Le blog de Christian Picquet

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mercredi 13 septembre 2017

Le 12 l'a confirmé : il faut s'unir derrière les syndicats

On savait que la bataille des communicants élyséens serait intense pour tenter de minimiser la portée de la journée syndicale du 12 septembre. On ne peut donc être surpris du tir d’artillerie médiatique qui, au soir des manifestations, se sera efforcé de convaincre l’opinion que le rendez-vous avait été manqué. Les chiffres, même si l’on ne prenait en compte que les données fournies par le ministère de l’Intérieur, se chargeraient pourtant de rétablir la réalité : les défilés auront réuni plus de participants que les premiers cortèges contre la loi El Khomri. Ceux qui s’y seront rendus, comme je l’ai fait moi-même à Toulouse, peuvent témoigner que les recensements de la CGT, totalisant 400 000 personnes dans les rues du pays, reflètent ce qu’ils y auront vécu, bien plus fidèlement que les assertions des services de Monsieur Collomb.

À bien y regarder, ce 12 septembre apparaît un round d’observation, dans une épreuve de force en train seulement de se nouer à propos des ordonnances démantelant des pans entiers du droit du travail, non comme l’apogée de celle-ci. Qui imaginait en effet que les salariés, la rentrée tout juste effectuée, allaient par millions battre le pavé ? Qui ne savait que les plus grands mouvements sociaux ayant marqué notre histoire auront mis du temps à monter en puissance, le peuple ayant toujours besoin de faire l’expérience de sa force rassemblée pour prendre confiance en lui ? Qui pouvait, au surplus, ignorer que toutes les mobilisations des dernières décennies se seront heurtées au mur de l’intransigeance des gouvernants et des possédants (à l’exception de celle ayant mis en échec les « réformes » Juppé de 1995 et du soulèvement des jeunes contre le CPE en 2006), suscitant inévitablement un doute dans les consciences sur la possibilité de gagner ? Qui n’avait d’emblée mesuré l’extraordinaire difficulté qu’avaient à surmonter les organisations de travailleurs, alors que le pouvoir sera parvenu à les diviser comme jamais, et que la gauche s’avère impuissante à faire exister une perspective d’espoir à gauche ?

Que, dans ces conditions, le défi ait été relevé, et de belle manière, permet maintenant de construire, étape après étape, le rapport de force à même de faire reculer l’exécutif. Ce dernier aura délibérément choisi l’affrontement, voulant profiter de la défaite qu’il compte bien infliger au salariat sur la question du code du travail afin de plier la France à sa contre-révolution libérale.

La désormais fameuse tirade du président de la République à Athènes – « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » – ne relevait nullement d’une maladresse. Incluse dans le discours écrit remis sur place aux journalistes, elle se voulait plutôt un avertissement. D’évidence, le sommet de l’État entend, dès le début du quinquennat, décourager les hésitants et amener à la résignation un pays multipliant les marques d’hostilité à une politique favorisant outrageusement les riches.

C’est dire à quel point la confrontation va être âpre et combien il s’impose de ne surtout pas affaiblir le front de la riposte. Je l’ai déjà écrit ici, parce qu’au cœur de l’offensive macronienne réside la volonté de priver les travailleurs d’organisations en situation de les défendre efficacement, c’est autour des syndicats qu’il convient d’organiser la bataille. C’est derrière eux que doit se réaliser l’unité de toutes les forces disponibles.

Le rôle des partis n’est, dans ce cadre, ni de rendre plus compliquée leur tâche, ni de se placer en concurrence avec eux dans la construction de l’indispensable épreuve de la rue et de la grève. Il est, au contraire, de leur offrir le relais politique dont ils ont besoin, de faire apparaître des éléments d’alternative politique dans le débat public, de montrer en l’occurrence qu’une autre législation du travail est nécessaire, pour étendre les conquêtes du passé au lieu de les éradiquer. C’est ce que vient de faire un appel de militants syndicaux, associatifs, politiques et d’intellectuels, « contre les ordonnances Macron et pour un autre agenda pour l’emploi et le code du travail ». Libre ensuite, bien sûr, à qui veut de prendre ses propres initiatives, sans prétendre pour autant disputer la direction du mouvement populaire aux seules forces pouvant rassembler le plus largement possible, par-delà la diversité des opinions.

Ainsi, le 21 septembre sera-t-il notre prochain rendez-vous. Celui qui peut et doit voir converger le plus grand nombre d’énergies individuelles et collectives. Celui qu’il importe de préparer sur le terrain, dans les entreprises et sur les lieux d’étude, dans les villes et les quartiers, en s’adossant au succès de la journée du 12, pour convaincre largement que la lutte peut payer et amener le petit clan aux affaires à résipiscence.

lundi 4 septembre 2017

La révolution du capital, selon Macron

Certains auront pu penser que la publication de l’interminable interview du président de la République, ce 31 août dans Le Point, était de nature à brouiller la communication gouvernementale, le jour où devaient être rendues publiques les ordonnances revenant sur des points essentiels du code du travail. Je crois au contraire que la concomitance des deux événements aura été soigneusement calculée pour restituer la cohérence de la politique gouvernementale et… avertir les Français de ce qui les attendait.

À suivre la logorrhée du premier personnage de l’État (20 pages, agrémentées de photos le montrant dans des postures particulièrement avantageuses), la déréglementation de notre droit social relève la gageure du bouleversement historique que vit le système capitaliste : « Nous vivons un mouvement inéluctable de transformation du travail, car nous sommes entrés dans une économie de l’innovation, des compétences et du numérique. (…) Les parcours seront moins linéaires, connaîtront plus d’évolutions, parfois de manière heurtée. Le chômage n’est plus un accident de la vie, mais un risque d’autant plus prégnant que le besoin de transition professionnelle s’accentue. C’est une révolution copernicienne. (…) Pour réussir dans ce monde, nous avons besoin d’une économie beaucoup plus plastique, plus mobile, qui laisse (…) chaque individu évoluer d’un secteur à l’autre, selon ses souhaits ou ses impératifs. »

Voilà ce que l’on appelle un éloge de l’incertitude, dans un univers qui verra le travailleur en permanence confronté à la précarité. C’est incontestablement ce qui se trouve désigné lorsque l’on parle de « parcours heurtés », de « risque prégnant » du chômage ou des « impératifs » contraignant chacun et chacune à s’adapter. Afin que l’on comprenne bien ce que cela recouvre, l’interviewé décline, dans la foulée, les divers domaines devant être frappés par cette « révolution copernicienne » que le capital, en sa fraction financière hégémonique insérée dans les processus de globalisation, appelle de ses vœux.

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mardi 29 août 2017

Cette détestation si... française

Il faut toujours se méfier de son inconscient… Surtout lorsque l’on occupe les plus hautes fonctions, que l’on s’est fait élire en se prétendant ardent modernisateur et que l’on prétend redonner leur fierté aux Français... Surtout quand on se croit un pro de la com’… Tout au long de ce premier week-end de la rentrée politique, on aura ainsi beaucoup parlé, dans les médias, de la déclaration d’Emmanuel Macron, à Bucarest, le 24 août.

Il est vrai que l’intéressé a fait fort en expliquant : « La France n’est pas un pays réformable, les Français et les Françaises détestent les réformes. Dès qu’on peut éviter les réformes, on ne les fait pas. C’est un peuple qui déteste cela. Il faut lui expliquer où on va, et il faut lui proposer de se transformer en profondeur. » Le plus important, dans ce propos, n’est cependant pas qu’il ait été tenu loin de nos frontières, comme d’aucuns l’auront dit.

Certes, il est toujours choquant, pour nos concitoyens, que le premier personnage de l’État choisisse une visite diplomatique pour régler ses comptes au plan intérieur et, plus encore, pour réagir préventivement à la chute de popularité dont il savait probablement que les sondages l’enregistreraient quelques jours plus tard. Bien sûr, la forme mérite d’être relevée, en ce que le président de la République a cru opportun d’afficher de cette manière, en direction des gouvernements du continent comme des marchés financiers, par l’entremise de la presse suivant son déplacement, sa volonté d’assujettir notre peuple à la norme du néolibéralisme et à la déréglementation du marché du travail qui ravagent toute l’Union européenne. Cela dit, c’est d’abord le fond qui mérite d’être retenu.

