Le blog de Christian Picquet

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lundi 19 février 2018

Les véritables enjeux du débat au Parti communiste français

La dernière session du conseil national du Parti communiste français aura fait l’objet, une fois n’est pas coutume, de nombreux commentaires. À les suivre, alors qu’était simplement à l’ordre du jour la construction de la riposte aux attaques du pouvoir macronien et l’engagement du débat préparatoire au congrès extraordinaire de novembre prochain, les discussions auraient été marquées par la volonté d’une partie des dirigeants de régler ses comptes avec le secrétaire national du parti. Il aura suffi, pour nourrir cette interprétation à la bienveillance évidente, que soient publiées diverses contributions au débat et que le conseil national demande à l’exécutif de resserrer la composition de la commission appelée à travailler à la « base commune » qui sera discutée au mois de juin et transmise aux militants. J’aurai même eu la surprise de lire, de la part d’une rédactrice de Regards, un papier exclusivement consacré à un texte signé de jeunes dirigeants communistes (il est maintenant mis en ligne sur le site Internet de L’Humanité), que mes « amis », je cite, « passés de la LCR au PCF », auraient fait partie de cette « offensive » visant directement Pierre Laurent et censée opérer un « balancement entre rassemblement et identité communiste ». Terrifiant appauvrissement de l’analyse d’une plume d’un média hier plutôt innovant et à présent tétanisé par son souci de ne pas s’écarter de l’orbite de la « France insoumise » : elle ne parvient manifestement plus à considérer les débats pouvant traverser un parti comme un signe de vitalité démocratique, n’y percevant que querelles de clans, complots d’apparatchiks ou luttes sournoises pour le pouvoir. L’insignifiance du propos dit, hélas, à quelle déshérence idéologique on en est arrivé à gauche, les saillies répétées de Jean-Luc Mélenchon à l’encontre de quiconque s’oppose à sa politique ayant lourdement contribué à nourrir cette dérive dépolitisante. La réalité, telle que je la vis du moins, est assez différente. Ayant subi un terrible échec aux dernières législatives dans le prolongement du choix d’une courte majorité de ses adhérents pour la présidentielle, confronté à une contre-révolution sociale d’une violence inédite en France depuis la Libération, appelé comme l’ensemble du mouvement ouvrier à reformater son logiciel afin de relever les gigantesques défis engendrés par la mutation de l’ordre capitaliste mondial, le PCF se doit d’engager simultanément une série de débats essentiels. Sur le bilan de ses décisions passées… Sur l’état de la société française… Sur le nouveau cadre stratégique pouvant redonner sens et cohérence à son action… Sur les transformations à apporter à son fonctionnement… Pour tenter d’en revenir au fond, j’ai choisi, pour cette nouvelle note, de vous livrer mon intervention devant le conseil national de ces 9 et 10 février. À titre d’éclairage de ce qui se joue vraiment au PCF.

« Quelques réflexions, tirées notamment de ma participation au chantier « Bilan et avenir de notre démarche stratégique ».

« L’enjeu de notre congrès extraordinaire – ce sera la première de ces réflexions – me paraît être de mettre le parti en situation de relever les défis colossaux d’une nouvelle époque historique.

« Le capital est parvenu à remodeler, tout à la fois, l’ordre productif et sa domination à l’échelle de la planète entière. En clair, il a infligé une défaite majeure à notre camp social et politique. En même temps, singulièrement depuis la crise de 2007-2008, ce nouvel âge du capitalisme débouche maintenant sur une phase durable de convulsions, d’instabilité, et même de guerres. Le macronisme, avec sa volonté d’adapter brutalement la France aux exigences de la finance, mais aussi du fait de l’étroitesse de sa base sociale et donc de la fragilité de son projet, s’inscrit dans cette période d’intenses contradictions.

« Le débat sur la stratégie, qui est naturellement au cœur de notre réflexion, a pour objectif de nous doter des moyens politiques et organisationnels de relever le parti, de lui permettre d’affronter la complexité de cette nouvelle donne, de rayonner de nouveau, de redevenir une force de référence. Car, selon moi, l’existence d’un Parti communiste reste d’une totale actualité. J’y reviendrai.

« Cela me conduit directement au problème du bilan. Impossible le dissocier de la question stratégique, comme je l’entends parfois dire, un peu trop rapidement.

« Bien sûr, les choix électoraux que nous avons pu faire par le passé, à commencer par celui de la dernière présidentielle, comme ceux que nous serons amenés à faire à l’avenir, revêtent toujours une forte dimension tactique. Il y a toutefois un grand danger à déconnecter totalement la tactique de la stratégie qui donne, en principe, sa pleine cohérence à notre activité.

« Pour ne prendre que la dernière période, c’est moins la décision d’appeler à voter en faveur de Jean-Luc Mélenchon à deux reprises, et tout particulièrement l‘an passé, qui est en cause, que le fait de nous être détournés de notre objectif stratégique en validant, de facto, celui dudit Mélenchon. En 2017, celui-ci se limitait à l’affirmation d’une radicalité – qu’il est allé ensuite jusqu’à proclamer « populisme » – qui l’aura amené à se défaire de la référence (qui était pourtant celle du Front de gauche à son origine) au mouvement ouvrier et à la lutte des classes. En perdant, quant à nous, notre propre cohésion, à travers une tendance à l’alignement sur la vision et le discours de Jean-Luc Mélenchon, nous en sommes arrivés à oublier ce que nous avions placé au cœur de notre démarche lors de notre dernier congrès : la volonté de rouvrir une perspective d’espoir à toute la gauche, et au-delà à notre peuple.

« À partir de ce retour sur nos choix passés, nous avons à présent besoin d’approfondir une série de points fondamentaux, si nous voulons retrouver notre pleine identité et notre efficacité.

« Premier point à approfondir : le fait de définir, comme nous le faisons, le communisme comme un chemin et une visée – le chemin étant ce « mouvement qui abolit l’état réel » dont parle Marx, et la visée étant, à suivre toujours Marx, l’appropriation par la société de l’ensemble de ses conditions d’existence –, doit se prolonger de la conviction qu’on ne peut les porter, dans les conditions présentes, qu’à travers l’existence d’un Parti communiste suffisamment fort pour peser sur les réorganisations à venir de la gauche, du mouvement ouvrier, du camp progressiste. Le débat existe dans nos rangs, il convient de le mener jusqu’au bout.

« Deuxième point. Il existe un large accord, parmi nous, pour considérer que le clivage capital-travail demeure la contradiction motrice du combat transformateur. Cela nous distingue fondamentalement de ceux qui pensent le moment venu d’y substituer l’opposition d’un peuple essentialisé à « l’oligarchie ». Il reste toutefois à définir ce que pourra être demain le bloc anticapitaliste apte à réunir, autour d’un salariat devenu majoritaire dans une société telle la nôtre (et, par conséquent, appelé à être la force entraînante de la transformation sociale), l’ensemble des forces et classes ayant intérêt au dépassement du capitalisme. Ce qui nous conduira, dans la foulée, à réfléchir aux chemins à travers lesquels pourra se traduire la bataille de conquête d’une hégémonie culturelle, dans les nouvelles coordonnées de l’époque…

« Troisième point. Je partage depuis longtemps l’idée que la révolution du XXI° siècle prendra la forme d’un long processus de conquêtes successives, dont la démocratie sera le pilier autant que la garantie. Mais nous devons, en même temps, réfléchir aux ruptures qui se révéleront indispensables pour faire progresser à chaque étape le rapport des forces. Autrement dit, poser d’une nouvelle manière les questions essentielles de la conquête du pouvoir politique, de l’État et des institutions. La « révolution citoyenne », dont d’autres se réclament, ne peut être notre réponse, dès lors qu’elle prétend s’affranchir de la réalité de la lutte des classes.

« Dernier point : les alliances. Elles sont, à mes yeux, aussi incontournables que le clivage droite-gauche est indépassable, en ce qu’il continue à structurer les affrontements politiques. Aujourd’hui autant qu’hier, elles représentent le moyen de mettre en mouvement une majorité populaire. D’autant que la fragmentation des niveaux de conscience, au sein du salariat comme parmi les classes et secteurs ayant un intérêt commun à la sortie des logiques capitalistes, interdit plus que jamais d’imaginer qu’un seul parti puisse être l’acteur d’un changement politique et social majeur. En conséquence, des coalitions seront indispensables si l’on veut concrétiser une ambition majoritaire. C’est donc sur la manière de concevoir les rassemblements que nous devons travailler, à la lumière notamment des années passées. Trois principes paraissent, à cet égard, se dégager : ce sont les contenus qui doivent déterminer les alliances ; ces dernières ne peuvent se concevoir indépendamment de l’intervention populaire et citoyenne qui doit les nourrir en permanence ; leur dynamique dépend toujours du rapport de force qui s’instaure en leur sein, donc de l’influence d’une force qui ait à cœur d’en être l’aile marchante, en l’occurrence notre parti.

