d’un redéploiement nécessaire.

« Notre congrès est maintenant confronté à des choix décisifs.

« Nous avons besoin d’un parti qui prenne la mesure des immenses bouleversements de la situation et des menaces qui surgissent. Le communisme est bien l’enjeu majeur de ce siècle. Mais, de la tourmente que produit un capitalisme financiarisé en crise durable, surgit un peu partout une vague réactionnaire comme la planète n’en avait plus connue depuis des décennies. Placé sur la défensive, le mouvement ouvrier peine à incarner un horizon d’émancipation. On le voit, en ce moment, avec le mouvement qui affronte le pouvoir de Macron sur les questions d’injustice sociale et fiscale : il ne lui est pas proposé de débouché progressiste à la hauteur, et c’est la droite et l’extrême droite qui risquent d’en tirer profit. Nous avons la responsabilité de redevenir la force motrice de la reconstruction d’une perspective de changement majoritaire.

« Nous avons besoin d’un parti qui joue pleinement, dans ce cadre, son rôle d’éclaireur. Oui, d’éclaireur ! Pas simplement d’un parti qui s’immerge dans les mouvements de la société, même si c’est indispensable. Pas non plus d’un ‘’parti-guide’’ à l’ancienne. Mais d’un parti qui aide à politiser les mobilisations, qui sache faire programme de ce qu’il tire de l’expérience de ses militantes et militants sur le terrain, qui retrouve donc l’esprit d’initiative qu’il a progressivement perdu.

« Nous avons besoin d’un parti qui agit pour le rassemblement de la gauche et qui travaille à l’émergence d’un grand mouvement populaire et citoyen. Mais qui le fasse avec d’autres méthodes que par le passé. C’est-à-dire à partir des contenus programmatiques qu’il met en débat dans la société… En veillant à la construction permanente d’un rapport de force au sein des rassemblements… En prenant les initiatives nécessaires à chaque moment… En faisant appel à l’intervention des travailleurs et des citoyens…

« Tout cela peut rassembler le plus grand nombre des communistes.

« Le texte auquel est parvenu la commission, à partir des milliers d’amendements émanant des conférences de sections et de fédérations, en fait foi.

« Il appartient maintenant à toutes et à tous d’y contribuer, quels qu’aient été leurs choix dans le vote du mois d’octobre. En étant conscient que ce que nous allons décider n’a pas seulement d’importance pour nous-mêmes. Mais pour notre peuple, qui se désespère de ne plus avoir de gauche à la hauteur de ses aspirations. »

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