Monsieur Macron vient, en effet, d’exprimer cette détestation de la France qui anime les plus hautes sphères de notre société. Cet autovomissement, dont on dit si fréquemment qu’il se développerait surtout chez les oubliés de la « modernité », mais qui affecte plutôt les sommets « éclairés » du pouvoir politique et économique… Cette exécration d’une histoire, que les privilégiés de la naissance et de la fortune n’ont jamais comprise, et dont ils ont toujours voulu tourner la page… Cet univers fantasmatique, qui nourrit l’imaginaire de ces élites d’une dénonciation en règle d’ouvriers censés être gréviculteurs voire carrément illettrés ou alcooliques, de fonctionnaires considérés fainéants et arcboutés sur leurs acquis, d’enseignants vilipendés pour leur supposé aveuglement idéologique et pour leur résistance aux « changements » n’ayant pourtant cesser de dévaster l’école, de paysans décrétés arriérés parce que n’acceptant ni l’industrialisation du modèle agricole ni la malbouffe s’en avérant le produit…

Cette haine de ceux d’en haut pour ceux d’en bas n’a rien de nouveau. Ne la vit-on pas déjà s’exprimer dans l’émigration des « ci-devants » s’en allant quémander l’appui des monarchies européennes pour abattre la Première République et rétablir les Bourbons sur le Trône de France ? Ou lorsque les régiments cosaques occupaient Paris, en 1814-1815, de la part des cercles qui attendaient, depuis trop longtemps à leurs yeux, la restauration de l’Ancien Régime ? Ou quand, en 1870, la bourgeoisie trahit en toute bonne conscience la patrie en s’abandonnant aux exigences du gouvernement prussien, provoquant le soulèvement du prolétariat parisien et l’instauration de la Commune ? Ou avec ces maîtres de forges et ces grands banquiers qui, effrayés par la grève générale qui venait de leur imposer les accords de Matignon, affirmaient sans vergogne, en 1936, préférer Hitler au Front populaire ? Ou dans cet épisode sombre ayant vu les mêmes, quelques années plus tard, chercher à travers un maréchal cacochyme et l’occupation nazie l’occasion de punir leur pays de son esprit rebelle et révolutionnaire ?

On me dira que, au fil du temps, notre histoire comme celle de toute nation s’est avérée complexe, tourmentée, contradictoire. Ce qui est incontestable. Pas question donc de s’égarer dans l’oubli de ce que purent aussi représenter le colonialisme, l’exploitation féroce d’une classe ouvrière ayant mis très longtemps à arracher des premières conquêtes, le long cheminement des femmes pour accéder à la citoyenneté, l’essor du nationalisme haineux et de l’antisémitisme l’accompagnant, le resurgissement régulier d’un racisme transformant des populations venues de loin en boucs-émissaires de tous les maux du pays. Pas question non plus d’assimiler l’actuel hôte de l’Élysée à un Rebatet, à un Drieu la Rochelle ou à ces personnages politiques qui s’extasiaient volontiers des projets du III° Reich pour l’Europe, quand tout un peuple subissait l’humiliation, les privations, la terreur et les déportations. Il n’en reste pas moins qu’à travers sa tirade de Bucarest, l’élu du 7 mai vient de révéler la permanence d’une attitude presque instinctive de nos classes dirigeantes.

Il se trouve que ce sont des valeurs partagées, résonnant depuis des temps lointains comme un défi aux égoïsmes installés et aux intérêts des plus puissants, qui ont façonné le modèle français. C’est, plus particulièrement, cette idée remontant aux Lumières, selon laquelle l’être humain, à travers sa compréhension du monde, peut recouvrer la maîtrise de ses conditions d’existence et, dès lors, développer pleinement son humanité. C’est la traduction de cette vision des choses en un idéal, celui de la République, faisant de chaque citoyen le souverain apte à déterminer, au-delà de ses besoins individuels, où réside l’intérêt général. C’est l’idée que la puissance publique se doit de traduire dans son action la volonté collective, et que cela lui commande de garantir et ressourcer en permanence le contrat social en découlant.

Parce que ce sont ces enjeux qui se trouvent au cœur de l’identité politique de la France, le mouvement ouvrier y aura trouvé depuis ses origines un point d’appui, tandis que les oligarchies, défendant avec acharnement leurs prérogatives, se seront à l’inverse attelées à les remettre en cause. Ce n’est pas pour rien que le grand historien Marc Bloch, dans ses écrits clandestins des années 1940, décrivait la formation d’un « parti hostile à tout le cours de l’histoire de France ». Et qu’il dénonçait ce dernier, avec des mots qui pourraient parfaitement, dans un tout autre contexte évidemment, s’appliquer à notre juvénile monarque, comme « le régime de ces Français qui ne poursuivent la victoire que contre la France, qui veulent se distinguer de leurs compatriotes et exercer sur eux une véritable domination. Sachant que cette domination ne serait pas acceptée, ils ne la conçoivent établie que contre leur peuple pour le contraindre et le soumettre, et nullement à son profit. Ce n’est pas un homme, si ouvert et sympathique soit-il, qui peut changer un tel état de choses » (in L’Étrange défaite, Folio-Histoire 2012).

Aujourd’hui, le Prince « marcheur », s’il se veut en lutte contre « l’immobilisme », pour reprendre les éléments de langage arrêtés au séminaire de rentrée du gouvernement, s’attaque surtout aux piliers du pacte structurant notre vie collective depuis plus de sept décennies. Les ordonnances liquidant des protections essentielles codifiées par le droit du travail reviennent sur ces grands acquis du Front populaire qu’étaient l’instauration des conventions collectives et la reconnaissance des libertés syndicales, dans le cadre d’une loi chargée de protéger l’égalité des droits. Les contre-réformes annoncées des retraites, de l’indemnisation du chômage et de l’assurance-maladie apparaissent, quant à elles, le dernier des assauts dont la Sécurité sociale, emblématique de la reconstruction républicaine engagée sous l’égide du Conseil national de la Résistance en 1945, a fait l’objet sous notre V° République. Quant aux pratiques institutionnelles d’un pouvoir foncièrement méprisant envers le corps citoyen, au point d’exalter une conduite « jupitérienne » des affaires et de revendiquer sa nostalgie de la « figure du roi », elles couronnent in fine l’offensive antisociale d’une attaque frontale contre la souveraineté populaire.

Ce qui fait des envolées roumaines d’Emmanuel Macron, moins une simple maladresse, même si leur auteur n’aura pas nécessairement perçu leur effet déflagrateur, que la réalité d’une pensée politique. Une pensée qui veut faire croire que notre peuple rejetterait la réforme en elle-même, alors qu’il se montre en fait rétif à l’injustice et aux inégalités. De nouveau, il appartient à la gauche d’être le parti, tout à la fois, de l’exigence sociale et de la défense d’une République de l’égalité, en resituant ces objectifs dans la longue trajectoire qui a fait de la France ce qu’elle est, et non ce que les possédants auraient voulu qu’elle soit.

J’ai déjà cité Marc Bloch, je conclus avec lui. En janvier 1944, peu de temps avant de tomber entre les mains de la Gestapo, il lançait cet avertissement aux puissants de l’époque : « Vous n’avez plus qu’une ressource, c’est de donner tort à toute générosité en démontrant académiquement que les forces de la liberté sont aussi les forces de la perdition, et que tout va de mal en pis. Pour vous, certainement, et c’est justice. La France de demain, qui se prépare non par les grâces académiques mais par le courage de ceux qui osent lutter pour la justice, aura besoin d’autres serviteurs que les thuriféraires du dieu des choses comme elles vont – ou plutôt comme, à votre gré, elles ne vont pas encore tout à fait assez. » Le moment tragique où ces réflexions virent le jour diffère complètement du nôtre. La continuité d’un combat n’en demeure pas moins, contre une détestation… si française.

dimanche 20 août 2017

À terrorisme global, réponse globale...