« Cette nouvelle manière de penser les rassemblements du futur ne viendra pas seulement à l’ordre du jour lorsque se posera, de nouveau, la question d’une perspective de gouvernement. Elle doit nous guider dès les prochains rendez-vous politiques. Ainsi, l’un des enjeux des élections européennes de 2019 sera de savoir si la gauche échappera à la balkanisation, qui la priverait d’élus en nombre suffisant pour pouvoir se faire entendre et laisserait le pouvoir, la droite et le Front national maîtres du jeu. La bonne méthode consistera à partir de nos propositions et de la mise du parti en ordre de bataille, pour vérifier s’il existe avec d’autres des compromis possibles. »

Ces débats, que j'appelle de mes voeux dans cette intervention, ne relèvent donc en rien de ce théâtre d'ombres qu'on nous décrie complaisamment ici et là. Ils intéressent même, bien au-delà du seul PCF, toute la gauche.

samedi 10 février 2018

Début de réchauffement... du climat social

Telle est la malédiction de tous les gouvernements se situant dans le cadre du néolibéralisme mondialisé... Pour s’imposer, gagner les faveurs d’une majorité des électeurs consentant encore à se déplacer aux urnes, profiter de concours de circonstances variés et surtout de l’absence d’une perspective crédible de rupture à gauche, ils s’emploient à caresser – pour mieux les dévoyer – les attentes populaires d'une vie moins précarisée par des salaires ou des pensions en berne et le chômage de masse. Ils ne tardent cependant jamais à se voir rattraper par la réalité d’une globalisation dérégulatrice, destructrice de droits et porteuse d’inégalités insupportables au plus grand nombre. Le « trou d’air » que traverse présentement la Macronie en fournit le plus récent exemple.

On se souvient du sort du « travailler plus pour gagner plus », qui assura le succès de la campagne sarkozyenne de 2007. On se souvient également de la Berezina à laquelle sa promesse « d’inversion de la courbe du chômage » conduisit François Hollande. Voilà, à son tour, Emmanuel Macron qui se prend les pieds dans le tapis de ses engagements à concilier augmentation du pouvoir d’achat et justice sociale avec une libéralisation sans précédent des politiques publiques.

Le résultat s’en mesure à la rechute brutale de la popularité du couple exécutif dans les enquêtes d’opinion… À la déroute des candidats de « La République en marche » aux législatives partielles du Val-d’Oise comme du Territoire-de-Belfort (dans l’un et l’autre cas, sur fond d’abstentionnisme record, ils auront perdu plus de la moitié de leur électorat de juin 2017)… Au développement actuel de mobilisations sectorielles qui confrontent l’ensemble de la société au défi primordial de son avenir...

Pour quiconque avait simplement eu le souci de s’intéresser à la loi de finances 2018, il était évident que les choix gouvernementaux, en dépit des annonces censées endormir nos concitoyens, ne feraient qu’enrichir une infime minorité déjà opulente. Pire, à en étudier soigneusement les conséquences, on s’apercevait vite que les 4,5 milliards d’euros de cadeaux fiscaux consentis aux 1% les plus riches, avec la fin de l’impôt sur la fortune conjuguée au nouveau prélèvement forfaitaire unique sur les dividendes et plus-values (la flat tax à la française), seraient exactement compensés par les 4,5 milliards de hausse des prélèvements obligatoires pesant sur le reste des Français, avec les augmentations cumulées de l’essence, du gazole, du tabac, du gaz ou des péages autoroutiers.

Comme, dans le même temps, le basculement des cotisations chômage des salariés sur la CSG s’effectue au détriment de retraités appelés à subir l’amputation de 3,5 milliards d’euros de leurs revenus, c’est la supercherie de la posture du nouveau pouvoir qui est en train de se dévoiler. En ce début d’année, nos concitoyens ont donc tout loisir de vérifier, en se reportant à leurs propres budgets familiaux, les conclusions de l’Observatoire français des conjonctures économiques, lesquelles établissent que 365 000 foyers (sur 36,5 millions !) vont connaître 5% d’augmentation de leur pouvoir d’achat, ou de l’Insee, relevant simultanément que le revenu disponible de la plupart des ménages enregistrera, de son côté, une chute de 0,3% en 2018.

Jupiter et ses ministres fussent, peut-être, parvenus à faire passer cette pilule amère, dans un contexte où l’existence d’un taux de chômage inentamé paralyse largement les capacités de réaction du monde du travail, si l’austérité n’avait pas, dans le même temps, affecté durement la protection que notre peuple estime être en droit d’attendre de l’État. C’est bel et bien cette dimension qui relie les mobilisations en cours dans les Ehpad, et plus généralement à l’hôpital public, à l’école, dans les prisons, ou encore dans la police.

Tous ces secteurs, il importe de le souligner, se retrouvent contraints d’affronter en première ligne les terribles impacts de la régression sociale et des ghettoïsations territoriales. Pour le dire autrement, c’est ici le service public qui se révèle saigné à blanc par des coupes claires dans les budgets alloués aux administrations, au prix d’effectifs notoirement insuffisants pour faire face aux missions assignées et de salaires littéralement indignes. Une tendance que promettent d’aggraver le programme « Action publique 2022 » et ses objectifs de suppression de 120 000 postes de fonctionnaires, de destruction du statut de la fonction publique, de contractualisation des futurs recrutés.

La spécificité des combats engagés ces dernières semaines tient à la convergence des revendications de moyens, d’effectifs et de salaires, pour satisfaire la demande de services publics de qualité. En organisant la pénurie, le pouvoir macronien espérait manifestement, à terme, ouvrir la voie à la privatisation d’au moins une partie des tâches relevant aujourd’hui de la puissance publique. Un projet déjà à l’œuvre, s’agissant de la pénitentiaire, de la santé et, maintenant, de la police (avec la volonté de Gérard Collomb de faire de la « police de la sécurité du quotidien » le prétexte à un retrait de l’État en certains domaines relevant pourtant de la sécurité publique). La détermination des agents concernés représente un obstacle de taille à ce dessein, dès lors qu’elle entre en résonance avec l’attachement des citoyens à un service public synonyme, dans la tradition française, de primauté des droits fondamentaux, d’égalité républicaine, de cohésion sociale.

Et, dans la mesure où, en dépit de la croissance vantée à cor et à cri par toutes les éminences ministérielles, l’emploi demeure un sujet d’angoisse pour les Français, avec la multiplication des « ruptures conventionnelles collectives » et des plans de départ prétendument volontaire qu’autorise, de la part des grands groupes, le saccage du code du travail par les ordonnances Pénicaud, c’est de facto la question sociale qui revient en force au-devant de la scène. Bien sûr, cela ne se traduira pas rapidement par le « tous ensemble » qu’appellerait la Blitzkrieg macronienne, tant restent à surmonter les effets des défaites du passé, de la division syndicale et de la déréliction de la gauche.

Il n’en est pas moins vrai que, pour la première fois depuis le printemps 2017, la prise de conscience se fait jour que le pays affronte un défi de civilisation. Que, face à un gouvernement et à des actionnaires n’entendant reculer devant aucun moyen pour satisfaire l’avidité du nouveau capitalisme, il s’impose de faire front, de s’unir autant que l’est la classe possédante. Rien de plus encore, mais rien de moins déjà.

Si elle veut retrouver le chemin perdu du peuple, la gauche doit être au rendez-vous. Pas en s’enfermant dans une radicalité incantatoire qui ne fait, le plus souvent, qu’entretenir le sentiment d’impuissance éprouvé par des millions de salariés et de jeunes. En construisant des actions larges et enracinées dans les entreprises comme sur le terrain, autour d’objectifs qui apparaissent à portée de conquêtes. Les embauches obtenues par les surveillants pénitentiaires, autant que les crédits en catastrophe débloqués par la ministre de la Santé, s’ils ne règlent au fond aucun des problèmes soulevés par les personnels mobilisés, attestent néanmoins de l’utilité de la lutte collective pour arrêter le rouleau compresseur des puissants. Il importe de s’en inspirer, secteur par secteur, en travaillant simultanément les convergences rendues possibles par la dynamique même des expériences en train de se réaliser.

La marche annoncée, depuis les Hauts-de-France en direction de l’Élysée, le 9 juin prochain, revêt, à cet égard, un caractère assez exemplaire : en mobilisant, sur la base de la communauté de leurs revendications en cette région particulièrement sinistrée, personnels des Ehpad, cheminots défendant le service public ferroviaire, salariés des entreprises en lutte pour l’emploi, agents des collectivités territoriales avec leurs élus, collectifs citoyens agissant pour les droits et l’égalité, cette initiative ne constituera pas une simple action revendicative, mais un début de confluence populaire en faveur d’une autre politique. Elle peut, pour cette raison, inspirer d’autres collectifs militants voulant à leur tour se doter d’une démarche similaire.