Le pire serait de s’habituer… À l’horreur provoquée par ces meurtres de masse qui viennent d’endeuiller à leur tour Barcelone et Cambrils, après que Paris, Bruxelles, Berlin, Londres ou Nice aient déjà été frappées en Europe… À ces images de corps sans vie ou traumatisés pour toujours, à ces foules paniquées ou se trouvant réunies, après coup, dans un chagrin mêlé au refus de la peur… Aux réactions routinières de médias surexploitant la sidération des opinions pour faire de l’audience, ou aux phrases indignées de responsables politiques que nul n’entend plus tant elles se montrent mécaniques dans leur répétition… À l’inégalité de traitement entre les victimes de la terreur fondamentaliste, selon qu’elles se situent dans une métropole « occidentale » ou à Ouagadougou… Au sentiment d’impuissance qui nous assaille tous devant l’évidence que l’humanité affronte un terrorisme global, dont aucune mesure coercitive ne pourra à elle seule venir à bout… Et, plus encore, à ce silence assourdissant d’une gauche incapable de produire un discours cohérent à propos d’un phénomène appelé à durer, au-delà de positions d’indignation certes incontestables quant au fond mais sans utilité pour une réaction efficace…

Que des esprits éclairés par les valeurs des Lumières s’avouent décontenancés par le retour en force de la guerre sous ses formes les plus « sales », de la violence aveugle et d’une barbarie totalitaire, voilà qui ne revêt rien de surprenant. Mais que les forces s’identifiant au combat pour le progrès humain et la Raison se montrent à ce point tétanisées devant l’un des grands enjeux des années 2000, oscillant entre affirmation de bons sentiments et reprise de discours guerriers reflétant surtout leur impuissance, cela paraît plus inquiétant. Car il n’est pas vraiment nouveau que les convulsions de l’histoire suscitent l’irrationalisme.

Plus précisément, dans son expansion même, le nihilisme prosélyte du jihadisme n’est que la réponse de l’irrationalité aux désordres engendrés par un capitalisme aussi apte à déchaîner une formidable révolution technologique et scientifique, qu’à faire basculer une immense partie de la planète dans la désespérance. Il s’abreuve à la double source que représentent le chaos dans lequel se retrouve une large partie de l’aire arabo-musulmane, au Sud, et l’exclusion frappant des populations issues de l’immigration post-coloniale, au Nord. Et il se développe de manière d’autant plus vertigineuse que les courants progressistes s’avèrent partout plombés par leur faillite, incapables de comprendre et d’affronter les défis complexes de la globalisation néolibérale. Or, l’humanité d’aujourd’hui a plus besoin que jamais de disposer d’une grille d’interprétation pertinente et de perspectives à la hauteur des enjeux auxquels elle se trouve confrontée. En l’occurrence, la réponse à un terrorisme devenu global doit être, tout à la fois, militaire, policière, politique et culturelle.

Militaire, parce que l’on ne peut se dérober au traitement par les armes de ce cancer totalitaire de l’intégrisme, qui s’est déclaré et prolifère, sous l’égide d’une mondialisation sauvage, à partir de zones d’où toute forme de pouvoir légitime a disparu, où les États se sont littéralement disloqués, où n’apparaît aucune alternative démocratique à des dictatures honnies comme à des oligarchies corrompues. Que les politiques impériales mises en œuvre par les puissances « occidentales » et que les entreprises prédatrices des firmes transnationales ou des organismes financiers soient à l’origine de ces situations ne sauraient, à présent, occulter les abominations que l’installation dans la durée de dictatures obscurantistes ferait peser sur les populations concernées. C’est le motif pour lequel la formation de coalitions internationales est aussi justifiée que l’intervention revendiquée par nos anciens des années 1930 pour sortir la République espagnole des griffes du fascisme. Elles sont en effet, dans le cadre du droit international et donc sous la direction des Nations unies, la condition pour sortir le Proche-Orient ou l’Afrique sahélienne des affres nées de guerres sans fin et de tyrannies de toute nature.

Policière, en ce que c’est un devoir des puissances publiques de protéger leurs citoyens des réseaux de la terreur. Ce que vient de subir la Catalogne, terre historique de résistance à l’oppression, où s’organisèrent encore tout récemment de gigantesques mobilisations contre les logiques de guerre impérialistes, atteste que c’est à une action de longue haleine qu’il convient de s’atteler. Il ne faut pas seulement, dans cet esprit, adapter les effectifs aux besoins. Il importe de privilégier le renseignement, seul à même de prévenir les dangers en les identifiant et en mettant hors d’état de nuire les cellules criminelles comme les prêcheurs de haine, et l’action de proximité, permettant de sécuriser les territoires au plus près des populations (on espère que la « police de la sécurité du quotidien », annoncée par le ministre de l’Intérieur, ira dans ce sens, bien que l’on ignore complètement quelle en sera la définition). Ce qui suppose de cesser de tailler, pour satisfaire aux dogmes austéritaires en vigueur dans toute l’Union européenne, dans les budgets des services en charge de ces missions. Mais il convient, dans le même temps, de repousser les tentations, surgissant régulièrement à l'initiative de cette droite ultra qui domine désormais le champ idéologique, d’entamer les libertés publiques sous prétexte de répondre à l’urgence répressive. De ce point de vue, le projet gouvernemental relatif à la « lutte contre le terrorisme et la sécurité intérieure » se révèle d’une extrême dangerosité, dès lors qu’il aboutirait, s’il venait à être adopté, à inclure dans le droit commun les dispositions exceptionnelles prises à l’occasion des massacres parisiens de 2015. C’est faire à l’ennemi un cadeau inestimable que de consentir au développement de pratiques arbitraires, voire carrément discriminatoires, au risque de légitimer davantage sa propagande de haine.

Politique, car l’action coercitive ou la mise en sûreté des populations ne permettront jamais de porter le fer à la racine du phénomène jihadiste. Couper celui-ci de son terreau, c’est en premier lieu agir, par les voies de la diplomatie, afin de promouvoir une issue de paix, de démocratie, de garantie du droit des peuples à l’autodétermination et de développement solidaire à la désintégration de ces zones sur lesquelles ont commencé à s’implanter des systèmes régis par une Charia fanatique. C’est aussi, ici, agir avec résolution contre la désocialisation d’une fraction des descendants de migrants et la stigmatisation de leurs pratiques culturelles ou religieuses, les ségrégations spatiales et le délaissement des quartiers populaires, l’étouffement des services publics et la suppression de ces « emplois aidés » concourant à la préservation d’une certaine cohésion des territoires, l’humiliation ressentie pas les milieux affectés par ces orientations destructrices et l’affaiblissement concomitant du civisme. Dit autrement, l’heure n’est certainement pas à la stigmatisation du « modèle républicain », à laquelle s’emploient simultanément des factions se référant plus ou moins ouvertement à un islam politique radicalisé, et d’autres croyant promouvoir l’idéal d’un « multiculturalisme » alors qu’elles cèdent aux sirènes du différentialisme. Elle est à sa réhabilitation autour d’un projet d’égalité, de réindustrialisation, de création d’emplois stables et d’intégration pour toutes les populations appelées à faire patrie commune. Là encore, y parvenir exige de s’opposer sans hésitation à la politique macronienne, selon laquelle rien ne serait plus impératif que de susciter l’envie de devenir milliardaire chez certains enfants de nos banlieues. Comme le souligne un responsable associatif, Moussa Camara, « monter une association pour accompagner les plus fragiles, lancer une initiative citoyenne sans qu’un bénéfice matériel soit nécessairement à la clé, c’est aussi une forme d’épanouissement. La réussite n’est pas qu’individuelle, elle doit être aussi collective » (Le Point, 20 juillet).

Culturelle, enfin, puisque le meilleur moyen de battre le terrorisme consiste encore à dresser face à lui un corps citoyen cimenté par les valeurs du vivre-ensemble dans une République se refusant de distinguer ses ressortissants selon leurs origines ou leurs croyances. La bataille des idées est, à cet égard, fondamentale, et c’est pour l’avoir largement sous-estimée que nous avons essuyé tant de défaites par le passé. Encore faut-il se mettre au clair sur son contenu. La démocratie est indissociable de l’égalité réellement conquise, aux plans politique autant que social, et elle ne réalise ses objectifs que si la souveraineté du peuple s’impose à tous les pouvoirs de fait, celui des marchés comme celui des religions. La reconnaissance des différences ne prend, dans ce cadre, toute sa place que si elle s’accompagne de la garantie des mêmes droits pour tous, femmes et hommes, laquelle requiert à son tour que les particularismes ne viennent pas contrecarrer les exigences qui fondent la citoyenneté. C’est en ce sens que la laïcité représente, non une pratique discriminatoire envers les croyants, mais le pilier central d’une vie collective récusant, depuis plus d’un siècle, la fragmentation de la nation en communautés qui abriteraient des inégalités de statuts. Une gauche consciente de ses responsabilités devrait avoir à cœur de se porter aux avant-postes de ce combat idéologique.

Que toutes ces questions n’aient pas, contrairement à ce que l’on pouvait redouter, focalisé les échanges de la dernière présidentielle ne signifie pas que nous en ayons fini avec elles. Au contraire, les tragiques événements de Catalogne viennent nous le rappeler. Autant en tirer sans attendre les conclusions, en ne laissant pas ce champ de confrontation occupé par des courants y cherchant la justification de divisions mortifères. Qu’ils véhiculent la vision d’un libéralisme porteur d'injustices croissantes, aspirent à une remise en ordre autoritaire de notre société, ou relaient les sermons plaçant la loi de Dieu au-dessus de celle des Hommes...

lundi 14 août 2017

La fragilité du macronisme ? Son rapport à l'identité républicaine de la France

Comme si un petit souffle d’effroi était venu refroidir leurs ardeurs, en un temps où tout leur paraissait acquis… Comme s’ils n’avaient pas imaginé que leur champion pût, en trois mois de mandat seulement, dépasser en impopularité son prédécesseur à la même époque de l’été 2012, pour rejoindre les abysses atteints par Jacques Chirac en 1995… Les porte-parole de La République en marche ont, manifestement, toutes les peines du monde à expliquer pourquoi Emmanuel Macron ne dispose plus du soutien que de 36% de l’opinion. L’enfermement dans la bulle hermétique du pouvoir, la coupure avec le pays réellement existant, dont ils ne comprennent d’évidence pas grand-chose, n’apparaît donc pas la caractéristique des seuls représentants du « vieux » monde politique dont ils se voulaient la relève « moderne ».

En réalité, ces hommes et ces femmes, dont la tendance à se comporter en nouveaux petits marquis de la cour macronienne saute aux yeux, ont simplement ignoré qu’ils ne l’ont pas emporté grâce à l’élan qu’aurait suscité leur programme, mais par suite d’un concours de circonstances : sans que le danger d’une arrivée aux affaires de Madame Le Pen n’eût été aussi prégnant, sans que les partis d’alternance ne se fussent littéralement disqualifiés, sans que la gauche ne se fût montrée si incapable de répondre aux attentes du plus grand nombre, nul doute que l’issue des deux séquences électorales du printemps eût été différente. Et, surtout, ils se sont trompés sur les ressorts de la crise française, voulant se persuader qu’elle exigeait de coller de toute urgence aux exigences du monde des affaires, alors qu’elle réfractait la mise en cause incessante, depuis des lustres, de l’identité républicaine à laquelle le pays demeure indéfectiblement attaché.

Observons ce qu’a fait Monsieur Macron, dès qu’il a obtenu une majorité absolue au Palais-Bourbon. Il a relancé la machine austéritaire, quitte à creuser des inégalités devenues, à la longue, insupportables aux citoyens. Il a consciencieusement poursuivi la destruction, engagée sous François Hollande, de l’ordre public social à travers des piliers centraux du code du travail. Il s’est attaqué à ce qui fonde la relation des Français entre eux, à savoir leur constitution en une République « une et indivisible ». Il a commencé à dessiner une architecture institutionnelle visant à s’affranchir de tout contre-pouvoir, pour placer notre Hexagone entre les mains d’une petite aristocratie de l’ombre, au seul service des marchés. Il a, en s’affrontant brutalement à la haute hiérarchie militaire, révélé la supercherie de sa posture de campagne sur le retour à la grandeur française. Alors que vient de s’achever la session extraordinaire du Parlement, et à presque cent jours de son entrée en fonction, un premier bilan se révèle fort parlant…

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samedi 22 juillet 2017

Macron et l'armée : un clash annonciateur

Ce n’est pas que j’éprouve une sympathie naturelle pour la « Grande Muette » ou pour ses officiers généraux. En bon républicain, je m’en méfierais même instinctivement, n’ayant effacé de ma mémoire ni l’écrasement de la Commune, ni l’affaire Dreyfus, ni les fusillades de soldats révoltés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ni l’abandon de la nation aux mains d’un vieux maréchal collaborationniste voulant exorciser le souvenir du Front populaire, ni la torture ou les massacres pratiqués contre le peuple et les indépendantistes algériens, ni cette justice d’exception que représentèrent longtemps les Tribunaux permanents des forces armées, ni les comportements putschistes réguliers de galonnés enclins à imposer leur loi au pouvoir politique. La crise ayant éclaté entre l’exécutif et l’état-major, sanctionnée par la démission du général Pierre de Villiers, ne peut cependant être lue à l’aune de cette histoire tortueuse du rapport de la haute hiérarchie militaire à la République. On doit plutôt y voir un révélateur de la nature et des contradictions de la politique macronienne.

Le président de la République paie tout d’abord, lui qui se voulait le grand modernisateur libéral de la France, en rupture avec les pratiques délétères de ses prédécesseurs, le fait de s’être comporté à leur égal, multipliant tout au long de sa campagne promesses et postures démagogiques qu’il savait pertinemment devoir trahir, une fois parvenu à ses fins. Ainsi les engagements à porter le budget de la défense à 2% du produit intérieur brut d’ici 2022, ou à « sanctuariser » les crédits de l’enseignement supérieur et de la recherche, sans parler de l’évocation d’un arrêt des baisses de dotations publiques aux collectivités territoriales, ne pouvaient être épargnés par le choix de maintenir le déficit public dans le carcan des 3% de PIB dès cette année, pour le réduire à néant par la suite.

Résultat, les généraux se seront vus annoncer 850 millions d’amputations de leurs financements, les universitaires l’annulation de 331 millions de crédits, et les élus locaux l’obligation de réaliser treize milliards d’économies d’ici la fin du quinquennat (c’est-à-dire, pour que l’on mesure bien l’ampleur de cette purge, trois milliards de plus que prévu dans le programme présidentiel). Le choc éprouvé par les armées n’est, de ce point de vue, qu’une première secousse tellurique appelée à se prolonger en une longue suite de répliques.

D’autant que le petit César élyséen se voit rattrapé par un autre mensonge. Contre ses concurrents, accusés d’avoir abaissé l’action publique, il s’était voulu le tenant du redressement national, l’artisan du retour de la France sur le théâtre planétaire. Les invitations de Donald Trump lors de la dernière célébration du 14 Juillet, ou de Vladimir Poutine dans l’enceinte prestigieuse du château de Versailles, paraissaient répondre à cette noble intention, laquelle n’est pas pour rien dans la popularité actuelle du successeur de François Hollande.