Au-delà, parce que c’est l’inexistence d’une perspective politique qui représente toujours le frein principal à une contre-offensive sociale, il convient de nourrir ce nouveau climat de propositions fortes, partant des multiples engagements actuels et des aspirations qu’ils portent, pour esquisser un début d’alternative aux logiques déployées par le camp adverse. Non des travailleurs considérés comme la variable d’ajustement d’un système mû par une course sans fin au profit, mais leur sécurisation grâce à un nouveau droit à des formations qualifiantes orientées par les besoins de réindustrialisation du pays et de conversion écologique de l’économie. Non une fonction publique soumise aux impératifs d’une rentabilisation calquée sur les pratiques du privé, mais son redéploiement pour répondre aux nouveaux et immenses besoins non pris en compte aujourd’hui dans notre société, ces besoins exigeant plus que jamais de faire prévaloir l’intérêt général sur les considérations marchandes et financières. Non la froide approche d’un libéralisme organisant le gigantesque transfert de la richesse vers le capital, doublée d’une austérité privant le pays des investissements d’avenir qui lui font tant défaut, mais une autre utilisation de l’argent dans le but de faire surgir un nouveau modèle de développement, socialement utile et écologiquement soutenable. Non une Europe saccageant des vies par millions, généralisant le dumping social, creusant les inégalités entre les pays membres et en leur sein, mais une nouvelle union de nations souveraines et de peuples solidaires, alignant par le haut les droits fondamentaux, retrouvant le chemin de la démocratie et réorientant ses institutions, à commencer par cette Banque centrale qui devrait supporter les services publics et la lutte contre le dérèglement climatique plutôt que de satisfaire les désidératas des banques. Cela pourrait devenir la base d’une plate-forme pour la résistance et le reconstruction d’une gauche de combat.

Les États-généraux du progrès social, dont la première étape s’est déroulée le 3 février, représentent une contribution importante en ce sens. Leur succès, avec leurs 1000 participants et les nombreux invités présents, appelle des suites ambitieuses. Qui aident à la construction des mobilisations et à la formulation des exigences propres à les dynamiser. Qui les amarrent à l’échelon des territoires, autour par exemple des grands thèmes focalisant la riposte au macronisme. Qui contribuent à l’ouverture d’espaces de débat et d’action unitaires entre forces de gauche disponibles à l’affirmation de réponses progressistes, élaborées avec les acteurs sociaux impliqués dans les luttes.

En clair, bien des choses se jouent présentement. Vouloir que la gauche se relève, c’est prendre la mesure de ce qui bouge dans les profondeurs du pays. Sans tarder. La politique ayant horreur du vide, c’est en effet du côté d’une droite se rapprochant très vite de l’extrême droite, que se dessinent les contours d’une offre aussi réactionnaire que prétendant démagogiquement représenter les souffrances populaires. Une course de vitesse s’est engagée…

mercredi 31 janvier 2018

Macron et les institutions : le coup de force continu

Ne sous-estimons surtout pas l’importance de la réforme institutionnelle qui s’annonce comme l’un des grands dossiers politiques de la nouvelle année. Le président de la République vient d’y consacrer ses derniers discours de vœux, même s’il aura soigneusement tenté de la réduire à une simple remise à jour de l’imbrication des pouvoirs. Ce qui ne saurait étonner, l’homme étant passé maître dans l’art d’enfumer nos concitoyens et de leur présenter le recyclage de vieilles doctrines éculées et d’ancestrales pratiques politiciennes sous l’emballage d’une « modernité » se voulant décoiffante.

En l’occurrence, tout est fait pour focaliser l’attention de l’opinion sur quelques dispositions apparaissant de bon sens : la suppression de cette dérogation au droit commun qu’est la Cour de justice de la République (à la composition très politique et à laquelle il revient, constitutionnellement, de juger des délits et crimes commis par des ministres dans l’exercice de leurs fonctions) ; la fin de cette étrangeté que représente la présence automatique des anciens présidents au Conseil constitutionnel ; la modification de la composition du Conseil supérieur de la magistrature ; la limitation du nombre de mandats successifs autorisé aux parlementaires et édiles locaux ; sans même parler de l’instillation d’une dose de proportionnelle dans le mode de scrutin pour les élections législatives… La réduction d’environ un tiers du nombre des députés et sénateurs se voit, dans ce cadre, cyniquement mise en avant pour profiter du discrédit présent de la représentation politique, souffler sur les braises d’un antiparlementarisme toujours prêtes à se raviver, et présenter les élus sous les traits d’une caste de parasites pillant sans égards les deniers de la collectivité.

Le véritable dessein n’en est pas moins de redéfinir toute l’architecture de notre vie collective. Et c’est ici de la démocratie, rien de moins, que l’on parle. Élaguer les bancs du Parlement n’aboutirait qu’à amenuiser l’efficacité de ce dernier, moins d’élus n’ayant jamais été le gage de performances redoublées, à asphyxier les capacités délibératives des Assemblées, les survivants de l’amputation chirurgicale ne pouvant se démultiplier dans les débats et commissions, à éloigner davantage les citoyens des lieux de décision, la réduction du nombre de circonscriptions supposant leur redécoupage et l’élargissement considérable de leur superficie. Clairement, c’est la tare fondatrice de notre V° République qui en sera aggravée, avec son exécutif plus omnipotent qu’auparavant, son Parlement encore rabaissé, sa technostructure atteignant la toute-puissance et gouvernant au mépris du suffrage universel.

Nous ne sommes pas simplement, il importe de le souligner, en présence de l’accentuation d’une dérive présidentialiste, constante de la pratique de nos gouvernants depuis quelque six décennies. Car Monsieur Macron dessine, à travers les dispositions mises en exergue de sa réforme, une vision singulière et globale de la politique. À la modification de la taille des deux Chambres, correspond en effet la volonté d’édulcorer le travail parlementaire, à une échelle inédite jusqu’alors. En font foi les annonces accompagnant la diminution du nombre d’élus : désormais, une partie des textes législatifs serait adoptée en commissions et non plus en assemblée plénière ; le droit d’amendement des élus connaîtrait une limitation renforcée ; au nom d’une prétendue simplification des « navettes » entre Palais-Bourbon et palais du Luxembourg, on aboutirait à un unique examen des projets soumis à approbation ; les missions du Parlement se trouveraient simultanément recentrées autour du contrôle de l’application des lois, au détriment de l’élaboration de celles-ci et de la délibération des parlementaires sur les politiques mises en œuvre au sommet de l’État… On me dira sans doute que cela ne ferait que systématiser un mouvement engagé de très longue date. Ce qui n’est pas faux. À ceci près que de telles dispositions aboutiraient à priver la représentation nationale des quelques prérogatives que le général de Gaulle n’avait pas cru bon de lui ôter, en 1958, lorsqu’il soumit la France à un régime de monarchie présidentielle.

Il y a plus grave. Le redécoupage des circonscriptions, législatives autant que sénatoriales, conduirait sournoisement à accélérer la restructuration politique du territoire national, déjà à l’œuvre depuis des années. On le sait, depuis ses origines, notre construction républicaine avait été imaginée sur le double socle des communes et des départements, dans le souci explicite de rapprocher les citoyens de leurs structures représentatives. La première Constitution française, rédigée par la Convention révolutionnaire, allait d’ailleurs jusqu’à établir qu’aucune loi ne pouvait être adoptée sans avoir recueilli l’approbation de la moitié des départements plus un. Nous en sommes plus éloignés que jamais.