Las ! L’habileté des communicants du Château ne pouvait résister à l’épreuve des faits. En l’occurrence, le traité austéritaire européen, gravant dans le marbre la règle des 3% et soumettant les choix budgétaires de nos gouvernants à la censure préalable de la Commission de Bruxelles (autrement dit, dans la configuration du rapport des forces sur le continent, au ministre allemand de l’Économie), mine de facto la souveraineté de la France. Y compris lorsqu’il s’agit de hisser la défense du territoire à la hauteur de la montée des tensions guerrières sur le globe et du réarmement des hyperpuissances, d’honorer les engagements du pays envers les populations d’Afrique ou du monde arabe menacées par l’intégrisme totalitaire, ou de protéger les citoyens des menées terroristes. L’hallucinante dramatisation du récent rapport de la Cour des comptes, présentant comme une catastrophe nationale l’infime dépassement du déficit initialement prévu par le précédent exécutif, n’avait d’autre objet que de faire avaler aux Français la plus inflexible rigueur. Avant de leur infliger remise en cause de droits conquis de haute lutte, processus en série de dérégulation de l’économie, contre-révolution fiscale et creusement des inégalités…

Pour les services publics en général, pour les collectivités, pour la sécurité de nos concitoyens, la note sera particulièrement élevée. Quoi que l’on pense des convictions conservatrices dont il ne fait pas mystère, le général de Villiers n’aura fait que dire haut et fort qu’elle allait se révéler insupportable pour l’institution dont il avait, jusqu’ici, la charge.

Grâce à son coup de gueule devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, le pays aura au moins pris la mesure de l’écart alarmant qui se creuse entre l’élargissement des missions confiées à l’appareil militaire dans un contexte international des plus tendus, le vieillissement de sa logistique comme de son armement, et l’usure affectant des troupes que l’on sollicite comme jamais depuis la fin de la conscription (sans pourtant que l’on se préoccupe de l’inadaptation de leurs équipements). Il faudra davantage que des paroles rassurantes sur le rattrapage massif, l’an prochain, des coupes claires présentes, alors que l’austérité sera rendue encore plus drastique, pour que la fracture soit réduite.

Le plus grave réside toutefois dans ce que l’on n’évoque qu’à demi-mots : les gels ou annulations de crédits pour l’exercice budgétaire 2017, venant après les réductions d’effectifs et les restrictions des dix dernières années, vont immanquablement se traduire en décrochage du programme d’investissement du ministère. Non seulement la capacité du pays à relever les défis technologiques et industriels du moment (« intelligence artificielle », révolution numérique, connectivité, furtivité…) s’en trouvera lourdement hypothéquée, mais c’est sa liberté de décision et d’action, en clair ce qu’il lui reste encore de souveraineté, qui s’en verront considérablement affaiblies.

C’est d’ailleurs de ce point de vue que notre insertion dans l’Otan, accentuée de quinquennat en quinquennat depuis la présidence Chirac, et dont la récente présence de Donald Trump sur les Champs-Élysées porte quelque part la marque, nous entraîne vers une totale perte d’indépendance. Et que dire des retombées de ces saignées budgétaires sur l’emploi, dans une filière industrielle ne comptant pas simplement de très grands groupes connus pour leurs performances, mais reposant sur des centaines de PME et ETI implantés sur l’ensemble du territoire ?

Voilà ce qui m’amène, en dépit, encore une fois, du peu de sympathie que m’inspire le haut gradé aujourd’hui démissionnaire, à considérer qu’il aura ouvert un débat d’intérêt général. Lui reprocher de s’être ouvert, à l’occasion d’une réunion à huis-clos, de ses préoccupations aux députés d’une commission spécialisée du Palais-Bourbon revient, pour cette raison, à contester au Parlement la possibilité d’exercer son droit de contrôle de l’institution militaire autant que de l’exécutif.

À cet égard, le violent recadrage dont l’ex-chef d’état-major aura fait l’objet publiquement, le 13 juillet, de la part du premier personnage de l’État, en dit long sur l’idée que ce dernier se fait de la politique. Des généraux et des responsables d’administrations ne devant plus rendre de comptes qu’à lui-même, une Assemblée condamnée à ne plus faire que de la figuration, une presse dont on voudrait manifestement étouffer les velléités investigatrices, une opinion tenue dans l’ignorance des conséquences de choix stratégiques théoriquement effectués en son nom : le général Vincent Desportes n’a pas tort d’évoquer « une crise institutionnelle grave » et une démocratie « menacée », dès lors que « le Parlement ne doit plus entendre que la doxa concoctée au plus haut niveau » (Le Monde du 20 juillet).

Parce qu’il entend gouverner avec pour seul renfort une haute technocratie ayant depuis longtemps abandonné toute vision de long terme et confondant la gestion de l’économie avec les calculs comptables chers aux ayatollahs du néolibéralisme, Monsieur Macron engage notre Hexagone sur la voie de toutes les régressions. Le clash qui vient de se produire avec l’armée est, en ce sens, annonciateur d’autres ébranlements.

dimanche 16 juillet 2017

Merci, Henri !

Pour beaucoup d’entre nous, je le sais, il était plus qu’une grande figure du Parti communiste, ayant accompagné celui-ci dans ses heures les plus glorieuses autant que dans ses vicissitudes des soixante-dix dernières années, il était un ami. J’ai donc été particulièrement éprouvé à l’annonce de la disparition d’Henri Malberg, ce 13 juillet, à l’âge de 87 ans. Que sa famille, ses proches, soient assurés de mon amitié en ce moment douloureux.

Henri était, comme il le disait lui-même, de la « génération Libération ». Enfant d’une famille juive polonaise, baigné de cette culture yiddish qu’entretint longtemps en France une active presse ouvrière (à commencer par le journal communiste Naïe Presse, qui paraît toujours aujourd’hui, mais sous son nom francisé de La Presse nouvelle), ayant échappé par miracle à la rafle du Vel-d’Hiv, rescapé de la Shoah grâce au refuge qu’il avait trouvé comme tant d’autres enfants dans un village de la France profonde, fier de ses racines bellevilloises, c’est tout naturellement qu’il avait trouvé, dans la Jeunesse communiste, l’écho de ses aspirations à la justice et à l’émancipation humaine. Il y retrouva d’autres jeunes gens, à peine plus âgés, quoiqu’ils n’aient pas pour leur part échappé à la déportation, tel Henri Krasucki.

Il ne devait jamais cesser d’agir dans la grande famille communiste, au point d’en devenir un responsable de premier plan : secrétaire de Waldeck Rochet lorsque celui-ci succéda à Maurice Thorez à la tête du parti ; dirigeant de la fédération de Paris dont il devint le secrétaire, en 1978, à l’occasion de l’une des premières grandes crises ayant secoué le PCF, après la rupture de l’Union de la gauche ; membre du comité central ; conseiller de Paris ; directeur de France nouvelle et Regards

Jusqu’à son dernier souffle, Henri fut un combattant. En 2014 encore, il publiait un passionnant livre d’entretiens, éloquemment intitulé Incorrigiblement communiste (aux Éditions de l’Atelier). Il y défendait sa fidélité, jusqu’au bout conservée, à l’idéal dont il n’hésitait pas à revisiter, avec lucidité, les fautes ou errements. Parlant de la révolution, il relevait : « Tout me fait beaucoup réfléchir, non seulement sur l’importance des combats sociaux, politiques et démocratiques, mais également sur le besoin d’un mouvement populaire croyant en lui-même, fort dans la durée, articulé à toutes les formes démocratiques : élections, institutions, y compris le rôle des gouvernements et de l’État. C’est en articulant le combat social et le combat politique, en affrontant les contradictions que la transformation met à l’ordre du jour par la profondeur de la crise du capitalisme, que l’on peut changer la société. Par conséquent, dans des pays comme la France, on ne peut pas penser la révolution comme un moment unique, un coup d’épaule, mais comme les transformations révolutionnaires d’une période. Une période qui articule les conquêtes pour rendre la société plus juste, plus humaine, plus intelligente. On peut ici reparler de la belle devise de la République. »

M’adressant un exemplaire de cette importante contribution, Henri avait souhaité que nous puissions échanger à son propos. Sa santé déclinante ne nous a pas permis de concrétiser ce projet. De générations différentes, ayant l’un et l’autre suivi des parcours qui nous avaient durablement opposés (dans un passé pas si lointain, je l’avais certainement considéré comme un « stalinien », et lui avait dû me percevoir comme l’un de ces « trotskystes » qui menèrent longtemps la vie dure à son parti), nous n’étions pas des intimes, mais nous avions à la longue construit des liens d’estime réciproque et d’amitié. J’en veux pour preuve la dédicace qui accompagnait l’envoi d'Incorrigiblement communiste : « Très amicalement Cher Christian. Ceci est mon regard. J’en accepte les limites. D’autres regards sont possibles. Naturellement. Au plaisir de se revoir et de se côtoyer. Henri. »

De longues années durant, nous nous étions seulement croisés, de loin en loin, lui responsable communiste et élu parisien, moi dirigeant national de la LCR. Notre vraie rencontre, dans l’action, s’était produite, étonnamment, à l’occasion de la campagne unitaire qui s’organisait afin que les membres du groupe Action directe n’aient plus à subir un régime d’exception : ayant purgé leurs peines, et bien que nous nous sentions bien peu d’affinités avec leurs analyses politiques, nous demandions qu’ils soient traités dans le strict respect du droit, comme n’importe quel justiciable. En compagnie de Catherine Vieu-Charrier, il s’occupait alors, au parti, des questions de justice, si ma mémoire est bonne. Dès lors, nous n’avions plus cessé de nous parler, de nous rencontrer, de nous téléphoner, voir d’échanger nos points de vue par SMS.

C’est ainsi qu’il avait attiré mon attention, en 2012, sur l’ultime partie de l’itinéraire intellectuel et politique de Léo Figuères, dont il venait de préfacer le dernier ouvrage, De Trotsky aux trotskysmes (édité par Le Temps des cerises). Dans la période qui suivit Mai 68, alors que « gauchistes » et communistes « orthodoxes » se livraient un combat acharné, Léo Figuères avait publié un petit ouvrage donnant bien le ton de l’époque : Le Trotskysme, cet antiléninisme. Au soir de sa vie, il revenait sur la place de Léon Trotsky dans l’Octobre russe et sur le rôle ultérieur des militants qui se revendiquaient de ses combats contre le stalinisme. Sans atermoiements, et sans taire pour autant ses critiques à leur endroit, il les réhabilitait en les désignant désormais comme « un courant politique particulier du mouvement révolutionnaire à l’échelle française et internationale ». Que cet homme, ayant occupé les plus hautes fonctions au PCF (dans la Résistance et les Assemblées après la Libération, au sein du secrétariat du comité central, en tant que directeur de sa revue théorique, et également comme maire de Malakoff plus de trente années durant), ait voulu, de manière aussi nette, revenir sur la tragédie dont tous les composants de la « roche communiste » sont les héritiers, revêtait une très grande importance, qui n’avait pas échappé à Henri. D’autant que le moment où avait été conçu l’ouvrage voyait aussi le Front de gauche se constituer et intégrer, aux côtés du PCF et du parti de Jean-Luc Mélenchon, un segment de la LCR, en l’occurrence Gauche unitaire.

Précisément, lorsque cette dernière décida de converger avec le PCF, confrontés que nous étions à l’échec se profilant du Front de gauche et conséquence logique de points de vue de plus en plus proches, Henri m’avait adressé ce texto, que je conserve soigneusement dans mon smartphone : « Je suis très ému de votre choix. Et heureux. A bientôt. Henri. » Dans la dernière période, nous avions nourri le projet de dîner, dès que son état le permettrait. La vie en a décidé autrement. L’un de ses derniers messages portait, en mai 2016, sur un article que je venais de publier dans L’Humanité : « Super ton papier dans L’Huma d’hier. Tu fais plaisir. » Inutile de dire que, venant de lui, je ressentis ces paroles comme un encouragement.

En un moment où la gauche est en ruines et à reconstruire entièrement, Henri va terriblement nous manquer. Lorsque l’on en voit tant se laisser aller à décréter l’obsolescence du clivage gauche-droite, ou se montrer enclins à limiter leur champ de vision à une petite gauche radicale, ou s’enfermer dans les harangues et les anathèmes contre quiconque pensent différemment d’eux, ou expliquer qu’est dépassée la bataille pour l’unité de notre camp social et politique, sa forte voix aurait immanquablement rappelé qu’il ne faut jamais oublier les leçons de l’histoire. Et qu’un Parti communiste, au clair sur ses idées et offensif sur ses objectifs, doit se concevoir comme l’aile marchante du rassemblement majoritaire indispensable pour que notre peuple recouvre l’espoir.

Interrogé sur le Programme commun et la manière dont un François Mitterrand s’en était servi pour affaiblir le PCF, il indiquait, à ses intervieweurs d’Incorrigiblement communiste : « C’est vrai, nous étions, et nous sommes toujours obnubilés par l’unité et le rassemblement. L’unité est capitale car, sans elle, jamais de grandes mobilisations populaires n’ont eu lieu et jamais des succès importants n’ont été remportés. C’est vrai pour l’unité syndicale. La difficulté, c’est qu’il faut s’entendre entre gens d’opinions différentes et dégager des objectifs et des moyens de lutte communs. Cela ne réussit pas toujours et se rompt parfois. Pourtant, cela a toujours fait du bien aux travailleurs, au peuple et à notre pays. C’est ce qui a produit ce que l’on nomme ‘’l’exception française’’. Mais l’unité, c’est toujours un débat et un combat politique où chacun – communistes compris – est devant ses responsabilités et le jugement du peuple. Il faut chaque fois créer la mobilisation des esprits et des volontés. Le Parti communiste, puisqu’il veut servir le monde du travail, la démocratie et le peuple, ne renoncera jamais à une politique unitaire. Et d’ailleurs, chaque fois qu’il s’est replié, cela ne lui a été pardonné ni par ses militants ni par ceux qui lui font confiance. (…) Ce n’est donc pas la bataille pour l’unité qui a nui au Parti communiste français mais un mouvement politique général lié au recul de l’idée communiste des années soixante-dix-quatre-vingt et à l’offensive du capitalisme mondialisé. Bien entendu, la difficulté aujourd’hui réside dans le découragement provoqué par la politique de François Hollande et d’une partie des dirigeants socialistes. Mais justement, pour y faire face, il faut créer un puissant mouvement unitaire qui inclue la masse des personnes qui ont espéré le changement et voté socialiste en ce sens. Il faut rendre majoritaires les réformes nécessaires et travailler à une nouvelle alliance de toutes les forces de gauche et progressistes. »

Celles et ceux qui me font l’amitié de me suivre ici ont déjà lu, sous ma plume, des considérants de cet ordre. C’est sans doute pour cela qu’Henri et moi nous devinions, fusse intuitivement, tant de points de convergence. Pour tout cela, merci Henri !

mercredi 12 juillet 2017

Où va la France sous Macron Imperator ?

Nombre d’amis m’ont interrogé sur les raisons de mon silence de la dernière période sur ce blog. C’est simple : nous sommes dans l’un de ces moments où, avant de mettre noir sur blanc quelques réflexions mûries, il est sage de prendre le temps du recul. Chacun voit, en effet, que les paradigmes se trouvent bouleversés, au terme de la double séquence électorale du printemps, et avec l’installation d’un nouveau pouvoir n’ayant plus guère à se préoccuper d’une opposition balkanisée et, singulièrement, d’une gauche exsangue au point d’être possiblement écartée des affaires pour très longtemps.

Qu’une page vînt d’être tournée, en forme de rupture avec les alternances ou changements intervenus au sommet de l’État depuis les origines de la V° République, cela ressort clairement des hésitations ou tâtonnements dont font preuve intellectuels ou acteurs de la vie publique, pour définir ce à quoi nous sommes confrontés. « Basculement démocratique », avait anticipé Pierre Rosanvallon, avant le premier tour de la présidentielle. Depuis, on aura vu fleurir les formules : « restauration du mythe de l’homme providentiel » pour Jean Garrigues, nouveau « 18 Brumaire » pour Jacques Julliard, « gallo-ricanisme » pour Régis Debray, « despotisme éclairé » pour Guy Sorman, « coup d’État démocratique » pour Alain Badiou, ou « bonapartisme social-libéral » pour Jean-Christophe Cambadélis.