Si cette réforme venait à être validée, les départements, du fait de leurs disparités démographiques, ne pourraient plus constituer la structure d’élection des parlementaires, nombre de ces derniers devenant donc l’émanation de ces pachydermiques ensembles qu’a commencé à dessiner l’articulation Régions-métropoles-intercommunalités. Nos dirigeants feraient alors d’une pierre trois coups : ils priveraient les citoyens de cette proximité qui leur permettait encore d’exercer un certaine pression sur leurs élus (et un certain droit de regard sur leurs décisions) ; ils pousseraient les feux de la disparition des départements ou de leur regroupement forcé (dynamique déjà engagée dans le cadre du processus de formation du « Grand Paris », mais aussi en Alsace, en Charente ou en Savoie), avec les retombées qu’il n’est guère difficile d’imaginer sur l’existence même des petites communes, contraintes de se dissoudre faute de pouvoir préserver leur autonomie ; ils faciliteraient la mise en concurrence des territoires, creusant du même coup des inégalités déjà insupportables, et accélérant l’étranglement des administrations publiques et des services publics. Sans oublier le reste…

Comme le pouvoir parle maintenant de reconnaître un « droit à la différenciation » des collectivités locales, la Corse pouvant demain en devenir le laboratoire, on devine que c’est la conception d’une République « une et indivisible », assurant la péréquation des moyens entre ses différents échelons et censée garantir le principe d’égalité entre eux, qui se retrouve en ligne de mire. Comme notre Jupiter élyséen a également mis en chantier la réécriture du préambule de la Loi fondamentale, rédigé au lendemain de la Libération et sur la base du programme du Conseil national de la Résistance, il devient patent que, d’une proposition officiellement présentée comme une rationalisation de l’exercice démocratique, surgit l’ombre portée d’une contre-révolution appelée à revenir sur soixante-dix ans de droits conquis. Et comme, au nombre des mesures mises en avant pour justifier le big-bang, figure la transformation-marginalisation du Conseil économique, social et environnemental, organisme à travers lequel acteurs sociaux et personnalités qualifiées contribuent à l’élaboration des politiques publiques, c’est la démocratie sociale que l’on veut faire passer à la trappe.

Bref, par où qu’on le prenne, le projet gouvernemental nous ramène à l’esprit du macronisme. Non l’entrée de la France dans un nouvel âge de la citoyenneté, mais la transformation de sa République en start-up dirigée avec les méthodes d’un conseil d’administration. Non la libération des énergies et l’épanouissement de chacun par la maîtrise de ses conditions d’existence, mais un enfermement renouvelé dans une gestion pyramidale des affaires de la Cité, bien loin des odes à la décentralisation des compétences. Non la fin, tant évoquée, du « vieux monde », mais un grand retour en arrière, vers un césarisme aussi autoritaire, sinon plus, que celui des années gaulliennes, avec pour différence cependant que le fondateur de la V° République disait refuser que ce fût la « Corbeille » qui fît la loi, quand Emmanuel Macron assume être le fondé de pouvoir de la finance.

Nul doute que le clan au pouvoir voudra aller jusqu’au bout de sa volonté de remodeler les institutions et leur pratique. L’enjeu s’avère par trop important : la réforme qui s’esquisse par touches successives obéit en tout point à la manière dont les marchés s’efforcent, partout sur le globe, de prendre le pas sur les États, d’annihiler la souveraineté des peuples, de substituer les impératifs d’une course au profit sans bornes à la recherche de l’intérêt général. Cela se fera-t-il sous la forme d’une révision constitutionnelle ? Tentera-t-on de recourir à un référendum dont les véritables desseins auraient été préalablement brouillés ? Prolongera-t-on le coup de force qui a porté Emmanuel Macron aux affaires, en mai 2017, de ce putsch légal qui consisterait à se servir de l’article 11 de la Loi fondamentale, lequel autorise le Prince à s’affranchir de toutes les règles du débat démocratique et à passer outre à un refus du Parlement pour se lancer dans une opération plébiscitaire ? C’est ce que recouvre le bras-de-fer en cours entre « La République en marche » et Les « Républicains », ces derniers partageant d’évidence la vision de l’occupant du Trône, tout en cherchant à négocier le meilleur rapport de force dans un futur équilibre des pouvoirs. C’est aussi, et surtout, ce qui fait du débat ouvert un rendez-vous politique déterminant.

La gauche, en tout cas, ne peut le manquer. Elle se sera souvent, dans le passé, soustraite aux confrontations de ce type, à moins qu’elle n’en ait pas pris la mesure. Que l’on songe à la bataille manquée qu’aura représentée, en septembre 2000, le référendum Chirac-Jospin sur le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral. On en perçoit aujourd’hui les effets désastreux mais, à l’époque, faute d’engagement déterminé du camp progressiste, il n’avait été approuvé que par 7,5 millions de Français tandis que 30 millions d’autres s’abstenaient ou votaient blanc. La communauté citoyenne, quant à elle, dans son attachement à son histoire républicaine et à la démocratie, aura plus d’une fois fourni la preuve de son sens politique, en mettant en déroute ceux qui tentaient de la manipuler. De Gaulle, le premier, en aura fait les frais, battu à plate couture à l’occasion de son référendum constitutionnel de 1969. C’est cependant sur la durée que se construisent en général les succès. Souvenons-nous en…

vendredi 26 janvier 2018

Le grand mensonge macronien à propos des migrants

Il devient grand temps de sortir des dénis de réalité, des instrumentalisations indignes, des politiques à courte vue. La « crise migratoire », comme la désigne de plus en plus souvent la novlangue des élites, est en train d’empoisonner le débat public, en France autant qu’en Europe, avec des retombées s’annonçant d’ores et déjà catastrophiques sur le climat idéologique ambiant. Et ce, par la seule faute de gouvernants prétendant traiter de phénomènes gagnant sans cesse en ampleur, à l’aide de méthodes administratives et policières, alors qu’ils nécessiteraient de conjuguer volontarisme humanitaire et démarche de long terme.

S’il est une dimension de l’action publique où le « nouveau monde » cher à Emmanuel Macron ressemble à s’y méprendre à « l’ancien », c’est bien celle-là. Sans la moindre différence avec ses deux prédécesseurs, le président de la République tente de convaincre l’opinion que la fermeté répressive, une extrême sélectivité dans le traitement des personnes arrivant sur notre sol pour y solliciter l’asile, la reconduite aux frontières des déboutés de ces procédures, et un « tri » implacable entre réfugiés et immigrés dits irréguliers suffiraient à répondre au problème. Affichant un soutien sans failles à son ministre de l’Intérieur, lequel voudrait transformer les centres d’accueil en zones d’arbitraire placées sous la férule de ses services, il sera même allé, à Calais, le 16 janvier, jusqu’à fustiger des associations cherchant à pallier aux manquements de l’État sur le terrain, les accusant de nuire « à l’efficacité collective ».

À court terme, sans doute, notre exécutif pourra s’enorgueillir de statistiques plaçant la France au dernier rang des pays européens recevant des migrants. Non seulement, notre pays comptabilise moins de demandeurs d’asile que ses voisins (85 700 en 2016, contre 722 000 pour l’Allemagne ou 121 200 pour l’Italie), mais il est aussi celui qui a demandé 25 963 fois à un autre État de « reprendre » un réfugié ayant transité par lui pour entrer dans l’Union européenne, au titre du sordide « règlement Dublin » (qui consiste à se débarrasser de celles et ceux que l’on a soi-même déboutés en les renvoyant dans le pays qui les a, le premier, enregistrés). Ce qui fait dire à Xavier Emmanuelli, cofondateur de Médecins sans frontières et président du Samu social international : « Ces dernières années, l’option privilégiée mais implicite des pouvoirs publics consistait à accueillir le moins possible de réfugiés ! Pour atteindre ce but, le mot d’ordre était : ne surtout pas organiser l’accueil. Un vrai jeu de dupes ! » (in Accueillons les migrants !, L’Archipel 2017).

Cette attitude revient donc, cyniquement, à laisser nos « partenaires » traiter les difficultés rencontrées par toute l’Europe, alors qu’ils ne sont pas nécessairement les mieux placés, économiquement, pour faire face à l’arrivée d’un si grand nombre de personnes, s’agissant entre autres de la Grèce et de l’Italie. Plus encore, elle aboutit à laisser les pays du Sud gérer des camps où s’entassent en grand nombre des hommes et des femmes consentant à leur déracinement pour essayer de sauver leurs vies et celles de leurs familles (à titre d’exemples, la Turquie en aura accueilli 2,5 millions en 2015, le Pakistan 1,6 million, l’Iran 850 000 et la Jordanie 650 000, le Liban se retrouvant, quant à lui, en charge d’un réfugié pour cinq de ses habitants).

Nous n'avons pas là simplement affaire à des considérations « morales », comme le prétendent ceux qui y opposent volontiers leur « réalisme » (on nous répète ad nauseam la fameuse phrase de Michel Rocard, selon laquelle la France ne saurait accueillir « toute la misère du monde »), mais à de l’inconscience et de l’irresponsabilité. Car comment, de la part de ces hauts personnages enivrés de leur autorité, feindre d’ignorer que la planète doit aujourd’hui faire face à de gigantesques déplacements, qui sont au demeurant appelés à s’aggraver dramatiquement dans la prochaine période ?