Point de doutes, ce que nous vivons n’a pas de précédent depuis 1958, si l’on excepte évidemment le « changement » de 1981, mais François Mitterrand n’avait pas tardé à le transformer en une courte parenthèse, se convertissant à la religion de la compétitivité à outrance et de la primauté donnée à l’entreprise. Voici presque soixante ans déjà, il avait fallu du temps pour que l’on en vînt à définir le régime du général de Gaulle comme une forme renouvelée de bonapartisme, cette « religion de la bourgeoisie française » qu’avait si parfaitement identifiée Marx dès le milieu du XIX° siècle. La pensée politique des années 1960 avait longtemps oscillé entre définitions banalisant l’ampleur de la métamorphose institutionnelle et analyses apocalyptiques évoquant le retour du fascisme.

Je vais à mon tour tenter d’ouvrir quelques pistes d’interprétation de ce qui m’apparaît un bouleversement de l’ordre politique, une modification radicale des équilibres institutionnels, une redistribution des cartes au sein de la classe dirigeante, tout cela dessinant une tentative cohérente de trouver une issue à la crise hexagonale.

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vendredi 16 juin 2017

Une nouvelle étape de la crise française

Je reviens à mon clavier, ayant pris le temps de souffler au terme d’une campagne de premier tour des législatives qui se sera révélée épuisante. Les sondages prédisaient une vague, nous aurons vu déferler un tsunami. Dimanche soir, le président de la République devrait être assuré d’une majorité écrasante au Palais-Bourbon, au point de pouvoir même se passer de ses alliés du Modem. C’est d’ailleurs moins l’obésité de la représentation présidentielle qui fait événement que l’amenuisement considérable du poids des « Républicains » (parti qui verra le nombre de ses députés divisé par deux) et la quasi-disparition d’une gauche n’ayant peut-être même pas la possibilité de déposer une motion de censure ou de saisir le Conseil constitutionnel. Le Front national, quant à lui, terriblement affaibli par les fautes de sa candidate dans le cours de sa campagne du second tour de la présidentielle, ne disposera probablement que d’une poignée d’élus.

La double séquence électorale de ce printemps accouche donc d’une configuration aussi inédite qu’irréversible. Ce ne sont pas simplement les mécanismes d’un mode de scrutin conçu pour déformer lourdement les rapports de force politiques et d’un calendrier électoral faisant des législatives un scrutin d’enregistrement du résultat de la présidentielle qui auront débarrassé le pouvoir macronien d’oppositions dignes de ce nom. Ce sont la désintégration de l’ordre politique jusqu’alors en vigueur, conjuguée à la décomposition des deux partis en assurant la stabilité dans le cadre d’une alternance bipolarisé, qui aboutissent à ce coup de torchon marquant un tournant majeur dans l’histoire de la V° République.

Sans doute, le nouveau locataire de l’Élysée se prévaut-il de la pratique monarchique du général de Gaulle à partir de 1958. À ceci près que l’ancien chef de la France libre fondait sa conception bonapartiste des institutions sur le souci de maîtriser la confrontation aiguë opposant alors les classes dirigeantes à la gauche et au mouvement ouvrier. Emmanuel Macron, lui, se sera installé aux commandes grâce à la balkanisation du jeu politique, à la perte de substance d’une droite conservatrice dont il aura méthodiquement pillé les thèmes identifiants, à l’épuisement d’un Parti socialiste qui n’aura pu résister plus longtemps à sa dérive sociale-libérale ainsi qu’aux errements du quinquennat hollandais, aux échecs accumulés par les mobilisations sociales depuis des années, aux défaites politiques et idéologiques enregistrées par notre camp sur la même période.

C’est, dès lors, dans une longue phase de recomposition du champ partidaire et de réorganisation des modes de confrontation dans la société que nous entrons. Elle sera inévitablement marquée par une instabilité prolongée et par un enchaînement de convulsions, que l’ampleur écrasante de la victoire de Monsieur Macron masque encore. Une triple crise se dessine, en effet, à l’orée de ce quinquennat.

La crise démocratique, qui n’aura cessé de s’approfondir au fil des dernières décennies, sous l’impact d’une globalisation anesthésiant la souveraineté populaire et les processus politiques à l’échelle des nations, n’aura aucunement été surmontée par la « révolution » macronienne. L’abstention inédite de 51,34% des citoyens à l’occasion de ce premier tour des législatives en fait foi. Si celles et ceux qui se seront déplacés aux isoloirs auront offert à la « République en marche » une avance suffisante pour rafler de 440 à 470 sièges dans le futur hémicycle, la majorité absolue du pays, en observant de facto une grève du vote, aura signifié qu’elle ne se retrouvait nullement dans l’offre qui se présentait à elle.

Dans ce contexte, la crise sociale, dont il n’aura pas manqué de voix pour souligner l’ampleur à mesure que les politiques libérales creusaient les inégalités, aura trouvé à s’exprimer de manière, là encore, spectaculaire. La structure sociologique de l’électorat de ce 11 juin aura très largement épousé les contours de la France qui profite de la mondialisation marchande et financière, ou du moins qui échappe encore à ses retombées les plus dévastatrices. Ce qui amène le chercheur Thibault Mouzergues à dresser ce profil de « l’électeur-type d’Emmanuel Macron » : « Un citadin, représentant de la ‘’classe créative’’ théorisée par le chercheur américain Richard Florida, vivant en centre-ville jouissant de revenus confortables, et généralement considéré comme un ‘’gagnant’’ d’une globalisation qui lui a offert des opportunités d’ascension sociale et un niveau de vie satisfaisant, qui contrastent d’ailleurs avec la décrépitude des zones périphériques qui ont, elles, tout perdu » (in Le Monde du 14 juin). À l’inverse, villes et quartiers populaires, en désertant massivement les bureaux de vote, auront signifié qu’ils se sentaient relégués dans cette France rurale ou péri-urbaine dont Christophe Guilluy a bien fait ressortir la réalité, et à laquelle l’élection du nouveau président n’a pas rendu l’espoir.

Dit autrement, l’ascension fulgurante de l’ex-banquier d’affaire est très loin d’avoir porté remède à ce que Bruno Amable et Stefano Palombarini désignent à juste titre comme « la spécificité de la crise politique française », à savoir « l’exclusion grandissante des classes populaires de l’échange politique » (in L’Illusion d’un bloc bourgeois, Raisons d’agir 2017). Ce qui fait paradoxalement, si l’on se réfère seulement à son ampleur impressionnante, que l’entrée en force des « marcheurs » macroniens à l’Assemblée va un peu plus affaiblir la légitimité de la représentation institutionnelle dans ce pays. Jamais, sous notre V° République, un parti présidentiel aura-t-il obtenu un score aussi faible. Les 32,2% de suffrages exprimés qui se seront portés sur les candidats adoubés par Monsieur Macron viennent ainsi très loin derrière les 40% recueillis par le PS et ses alliés en 2012. En valeur absolue, depuis quinze ans, la formation du chef de l’État se sera toujours située au-dessus des dix millions de suffrages. Cette fois, REM et le Modem n’en auront péniblement totalisé que 7,3 millions. Et, par rapport au corps électoral, seuls 15% des inscrits seront venus soutenir le vainqueur du 7 mai, alors qu’il y en avait 22% pour supporter la majorité présidentielle de François Hollande en 2012, et 27% pour appuyer Nicolas Sarkozy en 2007.