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lundi 15 janvier 2018

Que 2018 voit le début de la reconstruction

Voici revenu le temps des vœux… Pour formel que fût l’exercice, j’y sacrifie toujours. D’autant plus volontiers que ce moment, où chacun souhaite à ses proches et à ses voisins le meilleur, représente une rare et bienvenue occasion d’éprouver l’humanité qui nous rassemble, dans l’univers cynique et anxiogène où nous baignons. Cela dit, dans la mesure où je voudrais profiter de cette première note de 2018 pour revenir sur les défis auxquels nous allons nous retrouver confrontés, j’accompagnerai mes souhaits de réussite, de santé et de bonheur pour chacune et chacun d’entre vous… d’un appel à une lucidité exigeante.

Ne nous le cachons pas, de grandes épreuves nous attendent. Les séquences électorales du printemps dernier ont acté une défaite majeure de notre camp, sur les plans politique, social, idéologique. La Macronie, solidement installée aux commandes sur les ruines de ce qui constitua l’ordre politique des lustres durant, entend conduire sans temps mort une contre-révolution libérale appelée à changer de fond en comble la physionomie de la France. Nous en connaissons les grands desseins, j’en ai traité à plusieurs reprises ici.

C’est un transfert massif de la richesse que l’on prépare, le premier budget du quinquennat en donnant l’exacte mesure. Grande bénéficiaire de ce big-bang fiscal autant que social, cette oligarchie financière qui, à l’échelle de la planète entière, voit ses huit premiers représentants posséder autant que la moitié de la population (cela ressort sans conteste du rapport d’une centaine d’économistes sur l’inégalité mondiale).

C’est encore une casse sans précédent des droits individuels et collectifs dans le monde du travail qui s’orchestre. Elle va permettre au très grand patronat (celui qui, tout à la fois, préside aux destinées du CAC 40 et régit la vie des petites et moyennes entreprises, dont il est le donneur d’ordres) de licencier à loisir (d’aucuns découvrent seulement l’effet pervers de ce processus de « ruptures conventionnelles collectives » qu’ont consacré les ordonnances de Madame Pénicaud), délocaliser comme il l’entend, peser à la baisse sur les salaires et précariser toujours davantage les conditions d’existence.

C’est également l’accentuation de l’austérité que l’on dessine pour tout horizon à la nation. Celle-ci va devoir subir un nouvel affaiblissement des capacités d’investissement de l’État, la diminution de l’effort de solidarité en direction des plus fragiles (avec, en premier lieu, la suppression de 120 000 contrats aidés ou la baisse de l’aide personnalisée au logement). Ce qui se conjuguera au démantèlement aggravé de nos services publics (dans le cadre du programme « Action publique 2020 », des dizaines de milliers de postes de fonctionnaires sont censés être supprimés d’ici l’expiration du mandat présidentiel).

C’est, de même, à la destruction de tous les dispositifs de protection sociale que l’on met la dernière main. Sont dans le collimateur la réforme de l’assurance-chômage et la mise sous contrôle des privés d’emplois, l’objectif étant qu’ils se voient contraints, sous la menace de perdre les indemnités auxquelles ils ont légitimement droit, d’accepter des embauches déqualifiées. Et, comme la mise à bas générale du pacte social hérité du Conseil national de la Résistance était inscrite au programme du candidat Macron, suivront la refonte des mécanismes de l’assurance-maladie et la remise en cause de la retraite par répartition. Cette dernière s’annonce d’ailleurs si catastrophique que le pouvoir songe à en repousser l’annonce, craignant sans doute que l’attachement de notre peuple à son système de Sécurité sociale vienne catalyser sa colère.

Ce n’est cependant pas tout. C’est à la place de l’État et à ses missions régulatrices que le clan aux affaires entend maintenant s’attaquer. En lieu et place d’une République supposée « une et indivisible », et sous le pompeux intitulé de « Pacte girondin », l’étranglement des collectivités locales et la mise en compétition des territoires vont connaître une vigoureuse impulsion, le processus s’accélérant à partir de ces grandes métropoles ayant émergé ces dernières années et de ces super-Régions redécoupées sous le quinquennat précédent, pour aboutir à la fragmentation la plus inégalitaire que notre Hexagone ait connu depuis très longtemps. Simultanément, dans le prolongement de l’abandon de pans entiers de nos industries de souveraineté, un train de privatisations devrait, dans un premier temps (il est, hélas à craindre que le mouvement ne s’étende), affecter Aéroport de Paris, la Française des jeux ou Engie, pour atteindre une somme totale de dix milliards d’euros en 2020.

Très logiquement, de la rétraction volontaire de la puissance publique à la mise en coupe réglée de la démocratie, il n’y a qu’un pas. Il est d’ores et déjà franchi. C’est, en effet, à un nouveau mode d’exercice du pouvoir que l’on assiste, concentrant toutes les décisions à l’Élysée et entre les mains d’une haute technocratie ne se concevant plus que comme le relais du capital financier. Dans la foulée, avec le soutien probable de la droite, la révision de la Constitution cherchera, entre autres, à abaisser le nombre des députés ou sénateurs pour mieux, au final, rogner les prérogatives du Parlement, vider de substance les contre-pouvoirs institutionnels, marginaliser les partis, y compris celui du président de la République.

On touche ici à l’essence même du macronisme. Au travers d’une gestion qui affiche volontiers sa « modernité » pour délégitimer ses détracteurs, c’est un césarisme qui s’installe et s’emploie, comme y aspirent partout sur le globe des marchés s’appropriant les pouvoirs des États, à étouffer une série de ces espaces de respiration démocratique ayant, jusqu’alors, survécu au fonctionnement asphyxiant des institutions imaginées par le général de Gaulle.

Rien d’étonnant à ce que tout cela se traduise par cette dérive autoritaire que l’on relève de mois en mois. Entamée sous les auspices d’une loi dite antiterroriste ayant consisté à transposer dans le droit commun les principales dispositions de l’état d’urgence, et pour sournoise qu’elle fût encore, c’est bel et bien une évolution liberticide qui s’amorce. Les circulaires anti-migrants, que le ministre de l’Intérieur paraphe à la chaîne (pour, d’abord, prendre la main sur l’hébergement d’urgence des réfugiés avant, ensuite, de créer des « brigades mobiles » destinées à contrôler les lieux d’accueil gérés par les associations ou les municipalités) en sont les illustrations. Elles pourraient bien, si l’on en croit le récent propos présidentiel contre les « fake news », se traduire ensuite par de substantielles atteintes au droit d’informer à partir des « réseaux sociaux ».

Je me garderai d’oublier l’Europe, dont le nouveau tenant du Trône veut manifestement faire l’une des sources de sa légitimité, dans et hors des frontières. C’est sous prétexte de démocratisation, de relance de la zone euro, de revitalisation de l’axe franco-allemand qu’il veut en fédéraliser la construction. Ce qui, en l’absence de tout projet social, compte tenu de son respect scrupuleux de l’austérité, et dès l’instant où il ne veut toucher à aucun des mécanismes qui ont fait de l’Union l’instrument des marchés et des multinationales, ne peut qu’approfondir les inégalités sur le continent, éloigner davantage les peuples de l’idée européenne elle-même, nourrir les ambitions des aventuriers réactionnaires qui surgissent dans la plupart des pays.

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samedi 30 décembre 2017

La révolution en débat à Malakoff

Comme annoncé dans mon post précédent, je reproduis ici la vidéo de la conférence donnée le 14 octobre à Malakoff, à partir de ma préface à l’ouvrage de Léo Figuères, Octobre 1917, la révolution en débat (aux éditions Le Temps des cerises), et à l’invitation, précisément, des « Amis de Léo Figuères », de la section du Parti communiste français, de la Jeunesse communiste, de l’Association républicaine des Anciens combattants (Arac), ou encore d’Agir contre le colonialisme (ACC). Le thème en était : « La révolution, hier, aujourd’hui et demain ». Au final, ce fut un après-midi de débat intense et passionnant, auquel prit part également Guillaume Roubaud-Quashie, historien et directeur de la revue Cause commune, ainsi que Catherine Margaté, maire honoraire de Malakoff et Jacqueline Belhomme, maire en exercice de cette ville que dirigea plus de 30 années Léo Figuères. Voir la vidéo de la conférence

jeudi 28 décembre 2017

1917-2017 : dernier retour sur l'Octobre russe

Le centenaire de la révolution d’Octobre aura marqué l’année qui s’achève. Et pour cause ! Tout le siècle passé, qui restera celui de toutes les espérances comme de toutes les tragédies, en aura porté l’empreinte. Celles et ceux qui auront appartenu à ces successives « générations d’Octobre », si bien identifiées par Benjamin Stora (in La Dernière Génération d’Octobre, Fayard 2003), y auront nourri leurs engagements. Ayant moi-même appartenu à la dernière desdites « générations » marquées par l’irruption révolutionnaire de 1917, celle des Comités d’action lycéens des années 1967-1968, je me suis fait un devoir de participer aux débats provoqués par cette commémoration. D’abord, en préfaçant la réédition de l’ouvrage de Léo Figuères, Octobre 1917, la Révolution en débat (Le Temps des cerises). Puis, en participant à des conférences publiques sur la base de cette contribution (l’une de ces conférences se sera d’ailleurs tenue le 14 octobre, à Malakoff, ville si longtemps dirigée par Léo Figuères, sous la présidence de Catherine Margaté, maire honoraire, et en présence de Jacqueline Belhomme, maire en exercice, l’une et l’autre ayant succédé à Léo Figuères). J’avais promis à mes interlocuteurs de prolonger le texte donné au Temps des cerises d’une synthèse des réflexions formulées à l’occasion de ces rencontres. Hélas, pris par d’autres urgences, je n’avais pu achever ce travail. La trêve de cette fin d’année me permet d’honorer ma promesse. Pour en simplifier la lecture, j’ai divisé mon texte en deux parties : celle dont vous prenez présentement connaissance, qui revient sur la « grande lueur » qui éclaira l’Est voilà tout juste cent ans et sur sa finale extinction (je la complèterai, dans un post particulier, par la vidéo de la conférence du 14 octobre) ; et une seconde, à paraître en janvier, sur la question du communisme en ce début de XXI° siècle.

Avant d’en arriver au vif du sujet, je veux revenir sur le petit événement qu’aura constitué ma préface à l’ouvrage de Léo Figuères. Quoi de plus significatif, en effet, que la sollicitation m’ayant été faite, par l’association de ses « Amis » et l’éditeur d’un texte publié pour la première fois en 1998, soit quelques années après la désintégration de l’URSS et la disparition des pays du « socialisme réel » ? Rien ne prédestinait, a priori, nos chemins à se croiser. Ni nos expériences respectives : Léo Figuères avait fait ses classes militantes à la rude école du Front populaire et de la Résistance, avant de devenir député, maire trente années durant de Malakoff et figure de l’action anticolonialiste de l’après-guerre ; je me suis, quant à moi, totalement impliqué dans le tourbillon d’une radicalisation soixante-huitarde alimentée par la montée impétueuse des combats sociaux et anti-impérialistes de ces années-là, montée qui paraissait, à la jeunesse d’alors, attester de l’actualité renouvelée de la révolution… Ni nos parcours politiques : lui fut une figure de premier plan d’un Parti communiste s’étant longtemps voulu « indéfectiblement » attaché à l’Union soviétique, et il avait au détour des années 1970 écrit un petit pamphlet symptomatique d’un climat, qu’il avait intitulé Le Trotskysme, cet antiléninisme (Éditions sociales 1969) ; je fus longtemps, pour ma part, l’un des dirigeants d’une organisation dite trotskyste, c’est-à-dire se réclamant d’un communisme de rupture avec le stalinisme, avant d’opérer mon retour au PCF en 2015, le moment me semblant venu de réunir les forces se réclamant de la même ambition…

Comme quoi, ce XXI° siècle, tout juste débutant dans la fureur et les plus extrêmes incertitudes, aura déplacé les lignes de clivage. La brutalité de l’affrontement qui aura, des décennies durant, opposé les héritiers du bolchevisme des origines, « staliniens » contre « trotskystes », aura fini par laisser place au besoin de réinterroger tout un pan de l’histoire pour en transmettre aujourd’hui des données intelligibles. Léo Figuères l’avait d’ailleurs compris, qui écrivait peu avant sa disparition : « Est-il possible qu’un jour les militants se réclamant du communisme se retrouvent dans la même formation ? (…) Pour y parvenir, il faudrait d’abord que tous sachent tirer les leçons de l’histoire du communisme et comprennent que la première condition pour ouvrir la voie d’une remontée du mouvement révolutionnaire anticapitaliste, d’une nouvelle espérance, réside dans le rassemblement de ses forces éparses » (in De Trotsky aux trotskysmes, Le Temps des cerises 2012). On eût dit qu’il anticipait que j’aurais à conduire, quelques années plus tard, mes camarades de Gauche unitaire au regroupement avec le Parti communiste français, au sein de ce dernier…

Que reste-t-il, précisément, de l’Octobre russe ? En fait, l’acte révolutionnaire lui-même, par-delà ce qu’il devait en advenir par la suite. Car tel est bien ce qui aura caractérisé l’immense et vieille Russie entre février et octobre 1917 : la mise en branle d’une immensité humaine cherchant à échapper aux souffrances de la guerre, à la terrible condition d’un monde paysan tout juste sorti du servage, à l’étouffement des libertés sous le règne d’une autocratie parasitaire, au despotisme patronal devenu insupportable à un prolétariat ayant commencé à prendre conscience de sa place lors de la précédente révolution de 1905, à l’oppression des nationalités dont l’Empire tsariste était devenu la prison.

Dit autrement, si la Révolution russe aura connu un tel retentissement, dès son éclatement et sur la plus grande partie du siècle passé, c’est qu’elle aura témoigné du besoin de faire bifurquer radicalement le cours des choses, si l’on voulait ouvrir un chemin à l’émancipation humaine. C’est, également, qu’elle aura paru vérifier les conclusions de Karl Marx et Friedrich Engels, ainsi que des penseurs socialistes ayant pris leur sillage, pour lesquels son développement même créait les conditions du dépassement du capitalisme, le prolétariat s’érigeant en force motrice d’un avenir débarrassé de la guerre et des concurrences sauvages, de l’exploitation et des dominations de toute sorte.

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samedi 23 décembre 2017

Catalogne, Espagne : l'Union européenne fait partie du problème

Point n’était besoin de jouer aux visionnaires pour deviner ce qui allait se passer… Au soir de ce 21 décembre, la Catalogne s’est un peu plus enfoncée dans l’impasse où l’avaient entraînée, à la fois, l’extrême brutalité du chef du gouvernement espagnol, Monsieur Rajoy, et les incertitudes aventurières d’une coalition indépendantiste profondément divisée sur la conduite de son combat. Mais c’est maintenant toute l’Espagne qui se retrouve confrontée non seulement à l’affaiblissement de son exécutif, mais plus encore à une authentique crise institutionnelle touchant à l’équilibre même et à la légitimité des pouvoirs au sommet de l’État.

Je me suis déjà exprimé sur la situation en Catalogne. Je ne veux rien ajouter de substantiel à mon post du 27 octobre. À ceci près que le résultat du scrutin convoqué à la suite de la destitution de la Generalitat en place et de l’emprisonnement de ses principaux représentants, à l’exception de son président qui a choisi l’exil bruxellois, interpelle l’ensemble des forces politiques. Les Catalans se sont rendus massivement aux urnes : à 82% contre 75% lors de la précédente consultation de 2015. Leur verdict est, dès lors, sans appel. La droite anti-indépendantiste ne recueille que 57 sièges sur les 135 que comprend le Parlement régional. En son sein, c’est le Partido popular de Mariano Rajoy, manifestement tenu pour responsable du cours pris par la confrontation, qui subit une authentique déroute. Il ne recueille que 4,2% des suffrages et trois sièges, ce qui permet au parti libéral Ciudadanos prendre la tête du camp centraliste, avec 37 sièges.

De leur côté, les formations indépendantistes doivent bien constater que, si elles recueillent une très courte majorité de sièges (70), l’électorat catalan se révèle partagé en deux. Le fait national, que la réaction avait voulu bâillonner, d’abord en revenant sur le statut d’autonomie négocié avec le gouvernement socialiste de José-Luis Zapatero, puis en choisissant de réprimer durement la Generalitat sortante, ressort des urnes clairement conforté. L’option indépendantiste n’en retire toutefois pas une dynamique rendant la séparation souhaitable pour une majorité de Catalans.

La panne de perspective s’avère d’autant plus grande qu’aucune réponse progressiste n’a, jusqu’alors, pu émerger. La gauche voit même ses divisions se creuser. Le courant républicain traditionnel (Esquerra republicana), obtient 21% des voix, mais il ne surclasse pas, comme il l’escomptait, la droite catalaniste de Carles Puigdemont (23%). Le Partido socialista catalan, qui avait adopté une attitude centraliste modérée, obtient moins de 14% de l’électorat, tandis que « Catalunya en comu », coalition soutenue par Podemos et la maire de Barcelone, Ada Colau, qui refusait « l’unilatéralité » indépendantiste et se battait en faveur d’un « État plurinational », n’atteint que 7,4% des suffrages. Quant à l’extrême gauche indépendantiste, elle subit une très forte déconvenue, passant de 8,2% des voix à 4,4%.