En évoquant précédemment l’ouverture d’un nouveau temps d’instabilité pour notre Hexagone, j’avais en mémoire ce qui suivit la dislocation de la I° République transalpine. Le parti de Silvio Berlusconi aura alors dominé pour de longues années le spectre politique italien, profitant de lé déshérence de la Démocratie chrétienne et de la disparition du Parti communiste. Mais la majorité de droite, sortie de circonstances exceptionnelles et hâtivement formée autour d’un affairiste mafieux, aura seulement fait entrer la Péninsule dans un nouveau moment chaotique, qui se prolonge jusqu’à nos jours avec pour seul effet tangible d’avoir terriblement affaibli les capacités de résistance de ce peuple-frère. Sans céder à la facilité des raisonnements analogiques, il n’est pas inutile de s’en souvenir pour appréhender ce qui nous attend.

D’autant que, s’il est une dimension qui nous rapproche des Italiens, c’est bien la menace existentielle pesant sur la gauche. Ayant déjà vu se déchirer son tissu d’implantation territoriale à la faveur des scrutins de 2014 et 2015, elle ne sera plus demain en mesure de relayer, du sein de la représentation nationale et avec l’écho qui s’avérerait nécessaire, les attentes sociales et les mobilisations populaires, en particulier celles qui vont immédiatement se porter en défense du code du travail. Sa reconstruction est de toute évidence à l’ordre du jour, par la convergence des énergies disponibles, celles du moins qui entendent demeurer indépendantes du nouveau pouvoir et retrouver le chemin du combat unitaire pour l’égalité et la justice.

Jean-Luc Mélenchon peut bien, à cet égard, se targuer d’avoir hissé l’organisation dont il est l’unique figure tutélaire devant les autres composantes du camp progressiste, d’avoir contribué à l’affaissement du parti d’Épinay, et même d’avoir « humilié » (ce sont ses propres termes) le Parti communiste, lequel vient effectivement d’essuyer un très lourd revers. La volonté proclamée de détruire tout ce qui contrevient à sa vision des choses, la division érigée en ligne de conduite y compris vis-à-vis des socialistes de gauche et des communistes, la rupture annoncée à cor et à cri avec l’héritage de la gauche politique et sociale (ce que traduit la dénonciation du clivage droite-gauche), la croyance que la « France insoumise » sera à elle seule le creuset d’une alternative transformatrice ne font toutefois pas un projet à la hauteur du défi que notre peuple va devoir relever.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Toutes familles réunies, la gauche aura, ce 11 juin, totalisé moins de 6,5 millions de voix. Alors que le candidat Mélenchon obtenait un peu plus de sept millions de voix le 23 avril, la « France insoumise » en aura recueilli moins de 2,5 millions dimanche dernier. Si l’on tient compte des 615 487 suffrages recueillis par les candidats PCF-Front de gauche, près de quatre millions de voix se seront par conséquent évanouies en moins de deux mois. Comme quoi les attitudes triomphalistes ne sont vraiment pas de mise, sauf à vouloir pitoyablement éviter de prendre sa part d’un désastre. La conclusion s’impose : puisque la poussée phénoménale du macronisme ne répond pas, on l’a vu, à une adhésion massive de nos concitoyens aux propositions du nouvel hôte du Château, il faut bien considérer qu’elle est d’abord la résultante de l’impuissance de la gauche à porter une perspective crédible sur l’ensemble de la séquence électorale.

Il va falloir, dès demain, ouvrir le débat sur les impasses tragiques où conduit le social-libéralisme, sur les inconséquences qu’auront révélé cette présidentielle et ces législatives, sur les moyens de construire une résistance majoritaire à la casse sociale que prépare l’exécutif à propos du droit du travail ou des retraites, sur la stratégie de reconquête à même de rassembler le plus largement la gauche et le camp populaire. Ne pourra qu’y aider l’élection, ce dimanche, du plus grand nombre des candidats présentés par le PCF et restant en lice.

mercredi 31 mai 2017

À quoi sert Jean-Luc Mélenchon ?

Cette note a été remise à jour le 1° juin

Il n’est guère aisé, lorsque l’on bat campagne sur le terrain, comme je le fais pour ces élections législatives dans la 10° circonscription de la Haute-Garonne, d’entretenir le fil d’un blog de réflexion politique. Je m’y attelle cependant, alors que les deux semaines à venir vont déterminer ce que sera la configuration du pays pour des années, et parce que je ne cesse de rencontrer le désabusement, pour ne pas dire le grand désarroi, d’électeurs de gauche devant une situation confinant à l’absurde. Stupéfiant paradoxe, reconnaissons-le, que vivent ces hommes et ces femmes, avec le sentiment tragique qu’ils ne se trouvent pas davantage écoutés aujourd’hui qu’hier, bien qu’il ne manque pas de voix pour leur vanter le renouvellement des pratiques politiques, la fin des partis verticalement structurés, ou l’entrée des citoyens non encartés dans la vie publique.

Le 23 avril, pas moins de sept millions de suffrages s’étaient portés sur Jean-Luc Mélenchon, un résultat historique que les forces transformatrices n’avaient plus jamais atteint depuis… 1978. Si l’on ajoute à ce score celui de Benoît Hamon, sorti vainqueur de la « primaire » socialiste grâce à sa promesse de tourner la page du quinquennat nauséeux de François Hollande, et en dépit d’une division ayant interdit à la gauche de se qualifier pour le second tour et de pouvoir emporter la présidentielle, ce socle solide eût pu permettre d’initier la reconstruction d’une perspective d’espoir pour notre peuple. Hélas, la très lourde faute commise par le fondateur de la « France insoumise », lorsqu’il se déroba à la bataille pour faire battre Madame Le Pen au second tour de la présidentielle, vint stopper net une dynamique devenue l’un des événements marquants de cette séquence électorale. D’autant qu’elle ne tarda pas à être suivie d’une seconde, aux conséquences tout aussi désastreuses.

Pour ces législatives, c’est en effet un affrontement fratricide qui oppose presque partout les formations ayant pourtant fait cause commune, à peine un mois auparavant. Avec, en prime, ce climat poisseux que ne cessent d’alourdir les insultes proférées par divers représentants de la « France insoumise » à l’encontre du Parti communiste, la violence hallucinante dont les réseaux sociaux sont devenus le théâtre de la part de partisans enfiévrés de Jean-Luc Mélenchon, et même l’ignorance délibérée de la menace que le Front national fait peser sur plusieurs dizaines de circonscriptions.

Un jour, c’est le Canard enchaîné qui se fait l’écho de textos adressés à Pierre Laurent pour lui signifier que les communistes seraient « la mort et le néant ». Un autre, dans mon département, c’est l’un des porte-parole de la « FI » qui traduit en justice un candidat du Parti communiste accusé… d’avoir appelé au vote Mélenchon en avril, photo de celui-ci à l’appui, et de continuer à s’en revendiquer auprès des électeurs à l’orée de ces législatives. Sans même évoquer le cas marseillais, où le PCF des Bouches-du-Rhône s’est retiré sans la moindre discussion de la circonscription que Jean-Luc Mélenchon a décidé unilatéralement (comme à son habitude) de convoiter, ainsi que de plusieurs autres encore sur le département, sans que ce geste responsable n’entraîne réciprocité, y compris là où des communistes s’avèrent les mieux placés pour l’emporter face à la droite et à l’extrême droite.

Il n’est dans mes habitudes ni de céder à la facilité des invectives, ni de me taire lorsque le seuil de l’insupportable est atteint. Et nous sommes bel et bien confrontés à l’insupportable, lorsque le principal dirigeant de la seconde composante fondatrice du Front de gauche semble désormais en proie à des choix individuels l’éloignant du souci de l’intérêt général présentement menacé par la politique du nouveau président de la République.

Ayant été, en 2009, l’un des trois fondateurs dudit Front de gauche, en compagnie précisément de Jean-Luc Mélenchon, et parce que cette construction demeure, pour beaucoup, comme l’exemple d’une démarche de rassemblement respectueuse des identités et apports de chacun, j’ai considéré que je devais vous livrer mon point de vue, fût-il jugé dérangeant par certains.

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