Le gouvernement central, déjà miné par la corruption, rejeté par le pays et minoritaire aux Cortes generales, avait choisi l’épreuve de force avec les autorités catalanes, et il l’a perdue. Ses surenchères, au soir de la consultation, refusant tout dialogue avec les indépendantistes pour s’en tenir à l’option pourtant impossible d’un gouvernement dirigé par Ciudadanos, ne font que jeter de l’huile sur le feu, entraînant Catalogne et Espagne sur le chemin dangereux de la polarisation et de l’escalade. La monarchie, en butte depuis des années aux scandales, et qui avait cette fois appuyé la stratégie désastreuse du gouvernement Rajoy, sort de l’épisode un peu plus ébranlée. La question d’une refonte institutionnelle radicale est désormais posée à la Péninsule, dans la perspective d’une République fédérale qui garantirait, aux différentes nationalités, autonomie culturelle et droit à l’auto-gouvernement, sans pour autant conduire à une fragmentation sans lendemain. Ce sera sans doute l’un des enjeux qu’aura à affronter une gauche soucieuse de se relever, de rompre avec les errements sociaux-libéraux du passé, et de retrouver son unité.

Dans l’immédiat, le dialogue doit reprendre. Sa condition, évidente, réside dans l’arrêt des poursuites engagées contre les responsables indépendantistes, la libération de ceux qui se trouvent encore détenus, la reconnaissance de la majorité que les électeurs ont envoyée au Parlement catalan en cette fin décembre. Si l’Union européenne peut, dans ces circonstances difficiles, servir à quelque chose, c’est à amener les hiérarques de Madrid à sortir de leur autisme calamiteux. Elle a, jusqu’à présent, appuyé leur escalade répressive. À présent que Monsieur Rajoy vient d’être sévèrement désavoué, elle serait bien inspirée de changer de braquet.

Car les crises qui s’entremêlent de l’autre côté des Pyrénées la frappent également de plein fouet. Les tensions s’exprimant au sein de ses diverses nations (la France est elle-même concernée, comme en ont attesté les dernières élections territoriales en Corse), et même parfois entre elles, la recrudescence des revendications indépendantistes ou nationalitaires, la multiplication des replis identitaires sont bel et bien les fruits vénéneux d’une certaine conception de l’édification de l’Europe.

Le déchirement de la cohésion sociale des pays membres sous l’effet des orientations néolibérales, la faillite patente du modèle austéritaire imposé à tout le continent par la Commission et les dirigeants allemands, la négation des souverainetés citoyennes pour assurer celles des marchés, ont conduit à une rupture profonde entre les peuples et leurs gouvernants. Celle-ci prend, en l’absence d’issue crédible et cohérente à gauche, les formes les plus diverses, allant jusqu’à des phénomènes éminemment réactionnaires dessinant de possible catastrophes pour l’avenir. À travers toutes ces secousses, c’est le défi de sa refondation globale qui est posée à la construction européenne. Dans Les Échos du 6 novembre dernier, Dominique Moïsi pouvait ainsi écrire que l’Europe « fait aussi partie du problème. Si l’Union ne s’était pas aliéné les sympathies d’une grande partie des opinions publiques, populisme et indépendantisme n’auraient pas trouvé le terreau nécessaire à leurs croissances respectives. »

Peu importe, en l’occurrence la grille d’analyse retenue et les termes choisis par ce chercheur très libéral. Si même lui en vient à cette conscience de ce qui apparaît de plus en plus comme un défi existentiel, il serait opportun que ceux qui, à gauche, n’entendent pas renoncer à ouvrir une alternative au libéral-capitalisme, en tirent à leur tour les conclusions. Alors que s’annoncent, pour 2019, de nouvelles élections européennes, c’est au fond la leçon que nous délivrent les tempêtes d’outre-Pyrénées.

mercredi 20 décembre 2017

Pour l'égalité, contre les assignations identitaires, la gauche doit se ressaisir

Au départ, alors que le 9 décembre en est théoriquement la journée officielle, je voulais consacrer une note à la laïcité, que je vois s’affaisser régulièrement sous les attaques qui lui sont portées. Puis, il m’est apparu nécessaire d’étendre ma réflexion. Du fait, d’abord, de la polémique provoquée par Alain Finkielkraut, avec ses propos ahurissants sur la sociologie des participants aux obsèques de Johnny Halliday, que les « non-souchiens » auraient désertées, analyse dans laquelle des « indigénistes » proclamés se sont immédiatement engouffrés pour souligner une présence essentiellement blanche sur les Champs-Élysées et aux abords de l’église de La Madeleine. Du fait, ensuite, de la prise de position, tout aussi révoltante, du Conseil représentatif des institutions juives de France, enjoignant notre exécutif d’imiter l’administration Trump dans la reconnaissance de Jérusalem comme capitale du seul Israël, ce qui revient à enrôler les Juifs de notre pays, par-delà leur possible attachement à cet État, dans un engagement contre… le droit international. Du fait, enfin, des polémiques que vient d’entraîner l’initiative fort problématique d’un syndicat d’enseignants de Seine-Saint-Denis, organisant un stage dont une partie des ateliers était réservée aux « racisés » dans le cadre d’une lutte dite « décoloniale ».

Toutes ces questions, à bien y regarder, se rejoignent pour nous délivrer l’image d’une République profondément ébranlée, ses principes les plus sacrés se voyant régulièrement battus en brèche… Et d’une gauche qui, ayant manifestement égaré ses repères, en est arrivée à se fracasser, ne sachant plus trop à quelles valeurs elle se rattache. L’heure me semble donc venue de clarifier ce qui devrait donner son sens à l’action en faveur d’une société arrachée à toutes les servitudes et aliénations empêchant ses membres de s’épanouir, individuellement autant que collectivement.

À cette fin, il convient, me semble-t-il, de repartir des fondations. Celles d’une France qui, au long de son histoire tourmentée, a fini par trouver son identité originale en récusant l’héritage du sang ou celui de la religion, pour se définir très politiquement en communauté de citoyens ne se différenciant ni par leurs origines, ni par la couleur de leurs peaux, ni par leurs croyances, ni par leurs convictions philosophiques. Au fil du temps, depuis que ces principes furent solennellement et juridiquement édictés, il ne manqua pas d’épisodes à l’occasion desquels on chercha à les abattre. Par des mobilisations populaires exceptionnelles, grâce à l’entrée en lice du monde intellectuel et culturel, parce que le mouvement ouvrier et la gauche investirent toutes leurs forces militantes à son service, la République en sortit gagnante, rétablie, et même refondée comme ce fut le cas à la Libération.

Il se trouve que nous abordons un moment de l’histoire où le tryptique Liberté-Égalité-Fraternité se voit de nouveau menacé. Sous les coups de boutoir d’une globalisation devenue folle, les injustices se creusent comme jamais depuis des décennies. En France autant qu’à l’échelle internationale, l'immense majorité de la population subit l’accaparement grandissant des richesses par une infime minorité prédatrice, il se trouve soumis à de monstrueux phénomènes de paupérisation, de ségrégation sociale et de relégation spatiale. Les citoyens se voient insidieusement dérober leur souveraineté démocratique par des marchés omnipotents. Tout cela prend, pour un large pan de la population issue de l’immigration, même lorsque qu’elle possède la nationalité française, la forme très particulière d’inégalités en permanence reproduites par le système scolaire, de discriminations à l’embauche, de l’enfermement dans d’odieux ghettos urbains à la périphérie des métropoles, de contrôles policiers au faciès, d’un racisme cherchant à se redéployer par des campagnes ciblant spécifiquement les musulmans.

Dans ces conditions, la crise des projets à partir desquels les luttes progressistes connaissaient, hier encore, des développements fulgurants, alimente désormais tendances aux replis individualistes, multiplication des concurrences entre victimes d’un ordre injuste, montée des égoïsmes de toute nature, manifestations d’ethnicisme et de rejet de l’Autre. Le tout se conjuguant à cet essor des paniques morales qu’encourage un terrorisme mondialisé dont les victimes se comptent déjà par centaines sur notre sol…

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jeudi 7 décembre 2017

La Corse, laboratoire du démembrement programmé de la République

Le scrutin appelé à désigner la nouvelle collectivité de Corse, dont le second tour intervient ce dimanche 10 décembre, revêt une importance cruciale. Pas simplement pour l’avenir de l’île et de ses habitants, pour la France tout entière… Pas simplement du fait d’une poussée autonomiste-indépendantiste dont les diverses composantes totalisent plus de 67% des suffrages exprimés, mais du fait des conséquences de la consultation sur l’avenir institutionnel de notre pays.

Jean-Luc Mélenchon, qui avait choisi durant la campagne de torpiller la seule liste de gauche en lice – celle dont le Parti communiste et la représentation locale de la « France insoumise » constituaient, avec d’autres formations plus modestes, la colonne vertébrale – voit dans les résultats du premier tour une nouvelle manifestation du « dégagisme ». C’est, pour le moins, chausser des lunettes déformantes. Même s’il est vrai que tout le système ayant ordonné la vie politique corse durant des décennies vient de se désintégrer spectaculairement.

La domination des clans, historiquement représentés par quelques grandes familles – Rocca Serra à droite, Giaccobi chez les radicaux de gauche – est désormais réduite en cendres, tandis que l’ensemble des formations traditionnelles ont été balayées. Les représentants de la droite continentale sont marginalisés (avec, à peine, 13% des suffrages), le parti de Monsieur Macron échoue à s’implanter, le Front national est mis en déroute (avec 3,28% des voix, quand Madame Le Pen en obtenait 28% au premier tour de la présidentielle et... 48,52% au second) et, surtout, la gauche connaît un affaissement sans précédent (la liste « L’avenir, la Corse en commun » dépasse tout juste les 5% et est éliminée du second tour).

Ce dernier événement ne saurait être banalisé. Si les formations conservatrices, de droite ou bonapartistes, furent toujours fort puissantes en Corse, et si le poids particulier d’un PRG clanique y brouillait quelque peu les clivages partisans, il n’en existait pas moins une gauche à l’influence non négligeable. Comme en témoigna l’élection du communiste Dominique Bucchini, ancien maire de Sartène, à la tête de l’Assemblée territoriale, qu’il présida jusqu’en 2015. Sans compter qu’un puissant mouvement social bouleversa à plusieurs reprises le contexte insulaire, à l’image du mois de grève des fonctionnaires contre la cherté de la vie, et des milliers de personnes mobilisées à cette occasion, en avril 1989.

La redistribution des cartes en cours profite donc à « Pè a Corsica », qui aborde le second tour forte de 45,36% des voix. La nouvelle percée de cette coalition des autonomistes de Gilles Simeoni et des indépendantistes de Jean-Guy Talamoni, en progression de 20 000 voix sur un corps électoral comptant seulement 230 000 inscrits, fait suite à une série de succès : lors des municipales de 2014, des territoriales de 2015 et des législatives de cette année. Ce qui procède de trois facteurs fortement imbriqués.

D’abord, l’existence incontournable d’un fait corse, se perpétuant depuis l’éphémère proclamation de la République de Pascal Paoli en 1755 (première du genre sur notre continent, dont la Constitution émanait, au surplus, de la plume de Jean-Jacques Rousseau), et que les gouvernements nationaux méprisèrent, lorsqu’ils ne cherchèrent à le réprimer avec violence (souvenons-nous que le FLNC vit le jour après l’assaut donné par les gendarmes à une cave viticole occupée par des régionalistes à Aleria, en 1975, sur ordre de Jacques Chirac alors Premier ministre). Ensuite, le changement radical de stratégie du camp nationaliste, qui a forgé son unité sur la priorité désormais donnée à la conquête de positions institutionnelles, à la suite du renoncement de sa faction clandestine à la « lutte armée ». Enfin, la colère des Corses, qui se trouvent en proie à un sentiment dévastateur d’abandon, subissent une précarisation massive (un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté), et vivent la destruction de leurs services publics plus durement encore que l’Hexagone.

En l’absence d’alternative de gauche suffisamment crédible, tous ces éléments ont fini par se catalyser en quête identitaire, dont le nationalisme a su habilement jouer. Comment ne pas faire la relation entre l’évanouissement du vote lepéniste en ce mois de décembre et la progression impressionnante de « Pè a Corsica » ? Comment ignorer que cette dernière alliance a, dans la période écoulée, épousé délibérément un racisme grandissant envers les populations immigrées d’origine maghrébine, comme l’ont illustré les tensions de l’an passé sur la plage de Sisco et à Ajaccio ? Comment ne pas relever, au cœur de la plate-forme de la liste arrivée en tête, la revendication d’une corsisation des emplois, d’une préférence corse pour l’appeler par son nom, qui rompt avec nos lois républicaines les plus fondamentales, et dont on imagine sans peine les futures cibles ?

Autant dire que, du prétendu « dégagisme » dont s’exalte Jean-Luc Mélenchon sur son blog, émane un fumet plutôt désagréable aux narines progressistes. Les révérences réitérées du leader de la « France insoumise » à la sagesse des leaders nationalistes – ils auraient généré « un enthousiasme et un optimisme fédérateurs », rien que cela –, qui contrastent tant avec le tombereau d’injures déversées sur les communistes – nous ne serions plus, à l’en croire, que des « faussaires » –, expriment même un aveuglement préoccupant. À moins qu’elles ne viennent révéler, ce qui ne serait pas moins alarmant, une stratégie consistant à vouloir fédérer, à défaut d’un peuple qui s’est massivement abstenu le 3 décembre (à 51,17%, proportion atteignant jusqu’à 60% dans les quartiers populaires d’Ajaccio ou de Bastia), des forces disparates dont le seul point commun est de contribuer à l’ébranlement de l’ordre établi.

D’ailleurs, le résultat de la consultation corse pourrait bien se prolonger d’un éloquent pas-de-deux des nationalistes avec le pouvoir macronien. Les premiers, qui dirigeaient déjà la précédente Assemblée, ont sans difficultés approuvé le cadre fixé par la réforme territoriale imposée à la France sous le précédent quinquennat. Or celle-ci, à travers la création de mastodontes régionaux et de puissantes métropoles exerçant leur action au détriment des départements et des communes, vise rien moins que le démembrement de notre République. Cette République, dont les néolibéraux combattent depuis toujours l’unicité et l’indivisibilité, y voyant un obstacle à la mise en concurrence des territoires, qu’ils appellent de leurs vœux. Ce en quoi ils ont parfaitement raison, ces principes fixant à la puissance publique la mission de garantir des mécanismes de péréquation au service de l’égalité entre les citoyens, où qu’ils résident. Que ces exigences se soient, au fil des attaques subies, fortement altérées n’a toutefois pas empêché Emmanuel Macron de se fixer pour priorité, dès le début de son mandat, en juillet, l’accélération du processus institutionnel initié par son prédécesseur.

La nouvelle entité corse, regroupant l’ancienne Assemblée régionale et les deux départements existant antérieurement, va ainsi disposer de compétences considérablement étendues, quoique la loi ne lui octroie nullement les moyens financiers correspondant, baisses drastiques des dotations de l’État obligeant. Elle pourrait, de ce fait, devenir le véritable laboratoire du démembrement programmé par le président de la République.

Soyons parfaitement clair. Il ne saurait être question de dénier aux nationalistes le droit de défendre l’autodétermination de l’île, voire son indépendance, ces revendications pouvant être librement défendues dans un débat démocratique clair et contradictoire. Il ne s’agit pas davantage de contester la légitimité de leur probable victoire dimanche prochain. Le problème vient du fait qu’ils ne se cachent pas de vouloir expérimenter leurs orientations et placer la République devant un fait accompli : décrocher la Corse, au nom de l’autonomie à laquelle ils prétendent vouloir se limiter dorénavant, de la communauté républicaine française. Avec en ligne de mire manifeste, l’avènement de cette « Europe des régions » dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres, laquelle ne peut s’épanouir que sur les ruines de ces espaces de solidarité que représentent encore les États-nations...

Il fait peu de doutes que cette entreprise va bénéficier de la complicité tacite de l’Élysée, dont la future majorité de l'Assemblée insulaire partage de toute évidence la cohérence politique et économique. Nul ne doit, en effet, oublier qu’au nombre des engagements présidentiels de Monsieur Macron, figurait « l’ouverture d’un processus de dialogue en vue de déboucher dans les meilleurs délais sur une autonomie de plein exercice et de plein droit. » Et il était immédiatement précisé : « S’il apparaît que le cadre actuel ne permet pas à la Corse de développer ses potentialités, alors nous pourrons envisager d’aller plus loin et de réviser la Constitution. » Ainsi, en quelques mots, le sens de l’opération en cours était-il parfaitement décrit.

C’est aux Corses qu’il importe maintenant de penser. Piégés par une confrontation électorale dont les enjeux réels leur restaient dissimulés, ils vont subir le choc de logiques de compétitivité à outrance qui aggraveront terriblement leurs difficultés. Pire, ils risquent de passer de la tutelle de clans qui leur étaient devenus odieux, à celle de multinationales attirées par le dynamitage espéré de règles sociales protectrices des populations, de spéculateurs immobiliers appâtés par la promesse de gains faciles, des mafias prospérant à l’ombre des marchés.

L’absence de gauche dans la nouvelle collectivité territoriale va, dès lors, peser fort lourd. C’est la raison pour laquelle notre soutien déterminé doit aller vers les forces qui vont, dans ce contexte si difficile, s’efforcer de redonner une voix à celles et ceux qui viennent d’en être privés. À commencer par nos amis communistes de Corse…

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